LIVRE III
Souvent même, troublant l'empire des troupeaiLx, Une Hélène au combat entraîne deux rivaux. Tranquille, elle s'égare^' en un gras pâturage : Ses superbes amants s'élancent pleins de rage ; Tous deux , les yeux baissés et les regards brûlants , Entre-choquent leurs fronts, se déchirent les flancs ; De leur sang qui jaillit les ruisseaux les inondent ; A leurs mugissements les vastes cieux répondent. Entre eux point de traité : dans de lointains déserts Le vaincu désolé va cacher ses revers , Va pleurer d'un rival la victoire insolente, La perte de sa gloire et surtout d'une amante ; Et , vers ces bords chéris tournant encor les yeux , Abandonne l'empire où régnaient ses aïeux.
Mais l'amour le poursuit jusqu'en ces lieux sauvages. Là, dormant sur des rocs, nourri d'amers feuillages. Furieux, il s'exerce à venger ses affronts : De ses dards tortueux il attaque des troncs ; Son front combat les vents, son pied frappe la plaine, Et sous ses bonds fougueux il fait voler l'arène.
Carpit enim vires paulatitn , uriti|ue videndo
Femina ; ncc neinorum patitur tnemiiiisse iicc hevl):c-
Pulcibus illa quidem lUecebris et sdepe supcrbus
Cornibus inter se subigit decernere amantes.
Pasciliir in magna silva formosa juvenca ; 2J0 Il!i alternantes multa vi praelia niiscent
Vnlneribus crebris; lavit ater corpora sangnis,
Versaque in obnixos urgentur cornua vasio
Cum gemitu : reboant silvaeijue et magniis Olympus.
Nec mos ballantes una stabulare ; sed alter
Victus abit, longeque ignotis exsulat oris,
Multa gemens ignominiam plagasque superbi
victoris, tum, quos amisit inultus, amores;
Et stabula adspectans regnis excessit avitis. Ergo omni cura vires exercet, et inter 25'T Dura jacet pcniox instrato saxa cubili ,
i'"rondibus liirsutis et cariée pastus acula ;
Et tentât scsc, atque irasci in cornua discit
1 1 i LKS GKORGIQUliS.
]\Iais c'en est fait ; il part , et, bouillant de désirs , De l'orgueilleux vainqueur va troubler les plaisirs. Tel ^% par un pli léger ridant le sein de l'onde , Un flot de loin blancbit, s'allonge, s'enfle et gronde : Soudain le mont liquide, élevé dans les airs , lletombe ; un noir limon bouillonne sur les mers.
Amour, tout sent tes feux, tout se livre à ta rage; Tout, et l'homme qui pense , et la brute sauvage , Et le peuple des eaux, et l'habitant des airs. Amour , tu fais rugir les monstres des déserts : Alors, battant ses flancs , la lionne inhumaine Quitte ses lionceaux et rôde dans la plaine ; C'est alors que, brillant pour d'informes appas, Le noir peuple des ours sème au loin le trépas ; Alors le tigre affreux ravage la Libye : Malheur au voyageur errant dans la Nubie!
Si le coursier fougueux sent l'attrait du plaisir. Voyez-vous tout son corps frissomier de désir ?
Arboris obnixus trunco, ventosque lacessit Ictibus, et sparsa ad pugnam proliiditarcna. Post , ubi coliectiim robur viresque refecta; , Signa movet , praiccpsiiue oblituin fertur in bostcin. Fluctus uti , medio cœpit quuni albescere ix>nto , Longius ex altoque sirium trahit ; utque , voiuliis Ad terras , immane sonat per saxa , neipie ipso
240 monte miner procumbit : at ima exaistuat iinda Vorticibus, nigramque alte subjectat arenani.
Omne adeo genus in terris honiinunique feraruniqiie , El genus aequoreum, pecudes, pictajque volucres, In furias igncmque ruunt : amer omnibus idem. Tempore non alio catulorum oblita leaena Sœvior erravit campis ; nec funera vulgo Tarn multa informes ursi stragemque dederc Per silvas : tum saevus ajier, tuni pcssima ligris. lieu, maie tum Libyae solis erratur in agris!
230 Nonne vides, ut tota trenior pertentet equorum Cor|iora, si tantuni notas odor attulit auras? Ac neque eos jam frcna virura , ncquc verbcra sa.'va ,
LIVRIi iir.
Il ne seul plus le fouet , ne connaît plus les rênes;
Il vole ; il franchit tout , et les bois et les plaines.
Et les rocs menaçants, et les gouffres profonds ,
Kt les torrents enflés parles débris des monts.
L'horrible sanglier se prépare à la guerre ;
Il aiguise sa dent, il tourmente la terre :
Contre un chêne ridé s'endurcit aux assauts ,
Hérisse tous ses crins, et fond sur ses rivaux.
Que n'ose un jeune amant ^^ qu'un feu brûlant dévore !
L'insensé, pour jouir de l'objet qu'il adore,
La nuit, au bruit des vents, aux lueurs de l'éclair,
Seul traverse à la nage une orageuse mer;
11 n'entend ni les cieux qui grondent sur sa tête,
Ni le bruit des rochers battus par la tempête,
Ki ses tristes parents de douleur éperdus,
Ki son amante, hélas! qui meurt s'il ne vit plus.
Vois combattre ^^ le hux, le chien, le cerf lui-même; N'entends-tu pas le louphurler pour ce qu'il aime? Des cavales surtout rien n'égale les feux ; Vénus même alluma leurs transports furieux , Quand, pour avoir frustré ^^ leur amoureuse ivresse. Elle livra Glaucus à leur dent vengeresse.
Non scoputi , rupesque cavs , alque objecta retardant Flumina, correptos unda torquentia montes. Ijise ruit, dentesque Sabellicus exacuit sus, Et pede prosubigit terram, fricat arbore costas, Alqiie hinc atque illinc humeros ad vulnera durât. Quid juvenis , magnum cui versât in ossibus igneni Dnrus amor? Nempe abruptis turbata procellis 2C0 Nocte natat cïca seras fréta : quem super ingens Porta tonat cœli, et scopulis illisa reclamant /Equora; nec miseri possunt revocare (jarentes, Nec moritura super crudeli funere virgo.
Quid lynces Bacchi variae , et genus acre luporum , Atque canuni? Quid , quae imbelles dant praella ccrvi? Scilicet ante omnes furor est insignis equarum : Et nicntcm Venas ipsa dédit, cpio tcm|M)re Glauci Potniades raalis niembra absumpscre quadrigae.
Hfi LES GÉORGIQUES.
L'impérieux amour conduit leurs pas errants
Sur le sommet des monts, à travers les torrents :
Surtout, lorsqu'aux beaux jours leur fureur se ranime,
D'un rocher solitaire elles gagnent la cime.
Là, leur bouche brûlante, ouverte aux doux zéphyrs,
Reçoit avidement leurs amoureux soupirs :
O prodige 3'^ inouï ! le zéphyr les féconde.
Soudain du haut des rocs leur troupe vagabonde
Bondit, se précipite et fuit dans les vallons;
Non vers les lieux blanchis^' par les premiers rayons ,
Mais vers les champs du Nord, mais vers ces tristes plages
Où l'Autan pluvieux entasse les orages.
C'est alors qu'on les voit, dans l'ardeur de leurs feux,
Distiller en courant l'hippomane amoureux ;
L'hippomane, filtré par la marâtre impie,
Qui joint au noir poison l'infernale magie.
INIais moi-même , où m'entraîne, où m'égare l'amour ?
Pvevenons : le temps vole, et s'enfuit sans retour.
Après les grands troupeaux , il est temps que je chante Des chèvres, des brebis la famille bêlante.
nias ducit amor trans Gargara, transque sonantem 270 Ascanium; superant montes, et flumina tranant.
Continuoque, avidis ubi subdita flamma medullis,
A'ere magis, quia vere calor redit ossibus, illœ
Ore oranes versae in Zephyruni stant rupibus altis,
Exceptantqiie levés auras : et saepe sine uUis
Conjugiis, vento gravidae, rairabile dictu '.
Saxa per et scopulos et depressas convalles
Diffugiunt , non , Eure , tues , neque solis ad ortus ,
In Boream Caurumque , aut unde nigerrimus Auster
Nascitur, et pluvio coritristat frigore cœlum. Î80 Hic demum, hippomanes vero quod nomine dicunt
Pastores, lentum destiliat ab inguine virus :
Hippomanes, quod saepe maie légère novercœ,
Miscueruntque herbas, et non innoxia verba.
Sed fugit interea , fugit irreparabile tempus.
Singula duni capti circnmvcclamur amorc.
Hoc salis armi-'nlis. Supcrat pars altéra aux .