‹ Œuvres choisies de Eugène SueChapitre 3 sur 68 · LE CAVALIER · texte numérisé non relu

LE CAVALIER

Un jour le marquis se promenait sur le bord du grand canal de Versailles, rêvant tristenienl et se croyant abandonné de sa mystérieuse protectrice. 11 venait du manège, son costume de cheval faisait merveilleusement valoir l'élégance de sa taille. C'était un habit vert h galons d'or, une culotte écarlate, une veste pareille, et de grandes bottes de maroquin noir bien luisantes qui se détachaient sur des genouillères de fine batiste. A quelques pas de lui Létorière vit un cavalier assez iigé qui, malgré tous ses efforts, ne pouvait obliger sa monture à passer près d'un piédestal de marbre.

Deux personnes assistaient à ce débat : l'une des deux, âgée de cinquante à soixante ans, vêtue d'un habit de taffetas gris perle, à branbebourgsde soie de menu' couleur, avait une physionomie à la fois belle, noble et bienveillante : elle donnait le bras à un homme plus avancé en fige, assez petit, légèrement voûté, superbement vêtu à la vieille mode de la Régence, et dont le pâle visage était sillonné de rides profondes.

Celui de ces deux gentilshommes qui était le plus simplement vêtu dit à l'autre en lui montrant Létorière :

— Quel charmant visage!... quelle jolie tournure!... Mais je n'ai jamais rien vu de plus enchanteur... Et vous maréchal ?

— Hum... hum!... — dit ce dernier avec une toux sèche. — Ce p'tit m'sieu-là? il est assez ben... mais il a l'air gauche comme un donneux d'eau bénite, — répondit monsieur le duc de Uiclielieu, qui avait conservé cette vieille façon de parler vulgaire, autrefois adoptée par les roués de la Régence.

— Lui? ce joli visage? Ce serait donc pour donner de l'eau bénite à des saints de votre espèce? — dit l'autre en souriant avec malice.

Le cheval se défendait toujours; le cavalier, las des moyens de douceur, employait tour à tour la cravache et l'éperon, mais n'obtenait de sa monture que dos pointes et des ruades formidables.

Peu à peu monsieur de Richelieu et l'autre promeneur se rapprochèrent du marquis. Voyant des personnes d'un

âge vénérable s'avancer vers lui, Létorière salua respectueusement.

— Eh bien! jeune homme... qui aura raison de l'homme ou du cheval dans cette discussion? — dit l'ami de monsieur de Richelieu,

— 5!a foi! je ne sais trop, monsieur! L'écuyer raisonne à coups de cravache, sa monture répond par des ruades. Cette conversa lion-là peut durer encore longtemps.

Cette réponse, faite sans trop d'assurance, mais avec la gaieté confiante de la jeunesse, fit sourire le promeneur.

— Vous en parlez bien à votre aise, mon jeune maître... Je voudrais bien vous voir... à la pl^ce de cet écuyer... Vous ne savez donc pas que cette bête est une jument de l'Ukraine?... Elle arrive d'Allemagne, c'est un vrai démon... dont la Guériiiière lui-même n"a pu venir à bout...

— Si j'étais à la place de cet écuyer, monsieur, je serais peut-être non pas plus habile, mais plus heureux, — dit résolument le marquis.

— Vraiment! Eh bien! voulez-vous essayer? voulez-vous monter Barbara ?

—Cette jument est si belle... si fière... malgré sa méchanceté... que j'accepte de tout mon cœur, monsieur; d'ailleurs l'herbe est si verte quW ne peut désirer un meilleur tapis pour se laisser choir, — répondit joyeusement Létorière.

— J'ai une peur horrible qu'il ne se casse le cou, dit tout bas le compagnon de monsieur de Richelieu.

— Avec un minois pareil, si espiègle et si enjoleux, on ne craint ni ciievaux, ni hommes, ni femmes... et si l'on tombe... on ne tombe jamais seul... Je reviens sur son compte, il a l'air très-déluré...

— Holà! Saint-Clair, — reprit l'autre en s'adressant à l'écuyer, — ne fopiniâtre pas davantage; descends de cheval... Ce jeune gentilhomme a besoin d'une leçon, et tu vas la lui donner, — ajouta-t-il en riant.

Saint-Clair obéit à cet ordre et descendit de cheval. Létorière, un peu choqué des dernières paroles de l'inconnu, lui répondit avec une fermeté respectueuse :

— Je recevrai toujours avec plaisir ou résignation les leçons que je demanderai ou que je mériterai, monsieur; mais, ici, je no crois m'ètre mis dans aucun de ces deux cas...

L'inconnu et monsieur de Richelieu se regardèrent en comprimant une violente envie de rire.

— Eaul prendre garde, — dit tout bas le maréchal, — il a l'air d'un fameux batailleux!

— Vous allez voir qu'il va me proposer un cartel, et cela devant vous, le doyen des maréchaux de France, le président du tribunal du point d'honneur,— dit l'autre; et il ajouta en regardant le marquis d'un air très-sérieux :

— Vous le prenez bien haut, mon jeune maître!

— Vivo Dieu! je le prends comme il faut, monsieurl — s'écria Létorière en se campant résolilment surla hanche.

A cette bravade, monsieur de Richelieu et l'inconnu éclatèrent do rire, et le marquis commençait à s'irriter fort, lorsque Saint-Clair, qui n'était pas sans peine descendu de cheval, s'approcha le chapeau à la main et dit au gentilhomme vêtu de gris :

— Sire, on ne fera jamais rien de cette jument.

— Le roi!... — s'écria le marquis avec confusion, — et il mit un genou en terre et baissa la tête d'un air repentant.

— Par Saint-Louis! mon jeune ami, — dit Louis XV en souriant, —j'ai vu l'heure où vous alliez vertement nous rappeler que tous les gentilshommes sont nos pairs, et qu'aux vieux temps un chevalier pouvait croiser la lance avec un souverain.

— Ah ! ... sire, pardon... pardon...

— Allons... relevez-vous, gentil paladin... —Et par un mouvement plein de cette grâce majestueuse que ce roi, le plus aimable et le plus spirituel des rois, mettait dans ses moindres actions, il effleura du bout du doigt la joue de Létorière, qui, toujours agenouillé, baisa cette belle main rovaleavec une vénération profonde...

Létorière se releva, le front couvert d'une rougeur etiavniante, ses beaux veux noirs tout humides de larmes,

LE MARQUIS DE LÉTORIÈRE

tant il (^tait profonrlomont touché de l'inefTable bonté do son roi.

Cnltn émotion si piiro, si jciinn, si naïve, frappa déliciousciiiput I.miis XV. I.a naUciic la plus adroite no lui eût pas causé ccttn double iuiprcs^iou.

— Comment vous appelez-vous, mon enfant?— demanda-t-il au marquis en le regardant avec inti'rèl.

— Charles-Louis du Vighan, marquis do Létorièrc... sire.

— Vous êtes de Xaintonge, —dit le roi. qui connaissait à merveille la généalogie de sa noblesse. — Mais vous avez déposé vos litres, — ajouta-t-il, — vous deviez ni'êtro présenté... pourquoi no l'avrz-vous pas été ?

— Sire, j'attendais le retour de monsieur le comte d'AjipiTville, mon parent... pour avoir cet lionneur...

— jraréchal de Richelieu, voulez-vous lui servir de parrain? — dit le roi en s'adressant au duc, qui répondit par une inclinaison respectueuse.

— Ah çà !... — dit le roi, — je n'oub"'" pas... mon enfant, que vous avez presque critiqué baint-Clair... il lui faut une réparation... Oserez-vous toujours aflVonter Barbara? — Kt le roi montra la jument qui, tenue en main, pointait et se cAbrait, malgré les menaces et les caresses de l'écuyer. — Ne craignez-vous pas cette fougueuse?

— Je ne crains (]u'unc chose, sire, c'est de me montrer au-dessous de lagrAce insigne dont le roi ilaigne m'honoreren m'ordonnant de monter à cheval devant lui.

— Mais c'est qu'il est charmant; il répond avec une grAce parfaite... avec un tact exquis, — dit le roi à monsieur de Richelieu, pendant que Létorière, le cœur tout palpitant d'émotion, s'approchait de la redoutable Barbara.

— Le roi... nie dit quelquefois que j'siiis un vieux connaisseux en figures, eh ben ! j'puis prédire au roi ipi'avant .six mois ce jeune faucon aura pris sa volée... Et alors gare à lui 1 ça sera un grand mangeux de colombes, j'en réponds.

— Votre patronage lui aura porté bonheur, maréchal, — ditleroien sonriant ; puis, tout à coup il s'écria avec effroi . — Ahl... le L.dlheureux enfant! il va se faire tuer... Saint- Clair lui a abandonné les rênes, et la damnée jument ne veut pas se laisser approcher... Quelles ruades !... quelles pointes!... il ne pourra pas seulement venir h bout de l'enfourcher. C'est une diablesse au montoir... Saint- Clair... pourquoi ne la lui as-tu pas tenue pour qu'il puisse la monter?...

— Sire, — reprit le vieil écuycr d'un ton bourru, — ce monsieur m'a dit (pi'il se tirerait bien d'affaire i'i seul...

— Et, par le ciel ! il s'en tire... — dit le roi avec étonnement; — mais voyezdonc, maréchal !.. sur ma parole!... il l'a ensorcelée... Voilà qu'il l'approche, et elle ne bouge plus... Il la caresse... et la mauvaise ne lui répond pas par un coup de dent... ou par un coup de pied... Que dis-tu de cela, Saint-Clair?

— Sire... je dis... je dis... je dis que je n'y comprends plus rien... Ordinairement on ne peut la monter qu'à l'aide du torche-nez, tant elle est ombrageuse et efl'arée...

— Et le voilà en selle... ma foi !... — s'écria le roi charmé; — et il y esta merveille... plein de grâce et de souplesse... Qu'eu dites-vous, Richelieu?... Qu'en dis-tu, Saint-Clair? — reprit Louis XV, dont la figure rayonnait déplaisir en voyant l'habileté de son jeune protégé.

— Ma foi!... je dirai au roi que ce garçon-là, tout jeune qu'il est, est un fin cavalier... Mais faut qu'il poasède que'que charme pour avoir apaisé c'te vilaine donneuse de coups de pied... — répondit le maréchal.

— On ne peut pas dire, sire, que la position do ce gentilhomme soit absolument mauvaise, — dit le vieux Sajnt- Clair. — Il ne manque pas d'assiette; son corps et ses jambes sont bien placés, il paraît avoir la main ferme et légère à la fois...

— Eh ! que diable veux-tu de plus ?... — dit le roi. — Mais voyons... si elle passera devant cette statue de marbre qui l'effraye si fort. Non, non, elle se défend... quels bonds !... Ah ! le malheureux i

— C'est qu'il paraît vissé sur son dos. Il ne bouge pas plus qu'un terme... — s'écria le maréchal... — avec son air mignon , faut (|u'il soit fort comme un Hercule.

— Monseigneur sait liien que ce n'est rien que de supporter les bonds d'un cheval... c'est à les prévenir et à les empêcher que consiste la science... — répondit Saint-Clair.

— En ce ras, tu dois être satisfait, — reprit le roi. — Regarde, regarde... la voilà qui passe devant la statue aussi facile... aussi commode (pi'une haquenée... Ah cà I il est donc sorcier? — s'écria Louis XV, en regardant avec étonnement le maréchal et Saint-Clair, non moins surpris que lui.

Létorière, après avoir fait plusieurs fois passer et repasser la jument devant la statue qui l'avait d'abord tant effrayée, s'approcha du roi; le marquis tenait son chapeau de la main droite, de la gauche il rassemblait Barbara, qui piatfail et màehait sou mors le plus coquettement du monde; on ei1t dit qu'elle était fière du poids léger qu'elle portait. La figure du jeune gentilhomme, encore animée par cet exercice et par l'orgueilleuse joie d'avoir si bien réussi devant le roi, était resplendissante de bonheur et de beauté.

En voyant son protégé si joli, si radieux, si jeune, Louis XV le regardait avec cet intérêt doux et mélaircolique que les hommes avancés en Age, ou rassasiés de plaisir, éprouvent souvent à contempler la joie confiante, la folie ardeur de la jeunesse.

Cet excellent prince se sentait tout heureux de pouvoir, par un généreux caprice de souverain, ouvrir à cet enfant un avenir brillant comme un conte de fées.

— Il est quelquefois bien bon d'être roi! — dit-il à monsieur de Richelieu avec un attendrissement involontaire.

Le vieux maréchal, avant de répondre, sembla interroger le regard du prince afin de pénétrer le sens de cette exclamation qu'il ne comprenait pas. Tout était mort dans ce cœur usé par une ambition étroite, mais effrénée, et racorni par un égoisme impitoy ble. Incapable de saisir l'intention du roi, le maréchal répondit par une fadeur de cour.

— S'il est quelquefois bon d'être roi, sire, il est toujours bon d'être le sujet de Votre Majesté.

Louis XV sourit d'un air fin et froid, et répondit :

— C'est plaisir que de se voir ainsi deviné.

Puis s'adressant à Létorière, qui attendait toujours ses ordres :

— Ah çà I mon enfant, dites-moi comment avez-vous fait pour dompter si vite et si facilement cette créature indomptable?

— Votre Majesté m'avait dit que cette jument arrivait d'Allemagne; sachant que les Allemands parlent beaucoup à leurs chevaux, et qu'ils les conduisent presipie autant avec la parole qu'avec la main ou avec l'éperon, je lui ai parié allemand ; reconnaissant sans doute une langue à laquelle elle était habituée, elle s'est calmée presque aussitôt.

— Mais ii a raison. Rien de plus simple... vois-tu bien, Saint-Clair, — dit le roi.

— Oui, sire, — reprit timidement Létorière en jetant un coup d'onl sur le vieux Saint-Clair, qui semblait profondément humilié, — oui, sire... rien n'est plus simplv;... quand on parle allemand...

Cette réponse presque hardie était dictée par un sentiment si délicat et si généreux, que Louis XV, vivement louché, s'écria :

— Bien... très bien, mon enfant... vous avez raison; si mon vieux Saint-Clair avait su parler allemand, il eût fait comme vous...; mais comme il est trop âgé pour l'apprendre maintenant, et que Barbara ne paraît avoir aucun goût pour la langue française, gardez cette jument... marquis de Létorière, le roi vous la donne...

Le marquis salua respectueusement.

— Richelieu, vous me le présenterez demain à mon petit lever, — dit le roi au maréchal.

Puis, faisant un gresle alli-clueux à Lélorière, Louis XV rogajrna le ohâloau.

Li' liMideniain Létorif>iv fut orfioiellpnient présenté; peu lie jours aprî's, Louis XV se ratlaciia comme écuyer, et plus lard lui donna une eornello dans les mousijuelaires.

De ce moment la laveur do l.élorii>re ne lit que croître, car l'alfection du roi pour lui augmenta cliai|ue jour.

Il serait trop Ions de dire comment le favori devint riioinme à la niovle par excellence; mais cette progression est simple et naturelle. A tous les rares avantages de l'i^sprit, de lu beaulé, de la naissiinceet du Cfvur. il se joignit bienltM, chez Lctorière, un goilt exquis en toutes choses. Ses chevaux, ses ameuhlemens. sa parurt\ devinrent le type de l'élégance et du bon goilt. Enlin, au bout de quatre ans, le pauvre éi-olier du collège du Plessis était devenu un des plus brillans seigneurs de la cour, et inspirait à la fois l'admiration, l'envie, la haine, l'adoration, comme tous les gens doués de facultés supérieures.

Celle narration no comporte pas le récit des nombreuses bonnes fortunes dont le marquis fui le héi-os. ou du moins dont on le sup^iosa le héros, car sa discivtion était profonde el absolue.

SculenuMit. ce qu'on sut bien, c'est que jamais on n'eul h lui reprocher une bassesse ou une pertldie en amour. Dans deux duels il se montra plein de. bravoure^ cl de générosité. Le seul défaut qu'on piM lui repivcher était uno grande prodigalité, à laquelle il suftis;»it. grâce au gain do son prot-ès contre l'intendance du Toitou, et aussi à la muniticence et aux boutes du roi, qui le nonnna successivement abbé commendataire de la Trinité de VendL^me, commandeur dw orvtn>s réunis de Saint-Lazare et de Nolri^ D;\mr-ilu-Mont-Carmel. mestivdecamp de cavalerie, conseiller d'État d'epw. et grand sénéchal d'Aunis.

Telle était la prodigieuse fortune à laquelle était arrivé Léloriéro environ quatre ans après son heureuse rencontre avet^ le roi.

A travers ses succès de toutes sorles, Létorière n'avait jamais oublié les grands yeux bleus du Ivd de l'Opéra, et presque chaqui> jour il contemplait s;\ Ixigue avtv tristess«\

Malgré cette devisi^ : « Il vous suit i^iartout, » écrite audessous d'un si charmant azur qui seniblait le reganler avei- une lendrtsst> pleine de contîance et de sérénité, le marquis craignait d'être complètement oublié pars;» mystérieuse prottvtrice. Dt^puis quativ anmvs il n'en avait eu aucune nouvelle. Tantôt il tremblait que sii r.pulation d'homme h tonnes fortunes, en éveillant chez l'inronnue une juste jalousie, ne l'eût î> jamais éloignée de lui: tantôt il craignait que l'absonco. qu'une maladie, que la mort même iu> lui eiU ravi ct^tte singulière atï^vlion.

Par un sentiment bizam> et inexplicable, dans le anirs de ses galanteries, Létorière avait toujours rigourtnisement fui les séituctions des yeux bleus... quelque cruel que ce sacrifice lui eût souvent paru. Il eût n\ioulé de paifaner, peut-être à son insu, un amour qu'il rêvait si i^u seuiblable aux autn\s amouiN. Plus il avançait dans une vio que le destin lui taisiùtsi belle et peut-êlW trop facilement heureuse, plus il songeait avtv idolâtrie, presque avtx- regrt^t, à ct> tem(>s de calme et de bonheur tranquille où la seule émotion de son existence était de retvvoir une de ces lettres dans lesquelles l'inconnue lui donnait des i-onseils si pleins de s;)gesse.

Il vorail arriver avec effroi le terme fatal qu'on lui avait assigné, au bout duquel il devîjit recevoir une dernière lettre qui déciderait de sa destinée. Cette lettre, il la i-oçul quatre années, jour jiour jour, après sa rencontre au bal de rO(>éra. Elle était ainsi conçue :

« Depuis cinq ans je vous aime... Depuis cinq ans jo TOUS ai suivi h travers toutes les phases de votre vie, obscure ou éclatante, jviuvre ou fortunée... Vous êtes digne du civur que je vous offre avec confiance... Je suis orpheline, je suis libre de ma main, je vous l'offre... Aucune puissiuitv humaine ne ivut changer ma résolution d'être i vous. Si vous refusez de réaliser mes projets les plus

chers, retirée dans un cloître, chaque jour je demanderai au ciel de vous accorder le bonheur dont j'aurais voulu vous combler.

« JlLIE DE SOISSONS,

a Princesse de S"' C"" {().

HADEaOISELLE PB SOISSOXS.

^ Mademoiselle Victoire-Julio de Soissons. princesse de S"* C"', habitait avec sa tante, madame la manvhale princesse de Rohan-Soubise. Agée de vingt-cinq ans environ, la prini-esse Julie était plutôt jolie que belle; sa tailla moyenne avait une grflce parfaite. Quoique la mode do la poudre fût alors dans toute sa vogue, c'est à peine si mademoistMlede Soissons consentait à en couvrir légèrement ses magniliques cheveux blonds cendrés, que par fantaisie elle roulait elle-même, au grand avantage de son vi&jgo enchanteur. Ses yeux étaient bleus, sa bouche vermeille, ses dents perlées, l'ovale de son visage fin et allongé; son teint, tivp brun i^wur une blonde, était pourtant si pur, si fraîchement animé, qu'on ne le désirait pas d'une blancheur plus éclatante. L'expn>ssion habituelle des traits de la jeune princesse était mélancolique et douce.

D'un naturel à la fois impressionnable el n^iervé. l.i moindre émotion couvrait ses joues et son cou charmant d'une vive rougeur.

Enlendail-elle raconter quelque trait touchant et pilojable, ses yeux se voilaient aussitôt^ de larmes. Quoique princesse de sang i-oyal. personne ne ressentait moins qu'elle l'orgueil du sang; les exigences de son éminente position lui pesaient. Par goût elle préférait une vie simple et olvscui-e à l'existence fastueuse à laquelle elle se voyait condanniée. Très concentrée. tn>s fière. de la noble fierté d'une Ame qui sait sa supériorité, la princesse Julie passait [Kiur dédaigneuse, et n'était que délicate et craintive.

Les naturt^s vulgaires. prtHentieuses ou égoïstes surtout, lui fiiisaienl horreur. Le trait le plus saillant de son caractèiv était une volonté inébranlable. Cette frêle enveloppe cachait le «eur le plus vaillant et le plus résolu. Aucune (xmsidération humaine n'aurait pu influencer ses décisions, lors>.]u'elle les croyait Iwsées sur la justice et sur la raison. Par un bizarre contraste, malgré sa naissance princière, malgré la noblesse de son invur, malgn» sa fermeté, malgré son esprit aussi aimable que cultivé, la princesse Julie se montrait presque toujours de la plus incroyable timidité, même devant les personnes qui ne pouvaient l'égaler ea rien.

Orpheline et habitant depuis sept ans avec madame la maréi^hale de Rohan-Soubise. mademoiselle de Soissons ne sentait pour sa parente aucune sympathie. Tous les secrets de son cœur étaient réservés pour Marthe, sa nourrice, naïve et bonne créature qui l'avait élevée et qui la chérissait avec l'aveugle tendresse d'une mère.

Depuis cinq ans. mademoiselle de Soissons avait refusé opiniâtrement les partis les plus brillans, comme naissance et comme fortune; depuis cinq ans. elle aimait le man]uis de Létorière.

Son canir singulièrement bon. son caractère un peu romanesque, son esprit indépendant, n'avaient pu rester ins<>nsiblesau récit de la misère si i\>urageusement soutTerte (v.ir le jeune gentilhomme.

Lorsque JérOme Sicard était venu faire la commission do Létorière. après l'avoir conduit gratis &\x Palais-Maaiiaud,

^1) De hautes convenances nous engagent à remplacer ces deux noms par des astérisques.

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