‹ Œuvres choisies de Eugène SueChapitre 21 sur 68 · LA PRESENTATION · texte numérisé non relu

LA PRESENTATION

Monsieur de Montai prenait son thé, lorsque son domesti(|ue ouvrit la porte et annonça monsieur lo marquis de Beuurefrard.

Le iiun(|ui> avait quarante ans environ; il était grand, adinirabicnient l)ien lait; quoique l'ilire cAt un jieu épaissi sa taille, autrefois mince et svelte, elle se déployait encore très avantageusement sous une redingote du matin de couleur bronze, coquettement serrée au-dessus de la saillie des hanches, et dont les largos revers, doublés do velours, laissaient voir un gilet de picjué blanc et l'ample nœud (l'une cravate de soie d'un bleu pSIo; un pantalon pris-clair tombant sur des brodequins vernis complétait l'habillement du marquis. Ses cheveux chcitains, naturellement boudés, et eh et là mêlés de quelques mèches argentées, encadraient son front largo et uni ; ses yeux noirs, grands, un peu à flour de tôto el à demi voilés par les paupières, étaient surmontés de sourcils bien accusés, bien écartés et surtout très élevés. Ce signe caractéristique de la fierté, joint au port de tête impérieux du marquis, et de la faculté qu'il possédait de sembler toujours regarder de très haut, quelle que fût la place qu'il occupât, lui donnait l'air du monde lo plus ulticr. Son nez aquilin, d'une perfection rare, caractérisait noblement sa figure; un demi-sourire errait souvent sur ses lèvres moqueuses; ses joues un peu pleines étaient encadrées de soyeut favoris châtains qui rejoignaient presque les commissures de la bouche ; le menton h fossette, hardi, saillant, et d'une nuance bleuâtre, était soigneusement rasé.

L'accent du manpiis était naturellement élevé, et il grasseyait en vrai Parisien.

Il ne manquait à monsieur de Beauregard que l'habit pailleté du dix-huitième siècle pour faire revi\Teau moral et au physique le tyjjc dos grands seigneurs do celte époque, dont monsieur de l.auzun représentait la parfaite élégance, et monsieur de Lauraguais l'esprit insolent, caustique et railleur.

Soit par suite d'une plaisanterie familière, soit par une sorte de déférence que la vieille renommée de monsieur de Bcauregard inspirait aux hommes plus jeunes que lui, on l'appelait communément marquis; peut-être enfin était-il si essentiellement marquis dans l'acception aristocratique de ce mot, que rien ne semblait plus naturel que de lui donner son titre.

Monsieur de Beauregard entra, selon son habitude, d'une façon bruyante. Jamais monsieur de Montai ne lui avait vu une physionomie plus riante el surtout plus sarilonique.

— Ah çà ! mon cher, — dit-il au comte, — que diable devenez-vous donc? Voilà cinq ou six jours que l'on ne vous a vu au club. Il court sur vous des bruits funestes, je vous en préviens.

— Quels bruits, marquis? Vous m'effrayez.

— On dit que vous avez subi en plein théâtre une exposition publiiiue.

— Comment cela? où cela?

— Au Palais-Royal, quel pilori 1 dans une loge, avec une

grosso femme, un mari et un enfant, une madame... madame...

— Héloïse Dunoyer, marquis?

— C'est ça, une Héloïse qui n'est pas nouvelle, dit-on, au contraire. Mais pourquoi vous commettre ainsi? Ignorez-vous donc que ces espèces-IJi rentrent dans la catégorie dos choses bizarres dont on a une fois envie par aberration degoat? Mais alors on prévient ses amis pour qu'ils ne s'y trompent pas. Tenez, moi, il y a dix ans, quelque; chose de semblable m'est arrivé. Voilà la marche ([uo j'ai suivie.

— Je vous écoute, marquis; il y a toujours à admirer et à profiter avec vous.

— Figurez-vous qu'un matin, en m'éveillant, je ne sais quelle idée biscornue me. passa par la tôle, et je mo dis : «Tiens, je n'ai jamais eu do femme de juge pour niaî- Iresso! ça doit élre curieux, la femme d un liouimo qui porte une robe, çà doit être comme qui dirait le monde à l'envers. Il faut, pardieu ! que je me passe celle fantaisie-là. C'était bien aisé à dire, mais où diable aller pêcher la femme d'un juge! »

— Pour vous, marquis, ça devait être, en eflet, très-embarrassant, je le conçois.

— Alors je me dis : « Il y a un moyen, c'est de me créer des relations judiciaires... un procès.»

— Parfaitement raisonné, marquis.

— Et parfaitement agi , comme vous allez voir. J'habitais alors, rue de Grenelle, l'hôtol de Verneuil, propriété do mon grand-oncle; j'avais pour voisin un vieux l'essemathieu, l'homme le plus farouche du monde à l'endroit do la mitoyenneté ; je voulais un procès pour avoir un juge, un juge pour avoir sa femme : ce vieux farouche élait mon procès tout trouvé. J'envoie chercher une demidouzaine de maçons, et je commence à faire démolir le mur qui séparait mon jardin de celui démon chatouilleux voisin.

— Mais, marquis, il y avait de quoi le rendre furieux.

— En trois heures, nos deux jardins n'en faisaient plus qu'un.

— Mais lo farouche voisin , marquis?

— Le farouche voisin allait se promener tous les matins sur le boulevard des Invalides; en rentrant, il voit nos deux jardins fondus en un seul ; il s'exaspère, il rugit, il s'informe, il accourt.

— Ah çà 1 pour lui expliquer votre abattis, que diable lui dites-vous, marquis?

— Je dis à ce vieillard que je l'adore, qu'il m'est impossible de vivre séparé de lui, que j'allais faire parcilloment abattre le mur qui séparait nos deux appartemens, afin de confondre à jamais nos deux existences... el mes démolisseurs d'entamer sa muraille. Le voisin me croit fou, il envoie chercher un commissaire; on verbalise, je réponds que je suis dans mon droit, ainsi que je le prouverai devant les tribunaux, mais que, par respect pour la loi, je suspends, pour le quart d'heure, la démolition du mur. De là procès, do là juge, de là visite à l'un de mes Solons, maître Joseph Renardeau.

— Il y avait donc une madame Renardeau, marquis?

— Une énorme, mon cher, aussi énorme que votre ancienne Iléloise, et qui faisait tourner toutes les têtes du palais. Bref, mon cher, sous le prétexte de mon procès (que j'ai perdu el qui m'a coûté dans les environs do dix ou douze mille francs), je m'introduisis chez lesRenardcau; le reste alla de soi-même.

— Mais l'exposition, marquis?

— M'y voici. J'ai toujours eu, à l'Opéra, une loge d'e» cas, outre la mienne; je l'oll'ro au ménage Thcmis. La Renardeau se pomponne à tour do bras; c'était une grosse petite blonde, blanche, vraiment gentille, avec de jolis yeux bleus et une taille rondelette.

— Vous n'eûtes pas alors à vous repentir de votre idéo biscornue, marquis?

— Pas du tout ; et c'est ici, mon cher, que je me cite pour exemple. La veille, au club, j'avais officiellement an-

nonce l'exhibition publique de la Renardeau dans ma petite loge, déclarant comme quoi j'avais eu le caprice de la femme d'un juge, comme quoi je m'étais fait un procès pour en rencontrer une, etc. L'histoire se répand, et le lendemain, à l'Opéra, tout ce qui était un peu du monde attendait, la lorgnette en main, l'arrivée des Renardeau et des Renardillons, car il y avait deux ou trois petits. Peu s'en fallut que toutes les loges de connaissance n'applaudissent lorsque mon homme et sa famille entrèrent dans ma loge; ce gaillard-là, dans son meilleur réquisitoire, n'avait jamais produit un pareil effet, j'ensuis sûr. J'allai alors modestement jouir de mon triomphe auprès do ma Renardeau, et voilà comment je m'afflchai sans me compromettre. C'est, mon cher, avec cette franchise qu'il faut se conduire envers ses amis, lorsqu'on ne veut pas que les choses prennent une certaine apparence trop vraisemblable.

— Je profiterai de la leçon, marquis, bien que ma position diffère un peu de la vôtre. Mais qu'advint-il de vos amours avec la femme du juge? Était-ce aussi original que vous l'espériez t

— Foi de gentilhomme! mon cher, elle était absolument connne une a\itre, et son mari aussi. Ah çà 1 mais la vôtre, cette grosse Dunoyer, cette ancienne Héloïse? La plaisanterie est stupide, mais j'y tiens.

— Vous le savez, marquis, je vous dis tout; je vous demande vos conseils, je les suis aveuglément : en un mot, si j'ai quelque mérite, je vous le dois.

— Voyons, flatteur, vous avez l'air parfaitement content de vous.

— Et avec assez de raison. D'abord l'ancienne Héloïse ne m'est de rien; mais, dites-moi, marquis, quelle fortune donne-t-on à Achille Dunoyer?

— Je ne sais pas ce qu'on lui donne, mais on dit que son père et lui ont pris dans les environs de trois ou quatre millions.

— C'est une belle fortune. Et le Dunoyer n'a que deux filles, marquis?

— J'y suis. Il n'y a qu'un inconvénient, mon cher, c'est qu'on ne voudra pas de vous pour gendre. On se glorifiera de votre intimité, parce que, pour ces gens-là, vous êtes quelque chose; on vous portera en manière de grelot et de panache; on vous donnera à dîner, quels dîners! on vous prêtera même deux ou trois cents louis , au lieu de renouveler un attelage, parce que, pour la maison, vous ferez autant d'effet qu'une paire de chevaux neufs, et que vous ne coûterez pas plus cher. Mais ne comptez pas qu'on vous donne une des filles en mariage.

— Il est possible qu'on ne me la donne pas, marquis; mais si je fais ce que monsieur Dunoyer a fait pour sa fortune... si je la prends?

— J'aime mieux ça. Enlever mam'zelle Dunoyer, c'est différent, moucher, ça me va. La tradition des enlèvemens se perd, les petites filles finiraient par croire que ça n'existe que dans les romans, et dans beaucoup d'occasions ça démoraliserait ces pauvres petits anges.

— Ecoutez, marquis, et rendez-vous justice en la rendant à celui que vous appelez quelquefois votre élève. Pour vous donner une marque de confiance absolue , je vous dirai d'abord, au sujet de Julie...

— Que vous avez voulu vous marier avec elle, et qu'elle vous a refusé.

— Comment, vous savez?... — dit monsieur de Montai en pâlissant de rage.

— Il n'était bruit que de cela hier au foyer de la danse, à l'Opéra. La petite Flora disait partout (jue la tante Sauvageot criait à tue-tête que vous aviez voulu indignement suborner sà nièce Julie; suborner! le mot a été trouvé ravissant à propos d'un légitime mariage. Vous sentez bien que je suis bien trop votre ami pour croire à un mot, à un seul mol , de ces mauvaises plaisanteries-là. Vous étiez déjà beaucoup trop l'amawf de mademoiselle Julie. Encore une fois , je ne veux pas mettre seulement en

question la probabilité d'une telle ignominie. Revenons à mademoiselle Dunoyer, j'aime encore mieux ça.

— Vous avez raison , marquis. Eh bien 1 il y a trois semaines, j'allais dîner chez le banquier pour la première fois.

— Et sa 011e, qu'est-ce que c'est? quelque chose... de commun? une maritorne?

Monsieur de Montai se leva , alla prendre une boîte à portrait dans son secrétaire, et la montrant au marquis :

— Que pensez-vous de celte figure?

— Ravissante, quoique d'une expression un peu dure. Qu'est-ce que c'est que cette femme-là?

— Blon arrière-grand'mère , la vicomtesse de Montai , une des plus belles et des plus diaboliques créatures de son temps, morte à vingt-huit ans; elle a fait les beaux jours de la régence; sa vie est un roman dont le dénotlment a été terrible; sa légèreté, pour ne pas dire plus, a causé d'affreux malheurs dans ma famille. Telle que vous la voyez, cette belle dame a causé la mort tragique d'un de mes grands-oncles, l'aïeul de ce cousin breton dont je vous ai parlé.

— Le baron de Ker... de Ker.... il n'y a que les Bretons pour avoir de ces noms-là.

— Ewen de Ker-Ellio... qui habite son vieux manoir en vrai gentilhomme campagnard.

— C'est ça, de Ker-Ellio. Et son aïeul?

— Est mort d'une manière funeste à cause de cette belle créature dont vous voyez le portrait, marquis.

— Mais quel rapport ce portrait de votre arrière-grand'mère peut-il avoir avec la fille des Dunoyer?

— Par je ne sais quel étrange hasard , mademoiselle Thérèse Dunoyer ressemble à ce portrait d'une manière frappante.

— Allons donc, mon cher, illusion d'amoureux.

— Elle lui ressemble tellement, vous dis-je, qu'elle a, de même que ce portrait, un signe noir au-dessus du sourcil gauche.

— Ceci devient, en efTet, du dernier romanesque. Mais ce qui est non moins étrange, c'est que j'ai une idée confuse d'avoir vu... il y a longtemps, quelqu'un de fort ressemblant à ce portrait; mais où cela, mais quand cela, je n'en sais, pardieu! plus rien. Continuons. Les Dunoyer sont riches, leur fille est jolie, elle ressemble à votre arrière-grand'mère... et vous voulez l'enlever...

— Je ne sais pourquoi mademoiselle Thérèse (elle s'appelle Thérèse) n'avait pas voulu descendre dîner le jour où son père m'avait invité; force fut à monsieur Dunoyer d'envoyer chercher sa fille; grâce aux indiscrétions de la petite sœur, véritable enfant terrible, qui s'écria que sa grande sœur était triste parce qu'elle avait été mise la veille en pénitence, et que ça lui arrivait souvent, je devinai que la grande sœur était le souft're-douleur de la maison. Que vous dirai-je? la figure, les manières, l'accent de Thérèse, révélaient une telle pureté de race, elle avait l'air si naturellement au-dessus de tout son entourage, que je crois que l'ancienne Héloïse, comme vous dites, a fait un faux pas il y a quelque seize ou dix-sept ans. Ce qui est curieux, c'est que justement à cette époque un de mes oncles maternels, qui ressemblait beaucoup à mon arrière-grand'mère, le marquis de Senonges, est resté quelque temps à Paris, et...

— M'y voici , mon cher, m'y voici , vous me remettez maintenant sur la voie. Lorsque tout à l'heure je vous disais que le portrait me rappelait confusément quelqu'un, c'est du marquis de Senonges, votre oncle, .que je voulais parler; il était charmant, en effet, et très à la mode dans un certain monde; on l'appelait le Richelieu des bourgeoises. Il avait d'ailleurs bravement servi comme colonel sous l'empire.

— C'est cela même, marquis.

— Tout ce qu'on pouvait reprocher à Senonges, c'était d'avoir un peu trop la tournure d'un officier d'Opéra-Comique; il avait trop l'air de s'appeler Saint-Léon ou Saint-

l'i'iiost, cl d'i^tro de naissance mauvaise t6to, colonel do liussniiis, et bon cœur; mais ceci io rendait justement la coi|ucluclio du quartier d'AiilIn, où les financières ratrolaicnt encore do ce qu'on appelh^ eu [irovince IcsLllenoit. Mais que diablo est devenu Sonoii|,'es'J

— Je ne sais; il s'est embarqué pour le Texas, nous n'en avons plus eu do nouvelle ;.

— Continuons. Tliérèso est un pou votro cousine... h la mode de Senonges. Elle est belle comme un ange, ou plutôt comme un diable. Revenons à ce dîner.

— Thérèse no mo regarda pas; je lui parlai, elle me répondit sètliement; il y avait \h du parti pris. Après dîner, que|(|ucs persoinics vinrent sans doute pour me voir; J'étais annoncé, j'étais le Iwn de celte soirée; rancieiinc Héloiso se mil au piano; je fis tout doucement causer Tenfant terrible; je no sais pourquoi je m'étais figuré que Thérèse devait lire beaucoup de romans en cacluille, c'est la ressource des jeunes filles maltraitées et qu'on appelle mauvais sujet ; je; demandai à la petite si sa sonir aimait beaucoup la lecture. En elïcl, Thérèse lisait beaucoup, et choisissait h son gré dans la hibliolhèque de monsieur son père. Cette bibliothèque était ouverte et communiquait au salon; au bout de quelques inslans, j'y entrai, les rayons étaient intacts. Je vis là Voltaire, Rousseau, Diderot, Marivaux, Byron. ,

— Thérèse avait dû d'abord courir là, en fille bien apprise,

— Je le crois ; pourtant ces ouvrages étaient complets. Enfin, à (oicu de chercher, je m'aperçus que lieue manquait à un exemplaire de Chateaubriand. Thérèse devait ôlre sous le charme de cette mélancolique lecture. Sans doute elle adorait Chactas ou René. Or, comme je n'avais la réputation ni d'un Chactas ni d'un René, de là sans doute l'accueil glacial, presque malveillant. Qu'en ditesvous, ma^juis?

— Tout ceci est sagement déduit. Poursuivez.

— Heureusement, en me mettant à talde, j'avais été si préoccupé de Thérèse, de sa ressemblance avec mon aïeule et du projet qu'à l'instant même je venais de concevoir, que j'avais été très peu brillant, ne me souciant pas d'ailleurs de faire do grands frais jiour les Dunoycr. Je pus donc attribuer ma préoccupation à une rêverie mélancolique, lorsque j'eus découvert que Thérèse était amoureuse •le Cliaclas ou de René. En sortant de la bibliothèque , je rentrai dans le salon; l'ancienne Héloïse avait fini d'instrumenter : elle était en nage. Après quelques banalités sur son talent, je m'approchai de sa fille. Thérèse, triste et pensive, était dans un coin du salon. Je la chambrai de façon tju'cllo fut forcée de m'écouter, je fis tomber la conversation sur la litlératuro. Thérèse mo demanda d'abord, avec un étonnement d'une adorable impertinence, si Je lisais. «Je lis très peu, lui dis-je, ni^iis je relis sans cesse deux ou trois livres de prédilection : llontaigne, la Noiovelle Héloïse et René, — Vous lisez René, monsieur? vous!

— s'écria Thérèse presque avec colère; comme si elle me croyait capable de profaner cette poétique lecture. — Oui, je lis René. Cela vous étonne, mademoiselle?» La pauvre enfant est élevée si fort en sauvage, qu'elle mo répondit, presque malgré elle : « Cela ne m'élunne pas, cela vi'af/lige.

— Pour René?» lui dis-je en souriant. Elle parut surprise de se voir devinée, rougit, et baissa les yeux. Après un silence de quelques minutes, je repris : «René est moins cruel pour moi que vous ne le supposez, mademoiselle ; si indigne que je sois de lui, il m'accueilloiavec bonté, il su laisse aimer, il no repousse pas un malheuicux condanmé aux joies factices du monde. »

— Pour le coup, mon cher, votre Thérèse est une sotte si là-dessus elle ne vous a pas éclaté de rire au nez.

— C'est bien ce qu'elle a l'ait, marquis.

— A la bonne heure; cette fille commence à m'intéresser beaucoup.

— Elle m'a donc ri au nez. Je suis resté impassible; après quelques mots insignifians, je suis sorti, assez saliil'ail" du manque de respect de niademoisello Uunoyer.

OEUV. CUOlÂiES. — 11.

Dk- deux choses l'une : ou elle croirait m'avoir déconcerté, et une jeune fille comme elle devait ôlre flattée de déconcerter un homme comme moi; ou elle regretterait d'avoir ai'iueilli im[ierliMemment l'aveu d'une sympathie qui n'avait rien do blessant [lour elle, et les reproches qu'elle se ferait alors me rendraient intéressant.

— Soit, mais jusqu'à présent, mon cher, je ne trouve pas le moindre motif do vous admirer; tout ceci est correctement conduit, rien de plus.

— Attendez, marquis, attendez. J'avais été frappé de ces mots de l'ancienne Héloïse : « Dites à ma fille de dcf rendre.» Sa fille no logeait donc pas dans le même appartement (jue sa rnère. Grâce à l'enfant terrible, j'appris que les deux soeurs et miss Hubert, gouvernante anglaise, occupaient seules un a[)partement au troisième. La maison était énorme, il devait y avoir que!ipi(> location : en surlant, je regardai les écritcaux; que vis-Je? deux chambres à louer au quatrième sur le devant, c'est-n-dirc dans le môme corps do logis, un étage au-dessus des sœurs.

— Ceci est mieux.

— Le lendemain, mon tapissier est allé louer et meubler ce petit appartement sous le nom d'un monsieur Bernard, qui habitait la campagne et voulait avoir un pied-à-lerro à Paris. H y a aujourd'hui trois semaines, marquis, que j'ai eu avec Thérèse Dunoycr l'entrevue que je vous ai racontée. Je vous fais grâce des transitions, et j'arrive aux faits. Voici une lettre que la fille du banquier m'a remise hier soir chez sa mère,

— Ceci est très bien, donnez... '

Et monsieur do Montai remit au marquis la lettre suivante, lettre que celui-ci lut tout haut :

«Mon cœur bat, ma main tremble... Mon Dieu! ce que je fais est bien mal, mais je me confie à votro honneur, monsieur; je vous en conjure, ne m'écrivez plus jamais. Si adroits que soient vos moyens de me remettre vos lettres, je tremble toujours... Ah ! pourquoi votre imprudence m'a-t-elle forcée de prendre voire premier billet! Pourquoi ai-je été assez faible pour le lire!... Encore une fois, je vous en conjure, ne m'écrivez plus, monsieur, et surtout no restez plus des journées entières dans ce petit ap- [lartement au-dessus du nôtre. Mon Dieu I si l'on savait que c'est vous qui l'habitez , je serais perdue... Je vous crois, je vous crois, puisque vous vous dites malheureux à cause de moi. Vous dites qr.o vous m'aimez : eh bienl je vous crois... Je n'ai pas besoin que vous me prouviez, par la retraite que vous vous imposez, que vous pouvez renoncer à ce monde, à ces succès qui doivent avoir tant de charmes pour vous. Vous me dites que vous avez renonce à cette femme de théâtre; mon père nous l'avait dit... sans cela jamais je ne vous aurais écrit... Vous me dites encore que cette retraiterons est chère parce qu'elle vous rapproche de moi, que ce bonheur vous suffit, que vous n'en voulez pas d'autre, et que,. si je vous aimais, vous n'auriez rien à envier au monde; et puis après cela vousajoutez qu'il y a un secret qui vous empêche de me demander si je vous aime, moi. Alors... pourquoi me dire que vous m'aimez, moi ?»

— Pauvre petitel elle intéresse, — dit monsieur de Beauregard en souriant. — C'est d'un naïf superbe; continuez, marquis.

Le marquis continua.

«Un secret fatal, dites-vous? Mon Dieu! quel est-il, ce secret? Pourquoi ne me l'avoir pas écrit dans vos longues lettres? Un secret, et fatal encore?

» Mon Dieu! je n'ai pas dormi de la nuit, tant celte idée me tourmentait. Hier, chez ma mère, vous aviez l'air si triste, si triste! il m'a fallu bien du courage pour retenir nus larmes. Mais, quand je suis rentrée chez moi, oli! comme j'ai pleuré! Miss Hubert est très méchante, il n'y a aucune confiance à avoir en elle.

» Mon Dieu ! ne me perdez pas. Mon père et ma mère sont si sévères pour moi! Ah! si vous .saviez, ce ne sont pas des parens comme d'autres... Sans cela!... et encore... à (juoi bon? à quoi me servirait de leur lout dire, puis-

qu'un secret vous empêche de me demander si je vous aime?

» Je consentirais bien à ce que vous m'écriviez encore, mais une seule fois, oh I pour la dernière fois ! si vous me promettiez de me dire ce secret et de n'être plus triste comme vous l'êtes depuis plusieurs jours,

» Vous vous plaignez de ce que je ne vous regarde pas chez ma mère : c'est que je ne veux pas pleurer devant tout le monde. Il y a dans votre physionomie quoique chose de si désolé, que les larmes m'en viennent tout de suite aux yeux. Et on vous disait si moqueur, si étourdi, si gai ! Moi, "je le croyais : c'est pour cela que je vous en voulais d'aimer mon pauvre René. Vous m'avez pardonné cela, n'est-ce pas ?

))0h! oui, vous êtes digne de comprendre René; mon Dieu! l'aurais tant de choses à vous dire là-dessus? et vous semblez éviter les occasions où vous pourriez nie parler. Hier, ma mère nous a laissés un m»ment seuls ensemble, vous ne m'avez pas dit un mot , et vous m'avez regardée en silence de ce regard si tendre, si navré, qui depuis me poursuit, (|ui me force à vous écrire, car il me semble que vous êtes là... qui me regardez. Vous aviez l'air si malheureux! Vous n'aurez plus cet air-là, n'est-ce pas, pour ne plus m'obliger à vous écrire? c'est si mal et si dangereux I

» Voilà maintenant que je ne sais pas si j'aurai le courage d'aller glisser cette lettre sous votre porte, comme vous me l'avez dit. Si l'on me surprenait, mon Dieu! Ahl je n'oserai jamais! ahl je commets une grande faute. Ma mère, ma mère , pourquoi n'ai-je pas de confiance en vous ! »

— Ici , mari]uis , — dit monsieur de Montai , — vous devez reconnaître des traces de larmes.

— Oui, mon cher, puis quelques mots illisibles, à demi effacés par cette rosée céleste ; puis ce naïf post-scriplum tracé à la hâte : « Urtilez cette lettre. » Ah çh ! et quand Thérèse a glissé toute tremblante la lettre sous la porte du petit appartement du quatrième, est-ce quo votre porte s'est brusquement ouverte?

— Ah! marquis, je ne suis pas encore si écolier; c'était l'effaroucher au moins pour quinze jours.

— A la bonne heure. La porte est donc restée fermée?

— Très honnêtement fermée. J'avais conseillé à Thérèse de laisser descendre sa petite sœur et miss Hubert pour dîner, et de proûter de ce moment pour monter jusqu'à ma porte.

— Pas mal. C'est à la fois songer au présent et à l'avenir, une habitude à faire prendre, habitude presque innocente d'abord, et plus tard... Allons, allons, mon cher élève, bravo 1

— En effet, dès qu'on a sonné le premier coup de cloche qui précède d'une demi-heure le moment où l'on se met à table, j'ai couru aux aguets ;' la porte du troisième s'est ouverte, l'enfant terrible a descendu bruyamment avec la gouvernante; quelques minutes après, j'ai entendu le pas léger et pour ainsi dire ému de Thérèse; elle montait en s'arrêtant presque à chaque marche. L'œil à la serrure, je la Vù5'ais parfaitement; elle regardait autour d'elle d'un air inquiet, effaré; puis elle avançait timidement sa jolie tête au-dessus de la rampe de l'escalier, écoulait encore, s'éloignait, se rapprochait de ma porte, perdant ainsi mille fois plus de temps qu'il n'en fallait pour glisser sa lettre. Entin, après avoir encore hésité , elle fit un mouvement d'une crânerie adorable, qui voulait à peu près dire : Le sort en est jeté; elle so baissa, la lettre glissa sous la porto. Lorsque Thérèse se releva, elle avait les joues enflammées, ses genoux tremblaient ; elle s'appuya un moment à la rampe en mettant une main sur son sein, qui battait violemment ; pendant une seconde son charmant visage exprimait ces violens ressentimens d'audace et de crainte, d'orgueil et de remords, de passion et de timidité, qui bouleversent les traits de toute jeune fille qui commet son premier acte de mauvais sujet. Tout à coup la voix criarde de l'eufaut terrible retentit au premier. Thérèse tressaillit.

Légf re comme une fée , elle sembla glisser sur l'escalier; au tournant de sa spirale, comme Thérèse relevait un peu sa robe pour descendre plus rapidement, je vis tout son brodequin noir, qui faisait valoir le plus joli pied du monde; un moment encore j'aperçus sa taille souple, mince, cambrée, son j oh cou blanc où s'attachaient si gracieusement ses épais cheveux noirs; puis elle disparut en vraie sylphide. Alors...

Monsieur de Montai en était là de son récit, lorsque son domestique annonça monsieur le capitaine Des Roches.

Au nom du capitaine, une expression de haine contracta les traits du marquis; mais cette émotion fut si rapide que monsieur de Montai ne s'en aperçut pas, et il alla mettre dans son secrétaire le portrait de son aïeule et la lettre de Thérèse.

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