PAR ARNAULD
I. De la nature de l'esprit humain. Que l'existence soit prouvée par la pensée, il n'en résulte pas que notre esprit soit distinct de notre corps. De ce que je me connois, en même temps que j'ignore s'il y a aucun corps au monde, il ne suit pas que nul corps n'existe, ni que la pensée seule m'appartienne. Deux choses conçues clairement comme complètes peuvent être séparées par la toute-puissance de Dieu ; mais qui vous assure que la pensée soit complète sans l'étendue, et que le corps soit complet sans la pensée? Cet argument d'ailleurs n'iroit-il pas jusqu'à prouver qu'il n'y a rien en moi de corporel, et que l'homme est un pur esprit? L'idée de la pensée sans étendue ne peut-elle pas être une idée abstraite, comme celle de la ligne sans largeur? et l'exemple des enfants et des fous ne prouve-t-il pas que la pensée est attachée aux organes corporels ? Peut-on croire que les animaux ne pensent pas, et peut-on expliquer la fuite de la brebis à la vue du loup par un mouvement mécanique ?
II. De Dieu. Ce n'est pas l'idée qui est fausse, mais le jugement qui la rapporte à un objet extérieur. Si l'idée du froid, représente une privation, elle est vraie ; si elle représente un être positif, elle n'est pas l'idée du froid; de plus, une idée positive ne peut venir du néant. Dieu n'est pas à l'égard de luimême ce que la cause efficiente est à l'égard de son effet. La cause précédant l'effet, l'objet auroit l'être comme cause avant de le recevoir comme effet, ce qui est absurde ; et d'ail-
leurs, s'il Ta déjà, pourquoi se le donneroit-il? Ce qui ne peut pas se créer soi-même ne peut pas davantage se conserver, car ce seroit se reproduire continuellement. On ne demande pas la cause efficiente de la nature du triangle; on ne doit pas non plus demander celle de la nature de Dieu, et cette nature comprend l'existence. Faire reposer l'évidence sur l'existence de Dieu, c'est s'engager dans un cercle, car l'existence de Dieu repose elle-même sur l'évidence. 11 n'est pas exact de dire que rien ne peut exister dans l'esprit dont il n'ait connoissance.
III. Des choses qui peuvent arrêter les théologiens. 11 faudrait avertir que le doute proposé par l'auteur n'est qu'une fiction ; que lorsqu'il explique la cause de l'erreur, il entend parler de celle qui se commet dans le discernement du vrai et du faux, et non dans la poursuite du bien et du mal ; que le précepte de ne donner notre créance qu'aux vérités conçues clairement et distinctement s'étend seulement aux sciences et non aux matières de foi et aux actions de la vie. Ce qui est blâmable, ce n'est pas la croyance à l'autorité, mais seulement {'opinion. Enfin, des principes de l'auteur il paroîtroit résulter que la substance étant ôtée du pain eucharistique, les accidents n'y demeureroient pas, puisqu'il n'entend par accidents que les mouvements de la substance.