‹ Œuvres choisies de Eugène SueChapitre 32 sur 68 · LE MAJOR BROWN · texte numérisé non relu

LE MAJOR BROWN

Comment! l'ancien?... celui que l'on quitte?

Sans doute : le nouveau ne fait que succéder, et c'est humiliant, vu qu'il n'en est pas de l'amour d'une femme comme de la noblesse... dont l'éclat augmente à chaque nouveau quartier.

THÉRtSE DUNOYER.

SAINTE-LUCE

Mais on est quitté, c'est blessant.

MONTAL.

Mais on a été aimé In premier I mais on a eu la première, la fine fleur de l'amour,

LE MARQUIS

Comme on voit que ce diable do Montai est habitué au triomphe du délaissement! Mais, pardieul messieurs, nous pouvons à l'heure môme éclaircir cette question.

TOtS.

Comment? comment ?

LE MAEQUIS.

Deux de noiis sont justement dans cette posilion-1^ ; l'un a été sacrifié à l'autre. Examinons les faits, et nous irons aux voix. (Tous les convives se regardent d'un air ("tonné ; monsieur Labirinte essuie la sueur qui lui vient au front.)

SERPENTINE

Et qui sont ces deux-là ?

LE MARQUIS, riant.

Des Roches... et monsieur Labirinte.

DES ROCiiES, surmontant une vive émotion.

Ah rà! et que suis-je, marquis! trompé ou préféré? (a part.i Que veut-il dire?... Ses plaisanteries de ce matin, l'embarras de monsieur Labirinte...

LE MARQUIS

Ilélas! mon pau\To Des Roches, rendez e:r"ice h Montai d'avoir soutenu celte tbf'se que l'amant trahi doit se consoler en songeant qu'après tout son sucrcsseur n'est... que son successeur. Cela vous sauve.

DES RornES, avec une feinte insouciance.

Tuis-je au moins savoir auprès de qui monsieur Labirinte m'a supplanté?

LE MARQUIS tire une lettre de sa poche et la jette à Des Roches.

Auprès de la femme îi qui vous écriviez ces douceurs, mon cher !

DES ROcnES, regardant l'écriture. (A part.)

Une de mes lettres h sa femme !.. Il savait tout, c'est un duel... Il va éclater tout à l'heure... (Haut et avec ferniel6.( Je connais celte écriture, marquis. Que dois-je faire dans cette circonstance? (Etonnenient des convives.)

LE MARQUIS

îfa foi! mon pauvre Des Roches, moi, à votre place, je serais très philosophe... Nous avons tous nos jours de revers et nos jours de triomphe.

SERPENTINE, riant aux éclats.

Dieu! que ce serait drôle si la mystérieuse inconnue de monsieur Labirinte était la maîtresse de Des Roches! (Kiie rit encore.)

CLARISSE

Monsieur Labirinte réussissant auprès de la maîtresse de Des Roches, grâce aux conseils de Des Roches. (Elle rit.)

LE MARQUIS, riant.

C'est très possible.

DES ROCHES, à part.

Quel sang-froid! Où veut-il en venir?

SAINTE-LUCE, bas h Baudricourt.

Des Roches a pâli; il y a quelque chose de grave sous cette plaisanterie.

LE MARQUIS, 5 monsieur Labirinte.

Et vous, mon cher monsieur Labirinte, connaissez- vous ceci ? (11 lui jcUe une lettre.)

LABIRINTE, parcourant cette lettre machinalement. (A part.) J'en étais silr!.. Une de mes lettres h sa femme !.. Je suis perdu !.. Je suis entre l'enclume et le marteau, d'un côlé Des Roches, de l'autre le marquis; et ce matin il a tué le colonel KoUer!... ((tant, avec embarras.) Mais je... je... no reconnais pas absolument l'écriture...

LE MARQUIS

Regardez donc bien, mon cher monsieur Labirinte.

SERPENTINE

Ah ç.M voyons, marquis, parle vite;'ea promet d'être très drôle. Dis-nous le nom de la femme. Ça doit être l'inconnue de monsieur Labirinte; il faut que ca soit elle...

DES ROCHES, Vivement et avec anxiété.

De grâce, marquis, pas un mot de plus!

LE MARQUIS, gaiement.

Comment! ce jeune doctrinaire n'est-il pas votre élève en séduction ? Ses succès sont les vôtres, mon cher.

DES ROCHES, avoc fermeté.

Je ne veux être le jouet de personne, Beauregard; cette aventure est ridicule pour moi, je vous prie de cesser cette plaisanterie.

LE MARQUIS, gaiement.

Allons donc!... Vous la prendrez h merveille, j'en suis sflr. Messieurs, vous allez voir monsiour labirinte se révélnr sous un jour tout nouveau! Jusqu'à présent on ne le connaissait que comme homme d'Étal... le don Juan va sortir de la petite lettre que voici...

LABIRINTE, tiîchant de rire et de prendre son sang-froid.

Je demande la clôture, ah ! ah ! ah!., la clôture... et le scrutin secret... ah!... ah!... Je ne mets aucun amourpropre à ces fadaises... (A part.) Je n'ai pas une goutte de sang dans les veines. Quels regards me lance Des Roches!

LE MARQUIS

Monsieur Labirinte est généreux; il veut ménager ton amour-propre de professeur, mon pauvre Des Roches, mais je ne l'imiterai pas...

MONSIEUR LABIRINTE, à part.

Cet infernal marquis veut encore irriter le capitaine contre moi. (Haut.) Je m'empresse de constater les brillantes qualités de monsieur le capitaine Des Roches. Je m'empresse do déclarer que, si je parais avoir abusé des conseils qu'il m'a donnés...

DES ROCHES, durement.

Epargnez-moi vos empressemens et vos éloges, monsieur. (Au marquis.) Encore une fois, marquis, (avec intention) puisque je ne puis que vous supplier... je vous en supplie, cessez cette plaisanterie.

LE MARQUIS

II n'y a rien de plus bourgeois que vos susceptibilités, mon cher! Vous devenez sombre comme la nuit, parce que monsieur Labirinte (d'un ton romiqucment emphatique) vous a coupé .sous le pied le myrte que vous vouliez mêler à vos lauriers africains.

DES ROCHES, avcc colère,

Marquis, encore une fois, c'est assez.

LE JiARQUis, riant.

Vraiment! mon cher, vous vous fâchez'; c'est curieux! (Des Roches baisse la tête sans répondre.)

DES EOCHFS, h part.

Je l'ai outragé, je suis à sa merci.

LE MARQUIS

Or, voici dans quels termes l'infidèle s'exprime sur notre mallieureux bédouin. (Le marquis, lisant.) « Je serai franche, mon Fortuné... » Vous saurez que monsieur La- [jirintc s'apr'clle lorluné.

SERPENTINE

Il en a joliment l'air.

LE MARQUIS, lisant.

B Oui, mon Fortuné, j'ai aimé, pu plutôt j'ai cru aimer monsieur Des Roches. »

DES BocnES, à part.

Plus de doute, Dolorès me trompait indignement avec ce niais... et moi-mOnio... j'ai... Ah !... être ainsi raillé à la face de tous, c'est odieux! Quel diabolique sang-froid a Beauregard ! (Haut, et tâcliant de rire.) Ma foi I vous avez raison, marquis, il taut s'exécuter de bonne grâce. Messieurs, je me reconnais vaincu par monsieur Labirinte. Ce qui me console, c'est qu'il a trop bjen profité de mes leçons.

LE MARQUIS

Bravo, Des Roches 1 voilh comme il faut être. Je continue : «J'ai cru aimer monsieur Des Roches, je me from- » pais : c'était le rêve de l'amour, c'était un songe de mon « cœur. Toi seul, mon Fortuné, en me donnant les pré- » mices de ton cœur, tu devais me faire connaître la réa- » lité de ce sentiment... » Hein! Qui diable irait s'imaginer qu'entre monsieur Labirinte et Des Roches, qu'entre un capitaine de spaiiis et un député doctrinaire, il y a une différeneo du sopge à la réalité.' mais, atlention, messieurs! c'est là où va S8 développer l'atroce machiavélisme de noire jeune représentant de... je ne sais pas de quel collège...

MONSIEUR LABIRINTE, tAchant de rire.

Monsieur, l'homme politique disparaît complélement ici devant l'homme privé, ah! ali! ahl et, si vous m'en croyez, l'homme privé disparaîtra aussi complélement.

LE MARQUIS

Nous n'acceptons pas cette di.stinctiou d'homme politique et d'homme privé, mon digne Solon 1 Vous êtes revêtu d'un caractère indélébile, monsieur Labirinte ! vous êtes député partout, député toujours ; vous représentez en tout et pour tout vos électeurs; ils agissent en votre personne ; vous vous les êtes incarnés ! C'est ça qui rend la position de ce pauvre Des Roches si désagréable. C'est absolument comme s'il avait été trompé... par tout un collège électoral.

SERPENTINE, riant.

Il n'y a que le marquis pour avoir des idées pareilles. Ainsi, à ton compte, les électeurs de monsieur Labirinte seraient censés avoir partagé la félicité de...

LE MARQUIS

De leur mandataire! Certainement. Voilà ce que c'est que le gouvernement reprcsentatif. (A Sainte-Luce.) N'est-ce pas, noble pair?

SAINTE-LUCE

Ce serait une nouvelle théorie des droits de l'homme.

LE MARQUIS, à part.

Courage!., il faut jouer mon rôle jusqu'au bout. (Haut.) Je continue : « 0 mon Fortuné! tu devais me faire connaî- » tre la réalité de ce smlinient. Au lieu de mo taire au » sujet de l'erreur de mon imagination, je t'en parlerai » pour m' accuser, pour me maudire moi-môme, non d'a- » voir pu te préférer monsieur Des Roches, puisque je n'ai

» eu le bonheur de te rencontrer qu'après lui sur la terre, » mais pour m'accuser de n'ayoir pas deviné que tu exis- » lais, Fortuné! » C'est juste, les plus simples lois delà nature devaient lui dire qu'il existait 'quelque part un monsieur Fortuné Labirjnte.

SERPENTINE

C'est très gentiment écrit. V a-t-il de l'orthographe?

LE MARQUIS

Il y a l'orlhograplie... du cœur. Je continue ; « Oses-tu » bien être jalouv, vilain méchant? Ne vois-tu pas que si » je reçois toujours cet insupportable Des Roches, comme » par le passé, c'est pour ne pas éveiller les sonpçons par » une trop brusque rupture? Peux-tu croire que depuis « que je t'ai vu, foi dont j'ai eu le premier amour, toi si » doux et si tendre, je te compare seulement à ce fier-^- » bras couleur de buis?.. » Ceci est souligné, messieurs, à ce /îer-à-hras couleur de buis « qui a autant de conver- » sation que son cheval, comme tu dis si malignement » dans ta lettre... »

DES ROCnEs, furieux, mais se contenant.

Je suis enchanté, monsieur Labirinte, de fournir quelques traits à votre verve comique ! Peut-être vous donnerai-je plus tard un autre genre d'inspiration!

LABIRINTE, très troublé.

Monsieur, je vous assure... une simple plaisanterie... une maux aise plaisanterie. (A part.) Le marquis a juré de me faire égorger.

DES ROCHES, à Labirinte.

Mon.sieur, nous reprendrons cette conversation. (A part.) Me voici la fable de tout Paris.

PLUSIEURS CONVIVES

Allons donc. Des Roches! comme vous le dit monsieur Labirinte, ce n'est qu'une mauvaise plaisanterie.

CLARISSE, riant.

Ce pau\Te Des Roches qui enseigne l'art d'aimer à son rival! Ah! ah! ah 1

SERPENTINE

Supplanté... joué... par monsieur Labirinte!... DES ROCHES, à part.

Maudites vipères! elles vont répandre partout cette sotte aventure; mais, en attendant le cartel du marquis, je casserai du moins quelque membre à cet imbécile. (Haut.) Monsieur Labirinte, avez-vous écrit la lettre que lit monsieur de Beauregard ?

LARiRiNTE, d'un fon parlementaire.

Monsieur... en tout cas, cette lettre serait confidentielle... et nullement oflicielle, et je proteste...

DES BOCnES.

Avez-vous écrit cette lettre, oui ou non ?

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