‹ Œuvres choisies de DelilleChapitre 38 sur 59 · LIVRE III · texte numérisé non relu

LIVRE III

Sors sitôt que l'aurore a rougi l'horizon,

Quand de légers frimas blanchissent le gazon ,

Lorsque, brillant encor sur la tendre verdure,

Une fraîche rosée invite à la pâture.

Mais quatre heures après, quand déjà de ses chants ^''

La cigale enrouée importune les champs ,

Que ton peuple, conduit à la source prochaine,

Boive l'eau qui s'enfuit dans des canaux de chêne.

A midi , va chercher ces bois noirs et profonds

Dont l'ombre au loin descend dans les sombres vallons;

Le soir, que ton troupeau s'abreuve et paisse encore.

Le soir rend à nos prés la fraîcheur de l'aurore ;

Tout semble ranimé, gazon , zéphyrs, oiseaux :

Rossignols dans les bois; alcyons sur les eaux.

Selon les lieux pourtant ces lois sont différentes : Vois les bergers d'Afrique et leurs courses errantes ; Là, leurs troupeaux épars, ainsi que leurs foyers, Et paissant au hasard durant des mois entiers,

In saitus utrumque gregem atijue in pascua mittet ,

Luciferi primo cum sidère frigida rura

Carpamus, dum mane novum , dum gramina canent,

Et ros in tenera pecori gratissimus herba.

Inde, ubi quarta sitim cœli collegerit liora ,

Et cantu querulae rumpent arbiisla cicadae,

Ad puteos aut alla grèges ad stagna jubeto ô30 Currentem ilignis potare canalibiis undain ;

.Estibus at mediis unibrosam exquirere valletn ,

Sicubi magna Jovis antiquo robore quercus

Ingénies tendat ramos , aut sicubi nigrum

Ilicibus crebris sacra nemus accubet umbra.

Tum tenues dare rursus aquas , et pascere rursus

Solis ad occasum , quum frigidus aéra vesper

Tempérât, et saitus reCcit jam roscida luna ,

Litoraque alcyonen résonant , acalauthida dumi. Quid tibi pastores Libyae , quid pascua veisu 340 Prosequar , et raris Uabitata mapalia tectis ?

Sa?pe diem noctemque, et totum ex ordine mensem ,

Pascitur, itque pecus longa in déserta sine ullis

Hospitiis; lantuin camiù jactt ! Omnia secum

120 LES GÉORGIQUKS.

Soit que le jour renaisse ou que la nuit commence, S'égarent lentement dans un désert immense : Leurs dieux, leur chien, leur arc, leurs pénates roulants, Tout voyage avec eux sur ces sables brûlants. Telle de nos Romains ^7 une troupe vaillante Marche d'un pas léger sous sa charge pesante , Et traversant les eaux, franchissant les sillons, Court devant l'ennemi planter ses pavillons.

Mais aux champs 4» oii l'Ister roule ses Ilots rapides. Aux bords du Tanaïs et des eaux INIéotides , Aux lieux 011 le Rhodope, après un long détour , Termine vers le Nord son oblique retour, Aucun troupeau ne sort de son étable obscure : Là les champs sont sans herbe et les bois sans verdure ; Là le temps l'un sur l'autre entasse les hivers : L'œil ébloui n'y voit que de brillants déserts , Que des plaines de neige ou des rochers de glace ; Dont jamais le soleil n'effleura la surface : .Des frimas éternels et des brouillards épais Éteignent tous ses feux, émoussent tous ses traits ; Et soit que le jour naisse, ou qu'il meure dans l'onde La nature y sommeille en une horreur profonde :

Armcntarius Afcr agit , teclumque , Laremque , Arniaqiie, Amj claBunii|ue canem , Cressamiiue pliarelrain. Son secus ac patriis acer Romanus in arniis Injusto sub fasce viam quum carpit , et hosti Ante exspectatum positis stat in agmine castris. At non, qua Scythias gentes, Maeotiaque unila, 330 Turbidus et torquens flaventes Hister arenas,

Quaque redit médium Rhodope porrecta sub axcm. Ulic clausa tenenl stabulis armenta : neque ullic Aut herbae campo apparent aut arbore liondes ; Scd jacet aggeribus niveis informis et alto Terra gelu late , septemque assurgit in ulnas. Scmper hiems , semper s^îirantes frigora Caiiri : Tiiin sol pallentcs haud unquam discutil umbras, Nec tfiiuni invcclus ccpils altum petit ijetlicra , ncc quum

LIVR1-: ii[. m

Là le fleuve en courant sent épaissir ses eaux ; Des cliars osent rouler où voguaient des vaisseaux : Plus loin un lac entier n'est plus qu'un bloc de glace; La laine sur les corps se roidit en cuirasse; La hache ^9 fend le vin , le froid brise le fer, Glace l'eau sur la lè\Te et le souffle dans l'air. Cependant sous les flots de la neige qui tombe La faible brebis meurt, le fier taureau succombe, Les daims sont engloutis, et le cerf aux abois Découvre à peine aux yeux la pointe de son bois. Contre ces animaux, désormais moins agiles, Les rets sont superflus, les chiens sont inutiles : Tandis que, rugissant dans leurs froides prisons, Ils soulèvent en vain le fardeau des glaçons, Le barbare les perce, et, mugissant de joie , Dans ses antres profonds court dévorer sa proie.

C'est là que ces mortels dans d'immenses brasiers Entassent des ormeaux et des chênes entiers ;

Praecipitem Oceani nibro lavit aequore currutn. 360 Concrescunt subitas currenti in niiraine crusta; ;

L'ndaque jam tergo ferratos sustinet orbes,

ruppibus illa prius patulis , nunc hospita plaustris.

.Eraque dissiliunt vulgo , vestesque rigesount

Indute, cseduntque securibus hurnida vina .

Et lotse solidam in glaciem vertere lacunae,

Stiria(iue impexis induruit horrida barbis.

Interea loto non secius aère ninguit ;

Intereunt pecudes, stant circumfusa pruinis

Corpora magna boum ; confertoque asmiiie ccrvi 370 Toipent mole nova , et summis viï cornibus esstant.

Ilos non immissis canibus, non cassibus nllis,

Puniceaeve agitant pavidos formidine penna; ;

Sed frustra oppositum trudentes pectore montem

Cominus obtruncant ferro, graviteique riidentes

CiTdunt, et magno laeti claraore reportant. Ipsi m defossis specubus secura sub alta

Otia agunt terra , congestaque robora totasipu-

Advolvcre focis uinios , ignique dedere.

Hic noctem ludo ducuiit , et pocula lœti

Là , brute comme l'ours qui fournit sa parure "•, Dans un morne loisir toute une horde obscure Abrège par le jeu la longueur des hivers, Et boit un jus piquant^', nectar de ces déserts.

Nourris-tu des brebis pour dépouiller leurs laines , Fuis les bois épineux et les fertiles plaines ; Que tes troupeaux ^', couverts d'un duvet préc'eux , D'une laine sans tache éblouissent les yeux. Qu'on vante du bélier la blancheur éclatante ; Et même eût-il l'éclat de la neige brillante , Si sa langue à tes yeux offre quelque noirceur, A l'époux du troupeau choisis un successeur : Au lieu de rappeler la blancheur de sa mère , L'enfant hériterait des taches de son père. Diane , si l'on peut soupçonner que ton cœur Ait pu dans le dieu Pan reconnaître un vainqueur, Ce fut une toison plus blanche que l'ivoire Qui dans le fond d'un bois lui valut la victoire.

Le laitage à tes yeux est-il d'un plus grand prix , F.ngraisse tes troupeaux de cytises fleuris ;

ô80 Fcrmcnto atque acidis imitantur vitea soibis. Talis Hyperboreo septem subjecta trioni ^

Gens effrena virum Rhipaeo tunditur Euro , Et pecudiim fulvis velantur corpora snctis.

Si tibi lanitium curae, priinum aspera silva, Lappaeque tribulique absint; fuge pabula la;ta; Conlinuoque grèges villis lege mollibus albos. Illum autera , quamvis aries sit candidus ipse , Nigra subest udo tantnm cui lingua palato, Rejice, ne maculis infuscet vellera pullis S90 Nascentum, plenoque alium circumspice campo. Munere sic niveo lanœ , si credere dignum est. Pan, deus Arcadice , captam te , Luna, fefellit. In nemora alla vocans; nec tu adspernala vocantem.

At , cui lactis amor , cytisum lotosque fréquentes Ipse manu salsasque ferat praesepibus herljas : Ilinc et amant fluvios magis, et magis ul)era tenduiit, Et salis occultum referont in lactc saporem.

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