LA LETTRE
En sortant du Rocher de Cancale, le marquis, pour jouer jusqu'au bout de rôle qu'il s'était imposé, se fit voir à l'Opéra et chez trois ou quatre personnes qui recevaient ce soir-là.
Nous le répétons, le colonel Koller avait une telle réputation de férocité, sa mort vengeait tant de funestes rencontres, le marquis était si généralement aimé, que personne n'interpréta défavorablement l'indiflërence qu'il témoignait à la suite de ce malheureux duel.
Monsieur de Beauregard ne fut ni plus ni moins gai qu'à l'ordinaire dans les réunions où il se trouva. Il importait à sa vanité de paraître complètement indiflérent à la trahison de sa femme, et de faire croire que la scène du Rocher de Cancale avait été l'expression sincère de cette insouciance.
Vers une heure du matin, il rentra chez lui.
Pour expliquer la violence du désespoir auquel il se livra lorsqu'il fut seul, il faut dire et la véritable cause de son duel avec le colonel Koller, et comment le marquis avait surpris le secret des coupables liaisons de sa femme.
La veille, il avait reçu, par la poste et sous enveloppe plusieurs lettres de Des Roches à madame de Beauregard et un billet de celle-ci adressé le jour même à monsieur Labirinte.
La marquise avait reproché, devant d'autres domestiques, de graves infidélités à une de ses femmes; celle-ci s'était vengée de sa maîtresse en la trahissant, madame de Beauregard ayant eu l'incroyable imprudence de conserver cette fille pour confidente, de la charger d'un nouveau billet pour monsieur Labirinte, et de lui laisser la garde du cofl'ret qui contenait les lettres du capitaine Des Roches, cotlret que la marquise avait placé, pour plus de silreté, chez sa iemme de chambre.
THÉRÈSE DUiNOYER.
Cette découvt^rtc fut un coup de foudre pour lo marquis.
Après deux licuros de réflexinns, son parti lut pris.
Le soir, il parut au club ; il si'nihlait encore plus gai que d'habitude. Il entra dans la salle do billard ; une partic était engagée.
L'un des joueurs était le colonel Koiler.
Nous l'avons dit, lo niar(|uis, aussi bravo^ue personne au monde, avait plusieurs fois très poliment, mais très fermement, fait sf-ntir au colonel que ses forfanteries sanguinaires étaient de mauvais goiU; par caprice ou par considération pour un liominn qui avait fait vaillamment ses preuves, le colonel avait toujours patiemment enduré ces observations du maniuis.
Ce soir-là, en visant uno bille, le colonel dit à monsieur do Beauregard :
— Marquis, aussi vrai que j'ai saigné mon dernier poulet, ce petit jeune homme de div-neuf ans que sa maman a tant pleuré, je ferai cette rouge au milieu.
—Ce n'est pas vrai,— dit monsieur de Boaurcgard ; et au moment où le colonel allait jouer, il lui poussa violemment lo coude avec le bout de sa canne.
Lo colonel se retourna furieux et les lèvres tremblantes de rago :
— Marquis, si vous ne me donnez pas à l'instant des explications sur votre stupide plaisanterie, vous aurez aflairo à moi I
Monsieur do Beauregard reprit avec hauteur :
— Je no plaisante qu'avec mes amis, monsieur.
— Mais c'est donc une insulte"? — s'écria le colonel.
— C'est une insulte, — dit froidement le marquis.
Le colonel resta un moment stupéfait de cette audace, ne comprenant pas qu'on osAt ainsi s'attaquer à lui. Puis, partant d'un éclat de rire féroce :
— C'est dit, — s'écria-t-il, — je vous mettrai en terre demain matin ; je suis insulté, je choisis le pistolet, et je tirerai le premier ; ç*i me va, jo, n'ai jamais tué de marquis.
Il n'y avait pas d'accommodement possible entre les deux adversaires; ainsi (pie nous l'avons dit, les conditions et le lieu du duel furent arrêtés séance tenante : on devait se rencontrer le lendemain matin près des carrières de Chalenton.
Après s'être longtemps promené dans sa chambre avec agitation, le marquis avait ouvert une cassette, il y avait pris les lettres qu'on lui avait envoyées, les avait mises sous une enveloppe, puis, s'asscyant à son secrétaire, il avait écrit en ces termes à la marquise :
a Jeudi, une heure du malin.
» Dolorila mia, vous m'avez trompé. Les lettres que vous trouverez sous cette enveloppe, qui renferme mon testament, vous prouveront que je sais tout. Je me bats demain matin avec le colonel Koiler; il tirera le premier, je l'ai provoijué pour cela. Je no vous ad point espionnée, le hasard m'a tout appris.
«Une dé vos femmes, que vous aviez maltraitée sans doute, aura voulu se venger ; elle m'a adressé ces lettres : je vous les renvoie.
» Vous avez dix-huit ans à peine ; vous êtes douée d'une phvsionomie candide, d'une dissimulation profonde, d'un rornctère impénétrable ; avant d'avoir lu ce que j'ai lu, je xous regardais comme la plus vertueuse des femmes. Jo n(; vous fais pas de reproclies, j'ai mérité ce qui m'arrive.
'> Voici l'heure de vous expliquer le mystère de ma conduite envers vous.
» Devant mes anus, j'affectais de vous parler de mes maîtresses, jo raillais cruellement les maris assez ridicules pour être amoureux île leurs fournies ; je vous reprochais gaiement d'fitre indifférente aux hommages dont on vous entourait.
» Seul avec vous, jo changeais de langage ; je me mettais à vos pieds, que je baisais en esclave; seul avec vous, jo pc^issais la tendresse, la passion jusqu'à la folio ; seul
OBUV. CHOISIES. — n.
avec vous, jo no trouvais pas de paroles assez amoureuses pour vous dire : Dolorita. jo t'aime...
» Vous ne mo demandiez aucune explication sur mes maîtresses, votre charmante ingénuité ne se démontait pas, votre caractère était d'une égalité, d'une sénérilé parfaites ; je vous voyais enfin si gravement licureusodo myn amour (votre figure est à la fois candide et sil'rieusc), qwe jo mo persuadais quo vous regardiez mes alfectatiuns d'infidélité comme des plaisanteries, ou bien ■qu'ayant pénétré les secrets motifs do ces apparences, vous vous senties assex aimée pour pardonner ma lâche et mauvaise honte.
» Je mo trompais.
» ^eut-6tre n'avez-vous seulement jamais soupçonné la violence do mon amour pour vous, et mes luttes cruelles [lour cacher cet amour.
» Peut-ôtre avez-vous cru que je vous abandonnais, vous... vous, adorable enfant, pour do misérables créatures depuis longtemps flétries.
» Peut-être enfin n'avez-vous jamais soupçonné la vérité!
» Oui, vous m'auriez cru grossièrement infidèle, isolément indilférent; les protestations passionnées du tôle à tète n'auront pas cicatrisé les blessures d(iuloureus!.s de mon dédain apparent. Cela est juste, Dolorès, jo ne vous accuse pas ; maintenant, apprenez la cause do ces contradictions, je ne veux [las même que vous me regrettiez.
» Je suis né bon, généreux, sensible ; tt, toute ma vie, j'ai tilclié de paraître égoïste, insouciant et moqueur. J'ai feint le vice comme tant d'autres feignent la vertu. Je suis en cela plus misérable encore que les hi/porriies en bien ; ils recherchent les applaudissemens des gens de caur, je ne recherchai jamais que les applaudissemens des gens corrompus.
)) Il serait trop long do vous dire comment, élevé par un oncle débris vivant du siècle passé, un des coryphées de l'époquo la plus scandaleuse du règne de Louis XV, comment, dis-je, j'appris presque en ULÙssant à railler les sentimens les plus purs, à ne connaître d'autres lois que celles du plaisir, à regarder comme vulgaires, bourgeois et ridicules les devoirs les plus sacrés ; comment enfin jo pris la détestable habitude d'ull'ecter el u'exagérer les vices quo j'avais, et surtout ceux quo je n'avais pas, afin d'égaler, par mon désordre, par l'éclat de mes aventures, les héros do la Régence.
» J'ai le courage 'brutal qui consiste à jouer sa vie pendant dix minutes, mais je suis le plus lâche des hommes lorsqu'il s'agit d'affronter les sarcasmes d'une centaine de sots débauchés ; il est vrai que je suis le Lucifer de ce monde infernal ; il est vrai quo j'ai été plus avant que porsonne dans la théorie du vice, et que j'ai fait par niis principes p;Mir les plus effrontés.
» Cola est bien beau, n'est-ce pas, mon enfant? mais ce n'est rien encore... Cent fois j'ai violenté les plus charmans, les plus doux penchans. J'étais fait pour adorer ce qui est [lur et beau, pour ressentir dos joies inetïables dans cette adoration, el, de gaieté de cœur et souvent avec répugnance, je me suis abandonné à ce qui était hideux et corrompu.
» Je vous l'assure, Dolorès, celui qui emploierait à so perA ctionncr l'énergique opiniâtreté que j'ai mise à ma pervertir, deviendrait un héros. Mon cœur déjouait presque toujours les honteuses combinaisons de mon esprit. J'élais allé en Amérique avec les intentions les plus cupides, les plus égu'istcs; je voulais épouser sans amour une iille douée de grands biens, qu'ai-je fait? je me suis passionnément épris de vous, et je suis revenu moins riche qu'avaiit mon départ.
» Mais vous concevez... laisser deviner au monde que lo marquis de Beauregard, le marquis de Beauregard ! jugez un peu, ce grand, cet illustre roué, avait fait uno telle école, c'était impossible; je redoublai donc de faste... et l'on me crut enrichi par mon mariage... j'affichai deux maîtresses au lieu d'une... et l'on crut quo jo vous dédaignais ; bien plus, en traitant ainsi la femme qui, aux yeux
du monde, avait augmenté ma fortune, je faisais acte de fière indépendance; mes soins eussent été taxés de valetage intéressé.
» Et tout cela était mensonge, Dolorita mia; vos grâces naivfrs, votre touchante ingénuité avaient fait sur moi une profonde impression ; je ne savais, je no sais encore rien de plus séduisant que vous ; de ma vie je n'ai rien aimé autant que vous ; vous avez été la seule femme dont j'aie été profondément, douloureusement jaloux.
B Les cyniques et atroces plaisanteries que je faisais à mes amis, en les engageant à s'occuper de vous, me brûlaient les lèvres.
» Chaque jour je sentais s'augmenter ma passion pour vous ; votre conduite, en apparence pleine de réserve, de froideur et de dignité, reoublait ma confiance et mon audace.
» Oui, je me plaisais à braver un péril que je ne redoutais pas. J'appelais insolemment des adorateurs autour de vous, parce que je vous croyais la plus vertueuse des femmes; enfin jo semblais dédaigner le précieux trésor que tous m'enviaient, et dont j'étais intérieurement si fier et si jaloux.
» Ainsi ma détestable vanité de vices était satisfaite, et mon amour aveugle et confiant faisait chaque jour de nouveaux progrès.
» A cette heure (pourquoi vous mentirais-je, Dolorès?), je puis tout vous dire : écoutez donc le dernier mais lo plus beau projet que j'aie fait de ma vie.
» Vous me paraissiez si sûrement éprouvée par deux ans de sévère constance, vous me paraissiez avoir si souverainement bravé les dangers dont je vous avais entourée, qu'hier, en pensant à vous, un éclair de bon sens avait illuminé pour moi tout un nouvel horizon.
» Je m'étais dit que l'âge arrivait, que jusqu'alors moi si corrompu, moi si sceptique, j'avais absolument ^écu pour les autres, en sacrifiant mes véritables goûts à la plus détestable des réputations ; au contraire, en abandonnant ces vains plaisirs, en me retirant avec vous dans votre terre, je pouvais terminer ma vie le plus heureusement du monde. La nuance de froideur que parfois je remarquais en vous devait s'effacer, selon moi, du moment ou ma vie entière vous serait consacrée. Telles étaient mes intentions, Dùlorès, lorsque j'ai reçu ces lettres... ces lettres !
1) Ce fut un moment terrible ; je vous dis vrai. Le coup porta d'abord au cœur ; ce fut un grand déchirement, ce fut une grande douleur, mais sans haine, mais saus colère contre vous ; à cette souflrance il se mêlait encore je ne sais quoi de tendre, de compatissant pour vous.
» J'eusse été père, un enfant adoré eût levé la main sur moi, que je ne me serais pas courroucé, n'est-ce pas? J'aurais pleuré. Eh bien! c'est ce que j'ai fait; oui, Dolorès, j'ai pleuré... moi, moi !... Comme vous allez rire avec Des Roches ou Labirinte !
B Ceci a été mon premier mouvement, toujours généreux et bon. La réflexion, 1 habitude perverse, sont venues souiller celte noble douleur de l'écume des plus basses colères.
» J'ai frémi de rage en songeant que moi vieilli dans l'intrigue, moi cité par mes succès et par mon adresse, j'étais joué par vous 1 par une enfant I joué partout et toujours I Votre apparente naïveté avait eu raison de ma rouerie intéressée. Vous m'aviez amené à vous épouser. Pendant que jo me pavanais de votre vertu, vous aviez ourdi les trahisons les plus noires, les p!us hardies !
» Vous, Dolorès 1 vous!... Et je vous ai vue si souvent dormir du sommeil paisible d'un enfant ! votre respiration élait douce et facile, pas un remords ne soulevait voire poitrine, pas une inquiétude nagitait votre cœur; une vierge de quinze ans, dormant sous l'égide maternelle et j'vnntdu bon Dieu et des anges, n'aurait pas goûté un plus ciiaste repos 1
» Et cette figure angélique, ce regard pur, ce front chaste, peuvent cacher de telles...
B Mais non, non... pas de reproches, pas de reproches I
Dolorès ! un dernier mot : sachez pourquoi j'ai provoqué le colonel Koller.
B Un homme comme moi devait rire le premier de votre trahison, et échapper au ridicule en la divulguant; me battre avec l'un ou l'autre de vos amans, c'était me faire bafouer, et pourtant la vie m'est insupportable à cette heure... Me brûler la cervelle moi-même, cela était inouï, exorbitant ; je crois. Dieu me damne! qu'on ne l'aurait pas cru, lors même que l'on m'aurait vu le pistolet au poing.
» J'ai donc voulu charger quelqu'un de ce soin : voilà pourquoi j'ai été insulter, ce soir, le colonel Koller, avec qui je me bats demain matin.
B Au point de vue de ce que j'appelle mes principes, cela est bizarre... je le sais ; cela est stupide, je le crois; cela est de la dernière inconséquence, je l'avoue : le marquis de Beauregard se tuer ou se faire tuer, parce que sa femme l'a trompé!...
» Vous êtes bien jeune, mon enfant, mais vous reconnaîtrez un jour qu'il n'y a souvent rien de plus logique que l'invraisemblance; d'ailleurs, je me serais tué «iotméme que cela aurait peut-être mis sur la voie de la vérité, et je suis encore assez coquet pour craindre le ridicule outre-lembe.
B J'ai, de tout temps, dit très haut que le cynisme sanguinaire du colonel me révoltait ; mon duel et ma mort s'expliqueront très naturellement ainsi.
» Adieu donc, bon cher enfanl. Il me reste, je crois, cinquante mille écus chez mes gens d'affaires, mon hôtel à Paris, et ma terre, sur laquelle votre douaire est hypothéqué; cela vous fait environ soixante mille livres de renie. Croyez-moi (je ne parle pas jalousie), restez veuve; vos dix-huit ans, votre figure virginalt», votre ténébreuse audace, vous aideront à vous divertir beaucoup.
» Adieu ! et pour jamais adieu !...
B P.-S. Il est, pardieul bizarre que je me fasse tner pour cela. »
Cette lettre écrite, monsieur de Beauregard l'avait mise
sous enveloppe avec d'autres papiers, l'avait cachetée, et écrit pour suscriplion : Ceci est mon testament ; il sera remis à madame de Beauregard.
Quelques autres dispositions prises, le marquis s'était couché et endormi comme un César. A six heures, ses témoins étaient venus l'éveiller. A huit heures, la rencontre avait lieu. Par un incroyable hasard, le colonel avait manqué le marquis, et lui avait seulement enlevé une boucle de cheveux agitée par le vent.
Par quel contraste étrange monsieur de Beauregard, qui avait été chercher la mort, qui s'y était résolu, qui l'attendait sans pâlir, s'était-il repris avec ardeur à la vie, ce premier péril passé ?
Fut-ce instinct de conservation, réflexion tardive ou brusque consolation ? nous ne chercherons pas à expliquer ce phénomène. Toujours est-il que le marquis, après avoir essuyé te feu du colonel, n'eut pas un instant l'intention de tirer en l'air, ce qui assurait sa mort, car son adversaire n'était pas un homme à le manquer deux fois.
Pourtant, lorsque monsieur de Beauregard tint lo colonel au bout de son pistolet, il se sentit quelques scrupules, car il était l'agresseur ; mais il réfléchit très à propos que ce féroce duelliste avait presque toujours provoqué ses victimes, que ce serait déli\rer la société d'un fléau. Bref, il (ira et le tua.
De même que l'amour de la vie avait succédé, chez monsieur de Beauregard, à la résolulion de mourir, de même la manière de juger la conduite de sa femme se modifia aussi. Son ressentiment n'en fut pas moins profondément amer ; mais son infernale afl'ectation du cynisme, un , moment comprimée, revint d'autant plus impérieuse qu'il n'avait plus de niéuagemeus à garder avec une femme coupable.
Une nouvelle appréhension vint renforcer la résolulion de monsieur de Beauregard ; les maris sont toujours les
derniers instruits de leur infortune ; il avait pcut-Clro été le seul à ignorer la con<luile auilacicusc do la marquise? rcut-ê!ro il était, depuis lon^tenips, la risée du monde?
A relto pensée, le marquis hondil do rage. Il eut do sanglantes visions, mais la réllexion calma cctlo fureur ; il s'arrêta au projet que nous lui avons vu mettre à exécution au dîner liu Rorher de VaiirnU, projet qui lui semblait sauver les apparences du ridicule et mettre les rieurs do son côté, dans le cas où la conduite scandaleuse do la marquise serait connue.
Souffrant commn il souffrait, car, la fièvre du duel passée, la préoccupation de la mort éloignée, il n'en ressentait que plus vivement cette profonde- et secrète blessure ; souQ'rant comme il soulfrait, disons-nous, el dans son amour et dans .S.1 confiance, no lui avait-il pas fallu un terrible el malheureux courage, un puissant empire sur lui-mt"'me, pour stoïquement dissimuler sa douleur ainsi que nous Pavons vu le faire?
Maintenant qiin l'on sait tout ce qu'avait coûté î> monsieur do Beauregard son apparente indift'érence, on comprendra, nous lo répétons, la violeneo do son désespoir, lorsqii'après cette terrible soirée il se retrouva seul chez lui, en face de la réalité de sa position,
l'entbbvub.
On peut juger, d'après la lettre que le marquis de Beauregard avait écrite à sa femme, do la pénible conlrainte qu'il s'était imposée, do la douleur profonde que cachait son apparente insoucianc«.
Il faut tout dire.
Sans doute rafl'ectafion d'indifTérence do monsieur do Beauregard, au sujet de la trahison de la manpiise, semble cynique et odieuse. Pourtant ce n'élait pas absolument par forfanterie de vice, par mépris des usages, ([u'il avait agi de la sorte; il saviiit qu'après un tel éclat sa femme serait presque dans l'impossibilité do reparaître dans le monde, et la jalousie, nous n'osons dire l'amour du marquis, s'en applaiulissait.
Si coupable que fût Dolorès, monsieur do Beauregard l'aimait encore ; il se persuadait, autant par indulgence que par orgueil, que son dédain, ipjo son mauvais exemple, avaient seuls causé les égaremens de la marquise; il espérait que désormais obligée do vivre dans la retraite, elle tacherait, à force do dévouement et do tendresse, de faire oublier ses torts, et qu'un généreux pardon la ramènerait peut-C'tre tout à fait au bien.
Et puis enlin, ainsi qu'il l'avait écrit h la marquise, monsieur de Beauregard, pour la première fois de sa vie, avait ressenti le vague besoin d'une existence calme et retirée, singulière ironie du destin, qui lui envoyait ces salutaires pensées au moment oii l'indigne conduite de madame de Beauregard rendait ces vœux presque impossibles.
Le marquis ne .savait s'il devait faire lire à Dolorès la lettre qu'il lui avait éerite la veille, alors qu'il se croyait sur le point d'être tué par lo colonel Koller. Peut-être, en apprenant combien elle avait été aimée, la jeune femme ressentirait-elle des remords plus douloureux, un repentir plus profond. D'un autre côté, devait-il lui laisser connaître tout l'empire qu'elle avait eu sur lui, alors qu'elle venait de se conduire'si indignement?
Dans celte incertitude, le marquis aima mieux s'abstenir jusqu'il ce qu'il ei1t vu comment madame de Beauregard supportait la terrible révélation qu'il allait lui faire ; car, nous l'avons dit, ello ignorait encore la trahison de sa femme de chambre.
Malgré son habitude du monde, malgré sa connaissance
des femmes, monsieur do Beauregard ne savait h quoi attribuer les coupables faiblesses do la marquise; ell(; était si jeune, elle avait iint; physionomie si canilide, ello lui avait toujours semblé .si sérieuse, si chaste, qu'il ne pouvait croire que toutes ces apparences fussent absolument mensongères, et qu'à cet ûgo on pût être doué d'une si profonde dissimulation.
Disons aussi que (à son insu peut-fitre) l'orgueil du marquis se révoltait h la pensée d'ôlro trompé comme lo plus vulgaire des maris. Il cherchait des causes singulières, mystérieuses, h la conduite do sa femme, conduite qui résultait d'une dépravation nalurelle. Décidé à no prendre une résolution définitive qu'après l'explicalion (|u'il allait avoir avec sa femme, il emporta les lettres du capitaine Des Roches el do monsieur Labirinte, et se rendit chez la marquise, ru risque d'interrompre son sommeil par cette foudroyante révélation.
L'appartement du marquis était par convenance fort éloigné de celui de sa femme. Elle occupait l'aile gauche de l'hiMel dont lui occupait l'aile droite. Plusieurs grands salons séparaient ces deux corps do logis. la lune jetait une clarté brillante dans les pièces immenses que monsieur de Beauregard Iraversa pour arriver à l'appartement do sa femme. Il y entra si doucement, que Dolorès, plongée dans son fircmier sommeil, ne l'entendit pas ; un moment il la contempla en silence à la pfllo lueur d'une lampe d'alb;Ure suspemluc au plafond.
Les rideaux du lit et la tenture de cette chambre étaient de mousseline blanche doublée de soie cerise. Les meubles de citronnier, recoiiveris de satin blanc semé do bouquets de roses, et délicatement ornés d'ivoires sculptés du plus beau travail, étaient en harmonie avec ces draperies diaphanes couleui'de neige rosée.
La marquise endormie disparaissait h demi au milieu de flots de batiste et do dentelles qui bouillonnaient autour de ses oreillers ; sous un couvre-pied do soie et d'édredon, garni du plus beau point d'Angleterre, se dessinait vaguement la pose gracieuse et nonchalante de Dolorès ; une de ses manches à demi relevée laissait voir un bras rond, ferme et blanc, sur lequel reposait sa jolie tète virginale; ses bandeaux de cheveux noirs apparaissaient à travers la valencicnne de son ravissant petit bonnet à la baigneuse ; sa bouche humide, vermeille, h demi ouverte, laissait échapper un souille frais et léger ; la douce chaleur du sommeil colorait d'un vif incarnat ses joues à fossettes.
Jamais la délicieuse fantaisie de Greuzn no créa des trails plus fins, plus charmans, une physionomie plus coquettement naive; jamais l'ivoire, le carmin ou l'outremer de sa divine palette ne se fondirent en un teint plus transparent, plus pur et plus délicatement nuancé do demiteintes azurées.
Le mar(|uis s'approcha du lit à pas lents, la tête baissée sur sa poitrine : il regarda longtemps sa femme avec une expression de douleur, de colère et d'amour ; un rire amer effleura ses lèvres, il dit d'une voix sourdo :
— Avec une physionomie si candide, qui croirait pourtant?...
Dolorès fit un léger mouvement, déplia son bras gauche, sur lequel reposait sa tôle, et poussa un léger cri do surprise à la vue de son mari.
Le marquis attachait sur elle un coup d'oeil fixe, presque menaçant.
— Quelle heure est-il donc? Que voulez-vous, mon ami? — dit la marquise en se mettant sur son séant.
Monsieur do Beauregard posa son fiambeau sur un guéridon, remit les lettres qu'il avait apportées à sa femme, puis il attendit en silence le premier mot, le premief geste, le premier cri do Dolorès.
La marquise, d'abord étonnée, prit les lettres, les reconnut, et parut les froisser dans ses mains cachées sous un des [>lis du couvro-pied.
Elle ne pâlit pas, ses traits demeurèrent impaasible».
Si
Monsieur deBeauregard lui dit enfin d'une voix profondément émue :
— Eh bien! Dolorès?
La marquise resta muette, la tête toujours baissée, les mains toujours cachées.
Monsieur de Beaurcgard, attribuant le silence de sa femme à la confusion, s'approcha d'elle, et reprit avec plus d'amertume et de chn.grln que de colère :
— Vous me trompiez, Dolor&s ! C'était bien mal. — Dolorès ne répondit rien. Impatienté de ce silence obstiné, le mari]uis lui prit la main en s'écriant : — Au moins parlez-moi ! — En attirant à lui les mains de sa fenmie, monsieur de Beauregard fit tomber sur le tapis une foule de petits morceaux de papier.
La marquise avait d'abord songé à lacérer sournoisement les lettres qui l'accusaient.
Monsieur de Beauregard resta confondu de cette froide audace ; il s'attendait h des pleurs, à des regrets, à des protestations de repentir. Il trouvait une femme imperturbable, qui ne songeait qu'à faire disparaître les preuves do sa faute. Cet accueil, si différent de celui qu'il attendait, bouleversa toutes ses idées ; indigné, il s'écria :
— Voilà qui est infAme I Oserez-vous, madame, nier ces lettres maintenant déchirées? Croyez-vous que je n'ai pas d'autres preuves de votre trahison ? — Dolorès ne répondit rien. — Mais, madame, — dit le marquis en frappant du pied avec colère, — voulez-vous donc me mettre hors de moi ? Comment 1 pas un mot ! pas un mot !
— Je n"ai rien à vous dire, monsieur, — reprit Dolorès d'un ton parfaitement calme.
— Et ces lettres, madame, ces lettres? — MAme silence de la part de la marquise. Monsieur de Beauregard continua en tSchant de se contraindre : — Tout à l'heure, madame, je pouvais attribuer votre mutisme à la honte, à l'abattement ; mais puisque vous avez assez de présence d'esprit pour mettre ces lettres en morceaux, ne jouez donc plus la confusion, je ne suis pas votre dupe. Après une conduite telle que la vôtre, j'ai, je crois, madame, le droit d'altendre de vous quelques paroles de repentir.
Dolorès resta muette.
Pour la première fois de sa vie, le marquis, exaspéré, fut sur le point de se livrer à un acte de brutalité envers une femme ; il ferma les poings avec rage ; mais, rougisgissant de son emportement, ils'éioigna brusquement du lit de sa femme, et se laissa tomber sur un canapé en cachant sa figure dans ses niàins.
Sans que son mari s'en aperç.flt, et avec une prestesse merveilleuse, la m.arquise revêtit une robe de chambre placée sur un fauteuil à cô!é de son lit, mit ses pieds nus dans des pantoufles, approcha une chaise de la cheminée, cl anima le feu.
A ce bruit, le marquis se retourna. Il vit sa femme assise. Elle avait ôté son bonnet, et du plat de sa petite main blanche elle lissait les noirs bandeaux do ses cheveux, le front toujours impassible, le regard toujours impénétrable.
Monsieur de Beauregard, vaincu, dominé par ce sangfroid diabolique, prit un fauteuil, l'approcha de la cheminée, affecta un calme qu'il était bien loin de ressentir, et dit à Dolorès :
— Pardieu ! madame, je m'aperçois que vous n'aimez guère les explications conjugales. Votre silence est très significatif. A sotte question pas de réponse... Jccomprends! J'ai les preuves de votre double infidélité. Je vous les montre, espérant au moins de vous quelques paroles de repentir... rien... Votre physionomie est restée de marbre ; vous êtes jugée. Sur cent femmes réveillées en sursaut par un mari, dans une circonstance pareille, il n'en est pas une qui n'eût au moins témoigné de l'émotion, de Tépouvante. Vous êtes restée imperturbable. Et vous n'avez pas dixhuit ans, madame? Allons, cela promet. Mais il ne sagit pas de reproches. Puis-je, sans trop d'indiscrétion, madame, savoir vos intentions pour l'avenir .
— Je ne vous comprends pas bien, monsieur.
— Je vous demande, madame, si vous croyez que désormais nous puissions vivre dans les mêmes rapports que par le passé?
— Jugez-en, monsieur.
— Ainsi, — s'écria le marquis avec un sourire de persiflage amer, — vous daignerez me faire la grâce de rester en bons termes avec moi ?
— Si vous le désirez, monsieur.
— Et si je ne le désire pas, madame 1 — s'écria le marquis courroucé, — et si je chasse de ma maison une femme coupable ?
— J'en sortirai, monsieur, — dit Dolorès en boutonnant tranquillement les manchettes de sa robe de chambre.
Monsieur de Beauregard se leva brusquement; il était hors de lui. Après avoir marché quelques temps, il vint se rasseoir.
— Et dans le cas, madame, oh, poussant la générosité jusqu'à la faiblesse, je serais assez lâche pour vous pardonner, pourrais-je compter qu'à l'avenir votre conduite sera digne de ma clémence ?
— Je l'ignore, monsieur.
— Comment, madame ! en admettant que j'oublie le passé, vous ne me garantissez pas même l'avenir?
— Je ne prévois pas les événeraens, monsieur.
— Voilà de la franchise, au moins; je vous en rends mille grAces, madame; je suis trop heureux que vous daigniez au moins me laisser l'incertitude. Et vous croyez que je me contenterai de cela?
— Vous seul savez cela, monsieur.
— Voilà, pardieu ! madame, des réponses d'une candeur angélique ; je suis seulement très étonné que vous ne me rappeliez pas mes amours scandaleux, le cynisme avec lequel j'affichais mes maîtresses, les mauvais conseils que je vous donnais en vous encourageant à la coquetterie; ce sont pourtant de belles et foudroyantes réponses à faire à mes reproches, madame. De grâce, pourquoi ne me les adressez-vous pas? Oh! d'honneur! marquise, vous me ménagez, — ajouta monsieur de Beauregard avec ironie.
— Vous avez agi, monsieur, comme il vous a plu.
— Mais avouez au moins que je vous ai froissée, que je vous ai blessée, que je vous ai humiliée ; ainsi votre infidélité aura l'e-cuso du dépit, de la vengeance.
— Je n'ai jamais ressenti de dépit.
— Jamais, madame?
— Jamais, monsieur.
Et Dolorès boutonna son autre manchette. Le marquis était outré.
— Ainsi, madame, ma conduite n'a en rien influencé, décidé la V(Mre?
— En rien, monsieur.
— Ainsi, madame, c'est de gaieté de coeur, c'est par corruption, que vous vous êtes ainsi dégradée?
— Je n'excuserai pas mes torts par un mensonge, monsieur.
— Pardieu ! madame, vous choisissez là une jolie occacasion d'honorer la vérité !
— Vous m'interrogez, je vous réponds, monsieur.
— Ainsi j'aurais été pour vous en public ce que j'étais pour vous dans notre intimité, c'est-à-dire le plus empressé des amans, je n'aurais pas feint aux yeux de tous mon indifférence pour vous, que vous m'eussiez trompé de même ?
— Je l'ignore, monsieur ; te passé qui n'a pas été m'est aussi inconnu que l'avenir.
— Très bien, madame; vous vous exprimez d'une façon nette et brève ; avec vous on va droit au fait. Soit. Eli bien! pour parler net, je commence par vous défendre de recevoir chez vous monsieur Des Roches ou monsieur Labirinte.
— C'est votre droit, monsieur.
— Dans huit jours vous partirez pour ma terre du Dauphiné.
Le marquis attendit avec anxiété la réponse de sa femme.
THÉRÈSE DUNOYER
— Jn dcsiro, monsieur, rester à Paris cet hiver.
— lit moi, jo ne le veux pas, madame ; vous m'accompagnerez en nau[)hiné.
— Si j'y suis oblisée, j'obéirai, monsieur.
— Et ce sera sans doute pour vous y montrer aussi avenante que vous l'Ates à celte licuro ?
— Oui, monsieur.
— Et vous espérez ainsi mo lasser, et me forcer do revenir h Paris 'î
— Je l'espère, monsieur.
— Et si je no me lasse pas, madame.
— Vous vous lasserez, monsieur.
Ces derniers mots furent dits d'un ton si ferme, si dur, que le marquis tressaillit. Le flegme audacieux de cette femme le confondait. Jus((u'alors il l'avait trouvée soumise, froide, réservée, silencieuse, mais il ne l'aurait jamais sufipnsi-e cipahie de cette résolution. Sa colère, tour à tour contenue et excitée, ne put se contraindre plus longtemps ; il se leva et s'écria :
— Je suis, pardieu 1 bien sot de m'occuper ainsi de ce qui vous convient ou non, madame, et de vous considérer encore comme ma femme, après la façon dont je vous ai traitée ce soir. Oui, madame, ce soir, au Rocher de Canrale, h un dfner de garçon, j'ai mis en présence vos deux amans, j'ai fait lire J» Des Roches votre dernier billet à monsieur Labirinte, je les ai raillés, je les ai mis aux prises, et j'ai fini par dire h mes amis, qui demain le rediront à tout Paris, que la méprisable héroïne do cette aventure était ma femme. Et voilîi comme je me venge, et voilà comme des gens de ma sorte traitent les femmes qui les trompent.
— Vous avez fait cela, monsieur? — dit la marquise sans lever les yeux.
— Oui, madame. Oh I je ne suis pas, moi, de ces sots maris qui s'éplorent et qui prennent au tragique de tels arcidens. Vous auriez peut-ûtre voulu me voir triste et abattu?
— Chacun fait de son honneur ce qui lui convient, monsieur.
— Et le monde, madame, comment croyez-vous qu'il vous accueille désormais?
— I.e monde fera comme vous, monsieur • s»parez-vous de moi, le monde se séparera de moi.
— Ainsi, vous ne m'avez jamais aimé 1 jamais! — s'écria douloureusement le marquis, arrivant sans transition à cette question. Dolorès resta muette. — Et pourquoi m'avez-vous épousé, alors, madame ?
— Le désir d'aller à Paris et de vivre dans le grand monde m'a fait oublier la disproportion d'âge qui existait entre nous, monsieur.
Jamais monsieur de Beauregard n'avait songé qu'il avait vingt-cinq ans de plus que sa femme ; l'iiabitude des succès, les avantages qu'il réunissait d'ailleurs, no lui avaient, pour ainsi dire, jamais permis de s'apercevoir qu'il avançait en âge, et qu'il atteindrait à la vieillesse lorsque Dolorès entrerait dans le printemps de la vie... Révélation d'autant plus terrible, pour un homme du caractère de monsieur de Beauregard, qu'elle lui était faite par sa femme , qui venait do le l)lesser si cruellement dans sa jalousie, dans son amour et dans son orgueil.
Rien de plus commun chez les gf^ns de plaisir que cet oubli de la proportion des âges. Un homme de quarante ans suppose à peine qu'une femme de vingt ans puisse le trouver plus que mûr. Mais qu'une circonstance imprévue, brutale, le force de compter avec lui-nK^me, c'est avec autant <i''n\ie que d'amertume qu'il regretie la jeunesse, la jeunesse, avantage inappréciable dont chaque jour l'éloigné de plus en plus.
Les réponses sèches et dures de Dolorès renversaient toutes les prévisions {lu marquis et le jetaient dans une voie inextricable.
Devait-il faire un éclat sérieuT, après avoir affiché tant d'insouciance ? devait-il continuer do jouer le mAme rijle? devait-il contraindre sa femme à abandonner le monde, dans l'espoir que la solitude et que ses soins la ramène-
raient à des sentimens meilleurs? devait-il enfin se séparer complètement de la marquise et la renvoyer à ses parens ?
Cette dernière résolution ertt été la plus sage, la plus digne, mais elle blessait le mis('rab!e amour-propre do monsieur de Beauregard, qui tenait h passer pour un mari p(>u vulgaire ; d'ailleurs il lui aurait fallu renoncer à Dolorès, qu'il aimait encore malgré lui.
Il était sous le coup de pensées trop amères et trop poignantes pour prendre en ce moment une détermination décisive.
Après un nouveau silence, il se leva et dit ù la marquise :
— Demain, madame, vous .saurez mes dernières intentions. Je veux croire que vous vous y conformerez.
— J'attendrai vos ordres, monsieur, — dit Dolorès. Le marquis regagna son appartement.
CA nESSEUBLANCE.
Ewen do lïcr-Ellio avait ressenti une impression douloureuse h la suite do la scène du Rocher de Cancale, et sa répuîïnance pour la vie de Paris s'en était encore augmentée. ( liaque soir, en rentrant dans son bruyant hôtel garni do la rue Montmartre, il regrettait son paisible manoir de Trefl'-IIartlog, qu'il aurait bien vite regagné sans l'invitation à dîner de monsieur Achille Dunoyer, et sans quelques formalités relatives au placement de ses fonds chez ce banquier.
En félicitant sincèrement Ewen de sa guérison et de ses projets de mariage avec quelque bonne héritière bretonjpe, le bon abbé de Kerouëllan lui annonçait qu'il avait fait quelques ouvertures aux parens de mademoiselle Yvonne de Kergalek ; on attendait le retour du jeune baron pour donner suite h ces préliminaires.
Ewen s'ennuyait fort à Paris, mais il s'applaudissait do plus en plus d'y être venu ; grâce à ce voyage il s'était arraché à ses folles rêveries, il était rentré dans une voio sage et raisonnable.
On n'a pas oublié que le baron devait dîner avec son cousin chez monsieur Achille Dunoyer, huit ou dix jours après la scène du Richer de. Canrale. Monsieur de Montai ayant averti Ewen qu'il ne pourrait aller le prendre, celui-ci se rendit .seul chez le banquier.
Dans sa crainte un peu provinciale d'arriver trop tard, monsieur de Ker-LIlio arriva beaucoup trop tôt.
Un domestique, qui avait Ole une livrée ridiculement galonnée pour mettre le couvert plus à.snn aise, introduisit le baron dans le salon, en le priant d'attendre maiiame lléloïse Dunoyer, et en murmurant fort imperfinemment : que « sans doute la montre de monsieur avançait ; qu'il s'était levé sans doute do bon matin ; qu'on n'arrivait jamais de si bonne heure, » etc., etc. Ce disant, il alla chercher un bâton armé d'une bougie et commença d'allumer les lustres et les candélabres.
Ewen resta seul.
Pour faire comprendre la scène qui va suivre, il est nécessaire d'entrer dans quelques détails sur la disposition de l'appartement oii elle va se passer.
En face de la cheminée, surmontée d'une glace, s'ouvrait la porte de la bibliothèque do monsieur Dunoyer. Cette pièce, seulement éclairée (>ar une lampe h abat-jour, était assez obscure; le salon resplendissait de clarté.
Ewen, debout devant la cheminée, tournait le dos à la porte de la bibliottièque, et regardait machinalement dans la glace. Ouelle fut sa stupeur ! Il y vit tout à coup apparaître une figure absolument semblable à celle que représentait le portrait mystérieux de Trefif-Hartlogl
fon^me dans co fatal portrait, le visage, d'une blancheur de marbre, se détachait éclatant et lumineux sur un fond tr^-s sombre.
Comme dans ce fatal portrait, la figure était d'un ovale parfait, le nez fin et droit, les yeux noirs, grands, et surmontés de longs sourcils hardiment accusés.
Jamais ressemblance n'avait été plus frappante.
On comprend ce prodige.
Thérèse s'était rendue dans le salon parla bibliothèque; l'épaisseur des tapis avait amorti le bruit do ses pas ; à l'aspect d un étranger, elle s'était un moment arrêtée dans la ()énombre formée par la baie de la porte, et l'image de la jeune fille s'était réfléchie dans la glace.
Ëwen pMit, un instant son cœur cessa de battre ; il se crut le jouet d'une illusion ; les yeux ardemment fixés sur cette apparition, il retenait sa respiration.
Bientôt l'image devint moins distincte, s'effaça peu à peu ©t disparut.
Autre mystère facile h expliquer.
Thérèse, indimidée, s'était retirée à reculons sur la pointe du pied.
Ewen, songeant enfin que la personne dont il voyait la figure dans la glace devait être derrière lui, se retourna brusquement.
Thérèse n'était plus là.
Cotte étrange rencontre, rapprochée de la non moins étrange existence du portrait de TretT-Hartlog, aurait vivement impressionné un homme d'un caractère moins romanesque que celui d'Ewen.
Qu'on juge de ce qu'éprouva le jeune baron !
Monsieur et madame Dunuyer entrèrent dans le salon et s'excusèrent auprès de leur convive de favoir fait attendre. Ewen dont les traits, étaient visiblement altérés, leur répondit avec tant do distraction, il semblait si ému, que monsieur Achille et madame néloïse se regardèrent avec surprise.
Plusieurs personnes arrivèrent, monsieur de Ker-EUio cacha plus facilement son trouble.
Monsieur de Montai entra ; peu de tem.ps après lui arrivèrent Thérèse, sa sœur et miss Hubert.
A la vue de Thérèse, l'étonnement de monsieur de Ker- Ellio redoubla ; aux grandes lumières, la ressemblance était plus extiaordinaire encore; on remarquait jusqu'au petit signe noir que la Cllo du banquier avait au-dessus du sourcil gauche.
Les sages résolutions d'E'.ven s'évanouiront comme un songe. L'amour insensé qu'il avait si longtemps nourri se réveilla tout à coup avec une violence inouïe; c'était Thérèse qu'il avait si ardemment aimée dans la solitude! Il reporta sur elle la folle passion que lui avait inspirée l'être chimérique dont elle lui offrait la vivante im-age. Il n'en doutapas,cette jeune fille devait ressembler en tout à son idole chérie, et réunir les adorables qualités qu'il avait rêvées. La fatalité le poussait à cetam.our; trop do circonstances incroyables l'avaient rapproché de cette femme pour qu'elle n'exerçât pas sur sa vie une imnience influence, soit en mal, soit en bien.
Par quelle bizarrerie cette jeune fille offrait-elle une ressemblance si minutieuse avec une femme qui, un siècle avant, avait été le mauvais génie de la famille de Kcr- EUio? Ewen était-il menacé du même sort? Sa pensée s'égarait dans ce chaos.
Ces violentes préoccupations, jointes h la timidité naturelle d'Ewen, ne lui permirent pas de se montrer à son avantage. Lors même que Thérèse n'eût pas été plus que pré-" venue en faveur de monsieur de Montai, le pen-kan-guer eùl été loin de produire sur elle une impression avantageuse.
On servit ; par deux fois monsieur Achille Dunoyer pria monsieur de Ker-Ellio de donner la main à madame Héloise. En vain celle-ci ût tous les frais possibles pour le baron ; il était complètement absorbé dans la contemplation
de Thérèse. La jeune fille parla peu, mais elle s'exprimait avec une grâce et une modestie charmantes. Ewen l'écoutait avec un muet ravissement ; jamais voix plus pure, jamais accent plus enchanteur n'avait frappé son oreille.
Deux ou trois fois monsieur de Montai', qui se plaisait h mettre Thérèso en valeur, engagea avec elle une conversation à voix haute. Ewen admira de nouveau l'esprit charmant, le tact parfait de la jeune fille, dont la distinction naturelle ressortait davantage encore au milieu des gens vulgaires qui fentouraient.
Nous l'avons dit, la figure de monsieur de Ker-Ellio était mâle et sévère, mais sa tournure manquait d'élégance ; et bientôt son étonnement, sa distraction, donnèrent à sa physionomie et à ses manières quelque chose d'embarrassé, de hagard, de brusque, qui, même en pareille compagnie, pouvait passer pour un manque absolu de savoirvivre.
Monsieur Dunoyer ne se mépritpas sur la véritable cause de la préoccupation d'Ewen.
Plusieurs fois le banquier surprit le regard d'admiration muette et pour ainsi dire extatique que monsieur de Ker- Ellio attachait sur Thérèse. Cette révélation donna fort k penser à monsieur Achille, qui parut bientôt enseveli dans de profondes réflexions, dont il ne sorlait que pour jeter tour à tour les yeux sur Ewen et sur Thérèse,
Entre les autres convives, la converFûtion tomba sur le fameux dîner du Rocher de Cancale, qui depuis huit jours était le sujet de toutes les conversations.
Monsieur de Montai, en sa qualité d'ami du marquis, fut accablé de questions.
— Le marquis est plus riche et plus gai que jamais, — ■ reprit-il. — Il a un bonheur insolent. Il a appris il y a quatre jours la nouvelle de la mm-t do son beau-père, don Pablo, qui laisse dit-on, une fortune immense. Ainsi la marquise se trouve maintenant colossalement rivhe. Pour passer les premiers jours de son deuil, Beauregard est allé présider à une grande partie do chasse dans la forêt de Breteuil, ou il a envoyé son équipage. Ils sont là une vingtaine de mauvais sujets. Dieu sait la vie qu'ils vont y mener pendant quinze jours que durera ce déplacement !
— Bien sûr qu'ils ont des demoiselles avec eux, — dit m.adame Iléloïse. — Et sa petite femme, qui avait si l'air bégueule, quelle gaillarde 1 est-ce vrai qu'on ne la reçoit plus dans le monde, et que depuis l'histoire du Rocher de Cancale il est séparé d'elle?
— Qui ça? le Rocher de Cancale? — dit monsieur Achille d'un air malicieux.
— Oh 1 que c'est joli I — repartit madame Héloïse en haussant les épaules ; — dites donc. Montai, le marquis est-il réellement séparé d'avec sa femme ?
— Pas du tout, madame, — dit Montai ; — le marquis n'est nullem.ent séparé; seulement on a fait justice de la conduite de madame de Beauregard, qui a eu l'effronterie de se représenter dans le monde.
— Comment donc cela ? — dit madame Héloïse.
— Il y a quelques jours, avant le deuil de la marquise, j'étais le soir chez madame la duchesse de Noirmont; madame de Beauregard entra ; après avoir été intrépidement saluer la duchesse, elle alla s'asseoir à côté de deux femmes, qui se levèrent aussitôt d'un air indigné. La marquise changea de place, ses voisines se levèrent encore. Enfin, après vingt minutes d'un silence général, madame de Baurcgard battit bravement en retraite sans avoir sourcillé,
— Mais c'était à mourir de honte, — dit madame Héloïse.
— Oh ! la petite marquise a sous co rapport la vio trèsdure, — dit monsieur de Montai.
La conversation changea.
Malgré sa parenté, malgré l'espèce de liaison qui existait entre lui et Ewen, monsieur do Montai entreprit de le railler, pour briller aux yeux de Thérèse sous un jour nouveau. Les projets du comte furent parfaitement servis par la dis»
THÉRÈSE DUNOYER
traction do monsiour de Kor-Ellio; celui-ci no s'apcirut IMS des sarcasmes do son cousin, et il fut, selon l'cxpres- Mnii consacrée, complètement jioj/t'.
Madame Iléloïso était de ces geds qui no manquent jamais l'occasioii d'iHre de mauvais goflt. Sans respect pour l.s plus simples règles du savoir-vivre, oubliant qu'elle I allait devant ses tilles, elle voulut h son tour plaisanter le baron. Le supposant pieux en sa qualité d(î Vendéen, elle lui débita quelques sottises impies du vieux libéralisme, ci lui demanda cntri! autres si les curés de son pays no choisissaient pas de jolies (llles pour gouvernantes, et s'ils n'abusaient pas un peu du confessionnal avec leurs pénitentes.
Monsieur de Kcr-Ellio avait des principes religieux trèsarrôlés ; il était habitué à considérer avec vénération uno Dièro do famille entourée de ses enfans; tiré de sa rCvcrio par les impertinentes questions de madame Uéloise, il fut doublemeiil choqué, et répondit sèchement :
— Madame, j'ai appris de ma mère à respecter la religion et ses ministres, et ils méritent cette vénération.
Madame lléloise ne comprit pas ou ne voulut pas comprendre le sens de cette réponse, et riposta avec uno crùnerie voltairienne tout à fait piquante :
— Ah bien I par exemple, nous autres Parisiennes, nous élevons au contraire nos enfans dans le mépris des tartufes et des bigots. K'est-ce pas, Achille?
Monsieur Achille, autre espèce d'esprit fort, répondit avec insouciance :
— Moi, jo me moquo des choses religieuses comme de colin-tampon. Ce sont do ces sornettes bonnes h débattre entre les femmes et les cagols. N'est-ce pas, cher comte?
Monsieur Achille était si triomphant do possédera sa table un homme titré, qu'il ne manquait jamais cette appellation nobiliaire.
Monsieur de Montai savait déjà avec quelle dureté le banquier traitait sa fille; il crut être agréable à Thérèse en persillant monsieur Achille ; il reprit donc, en tâchant d'imiter l'ironie hautaine de monsieur de Beauregard :
— Je vous dirai fanchement, mon cher monsieur Dunoyer, que mus autres nous avons des idées particulières sur la religion ; c'est affaire de c;iste, de parti, de bonne compagnie, si vous voulez, mais enfin nous nous sommes toujours fait uno loi de respecter les prÊlres et les choses religieuses.
Ces mots nous autres établissaient une distinction si marquée entre monsieur de Montai et monsieur Dunoyer, que celui-ci se mordit les lèvres de dépit; madame Iléloïse rougi' jusqu'au front.
Jiwen, absorbé dans ses pensées, ne prenait plus aucune part à la conversation.
— Connu I — dit monsieur Achille; — vous voulez vous servir de la religion comme d'un moyen ponr dominer; mais enfoncé le moyen 1 enfoncé par la révolution do 89, par le triomphe du tiers état 1 Voyez-vous, le centre de la chambre, dont mon jière faisait partie, constitue la seule et vraie noblesse de nos jours ; il n'y a plus qu'une aristocratie, celle de la fortune... De notre temps, un duc ne trouverait pas quatre sous de son titre.
— Ce qui, bien certainement, n'arriverait pas si les titres pouvaient se vendre aux bourgeois enrichis, mon cher monsieur Dunoyer, — dit le comte en souriant.
Nous n'insisterons pas sur la suite d'une conversation dont nous venons de donner ce spécimen, et dans laquelle monsieur de Montai lit montre d'une impertinence assez spirituelle.
On se leva de table.
Un des cûttvives crut être agréable à madame Héloisè Dunoyer en priant Thérèse de chanter. La grosso femme rougit de dépit, mais elle fut forcée d'engager sa fdie à se mettre au piano. Celle-ci refusa d'abord ; monsieur de Montai insista ; d'un regard furlif elle lui ût comprendre qu'elle se rendait à sa seule demande,
Thérèse chanta avec tant d'âme, tant de goût, tant de méthode ; elle fut enfin si supérieure à elle-mi?me, que sa
mère, furieuse de jalousie, l'interrompit au bout d'un quart d'heure, en lui disant :
— Thérèse, cela vous fait mal à la poitrine... c'est assez, ma chère.
Ewen était dans l'extase ; il avait clé moins touché du véritable talent do Thérèse que de l'effet profondément sympatlii(|ue que sa voix mélodieuse et vibrante lui avait fait éprouver.
Par deux fois, monsieur de Ker-Ellio sentit couler ses larmes. Heureusement personne ne s'aperçut de cet attendrissement ridicule.
Qelqucs parties de whist s'engagèrent.
Ewen profila d'un moment ou personne ne faisait attention à lui pour sortir de chez monsieur Achille Dunoyer.
Ewen do Ker-Ellio rentra chez lui dans un étal voisin de la folio.
Tantôt il s'abandonnait à une joie insensée en songeant que ses rêveries, que son amour idéal, n'avaient été «(u'uii pressentiment, et que la femmci qui pouvait faire le bonheur de sa vie existait telle qu'il l'avait rêvéo. Tantôt, au contraire, il restait morne, accablé de désespoir. Thérèse ne l'aimerait peut-C'tro jamais ; elle avait dû concevoir de lui uno première impression défavorable.
Nous le répétons, il avait suffi à Ewen de voir mademoiselle Dunoyer pour être persuadé qu'elle était douée de toutes les qualités qu'il lui supposait. 11 la connaissait depuis si longtemps, pour ainsi dire, que cette seule entrevue porta son amour jusqu'au délire. Le surlendemain, il fut sur le point de retourner chez le banquier, mais la timidité lo retint ; craignant de faire queNjuc éclat ridicule et de ne pouvoir dominer les émotions qui l'agitaient, il voulut attendre que refl'ervescenco de son esprit s'apaisât.
Il n'en fut rien. La passion d'Ewen pour Thérèse fit chaque jour de nouveaux progrès. Celait la mémo violence d'exaltation dont il avait été transporté dans la solitude, appliquée à une réalité saisissante.
Seul, sans conseil, sans ami, monsieur de Ker-Ellio passait des jours entiers dans sa sombre petite chambre do l'hôtel garni de la rue Montmartre, au fond de ce quartier bruyant, obscur et infect, ne pouvant s'arrêter h. aucun des desseins qui fermentaient dans son cerveau. Plusieurs fois il était allé chez monsieur de Moulai, vers lequel il se sentait attiré par une vive sympathie, mais, à son grand regret, on lui avait toujours répondu que le comte était absent. Sachant l'intimité qui unissait son cousin au banquier, il compluit beaucoup, sinon sur son appui, du moins sur son avis au sujet de certaines démarches décisives qu'il avait résolu de tenter.
Un jour, monsieur de Ker-Ellio, plus heureux que de coutume, rencontra monsieur de Montai.
On l'indroduisit chez le comte.
Le pen-kan-guer était plus pâle, plus triste, plus abattu qu'il ne l'était lorsque l'abbé de Kerouèllan l'avait forcé do quitter Treil-llarllog pour venir à Paris.
Monsieur de Montai n'avait pas vu son cousin depuis le jour du dîner de monsieur Dunoyer, il fut frappé de l'altération de ses traits.
— Qu'avez-vous , mon cher cousin? — s'écria-t-il. — Avez-vous été sérieusement malade ? *
— Non, — répondit Ewen d'un oir sombre, — j'ai été un peu soulfrant. Je suis venu plusieurs fois pour vous voir ; on m'a dit que vous étiez absent.
— En elljet, — dit monsieur de Montai en rougissant malgré lui, — j'étais allé chasser quelques jours en Normandie (monsieur de Montai mentait; il avait été pendant ce temps renfermé dans le petit appartement qu'il avait loué dans la maison de monsieur Dunoyer). Mais, — reprit monsieur de Montai, — je regretterai beaucoup mon absence si elle m'a fait perdre l'occasion de vous être bon à quchpic chose.
— Vous pouvez, moa cousin, me rendre uu grand service.
— Parlez, parlez, je vous en conjure.
Après quelques momens de silence, Ewen reprit :
— Vous m'avez offert vos services; vous êtes un loyal parent, je puis tout vous dire.
Monsieur de Montai, étonné de l'air solennel du baron, Ini lendit la main.
— Parlez, parlez, disposez de moi, je vous en conjure.
— Ne me croyez pas l'on, écoulez-moi, et vous comprendrez peut-êlre ma position étrange et fatale. Après la guerre do Vendée, je revins chez moi, en Bretagne, vivre dans la maison de mon père ; j'ai toujours aimé la solitude. Il y a quelques mois, à force de rêver sans but, j'évoquai un idéal : il réunissait tous les charmes que j'aurais désiré rencontrer dans ma femme. Il y avait dans ma chambre un vieux portrait de famille représentant une personne d'une beauté remarquable ; à force de contempler cette figure charmante, jedonnai ses traits à mon idéal, et... faut-il vous faire cet aveu '.'... je devins amoureux de celte peinture...
— Mais c'est tout un roman, mon cousin.
— Oui, un roman absurde et douloureux. Je devins donc amoureux de ce portrait... amoureux comme un insensé. Ma nionomanie prit un caractère si sérieux, que mon ancien précepteur, l'abbé de Kérouëllan, me conseilla do (juitter la Bretagne. Je vins à Paris ; les distractions devaient calmer ma raison. En effet, je ne considérais plus ces chimères que comme un songe, lorsque...
— Achevez ; vous ne sauriez croire combien ce récit m'intéresse.
Monsieur de Ker-Ellio passa la main sur son front brtilant, et reprit h voix basse :
— Lorsque je rencontrai mademoiselle Thérèse Dunoyer.
— Eh bien 1 mon cousin ?
— Eh bien 1 elle ressemble d'une manière frappante au portrait dont je vous ai parlé.
Et Ewen regarda son cousin avec angoisse.
On se souvient peut-ôtre que monsieur de Montai possédait aussi un portrait de son arrièn'-grand'mèrc, femme infernale qui avait, dit-on, causé de terribles malheurs dans la famille de Ker-Ellio.
Malgré ce rapprochement bizarre, malgré l'inquiétude que pouvait lui causer l'amour d'iîwen. monsieur de Montai ne trahit pas son émotion, il répondit en souriant :
— Je comprends ou plutôt je devine : vous aimez mademoiselle Dunoyer. Et c'est seulement à cause de celte ressemblance extraordinaire, mon cher cousin, que vous tombez amoureux d'une femme que vous voyez pour la première foisl
— Je suis sûr... je dirais presijue je sais, que mademoiselle Dunoyer a l'esprit, les qualités, les vertus que je lui suppose. C'est mon rêve réalisé, je le sens là.
—Je le désire pour mademoiselle Dunoyer et pour vous; mais que puis-je à cela?
— J'ai été vingt fois sur le point d'aller trouver monsieur Dunoyer et de lui demander la main de sa fille.
Monsieur de Montai resta impassible et dit :
— Eh I qui vous en a empêché, mon cousin ?
— L'immense fortune de monsieur Dunoyer, l'excessive beauté de sa fille, — répondit Ewen avec accablement. — Jusqu'ici je n'ai pu me résoudre à une démarche qu'on attribuerait sans doute à la cupidité ou à une prétention ridicule ; mais à cette heure cette fatale passion me domine à ce point que je veux tenter un coup désespéré, au risque de passer pour le plus stupido et le plus présomptueux des hommes, car je n'ai à offrir à mademoiselle Dunoyer qu'une fortune modeste.
— Honorable, vous voulez dire, mon cher cousin ; sans compter votre nom, bien connu en Bretagne.
— Je ne m'abuse pas, — dit Ewen en secouant la t^'te : — Je n'ai aucun moyen de séduction, mais j'ai pour moi un amour sans bornes, un cœur loyal et dévoué. Espérer de plaire à mademoiselle Dunoyer, ce serait fou. L'intéresser, c'est peut-êlre possible. Voici mon projet, sauf l'avis que j'altonds de vous. J'irai trouver monsieur Dunoyer,
je lui exposerai franchement ma position : l'intérêt ne me guide pas, car je renoncerai d'avance aux avantages qu'il peut faire à sa fille ; je lui demanderai à avoir en sa présence un entretien avec elle. Alors je raconterai tout, et mon amour idéal, et l'histoire de ce portrait de famille, et sa ressemblance si fatale avec mademoiselle Dunoyer, et mes vœux aussi ardens qu'insensés.
— Votre projet est bizarre.
— Je le sais ; ma franchise passera peut-être pour de la folio ; monsieur Dunoyer et sa fille me refuseront, à moins qu'il ne devinent que, malgré ma rude écorce, je suis digne du bonheur que j'ambitionne, si ce bonheur peut se payer par un dévouement aveugle, par une tendresse sans bornes. Maintenant, mon cousin, dites-moi : vous connaissez intimement monsieur Dunoyer ; sera-t-il touché de la franchise de mon aveu? dois-je plutôt lui demander offificiellement la main de sa fille ? Dans ce cas, vous parlerez pour moi, sinon j'écrirai ce soir à monsieur Dunoyer, et je tenterai moi-même cette démarche, si étrange qu'elle soit.
La manière nette, précise, dont s'exprimait Ewen ne laissait pas le moindre doute à monsieur de Montai sur la résolution de son cousin.
Avant toute chose, il importait au comte de gagner du temps ; nous verrons plus tard le funeste progrès qu'il avait fait dans le cœur de Thérèse ; l'amour de cette malheureuse jeune fille était pour lui un avenir assuré, une fortune brillante. On comprend aussi de quelle importance étaient pour lui les confidences de monsieur de Ker-Ellio; elles lui molliraient le péril, et lui donnaient presque le temps de l'éviter. Après quelque minutes de réflexions, il répondit à son cousin, en lui témoignant l'intérêt le plus cordial et en lui serrant la main :
— Votre confiance en moi sera justifiée, mon cher Ewen... laissez-moi dire mon cher ami ; do telles confidences appartiennent à l'amitié.
— Oh ! je ne m'étais pas trompé, — dit Ewen en serrant à son tour avec effusion la main de monsieur de Montai.
— Vous me consultez, — répondit celui-ci, — je vous parlerai franchement. Votre premier moyen, le récit do votre amour idéal, l'aventure du portrait, sembleront, je le crains, un peu insolites et romanes(]ues à un homme aussi positif en affaires que monsieur Dunoyer. Un étal bien en règle de votre fortune lui plairait davantage.
— Et sa fille... sa fille... serait-elle aussi insensible que son père à cet amour, romanesque sans doute, mais auquel le romanesque n'ôte rien de son ardeur et de sa sincérité.
— Je connais assez peu mademoiselle Dunoyer, mon cher cousin, mais je lui crois dans l'esprit, dans le caractère, quelque chose du positif de son père.
— Elle!... avec ce regard doux et mélancolique... avec cette voix touchante... c'est impossible! — s'écria Ewen.
— Je vous répète que je connais fort peu mademoiselle Thérèse, il est possible que je me trompe; quant à son père, je suis sur de ce que j'avance. Croyez-moi donc, bornez-vous à une simple demando en mariage, et je me ferai un plaisir uètre votre interprète auprès de monsieur Dunoyer.
— Vous êtes généreux et bon ! — dit Ewen à monsieur de Montai avec expansion; — hélas! maintenant, mon sort va se décider d'une manière irrévocable. Ah ! je ne s;rai rias assez heureux pour réussir, ce serait trop beau I Pourquoi aurais-je un tel bonheur?
— Mais pour en jouir, mon cher cousin. Ah cà ! sérieusement, il ne faut pas vous décourager ainsi; je suis aussi loin de vous dire : espérez, que de vous dire< désespérez. D'un côté, votre naissance est élevée, votre fortune honorable, vous avez d'exceikaites qualités ; mais d'un autre côté, monsieur Dunoyer est fort riche , il peut avoir d'autres vues sur sa fille, et je ne crois pas mademoiselle Dunoyer capable d'avoir d'autres vues que cel!e de ses fiarens, — ajouta hypocritement monsieur de Bloutal. —
THÉRÈSE DUNOYER
Vous vovrz donc bien quo vos bonnes et mauvaises changes se èompensenl t.'llemcnt qu'il est impossible de préjuger le bon ou le mauvais succès do votre dessein. Permellez-moi seulement de vous l'airiî une dernière et très imfiorlante recommandation, cl cela dans votre inlérôt et dans celui de mademoiselle Dunoyer.
— Oue voulez-vous dire î
— Rien de plus délicat et de plus conCdenlicI quo la démarcbe dont vous me chargerez.
— Pans doute.
— Or, dans le cas où celto aiïaire manquerait, il serait désasTéable pour vous connue pour mademoiselle Dunoyer que tout s'ebruitilt à l'avauce; le monde est méchant, et il ne niani|uerait pas de...
Ewen Interrompit monsieur do Montai :
— Soyez lran(|uille, mon cousin: personne au monde fiTcepté vous ne sera instruit de la démarche que je tente; l'abbé de Kérouéllan, mon vieil ami, serait ici, je la lui tairais, je vous en donne ma parole.
— Autre chose : monsieur Dunoyer est très méticuleux en alTaires; il portera le môme scupule dans l'aflairedont il s'agit ; il voudra écrire en Bretagne pour avon- îles rcnseiniens sur vous, etc. ; tout ceci amènera nécessairement des lenteurs.
— Cela n'est quo trop vrai,
— Ètes-vous assez sûr do dominer votre impatience pour ne pas aller auprès de monsieur Dunoyer terminer vousmême ce que j'aurais commencé? dans ce dernier cas, je préférerais ne pas m'en môlcr, car vous concevez que mon rôle...
Ewen interrompit encore le comte.
— Je suis incapable d'un tel manqued'égards, d'une telle ingratitude 1 je vous en ai donné ma parole : vous seul au monde serez instruit de ce voeu, de vous seul j'attendrai la réponse qui doit ruiner ou encourager mes espérances ; je ne verrai pas monsieur Dunoyer avant qu'il ait prononcé sur mon sort ; s'il refuse, je partirai sans le revoir.
Peut-ôtre aurez-vous raison, — dit monsieur de Montai; — il sera temps de songer à cela au dernier moment; mais, Dieu merci! il ne faut pas prévoir les malheur d'aussi loin. Dès que j'aurai parlé à monsieur Dunoyer, j'irai vous dire comment il aura reçu votre proposition, et j'espère vous donner de bonnes nouvelles.
— Mon cousin, — dit Ewen d'un ton pénétré en serrant les mains de monsieur de Montai dans les siennes, — de ce moment, en tout et pour tout... je suis à vous.
— N'est-ce pas moi qui gagne à ce marché, — dit monsieur de Montai, puisqu'on faisant si peu je m'acquiers un ami?
— Jo sais quelle est ma reconnaissance. Â bientôt donc, mon cousin.
— A bientôt: courage et espoir I — dit monsieur de Montai.
Ewen secoua tristement la tête, et ncchercha pas à cacher une larme qui brilla dans ses yeux ; puis, serrant encore une fois la main du comte, il sortit précipitamment.
Monsieur de Montai le regarda s'éloigner; puis haussant les épaules avec mépris, il s'écria :
— Ah 1 le triple niais!... c'est à moi... à moi qu'il vient confier ce qu'il appelle ses intérêts les plus cliers... Allons... allons... mon étoile resplendit de plus en plus. Si je ne nie trompe, cet incident habilement exploité me servira beaucoup. Le Breton, fidèle à sa promesse, ne retournera pas chez monsieur Dunoyer, il attendra ma réponse; je le tiendrai en suspens durant huit ou dix jours, il ne m'en faudra pas daviintage, au point où en sont les choses avec Thérèse, pour n'avoir plus à m'inquiéter du Vendéen, dont la demande en mariage me viendra au contraire enaidepour tenter le grand coup... Maintenant, un mol à Thérèse... Il nie faut absolument demain une entrevue avec elle ; oh 1 elle y viendra ; je vais lui écrire quelques mois lerrihles. Ah ! — ajouta monsieur de Montai en se mettant à table, — répondons aussi à Julie : elle se repent, elle me demande pardon ; elle ne paraît pas disposée davantage à me faire
OEUV. CHOISIES. — II
l'honneur de me donner sa main,— ajoula-t-il avec ironie; — ce qui maintenant ne me désole pas en effet beaucoup ; mais elle m'oH're toujours son amour... ce qui n'est pas, après tout, absolument h dédaigner... en y mettant du mystère toutefois ; car Julie peut toujours passer pour une distraction très agréable, mémo pour un homme qui s'occupe de mademoiselle Dunoyer.
lit monsieur do Montai écrivit la Ictlro suivante à Thérèse.
« Il faut absolument que jo vous parle... Un épouvantable malheur menace notre amour... c'est-à-diro ma vie. Ce soir j'irai en haut, j'y passerai la nuit ; demain jo vous attendrai l'i ma porto... Votre sœur sort à trois heures avec miss Hubert, pour sa promenaile habiliiclle. Prétextez une migraine pour rester chez vous... alors vous pourrez monter chez moi... il n'y aura aucun danger... Ahl Thérèse... la force me manque... quel coup allVeux I... mes larmes coulent, je ne [luis que me désespérer... »
Après avoir écrit ce billet, monsieur de Montai le relut tout haut, et dit :
— Oui, c'est cela... style coupé... menace aussi effrayante que mystérieuse... Elle viendra... La dernière fois, elle n'a pas osé s'aventurer au delà de quelque jias dans rantit:hambre, et encore son émotion a été si violente en se trouvant seule avec moi, qu'elle a pâli... mais pâli à m'elTrayer... Heureureusement, mon respect l'a rassurée ; aussi, demain, elle n'hésitera pas... à s'avancer plus avant.. Maintenant, à Julie : autre femme, autre style.
» Tu mériterais bien, ntéchant démon, que je te tinsse plus longtemps rigueur; mais je suis trop bon, je ne puis ré,sister à les gentilles petites excuses ; oui, je le reverrai comme rfaM.f le bon leinpn, mais à condition que nous ne dirons pas un mot d'une folie <|ue loi seule pouvais inspirer, et dont je ris maintenant comme un fou. Adl<!u, Julie, jo t'embrasserai après-demain matin, attends-moi. »
Ces deux lettres écrites, monsieur de Montai envoya l'une à Julie, et l'autre à mademoiselle Rosalie, femme de chambre de Thérèse, qu'il avait gagnée, et sous le couvert de laquelle il écrivait à mademoiselle Dunoyer.
Rien de plus simple que la manière dont monsieur de Montai s'introduisait dans l'immense maison occupée par monsieur Dunoyer, dont les portes étaient constamment ouvertes. Tantôt, après avoir fait une visite au banquier, au lieu de redescendre, il montait au quatrième; tantôt, le soir, enveloppé d'un manteau, les yeux cachés par des lunettes vertes, il passait pour monsieur Bernard, le locataire supposé, gagnait le petit escalier de service, et sortait le lendemain soir à la môme heure, et grûco au même déguisement.