‹ Œuvres choisies de DelilleChapitre 24 sur 59 · LIVRE ir · texte numérisé non relu

LIVRE ir

Sous tes toits cnfiiinés prends ces paniers de joncs

Dont le tissu n'admet que de faibles rayons ;

Ces vases du pressoir, où des raisins qu'on foule

En ruisseaux épurés le jus brillant s'écoule.

Là, pour mieux l'éprouver, j'ordonne que ta main

Détrempe d'une eau douce et presse ce terrain :

Ces eaux , pour s'échapper se frayant une route ,

Coulent le long des joncs, et tombent goutte à goutte :

Alors fais-en l'essai ; ton palais révolté

Connaît ce sol ingrat à leur triste âcreté.

Un sol maigre est celui qui , prompt à se dissoudre, Sitôt qu'on l'a touché, tombe réduit en poudre. Un terrain gras, semblable à la gomme des bois, S'amollit dans tes mains et s^attache à tes doigts. La hauteur de l'herbage annonce un fond humide ; Ah ! de ces jeunes blés crains la beauté perQde ! De la couleur du sol l'œil décide aisément. Et la main de son poids t'informe sûrement : Mais son froid meurtrier coûte plus à connaître ; Quelquefois cependant les plantes qu'il fait naître ,

Taie dabit spécimen : tu spisso vimine qualos Colaque praelorum fumosis deripe tectis : Hue ager ille malus, dulcesque a fontibus und.T Ad plénum calcentur : aqua eluctabitur omnij Scilicet, et grandes ibunt per vimina gutloe ; At sapor indicium faciet manifestus, et ora Tristia tentantum sensu torqueliit amaror.

Pinguis item quae sit tellus , hoc deni(jue pacto Discimus : haud unquam manibus jactata faliscit , 230 Sed picis in morem ad digitos lenlescit liabendo. Humida majores herbas aiit, ipsaque juste Laetior : ah ! nimium ne sit mihi fertilis illa , Xeu se prnevalidam primis ostendat aristisî Quae gravis est, ipso tacitam se pondère prodif , Qua;que levis. Promptum est oculis pra;discere nigram , Et (piis cui color : at sceleratum exquircre frigus Itiflicile est; piccae tantum, taxi(iue noccntes Inlcrdum , aut hederne pandunt vcstigla nigra?.

84 LES GÉORGIQUKS.

Le pin , le lierre noir 4», les ifs contagieux , De ce défaut secret avertiront tes yeux.

Enfin à ton vignoble as-tu choisi sa terre , Des lors, pour la dompter, qu'on lui fasse la guerre. Il faut entrecouper le penchant des coteaux, Et retourner la glèbe élevée en monceaux ; Que les froids aquilons, que l'hiver la mûrissent, Et que tes bras nerveux sans cesse l'amollissent.

Si tu le peux encor, que le cep transplanté Pvetrouve un sol pareil au sol qu'il a quitté : Le jeune arbuste ainsi jamais ne dégénère , Et ne s'aperçoit pas qu'il a changé de mère.

Plusieurs même, observant dans l'endroit dont il sort Quel côté vit le sud et quel côté le nord, Conservent ces aspects qu'ils gravent sur l'écorce : Tant de nos premiers ans l'habitude a de force !

Mais avant de creuser, de peupler les sillons , Il faut choisir d'abord de la plaine ou des monts. On peut presser les rangs dans de grasses campagnes; On doit les élargir au penchant des montagnes :

His aniinadversis, terram raulto ante mémento 260 Excoquere, et niagnos scrobibus concidere montes, Ante supinatas Aquiloni ostendere glebas, Quam laetuni infodias vitis genus : optima putri Arva solo; id venti curant, gelidaeque pruinae, Et labefacta movens robustus jugera fossor.

At , si quos haud ulla vires vigilantia fugit, Ante locum similem exquirunt , ubi prima paretur Arboribus seges , et quo raox digesta feratur , Mutatam ignorent subito ne semina matrem.

Quin etiam cœli regionem in cortice signant ; 270 Ut , quo quaeque modo steterit , qua parte calores Austrinos tulerit, quae terga obverlerit axi, Restituant. Adeo in teneris consuescere multum est !

CoIIibus , an piano melius sit ponere vitem , Quœre prius. Si pinguis agros metabere campi , Densa sere ; in denso , non segnior ubere Bacchus. sin tumulis acclive solum , coUesque supinos ,

LIVRI-: II. 85

EdQd dans les vallons, comme sur les coteaux ,

Qu'ils soient distribués ^9 en espaces égaux.

Vois de longs bataillons rangés sur une plaine

Où flotte de l'airain la lueur incertaine ,

Avant qu'un choc affreux confonde tous ces bras,

Quand Mars prélude encore à l'horreur des combats.

Imite de ces rangs l'exacte symétrie.

Non pour flatter les yeux par ta vaine industrie ;

Mais chaque tige ainsi peut croître en liberté ,

Et le suc se partage avec égalité.

Apprends aussi combien tu dois creuser la terre , Qui de tes jeunes plants sera dépositaire. Comme tes nourrissons diffèrent en grandeur. Il faut que leur berceau diffère en profondeur. Dans un léger sillon la vigne croît sans peine. L'arbre doit plus avant s'enfoncer dans la plaine. Surtout le chêne altier, qui , perdu dans les airs , De son front touche aux cieux s°, de ses pieds aux enfers. Aussi les noirs torrents , les vents et la tempête , En vain rongent ses pieds, en vain battent sa tête :

Imlulge ordinibus; nec secius omnis in ungueni

Arboribus posilis secto via limite quadret.

Ut saepe , ingenti bello quum longa coliortes 280 Explicuit legio, et campo stetit agmen aperto,

Directaeque acies, ac late fluctuât omnis

jEre renidenti tellus, necdum horrida miscent

Praelia, sed dubius mediis Mars errât in arniis :

Omnia sint paribus numeris dimensa viarum ;

Non animum modo uti pascat prospectus inaneni,

Sed quia non aliter vires dabit omnibus aequas

Terra , neque in vacuum poterunt se extendere rami. Fortisan et scrobibus quae sint fastigia qua;ras.

Ausim vel tenui vitem committere sulco.

290 Altior ac penitus terraî defigitur arbos,

iEsculus in primis, quae, quantum vertice ad auras

it:therias, tantum radice in Tartara tendit.

Ergo non hiemes illara , non flabra , neque imbres,

Convellunt : immota manet, multosque nepotes

Multa virum volvens durando ssecula, vincit.

Malgré les vents fougueux , malgré les noirs torrents , Tranquille, il voit passer les hommes et les temps; Et loin de tous côtés tendant ses rameaux sombres, Seul il jette alentour une immensité d'ombres.

N'attends rien d'une vigne ^' exposée au couchant ; Que le vil coudrier ^* n'affame point ton plant : Fais choix, pour le former ^3, de la branche nouvelle Qui reçoit de plus près la sève maternelle ; Ne la déchire point par un fer émoussé ; Surtout 54 que de tes plants l'olivier soit chassé : Quelquefois de bergers une troupe imprudente Laisse au pied de cet arbre une étincelle ardente. Le feu, nourri du suc dont ce bois est enduit , Sous l'écorce onctueuse en secret s'introduit ; Il s'empare du tronc, et, gagnant le feuillage, Dévore en pétillant l'aliment de sa rage ; Il court de branche en branche, il s'élance au sommet Il vole d'arbre en arbre , il couvre la forêt, Et, présentant au loin une plaine enflammée , Roule un torrent de flamme et des flots de fumée ; Surtout si l'aquilon s'élève en ce moment. Et chasse devant lui ce vaste embrasement.

Tnm, fortes late ramos et brachia tendens,

Hue illuc, média ipsa ingentem sustinet umbram.

Neve tibi ad solem vergaiU vineta cadentem ; Neve inter vites corylum sere ; neve flagella

300 Summa petc, aut sunimas destringet ex arbore plantas Tantus amor terrœ ! neu ferro lœde reluso Semina ; neve oleaî silvestres insère truncos : Nam srepe incautis pastoribus excidit ignis, Qui, furtiin pingui primum sub cortice tectns, Robora comprendit, frondesque elapsiis in allas Ingenlcin cœlo sonitum dédit : inde sccutus Per ranios Victor , perque alla eacuinina régnât, Et totum involvit flammis neinus, et ruit atram Ad cœluni picea crassus caligine nubein ;

310 Piscsertim si tempestas a vertice silvis

Inculiuit , glomeratque fcrcns incendia vcntus.

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