SCENE XVI
CAMILLE, doucement.
Très-peu.
ALPHONSE
C'est-à-dire pas du tout.
CAMILLE , baissant les yeux.
C'est vrai. (En souriant.) Vous voyez qu'il y avait de la sympathie.
ALPHONSE
Je vois du moins que vous avez delà franchise; et en quoi vous ai-je déplu ? Ce que je vous demande, c'est pour en profiter, c'est pour me corriger si c'est possible, et cela doit vous prouver...
CAMILLE
Que vous avez un bon caractère, car la vérité ne vous fâche pas... Eh bien , monsieur, vous aviez avec moi un ton de protection, un air de supériorité, bien légitime sans doute, mais qui m'humiliait infiniment. C'était presque me dire : « Voyez comme je suis grand « et généreux ; je suis plus riche que vous, plus instruit, plus spi- « rituel, et cependant je vous fais la grâce de vous épouser. »
ALPHONSE, s'approchant.
Quoi, mademoiselle, vous aviez de pareilles idées?
CAMILLE
Et comment ne pas les avoir? Vous ne savez pas ce que c'est que la situation d'une pauvre jeune personne à qui ses parents ont dit : « Soyez aimable... soyez jolie... tenez-vous droite... c'est un « prétendu, donc vous devez l'aimer... donc il doit vous plaire, « car il est bien riche. » Ils n'ont jamais que cela à dire, et c'ebt là le terrible.
ALPHONSE
Terrible ! et en quoi ?
CAMILLE
Lorsqu'on est sans fortune, et qu'on épouse quelqu'un qui en a beaucoup, songez donc que de qualités il faut lui apporter en dot!
Air de la Robe et les Bottes.
Que de vertus il a le droit d'attendre! Et quels devoirs on s'impose à jamais!
Oui, par les soins , par l'amour le plus tendre,
Il faut payer tous ses bienfaits.
On lui doit de son existence
Le sacrifice généreux ;
Et l'on est par reconnaissance ,
Obligé de le rendre heureux.
ALPHONSE , à part.
Eh mais ! c'est très-bien raisonner.
Et, en revanche, qu'est-ce qui vous en revient? et qu'est-ce qu'on gagne à se marier? d'être appelée madame et de porter un cachemire. La belle avance !
ALPHONSE , souriant.
Là-dessus il y aurait bien des choses à vous répondre ; mais en admettant que ce raisonnement soit juste pour vous, du moins ne l'est-il pas pour moi, qui suis tout seul, qui n'ai aucun lien qui m'attache au monde, et qui cherchais à me marier, pour trouver dans ma femme une compagne , une amie, et surtout une famille.
CAMILLE
Quoi, monsieur ! vous avez perdu tous vos parents?
ALPHONSE
Hélas, oui ! et depuis longtemps. Orphelin, j'ai été élevé par mon oncle, capitaine de vaisseau, qui avait plus de trente campagues, tt qui dernièrement est mort dans mes bras des suites de ses blessures. « Mon neveu, mon ami, m'a-t-il dit, je te laisse ma fortune... « une fortune honorable, car je ne l'ai acquise qu'aux dépens des « ennemis de l'État. »
CAMILLE
C'était là un brave marin .
ALPHONSL.
« C'est peu de chose que la richesse, a-t-il continué ; mais avec « elle on se procure l'indépendance, et c'est beaucoup. Ne t'avise « donc pas de vendre ta liberté, soit en courant la carrière des pla- « ces, soit en cherchant quelque mariage opulent ; choisis une bonne « femme, vis de tes rentes, élève tes enfants, et parle-leur quel- « quefois de ton oncle. « Il m'a serré la main, et il est mort.
CAMILLE, émue.
Quel honnête homme ! moi, je l'aimais déjà.
C'est alors que j'ai acheté dans ce pays le château de Luceval , qui était en vente ; mais quand je me suis vu seul dans ce domaine, au lieu d'éprouver le bonheur de la propriété, je trouvais que mes appartements étaient immenses ; mon parc me semblait désert ; je n'avais autour de moi que des domestiques, des gens indifférents; aucun sourire n'accueillait mon arrivée, car personne n'attendait mon retour ou ne s'était inquiété de mon absence.