LORD FITZ-HERALD
Or je trouve monsieur Labirinte fort à plaindre.
BAUDRicoiRT, riant.
C'est vrai. Voyons, Des Roches, vous devez des remercîmens à monsieur Labirinte; je dirai inènie des excuses. Ne se dévouait-il pas pour vous en vous en'evant celto femme ! Allons, moucher, les moyens ne sont rien ; il faut voir la fin.
LE MARQUIS, à part.
Oh! mon courage! soutiens-moi jusqu'au bout!... Ou dirait qu'un nuage.de sang me passe devant les yeux.
TOUS
Parlez, parlez, marquis! Le nom de la femme! LK MARQUIS, jouant négligemment avec son cure-dent. Cette femme?.-. Je vais bien vous étonner, ou peut-être ne pas vous étonner du tout.
TOUS
Voyons, dites donc, marquis 1 Le nom! le noml
DES BOCHES, à part.
Il n'oserait! Il m'épouvante 1
SEKPENTINE.
Tu nous fais mourir d'impatience. Cette femme, c'est une des nôtres?
LE MABQUIS.
Pas encore... mais, quant à présent... c'est une très grande dame.
SERPENTINE
Une femme mariée? une femme du monde?
LE MARQUIS
Pardieul je le crois bien. Une femme mariée, une femme du meilleur monde; dix-huit ans à peine, jolie comme un ange ; avec cela, audacieuse et dissimulée, fine et perfide ; une perfection diabolique.
Et il y a un mari î
LE MARQUIS
Certainement il y a un mari ; je le connais beaucoup; c'est un galant homme, fort au-dessus des petites misères de la vie humaine, et qui serait, pardieu 1 aussi insouciant que moi des légèretés de sa femme. Du reste, homme d'assez de cœur pour qu'on ne le soupçonne pas de faiblesse, homme d'assez d'esprit pour parler de sa mésaventure comme d'autre chose, sans fiel ni rancune. Et, au fait, à sa place, moi, je dirais : — Après tout, cette chère enfant n'est-elle pas dans l'âge des amours? moi, mari, ai-je le droit de me plaindre? montre-l-ello quelque préférence pour ses amans ? Non, elle leur est aussi infidèle qu'à moi. Pauvre angel n'est-ce pas de sa part une attenl.on délicate que de mettre ainsi mon amour-propre à couvert î
Mais le nom... le nom?...
SEKPENTINE.
Dis donc vite, marquis ; tu nous fais languir. Voyons, le nom de la femme...
LE MARQUIS
Eh bien!... c'est madame la marquise de Beauregard, née Dolorès Pablo, ma femmel (La plupart des convives se lèvent avec stupeur. Le marquis,resté assis, vide lenleraent son verre, et, s'adressant (à monsieur Flores :) — Oui, votre cousine Dolorita; vous direz ça de ma part à l'inca, l'excellent beau-père Pablo. (Regardant les convives d'un air surpris,) Ah ràl qu'avez-vous? Quelles figures renversées! Comment 1 vous voilà tous consternés parce que la maîtresse... de ce pauvre Des Roches lui a fait des infidélités en faveur de monsieur Labirinte I
EWE> DE EER-ELLio, à demi-voix au marquis.
Monsieur, je suis votre témoin, si vous le voulez.
LE MARQUIS, toujours assis.
Mon témoin? D'abord, je vous remercie de votre offre, baron; mais pourquoi faire, mon témoin? Je ne suis pour rien là-dedans... moi! C'est, à cette heure, une aftaire à régler entre notre Solon et Des Roches; ça ne me regarde plus... Mes droits sont subrogés à Des Roches, comme di-
sent les procureurs. Maintenant, ces messieurs connaissent le nom de la femme; c'est à eux de décider si elle vaut la peine qu'on se coupe la gorge pour elle. Quant à moi... si j'étais à la place de Des Roches... ma foi ! je me contenterais de casser quelque membre à monsieur Labirinte. Mais... si nous prenions le café, et si nous parlions d'autre chose? Donne -moi à boire de ta jolie main blanche, Serpentine. J'espère que mon histoire vaut bien celle de la duchesse de Mirepont !
En disant ces mots, le marquis a sonné ; les gens viennent pour servir le café ; l'on se lève de talile et l'on passe au salon. Cette scène a été lellt'ment inattendue, elle est tellement embarrassante pour tous les spectateurs, elle est si en dehors des lieux communs et des phrases banales, que les convives, silencieux et consternés, échangent à peine quelques paroles. Le marquis est de trop bon goût, il souffre trop luimême, malgré son apparente insoui;iance, pour prolonger davantage cette situation erabarrassanle pour tous.
LE MA.RQUIS, avec noblesse et gaieté.
Ah çàl messieurs... il est bien entendu que cette aventure est trop originale et que les masques en sont trop connus pour être tenue secrète.... Ça va défrayer les causeries du monde pendant au moins huit grands jours; je vous recommande donc la plus extrême indiscrétion... oui, sérieusement... et je vous sais trop de mes amis pour avoir besoin de vous prier de m'avertir dans le cas où quelqu'un se permettrait d'attaquer, sous quelque point de vue que ce soit, ou ma conduite, ou mon caractère en cette circonstance... C'est pour cela qu'encore une fois je vous recommande la plus grande indiscrétion. (Tous sortent.)