ACTE PREMIER , SCÈNE VII
miers, que je suis parti conscrit ; que je ne vous ai jamais quitté, et que je vous dois tout ; c'est vous qui m'avez mis au feu , c'est vous qui m'avez nommé caporal , puis sergent, c'est vous, mon général, qui en Russie, et quand je tombais de froid, avez oté voire manteau pour en couvrir le corps de votre soldat. Aussi, maintenant, quand je vous vois une attaque de rhumatisme, ce qui vous arrive tous les mois , j'aimerais mieux sentir la pointe de mille baïonnettes.
M. DE BREMONT
Eh bien ! enfin où en veux-tu venir •■
BERTRAND
J'en veux venir à vous apprendre que je suis chez vous loge, nourri , hébergé , de l'argent dans ma poche , le verre d'eau-de-vie à discrétion , et le cigare à volonté : c'est ce qui fait que je n'ai besoin de rien , et que je n'ai rien à vous demander.
M. DE BREMONT
Que diable me disais-tu donc tout à l'heure ?
Permettez : quand je dis que je n'ai rien , c'est que j'ai quelque chose : un bon conseil qu'il me faudrait; mais j'aurais à reprendre cela de trop haut, et comme je vois que vous étiez occupé...
M. DE BREMO.NT.
Eh oui , morbleu ! mais n'importe , parle toujours , puisque nous y voilà.
BERTRAND
Du tout , mon général ; j'ai bien attendu deux ans , je peux aller encore; et puisque ma présence vous dérange.
( Il veut se retirer. ) M. DE BREMONT, le retenant.
Au contraire , tu arrives à propos, car j'ai besoin de toi.
( 11 se lève. ) BERTRAND, revenant.
Il se pourrait, général! alors ne pensons plus à mon idée, et voyons la vôtre.
M. DE BREMONT
Je crois , en effet , que nous aurons plus tôt fini , car tu n'ahordes pas les sujets de conversation aussi spontanément qu'autrefois les Autrichiens.
BERTRAND, froidement.
Aujourd'hui, je ne dis pas; ç;i se peut bien, à cause de ma jambe.
M. DB BREMOKT.
Eh! qui diable te parle de cela? voici de quoi il s'agit. Mon lils ne fait rien ici , il perd son temps ; je veux l'éloigner, et je vais l'envoyer voyager en Italie , à Naples, en Grèce, s'il le faut.
BERTRAND, froidement.
Comme mon général le voudra.
M. DE BREMOKT.
C'est encore un secret; mais je veux qu'il parte, non pas demain, mais aujourd'hui, et dans quelques heures.
BERTRAND
Je ne m'y oppose pas.
M. DE BREMOKT.
Des affaires personnelles, des ordres supérieurs me retiennent en France. 11 me faut auprès de lui quelqu'un en qui j'aie autant de confiance qu'en moi-même. Ce n'est pas un serviteur qu'il me faut, car Jacques et Guillaume l'accompagneront : ce que je veux avec lui , c'est un ami , et j'ai pensé à toi. BERTRAND, vivement.
Mille-s-yeux ! mon général !
H. DE BREMOKT.
Tu acceptes donc?
BERTRAND
C'est-à-dire , général , ça me rendra bien heureux ; ce n'est pas que , pour le moment , ça me vexe.
M. DE RREMONT.
Et pourquoi?
BERTRAKD.
Parce qu'avec l'aveu du cousin Pinchon , que je viens de consulter, j'avais des idées de mariage.
M. DE BREMOKT.
Toi , te marier !
BERTRAND
C'est le bon moment ; je n'ai plus que cela à faire.
M. DE BREMOKT.
Et c'est sur un prétexte pareil que tu me refuses!
BERTRAND
Un prétexte!