‹ Œuvres choisies de E. ScribeChapitre 39 sur 414 · SCÈNE IV · texte numérisé non relu

SCÈNE IV

DUCROS

J'en suis désolé ; mais il faudra que je me rnette en règle.

Allons donc; vous, monsieur Ducros, un riche propriétaire, un gros marchand honnetier, vous ne voudriez pas pour deux cents francs vous fâcher avec nous.

DUCROS, gaiement.

Du tout, mes amis, du tout, je ne me fâche pas, moi ; d'abord, je suis bon enfant; je suis connu pour cela dans le quartier. Je vous ferai saisir ; mais d'amitié.

AUGUSTE

Comment, morbleu !

Daignez nous écouter! si, sans vous donner d'argent, on s'entendait avec vous. Par exemple, en cas de maladie, je vous promets de vous faire deux visites par jour, et gratis.

DUCROS

Je ne donne pas là dedans ; moi d'abord, je ae suis jamais malade, par économie.

AUGUSTE

Notre ami Victor vous fera le portrait de votre femme.

DUCROS

Madame Ducros ! on la voit déjà à son comptoir, c'est bien assez ! Ah, bien oui ! faire le portrait d'une marchande de bas !

AUGUSTE

On vous la peindra eu pied.

DUCROS

Je n'en veux pas.

Ce sera parlant.

DUCROS

Raison de plus; de l'argent, de l'argent.

AUGUSTE, le menaçant.

Eh bien ! puisqu'il n'y a pas moyen de lui faire entendre raison...

CAMILLE, le retenant et passant entre lui et Ducros.

Auguste, y pensez-vous? (A Ducros.) Eh quoi ! monsieur, vous qui aviez l'air si bon et si humain , vous ne voulez point nous accorder le moindre délai, vous voulez nous renvoyer?

DUCROS

Vous renvoyer ! non pas.

CAMILLE

Vous voulez que nous vous quittions ?

DLCROS.

Me quitter! (A part.) Au fait, ce n'est pas là ce que je veux, et j'allais prendre un mauvais moyen. (Haut.) Écoutez-moi, mou enfant, car je ne peux rien refuser à une jolie femme : ces messieurs parlaient tout à l'heure de tableau ; et dans un moment où tous mes confrères les bonnetiers donnent dans le luxe des enseignes, je ne serais pas fâché de m'élever à la hauteur du siècle, et si je trouvais pour mon magasin de bonneterie...

SCIP10N

Quoi! vraiment? vous voudriez une enseigne? parlez, commandez.

DUCROS

Oui, mais toutes celles que j'ai marchandées sont hors de prix, surtout depuis que les grands maîtres s'en mêlent. Je voudrais, voyez-vous, un petit chef-d'œuvre à bon compte ; qu'il y eût de la fraîcheur, de l'éclat, de la grâce, un peu de génie ; et quarantedeux pouces de large, sur cinquante de hauteur; c'est l'emplacement.

Je comprends. Eh bien, tenez, tenez ! ce tableau qui est là suite chevalet.

CAMILLE

Quoi! vous voudriez...?

SC1PI0N

Laisse donc. (A Ducros.) Hein! qu'en dites-vous?

DUCROS, passant à la droite de Seipion.

Juste ma dimension. (Le regardant.) Ça n'est pas mal, pas mal du tout.

CAMILLE

Je crois bien, un tableau d'histoire, une scène de Walter-Scott : Elisabeth offrant à Leicester l'ordre de la jarretière.

AUGUSTE

De la jarretière ! justement, c'est de votre état.

Et voyez-vous l'effet que ça produira rue Saint-Denis, quand on lira en grosses lettres : « Ducros , bonnetier, à la Jarretière. » Et les bas de coton en sautoir.

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