ACTE II, SCENE III. iir
"Vienne livrer pour moi la tête la plus chère?
DO M HENRI, avec la plus grande vivacité. Je vins pour l'amitié , j'ignorois mon bonheur : Mais jugez pour l'amour ce qu'auroit fait mon cœur. Je le déclare enfin ce feu si légitime Que long-temps mon erreur a caché comme un crime ; Dès le premier regard que je levai sur vous , Mon œil fut indigné de vous voir un époux : Pour vous suivre à l'autel j 'accompagnois mon frère; Sa froideur redouhla ma jalouse colère.
Quand i] sortit du temple , et courut vous trahir, Je ne sais quel espoir me le fît moins haïr. Dans l'avenir obscur une confuse image Me montra mon bonheur, dont elle étoil le gage. Les vrais pressentiments sont un don de l'amour. Je ne partageai point les regrets de la cour; Moi, qui de tout mon sang voudrois payer vos larmes , Dans un de vos malheurs j'osai trouver des charmes. Mais , quand votre trépas fut par-tout publié , Je mourois de douleur, sans sa tendre amitié. Gnesclin, sauvant mes jours d'un désespoir funeste, Pour vous , sans le savoir, en conserva le reste : Le ciel veut qu'en tout temps il soit de mon destin De voir dans mon bonheur l'ouvrage de Gnesclin.
DU G U F. s C L I N.
Prince , un si noble aveu fait mon plus beau salaire. Reine , voiJà l'époux choisi par votre frère : Charle , avant que Dom Pedre en eût semé le bruit, De l'hymen de Padille en secrel fut instruit : Et, pour vous délivrer armant toute la France , De ce prince et de vous il conclut l'alliance : " Pour dot , sur la Castille il vous transmit ses droits , Acquis à nos Bourbons au défaut des Valois. Quand le prince, éprouvant une disgrâce utile , Dans L'asile des rois vint chercher un asile ; Roi sans trône , et dès-lors citoyen de Paris ,
Vingt fois pleurant vos jours , que nous croyions
finis.
J'ai vu Charle et Bourbon s'écrier sans mystère : « Si Blanche respiroit , ce seroit là mon frère. » Le ciel pour ce héros vous sauva du trépas ; Il veut unir vos cœurs pour unir deux états : Par le sang des Bourbons , par la gloire enchaînées , France , Espagne , à jamais joignez vos destinées.
B r, AN CH E.
Cher prince ! c'est pour vous qu'on exige ma foi , Le jour même où j'apprends qu'elle est encore à moi ! Quel sort heureux succède au sort le plus barbare ! Je crus être à Dom Pedre, et suis à Transtamare J'avoûrai qu'en suivant votre frère à l'autel, Je vous distinguai peu dans mon trouble mortel-, Et dès-lors , par l'hymen me croyant asservie , J'aurois domté mon cœur, s'il m'eût jamais trahie. Mais songez à Tolède, à nos communs revers; A ce jour où le peuple, indigné de mes fers, M'enlevant avec rage à ma garde sanglante , Dans un asile saint me déposa mourante.
[à du Guescliu.) Pedre y vole ; il apporte et le fer et les feux ; Me vient, en rougissant, saisir par les cheveux ,• M'entraîne... Un bras s'oppose à sa fureur extrême ; Un héros le désarme : Henri , c'étoit vous-même. Mais un soldat cruel donne son glaive au roi, Il frappe , et vous tombez palpitant près de moi : J'expirois. Pour souffrir, rappelée à la vie , C'est depuis ce moment que je l'ai moins haïe. Occupée en secret de mon cher défenseur. Son image m'apprit à jouir de mon cœur : Ce cœur, timide et pur, qui s'ignoroit lui-même, Quand mon frère a parlé , s'avoue enfin qu'il aime , Et se livre au bonheur, seul fait pour me charmer, D'adorer par vertu ce que j'ai craint d'aimer.