I.li MAKQUIS DE LÉTOIUÈIŒ
on se souvient qu'un homme sortant du fiacro avait vu il.imc laridiy dniis iVxaspératlon do sn colh-o contre le niaii|iiis. Ciirii'iu ili' coiiiKiîlrc le di'MoAnii'iit ili^ i'avcnlinc, ci'l honinio, iiitcii(lai\t dr niadanio île Roiian-Souliisc, retournant iiucliincs Jours ajiri's à la iJOUtii|uo drs Ciscauv d'Or, trouva dame Madeleine dans l'enthousiasine de son déliiteur. 1,'iutendant raconta ce fait sin^'uliev à la nciurrice de ni.idenioiselle de Soissons, dame Marthe, en y joignant desdi'Iails |ilus circonstanciés. Dame Marthe redit tout à la [irlncesse Julie: telles furent les causes premières du vil' inlériH <iue celle-ci porta hientôt à monsieur de I.élorière.
l'eiidanl la maladie du jeune maripiis, souvent Julio envoya la tidèle nourrice, bien oncoqueluchonnce, s'informer de l'élève de Ponnniipie.
I.ors de la convalescence de [.('Inrière, dame Marthe^ fut encore chargée de faire porter secrètement chez lui la eurheille de lleurs et de fruits dont on a parle, sans laisser deviner (le (pielle part venaient ces dons, puis d'épier le jour où il sortirait. l,a pi-incesse désirait vivement \dir eiilin cet (■nchante\ir, <pii ch.irniall les ri'gens de colli'gt^ les plus pedans, les lailleuses les plus rehelles et les cochers de fiacre les plus grossiers.
nonnno une femme do sa condition ne pouvait jamais sortir seule ou à [lied, Marthedul s'informer s'il n'existait pas diuis la rue Saint-Florentin ipielipie boutiipK! où l'on pût aller s'emliusquer pour guetter le jeune malade, sous le [)rétcNte d'emplettes.
Il se trouva justement une ohscure modiste pi-esi|ue en face de la maison hahili'e par I.élorière. Sachant l'heure à l,\ipielle sortait n\guhèiement le mari|uis, Julie, au ris(pio de passer pour très hizarre, monta en voiture avec une des femm( s de compagnie de sa tante, et alla chez celte modiste inconnue commander plusieurs coiflurcs.
Elle aperçut hientôt à travers les vitres l'ex-régent et son élève. Il y avait une expression do mélancolie si touchante sur l'adorable visag(; du jeuiu^ gentilhonurie, et Dominique semblait l'entourer do soins si temlrcs, si paternels, que mademoiselle de Soissons fut émue jusqu'aux larmes.
Sa commande failc, la princesse se fit conduire aux Tuileries, l-étorièro y arriva bientôt, et alla s'asseoir au soleil avec Dominique.
Lorsque mademoiselle de Soissons put contempler;") son aise la ligure ravissante de ce jeune homme, elle ressentit une impression profonde et nouvelle ; son sein battit avec force ; elle trembla, elle rougit... elle aimait.
Du caractère singulier dont étSit la princesse, il est hors de doute qu'à ses yeux une des plus gramles séductions de Létorière fut le malheur dont il était poursuivi. Pour l'Ame généreuse et élevée de celte jeune fille, il y avait là presque un tort du destin à réparer.
Maîtresse de revenus considi'Tables, siire du secret et de la fidélile ,!(■ lirissnl, (pu avait ap|)artenu au prince son père, madenioisi'lli! ,1e Soissons !(■ chargea de s'informer des alTaires de Létorière. Instruit de tout l'intendant écrivit au procureur, (pii était le sien, de poursuivre le procès et de faire an marquis les avances nécessaires. Ce fut encore lui qui obtint l'emploi de Landry, au moyen d'un présent fait à un des ofliciers subalternes de monsieur le duc do Bourbon, chargé do toutes ces nominations.
Longtemps la princesse se contenta de rêver en secret à cet amour chaste et passionné, d'attendre aAideinent les rares occasions oîi elle rencontrait le marquis, et de lui écrire de temps à autre. Lorsque, par ses soins ignorés, il eut gagné son procès, elle résolut de le laisser livré à son libre arbitre, et de voir s'il serait digne d'elle. Kllc lui écrivit une dernière fois, lui remit ce billet à l'Opéra, et attendit.
Le jour où le marquis fut présenté au roi, mademoiselle de Soissons accompagnait madame la dauidiine ; elle se trouvait assez près de Louis XV pour entendre ce prince dire à tout venant, en montrant son jeune protégé :
— .\vouez qu'il est charmant !
Avec (pielle joie, avec quelle fierté la princesse vit pour ainsi dire son choix approuvé par ces paroles du prince, qui, on l'.i dit, attarha aussitôt le marquis à sa personne.
Mademoiselle de Soissons, jusque-là très insouciante d<'S fêles de la cour et des petits voyages de Marly, rechercha dès lors toutes le s occasions d'y paraître. Louis XV aimait beaucoup son jeune écuyer, qu'il fil bientôt entrer dans sa maison militaire. A la chasse, à la [irome?iade, il faisait remarquer avec complaisance la bonne giAce et l'adresse di; I.('t(irière, dont il citait les reparties tines et délicates.
l'ar un contraste bizarre, plus l'amour di; la princesse Julie faisait de [irogrès clans son co'ur, plus elle fuyait les occasions, non de rencontrer, mais de taire connaissance a\ec monsieur de Létorière.
Après deux années de siqour à la cour, la faveur et li's siK'cès du marquis étaient au comble. On lui prêtait mille bonnes fortunes. Chose encore bizarre I la jalousie de mademoiselle de Soissons ne s'en alarmait pas. La passion chaste et fière de celle jeune lilb; lui donnait le courage de prendre en pitii; les épluMuères et folles amours qu'on attribuait au mar<|uis. Elle se si'iitail si sôre, si digne d'èire épenlument adorée, d'être proférée à toutes dès qu'elle se révélerait à lui, «lu'elle demeura longtemps presque insouciante des nombreuses galanteries di^ Létorière.
La princesse Julie avait voulu suivre des yeux celui ipi'elle aimait, pour juger s'il serait <ligne d'elle... l^llo trouvait simple (|u'i! jouît des succès que devaient lui valoir les rares attraits dont il était doué. Mais elle voulait savoir si son cœur resterait noble et généreux au milieu de tant d'enivremens.
Lorsipi'il s'agit de sentimens élevés, il n'est pas de petits indices ; les faits journaliers ont h cet égard une autorité plus probante peut-être que les grands éclats do dévouement; les uns sont dans la vie des accidens, les autres des habitudes.
Ainsi trois personnes pauvreset obscures avaient rendu de véritables services à Létorière pendant ses jours mauvais : Dominii|ue, le tailleur et sa femme.
f:e fut avec ravissement ipie mademoiselle de Soissons apprit par Marthe que le marquis continuait de garder Dominiqiu; près de lui, et qu'il le traitait avec une amitié pleine de déférence.
Bien souvent Létorière racontait avec un sentiment d'orgueilleuse gratitude les obligations (|u'il avait à ces excellentes gens. Un homme de cet flge, que la prospérité la plus inouïe, que les succès les plus éclatans n'aveuglent pas, qui reste simple, bon, et surtout hautement reconnaissant envers de si obscurs bienfaiteurs, devait Ctre regardé comme un homme de noble conir.
Le projet de mademoiselle de Soissons était irrévocablement arrêt(\ Elle voulait franchement, hardiment otVrir sa main à celui iiu'elle en trouvait si tligne.
Aucune objection de naissance, lie fortune, n'aurait pu changer ses projets. Elle était orphelim^ elle se considérait comme libre de se choisir un mari. Profondément indillérente à toutes les raisons que sa tante lui donnait chai|iie jour pour lui prouver à elle, princesse d'une maison royale, la nécessité de certaines alliances, la princesse Julie répondait nettement qu'elle n'avait [las besoin do s'autoriser d'aucun exemple, mais ijuc mademoiselle de Montpensier avait épousé monsieur de Lauzun... Quant à elle, elle se marierait sans siru|iule à un artisan, si un artisan lui semblait mi'ntrr sou ainoiu'.
Aladame de Hoban-Soubise, complètement ignorante du secret de sa nièce, traitait ces madmes d'imaginations, de folles rêveries mises à la mode par le roman de Rousseau. Mademoiselle de Soissons ne réfiondait rien et suivait sourdement son plan avec une im-royable persistance.
Son amour s'augmentait pour ainsi ilire de tous les succès de celui qu'elle aimait. On eût dit qu'elle attendait ly.w. le marquis fût à l'apogée de ses trionqduS pour lui oUïir son amour comme leur consécration suprême.
Lorsqu'elle fut certaine de la noblesse cl de la 5olidi:é
de son clioiA, sans remords, sans honte, avec toute la sécurité de la candeur, avec toute la sereine confiance d'une belle âme, elle écrivit à monsieur de Létorière la lettre que l'on sait pour lui offrir sa main.
Heurousemont pour lui et pour mademoiselle de Soissons, Létorière comprit toute la grandeur, toute la religion d'un tel amour. Blasé sur des succès trop faciles, il se consacra désormais tout entier à l'adoration do cette jeune fiilc qui venait si noblement lui confier son avenir.
Souvent il vit la princesse en secret et en présence de î'arthc. Mademoiselle de Soissons voulait que, sans tarder, le marquis demandât sa main à madame de Rohan-Soubiso, comme pure formalité. La jeune fille se réservait d'user de son droit et de son inébranlable volonté, selon l'acquiescement ou le refus de sa tante.
En homme d'honneur et de bon sens, Létorière fit comprendre à mademoiselle de Poissons que, selon la perte ou le gain du procès important qu'il poursuivait alors contre les ducs de Brunswick-Oëls et le prince de Brandebourg- Barcuth, il serait reconnu ou non de maison princière, et aurait alors une fortune digne de soutenir ce rang. Selon lui, il fallait donc attendre l'issue de ce procès pour tenter une démarche auprès de madame la maréchale de Rolian- Soubise.
Si le procès était gagné, la position de monsieur de Létorière devenait si éminente qu'on ne pouvait faire aucune objection raisonnable à son mariage avec la princesse Julie ; si le procès était perdu, il était alors temps de se passer du consentement de la famille de mademoiselle de Soissons. Mais il ne fallait pas inutilement et prématurément provoquer un éclat toujours fâcheux.
Tel fut l'avis de monsieur de Létorière. La princesse Julie se montrait d'un avis contraire; son caractère résolu ne s'accommodait pas de ces tempéramens. Le marquis lui proposa de s'en rapporter au jugement du roi, qui le comblait de plus en plus des marques d'une touchante bonté.
Mademoiselle de Soissons accepta cet arbitre. Louis XV approuva la délicatesse de Létorière, et lui promit d'écrire à son ambassadeur à Vienne pour faire bien succéder ses justes prétentions.
Depuis un mois le bon Dominique était parti pour Vienne, afin de prendre les renseignemens les plus précis sur les dispositions des membres du conseil aulique, appelés à décider en dernier ressort sur cet important procès qui durait depuis près d'un siècle.
On conçoit avec quelle impatience Létorière attendait le retour de son ancien professeur. De l'heureuse ou mauvaise issue de la cause du marquis dépendait presque son mariage avec mademoiselle de Soissons.
A l'époque dont il s'agit, monsieur de Létorière occupait une charmante maison isolée dont le jardin donnait sur le rempart, non loin du pavillon d'Hanovre, une des dépendances de In magnifique demeure de monsieur le maréchal de Richelieu.
L'habitation du marquis ressemblait beaucoup plus h une petite maison, comme on disait alors, qu'à un hôtel. Tout y était élégant, somptueux, mystérieux et retiré. Dans l'été, de grands arbres formaient autour du jardin une enceinte de verdure impénétrable aux regards; dans l'hiver, un immense rideau de lierre, très artistement disposé sur di's treillages arrondis en forme d'arbres, s'élevait au-dessus des murs et remplaçait le feuillage de la belle saison.
Ce jour-là, Létorière, retiré dans son cabinet, attendait Dominique, qui devait arrive!- de Vienne.
Les princes contre lesquels plaidait le marquis avaient en Allemagne une très grande influence. On disait que le conseil aulique était dans leurs intérêts ; seul, Létorière avait à lutter contre ces redoutables adversaires.
Le vieux professeur était parti muni d'une lettre du roi pour l'ambassadeur de France à Vienne. Louis XV prévenait son représentant qu'il prenait un grand intérêt au gain du procès de monsieur de Létorière, et lui ordonnait de favoriser de tout son pouvoir les démarches secrètes de l'homme de confiance du marquis.
Enfin le 'oruit d'une chaise de poste retentit, et bientôt Jean-François Dominique entra dans le cabinet de Létorière.
— Eh bien ! Dominique, avons-nous quelque espoir?— dit le marquis en l'embrassant avec cordialité.
— J'en doute... monsieur le marquis...
— Ces conseillers auliques sont donc intraitables?
— Hélas ! je le croirais, sans le ressouvenir d'Alcibiade, qui, après tout, a séduit Tissaphernes !... Mais je crois ces Germains encore plus rebelles, encore plus farouches que cet ombrageux satrape !
— Et quels sont ces conseillers? Avez-vous quelques renseignemens sur eux ?
— J'en ai assez, j'en ai trop de renseignemens! C'est ce qui fait que je me désole. Ces conseillers sont au nombre de trois : le baron de Henferester, le plus terrible chasseur et le plus redoutable buveur de toute la Germanie; un Nemrod, qui ne quitte ses forêts que pour venir siéger au conseil deux fois par semaine. Il y a ensuite le docteur Aloysius Sphex, un savant commentateur de Perse, je crois, toujours hérissé de latin comme un porc-épic; et enfin le sieur de Flacsinfingen, gourmand comme une autruche et mené par sa femme, la plus sèche, la plus acariâtre, la plus aigre protestante qui ait jamais eu une Bible attachée à son côté par une chaîne d'argent.
— Vos portraits sont touchés de main de maître, Dominique, ils me semblent assez rébarbatifs. Et ces messieurs du conseil sont-ils absolument dans les intérêts des princes allemands?
— Ils y sont jusqu'au cou. Pour cette fois seulement ces trois conseillers, qui se détestent cordialement, sans doute à cause de la dilïérence de leurs goilts, se sont trouvés d'accord, chose rare, car ordinairement l'appui de l'un suflit pour vous attirer immédiatement l'animadversion des deux autres.
— Ainsi les princes allemands...
— Ont autant d'espoir do gagner que vous avez de chances de perdre; car vous passez à Vienne pour quelque chose de pire que le démon.
— Moi ? vous plaisantez, Dominique I
— Plût au ciel 1 mais cela n'est que trop vrai... Votre réputation d'homme à bonnes fortunes, de voluptueux, de muguet, de sybarite, a pénétré jusqu'à Vienne; aux yeux de ces graves Germains, vous passez pour un feu follet, pour un lutin, pour un sylphe, pour quelque chose enfin d'aussi brillant que subtil, indéfinissable et dangereux. Deux siècles plus tôt, ils vous auraient reçu à grands renforts d'exorcismes et d'eau bénite. Mais, dans ce siècle philosophique et éclairé, ils se contenteront de vous fermer la porte au nez en vous disant vade rétro, car ils croiraient recevoir le diable en personne, et malheureusement votre procès sera définitivement jugé dans quinze jours par ces trois juges! Ahl que Pluton... les ait un jour pour agréables ! — ajouta Dominique en manière d'imprécation.
Après un assez long silence, le marquis se leva, écrivit quelques mots, sonna, et remit sa lettre à un de ses gens en disant. '
— Portez cela à l'hôtel de Rohan-Soubise; vous demanderez dame Marthe, et vous attendrez la réponse.
— Ce soir je partirai pour Vienne, — dit Létorière à son professeur.
— Vous voulez donc tenter l'aventure, séduire vos juges ? Au fait, Alcibiade mangeait le brouet noir à Sparte, faisait le centaure en Thrace, et se couronnait de violettes
LE MARQUIS DE LtTOrxll-RK.
en chantant sur sa lyre les vers voluptueux de la molle lonie.
— Jp n'ai pas la prétention de séduire mes juges, mon vieil ami; mais, dans ees sortes d'affaires, il vaut mieux voir par ses yeux.
La conversation dura encore quelque temps entre Dominique et son ancien éii'^ve, et roula sur les circonstances particulières du procès.
Au hout d'une demi-iieurc, le laquais revint et remit un Lillet à Létorière, qui s'écria avec un grand étonnement :
— Y pense-t-elle ? Mais puisqu'elle le veuf, soit.
Puis il demanda sa voilure, et sortit en i)rianl Dominique de surveiller les préparatifs de son départ pour le soir mOine.
YIII
L'nOTEL DE SOUBISE.
Quatre personnes causaient dans un charmant petit boudoir de laque rouge do Coromandel.
Les meubles de cette délicieuse pièce, une des merveilles de riiôtel de Rolian-Soubise, étaient couverts de brocart fond d'argent à larges dessins cramoisis. Les rideaux de la fenêlre et des portières, faits de pareille étoffe, tombaient en plis majestueux. Un vase du Japon, or, pourpre et azur, haut de trois pieds, renqili de fleurs rt plarè devant la croisée, ressemblait à un s((ire éniaillc des plus vives couleurs. Sur des étagèies d'argent niassii, ilcln Mlement travaillées et incrustées de charmans médaillons de corail dus au ciseau de quelque habile artiste florentin, ou voyait une foule de chinoiseries impossibles à décrire à cause de leurs foimes bizarres.
Près de la cheminée, du plus beau rouge antique et dont la frise était ornée d'une guirlande de fleurs et de fruits en pierres fines, était un petit lit à la duchesse, véritable miniature ; rideaux, baldaquin, housses, touffes de plume sur le dais, rien n'y man(iuait. Un imperceptible éiiagncul noir, marqué de feu, aux longues soies coquettement nattées de rubans cerise et argent, dormait dans ce lit, à demi caché sous l'édredon. Une soucoupe de vieux sèvres bleu de roi, contenant de la pâte de macaron émiettée dans du lait d'amande, attendait le délicat Puff a son réveil.
Madame la maréchale princesse de Rol.^ .i-Soubise, sa nièce (mademoiselle de Soissons), monsieur le comte de Lugeac et monsieur l'abbé d'Aroueil, tels étaient les acteurs de la scène suivante.
Monsieur de Lugeac venait d'arriver à l'hôtel de Rohan- Soubise.
— Que vous avez perdu, madame la maréchale, — dit-il — de ne pas assister hier au concert spirituel !... vous eussiez été témoin de la chose la plus extraordinaire du monde.
— Quoi donc? — demanda l'abbé. — Est-ce que Jean- Jacques et Arouet se seraient embrassés en public? Est-ce qu'on aurait chanté les louanges du chancelier?
— Mais dites donc vite cette belle aventure, — reprit la maréchale.
— Hier, au concert, monsieur do Létorière a été applaudi... mais applaudi à tout rompre, — dit monsieur de Lugeac avec un sentiment de jalousie très évidente.
— Applaudi?... Comme monsieur de; Létorière n'est ni prince du sang ni comédien, tjue je sache du moins, je ne vois pas à quel titre on l'aurait applaudi, — dit sèchement la maréchale, qui, sans motif connu, et par prévision sans doute, détestait cordialement le marquis.
Mademoiselle de Soissons rougit extrêmement et cassa un fil do sa tapisserie dans un mouvement d'impatience dont sa tante ne s'aperçut pas.
— Monsieur de Létorière a été applaudi pour son habit, — reprit le comte.
— Quelque folle toilettel II faut que ce beau mar^piis fasse toujours parler do lui, — dit l'aiibé.
— Non pas folle, mais en vérité si magnifique et si élégante à la fois, que moi (pii ne me piijue pas d'être fort des amis du marquis, je suis assez généreux pour avouer que de ma vie je n'ai rien vu de plus charmant (|ue lui ainsi vêtu... Mais aussi, quand on [uisse sa vie à s'occnp.- r de futilités pareilles, c'est bien le moins qu'on obtienne do cc's succès-15.
— Racontez-nous donc ce miracle de toilette, —dit la maréchale. — Je vous dirai ensuite une assez singulière anecdote au sujet de monsieur do Létorière; ce sera un curieux contraste avec toutes ses magnificences d'aujourd'hui.
— Et moi donc! — dit l'abbé. — Pas plus tard que ce maliu, monseigneur l'archevêque de Paris m'en a fait cetit contes, de ce beau marquis.
— Pour en finir avoi; cette toilette, madame, — dit monsieur de Lugeac, — lorsque la première partie du concert fut chantée, on vit entrer Létorière dans la loge; de monsieur le bailli de Solar, ambassadeur de Sa Majesté le roi de Sardaifine. — Et monsieur do Lugeac s'inclina du ci*)té de mademoiselle d(! Soissons, cousine do ce roi. — La loye était vide; le marquis resta debout quelque temps pour examiner la salle. Il portait un habit moiré de couleur paille tout uni, avec les paremens d'étoffe glacée d'or et de vert de mer; sur l'ép'ndeune aiguillette or et vert; vous voyez, madame, que jusqu'ici rien n'est plus simple.
— Les nuances sont assez bien assorties, voilà tout, — dit l'abb('.
— Mais,— reprit lo comte, — ce qui était vraimentmorveilleux, c'était la garniture de cet habit. D'abord, leruban deSteinkeri]ue du marquisétaitatlaché par unensagnifique agrafe d'î^meraudes ; puis ses grands et ses .lelils boutons, et jusqu'à la monture dc^ son épée, tout était en magnifiques primes d'opales qui jetaient des feux verts, azur et orangés, presque aussi éblouissans que les diamans qui encadraient ces superbes pierres (1).
— Mais une garniture pareille vaut plus de vingt mille écusl — s'écria l'abbé.
— Je le crois bien, — reprit monsieur de Lugeac, — aussi est-ce une bien folio prodigalité; toujours est-il que, lorsque le marquis parut dans cette loge, ainsi magniliquement vêtu, ses cheveux, légèrement poudrés au giirc avec de la poudre écrue, tombant à sa mode, en boucles onduleuses de chaque côté des tempes; toujours est-il, madame la maréchale, qu'il y eut dans le public une sorte d'extase, d'adnnration, puis succéda un nuu-mure de plus en plus approbateur, et enfin des bravos [iresque universels retentirent.
— Mais c'est en vérité, une ovation toute païenne que celte sotte apothéose à la beauté d'un homme!— dit la maréchale avec un sourire do dédain.— Du reste, ce qui est tout aussi amusant que l'enthousiasme des Parisiens pour les grâces charmautes de monsieur de Létorière, c'est l'adnin-atiou profonde qu'il a de lui-même... La vanité de ce nouveau Narcisse est, dit-on, si ridiculementexaltéedrpuis qiK'lque temps, qu'il devient d'un superbe indomptable; ce ne sont que belles désespérées, éplorécs, qui en vuiu appellent à grands cris ce dédaigneux Céladon... Aucune femme ne lui paraît plus sans doute digne de ses hommages.
— Ou peut-être, madame, n'en trouve-t-il qu'une seule digne de son amour, — dit mademoiselle de Soissons en. levant son noble et beau visage, qui rayonnait de bonheur, id'amour et d'orgueil en entendant faire cet éloge indirect de la fidélité du marquis.
La maréchale, ne s'apercevant pas de l'émotion de mademoiselle de Soissons, continua :
— iMais, chère princesse, s'il en était ainsi, on connaîtrait ce phénix, cet amour pharaniineux 1 car la discrétion
(1) Voir, pour ces détails et pour d'autres parliailarilés biographiques concernant Létorière, les spiriiuels et cliarmans t'ouvenirs de madtniic la maiijiii:ie de Ciéqay.
n'est pas le fait de monsieur de Létorière. Non, non, croyez-moi... s'il est fixé comme vous le dites, son choix est alors si indigne, qu'il est obligé de le caclier au momie.
— Peut-être au contraire est-ce le monde qui, aux yeux de monsieur de Létorière, n'est pas digne de connaître son secret, — reprit mademoiselle de Soissons.
Cette seconde repartie frappa la maréchale, qui s'écria : En vérité, chère Julie, on voit bien que vous ne
connaissez pas monsieur de Létorière, puisque vous le
défendez.
— Nous causons ici de généralités, madame; soyez sûre que si j'avais à prendre la défense de quelqu'un qui m'intéresserait, je la prendrais hanlimcnt et sans feinte... lorsque l'heure me semblerait venue, — dit mademoiselle de .Soissons avec un singulier accent.
— Oh ! je vous sais d'une rare vaillance à ce sujet, ma chère enfant; vos amis sont bien vos amis, mais, en revanche, vos ennemis sont bien vos ennemis ! Permettez donc qu'à mon tour j'aie mes préférences et mes antipathies... Franchement, monsieur de Létorière est fort dans ces dernières, je hais tout ce qui sent l'intrigue et le souterrain. Ce marquis n'avait, il y a cinq ans, que la cape et l'épée, je me demande comment il peut avoir à cette heure des garnitures d'habit de vingt mille écus, un grand état de maison, les plus beaux chevaux du monde, et jouer aussi gros jeu qu'un fermier-général.
— Je crois, madame, que les personnes qui se font ces questions-là savent toujours comment les résoudre, — dit sèchement Julie.
— Quant à moi, je vous jure, ma chère, que j'y serais fort empêchée, — reprit la maréchale de l'air le plus naturel ; — mais si j'avais le malheur d'être des amis de \'opuleiit monsieur de Létorière, je ne désirerais rien de mieux pour sa réputation que de le voir briller comme sorcier, quelque incrédule que je fusse ù In pierre philosophale.
A ce dernier sarcasme, madcmoiv. lie de Soissons regarda la pendule avec une sorte d'impatience inquiète, et se contint.
— Sa magnincence est véritablement inconcevable, — reprit monsieur de Lugeac. — Les uns, il est vrai, di- .sent qu'il est heureux au jeu, les autres affirment que le roi et madame Dubarry lui veulent beaucoup de bien et lui ont fait gagner deux procès très importans ; au reste, il est évident que Sa Majesté en est ensorcelée comme tout le monde; etpuis on dirait vraiment que toutcequetouehece marquisdevientor... Croyez-vous, madame, qu'il a pu mettre à la mode un pauvre diable de tailleur qui lui faisait crédit lors(|u'il sortait de page ? Le marquis ne s'en cache pas et le dit tout haut. Ce Landry des Cneaiix d'Or, dont les magasins sont éblouissans, qui est maintenant un des
'\ plus riches artisans de Paris, doit cette fortune inespérée ; à l'influence de ces seuls mots répétés par toute la ville : ' « C'est le tailleur du beau Létorière ! »
— Franchement, — dit la maréchale avec impatience, — toutes ces imaginations-là ressemblent fort aux contes de Perrault.
— Ce qui se rapproche davantage d'un conte de fée, — reprit monsieur de Lugeac, — c'est la description de sa chambre à coucher. On parle d'un ■ toilette complète en or ciselé par Goutière et enrichie de pierreries.
— Moi, — dit l'abbé, — j'ai entendu mille fois répéter à monseigneur l'archevêque de Paris que monsieur de Létorière était presque le serpent du Paradis terrestre. « S'il a encore affaire à l'officialité de Paris, — me disait ce malin ce bon prélat, — je le ferai masquer d'un capuco, comme un pénitent noir, pour cacher son regard et étouffer le timbre de sa voix; car, dans une question de préséance qui intéressait un de ses parens, ce tentateur a bouleversé tout mon chapitre et fasciné mes chanoines, qui ne parlaient plus que par lui. »
A ce moment, la portière du boudoir se souleva, et un valet de chambre annonça à haute voix : Monsieur le marquis de Létorière 1
— Monsieur de Létorière chez moi !... Mais je ne l'ai
jamais reçu... Quelle audace ! — s'écria la maréchale avec autant d'élonnement que de colère.