ACTE II , SCÈNE II
Air de Partie et Revanche.
Oui , pour nous autres militaires ,
Dont chaque jour menace le destin,
Il n’est que des plaisirs précaires;
Mais aujourd’hui, mon bonheur est certain,
Et je crois même an lendemain.
Dans un bon lit la nuit s’achève,
Sans qu’un houra trouble notre sommeil.
Pour des dangers , on -n’en a plus qu'en rêve.
Et le bonheur nous attend au réveil.
CATHERINE
Au moins , étiez- vous bien ?
ARVED.
Tu me demandes cela, à moi qui depuis longtemps n'avais pas d’autre chambre à coucher que le bivouac? Je me trouve ici dans un palais.
CATHERINE
Dame ! c’est la plus belle chambre du château ? c’est celle qu’occupait M. de Barentin; et pendant qu'ils sont à la chasse, je l'ai déménagé pour vous y installer.
ARVED.
J’en suis fâché.
CATHERINE
Et moi , j’en suis ravie. Qui donc sera bien logé, si ce n’est le (ils de la maison ? C'est aux étrangers à lui faire place.
Tu aurais pu attendre , vu qu’il part demain.
CATHERINE
Dieu soit loué ! il part , et vous voilà ! on a bien raison de dire qu’un bonheur n’arrive jamais seul. Aussi , j’étais venue pour vous dire... que... Attendez donc... Pourquoi étais-je venue? Ah !... d’abord , pour vous voir,... car je ne peux pas m’en lasser,... et puis pour vous donner cette lettre qu’on vient d’apporter... C’est charmant ; depuis que nous avons ici un officier supérieur, les estafettes et les courriers se succèdent à chaque instant ; le château a l’air d’un quartier général , sans compter qu’il faut donner à boire à tous ces gaillards-là , et que pendant qu’ils boivent je les fais causer de vous et de vos campagnes.
ARVED pendant ce temps a ouvert la lettre.
Ah ! ce sont les renseignements que j'avais demandés sur M. de Barentin. (i.isant.)
MALVLNA.
« Mon général ,
« Nous connaissons parfaitement le jeune compatriote dont vous « nous parlez. On le nommait autrefois Duhamel ; mais il est très- “ vrai qu il avait près de Rouen, à Barenlin, une fabrique assez « considérable , d’où il aura pris probablement son nouveau nom. » (S’interrompant. ) C’est la mode maintenant! et si ce n’est que cela, il Il’y a pas grand mal. (Continuant la lecture de la lettre. ) « C’est un « excellent garçon. Son père, qui jouissait de l’estime générale, « était un des premiers confiseurs de Rouen. «
CATHERINE
Il serait possible! lui qui nous donnait toujours à entendre qu’il était un grand seigneur déguisé à cause des événements politiques.
ARVED, lisant.
« M. Duhamel le père laissa en mourant vingt-cinq à trente mille « livres de rentes , qu’il avait mis quarante ans à amasser, et que « son lils a mangées en quelques années, d’une manière origi- « nale. Né avec une complexion assez délicate, les médecins de « Rouen ne lui avaient donné que cinq ou six ans à vivre. Alors , » et pour ne rien laisser après lui , il s’était imposé , pour système « financier, de dépenser cent mille francs par an. Mais à mesure « que sa fortune s’en allait, sa santé revenait; de sorte , qu’au « bout de six ans, il s’est trouvé guéri et ruiné; et il n’a conservé « de sa maladie que son goût pour la dépense, qui probablement « ne le quittera jamais.
« Forcé de partir ensuite dans les gardes d’honneur, il s’y est « fort bien conduit, et était très-aimé du régiment , auquel il don- « naittous les jours à dincr. En un mot, mon général, c’est ce que « les pères de famille appellent un mauvais sujet, et ce que nous « autres militaires appelons un bon enfant. Tels sont, mon gé- « néral , les renseignements que nous avons l’honneur de vous « faire passer à son avantage, etc. « (Il ferme la lettre.)
Ils sont jolis ! Un mauvais sujet , un dissipateur, qui cherche à refaire ses affaires par un bon mariage, et qui mangerait la fortune de sa femme , comme il a déjà mangé la sienne. Du reste, cela ne me regarde pas ; c’est à mon oncle d’en juger : tu lui remettras cette lettre.
CATHERINE
Et avec plaisir ; monsieur , qui ne voulait jamais me croire quand je lui répétais... Mais, puisqu’il s’en va, je n’en dirai pas davan-
by Gaoale