PROPOSITION
Monsieur de Ker-Ellio revint chez lui plus calme. Après sa conversation avec monsieur de Montai, il conservait pou d'espoir, mais au moins il n'avait pas renoncé à son vœu le plus cher .sans en tenter la réussite.
Au moment où le baron rentrait à son hôtel, un des garçons lui dit :
— Monsieur, il y a ici un monsieur qui vous attend. Il a demandé à quelle heure vous rentriez habituellement, j'ai répondu que vous rentriez sur les cinq heures ; il en était quatre et demie. Ca monsieur a voulu vous attendre. Il est là dans le salon.
Très étonné de cette visite, car il ne connaissait personne à Paris excepté monsieur de Montai, monsieur de Bcauregard et monsieur Dunoyer, Ewen se rendit au salon commun. Quelle fut sa surprise d"y trouver... le banijuier !
Quoique la venue du père de Thérèse u'eôt rien de bien
extraordinaire pour Evven, il ne put s'empêcher d'être frappé de la bizarrerie de cette rencontre en songeant à la démarche dont il sortait de charger monsieur de Montai.
Vous m'excuserez, monsieur, d'avoir insisté pour vous
attendre, — dit le banquier h Ewen j — mais ayant quelque chose d'assez important à vous communiquer, je n'ai pas voulu remettre à demain le plaisir de vous voir.
— Monsieur, je suis à vos ordres ; je regrette seulement d'être obligé de vous faire monter bien haut, et dans un bien modeste logement, — dit Ewen.
— Allons donc, monsieur, vous plaisantez : à la guerre comme à la guerre, en voyage comme en voyage.
Une fois entré et assis dans la chambre de monsieur de Ker-Ellio, monsieur Dunoyer lui dit avec autant de gaieté que de cordialité.
— Je viens, mon cher client, vous faire gagner beaucoup d'argent.
— Et comment cela, monsieur ? — dit Ewen très surpris.
— D'une manière bien simple ; vous avez deux cent et treize mille francs placés chez moi à cinq pour cent. Je devais vous rembourser cinquante mille francs il y quinze jours, et le reste de la somme en trois payemens égaux, de deux en deux mois.
— Oui, monsieur, mais je vous ai prié de vouloir bien garder ces fonds, étant dans l'intention de retirer la somme tout à la fois, pour acheter quelques métairies à ma convenance.
— Sans doute; mais, permettez-moi de \ous le dire au nom de l'intérêt que vous méritez, vous ferez là un pitoyable placement. Des terres ne rapportent pas au delà de deux et demi pour cent bien nets, tandis que je vous propose de vous associer avec moi dans une entreprise qui, en quatre ou cinq ans, doublera nos capitaux.
Ewen avait été élevé par son père dans l'horreur des spéculations, et il était resté fidèle à ces principes. Les fonds placés chez monsieur Dunoyer provenaient d'une très ancienne créance dont feu monsieur de Ker-Ellio avait hérité.
Malgré sa défiance et son antipathie pour les affaires, Ewen crut faire un coup de maître en acceptant la proposition du banquier. Il répondit à monsieur Dunoyer :
— J'avais songé, monsieur, à un autre placement ; mais j'y renonce, moins, je vous assure, par l'espérance du gain que vous m'offrez, que pour continuer et resserrer des relations que vous m'avez jusqu'ici rendues très agréables.
Monsieur Dunoyer s'attendait si peu à cette aveugle facilité de la part de monsieur de Ker-Ellio, qu'il ne put s'empêcher de lui dire :
— Comment 1 vous acceptez sans savoir seulement ce que je vous propose, sans me demander les garanties que je puis vous offrir ?
— Vous m'avez dit, monsieur, que cela était avantageux.
— Sans doute, et je vous le prouverai.
— Puisque vous me l'affirmez, monsieur, cela m'est prouvé.
— Ma foi I monsieur, sans compliment, les gens comme vous sont rares ; jo n'en reviens pas... Diable! savez-vous que vous auriez tort de jouer ce jeu-là avec tout le monde? Dieu merci, ma maison est solide et connue ; mais...
— Croyez-moi, monsieur, — dit Ewen en interrompant le banquier, — je n'agis pas par étourdcrie, par insouciance, je sais en qui je place ma confiance.
— Ali I monsieur, ce que vous me dites là me touche au delà de toute expression, — dit le banquier avec effusion ; — c'est l'occasion de répéter ce que je disais tout à l'heure : les hommes comme vous sont rares... On est maintenant si avide, si happe-chair, si rapace !
— Dans votre profession, monsieur, avec vos relations d'affaires, vous devez être mieux que personne à même de vous apercevoir chez les autres de cette cupidité t
— A qui le dites-vous, monsieur t ma position est double à cet égard-là, et comme banquier et comme père
d'une fille à marier. — Evven tressaillit, devint pourpre, baissa les yeux, et ne répondit rien. Monsieur Dunoyer s'aperçut de l'embarras d'Ewen, sourit et reprit : — Ainsi, moi, par exemple, j'ai ma fille... qui n'est pas une beauté, c'est vrai, qui est un peu sauvage, un peu originale, c'est encore vrai ; mais elle a reçu la meilU-ure éducation du monde ; elle a eu une gouvernante anglaise , elle est enfin plutôt bien que mal. J'en appelle à votre franchise bretonne, monsieur de Ker-Ellio?
Ewen avait repris son sang-froid, il répondit sincèrement et naïvement :
— Je trouve mademoiselle votre fille beaucoup plus que belle... je n'ai jamais vu une physionomie à la fois plus touchante et plus expressive.
— Vous dites cela pour me flatter... mais c'est égal; en n'acceptant pour elle que la moitié de vos complimens, 6'est déjà fort gentil. Eh bien ! croiriez-vous que le pre- ; mier mot des jeunes gens qui pensent à ma fille est tou- ' jours : «iCombien a-t-elle en mariage? »
— Ah ! monsieur 1
— Ça vous étonne, ça vous révolte, et c'est comme ra... On sait pourtant que je suis riche, et que dans le "cas où je ne ferais pas beaucoup de mon vivant pour Thérèse... après ma mort il y aura silrement un bel inventaire... Eh bien! non, on veut jouir tout de suite; on ne parle que dot, on ne pense que dot, on ne rêve que dot. Ah 1 mon cher monsieur de Ker-Ellio, un père qui a une fille à marier est bien malheureux I
Et monsieur Achille Dunoyer poussa un soupir hypocrite, en regardant sournoisement monsieur de Ker-Ellio, pour juger de l'effet que produirait sur lui cette tirade paternelle.
Obtenir la main de Thérèse était pour Ewen un bonheur si improbable, il lui aurait semblé si fabuleux que monsieur Dunoyer vînt pour ainsi dire la lui offrir, que le baron ne saisit aucune des allusions que le banquier lui offrait si complaisamment, et il répondit simplement :
— J'aurais pourtant cru, monsieur, que, possédant une fille aussi complètement douée que mademoiselle Thérèse, vous n'auriez qu'à choisir parmi les plus riches.
— Est-ce que je me serais trompé ? — pensa monsieur Dunoyer ; — essayons encore. Ces Bretons ont la tête si dure qu'il faut frapper à tour de bras. — Il reprit tout haut ; — Sans doute, j'ai à choisir, mon cher monsieur de Ker-Ellio; mais jusqu'à présent, dans ce beau choix-là, je n'ai rien trouvé qui vaille. Vous concevez que le bonheur d'une fille qui vous est chère... c'est important... aussi je n'ai jamais voulu marier Thérèse à des freluquets, à des étourncaux, à des gens dissipés, qui la rendraient malheureuse. Ce que j'aurais voulu... — et monsieur Dunoyer appuya sur les mots avec tant d'intention que le baron fut enfin forcé de comprendre les avances du banquier, — ce que j'aurais voulu pour Thérèse, mon cher monsieur de Ker-Ellio, c'aurait un homme d'une naissance distinguée, sage, rangé, loyal, sérieux, maître de son bien, qui aurait, je suppose, "passé sept ou huit mois de l'année dans sa terre, et qui serait venu à Paris deux ou trois mois d'hiver tout au plus. Car Thérèse déteste le monde, Paris.... oui, ra vous paraît singulier, à son âge 1... c'est pourtant comme ça... en un mot, pour la rendre heureuse... mais ce qui s'appelle très heureuse, il faudrait se résigner à passer à la campagne au moins un hiver sur deux. Mais allez donc parler de cela à un tas de farceurs qui ne connaissent que Paris, toujours Paris, rien que Paris 1
— Comment! — s'écria Ewen, — mademoiselle Thérèse a ces goûts simples et retirés?
— Si elle lésa, monsieur 1 c'est une vraie petite sauvage, et c'est encore cela qui la rend si diflicile à établir, du moins de manière qu'elle soit heureuse. — Ewen n'osait p3s se livrer encore aux espérances qui venaient en foule l'assaillir ; il restait muet, oppressé.— Il ne mord pas, il ne mord pas, — pensa le banquier.— Ma foi ! encore un essai, et. si celui-là manque, c'est que jo me serai trompé.— Il reprit tout haut, en affectant un grand air de bonhomie.—
THÉPÈSE DUNOYER.
Toncz, mon cher monsieur do Kcr-Ellio, jo vais vous dire (luolqiio chose qui va vous seml)l('r bien saugrenu ; mais comme ça n'a rien que de nutleur pour vous, vous m'excus(-rez.'.. Eh bien! si j'avais à m'imuginor un mari pour Thérèse, vous m'entendez bien ? un mari poui* Tliér^so... je n'irais pas chercher mon modèle bien loin ; jo voudrais "loul bonnement pour elle un mari qui vous resseml>lût.
— Il serait possible !... comment !... Ah ! monsieur... jo n'ose croire... je n'oso vous dire «luo mademoiselle Thérèse... a été... serait aussi mon idéal !
— Allons donc 1 Vraiment, cette grande fille pAle et mélancolique vous plairait, malgré sa sauvagerie?... Et pourquoi ne me le dites-vous pas ?... Ce n'est pas l'usage do faire ces demandes-lh sûi-ni(^me, je le sais ; mais, ma foi 1 au diable l'usage quand il s'agit du bonheur de dent (>tres faits l'un pour l'autre...
— Tenez, monsieur, — dit Ewen avec une émotion profonde, — pardonnez-moi... je crois rôver... je ne puis croire...
— C'est pourtant bien simple; si Thérèse vous convient, je vous la diinne de tout mon cœur, car vous êtes le mari que j'aurais désiré pour elle.
— Mais elle I... elle, monsieur !... Ah I je vous l'avoue, votre consentement ne serait rien sans le sien !
— Tenez, monsieur de Ker-Ellio,— dit le banquier après un moment do silence, — avec les gens comme vous on doit jouer carte sur table. J'étais venu ici pour vous pressentir au sujet de ce mariage.
— Il serait vrai I
— Et vous comprenez que je n'aurais pas tenté cette dé* marche sans ôtre sûr de l'agrément de Thérèse.
— Elle consent, monsieur ! elle consent 1
— Je vous réponds de son consmloment, et elle sera parfaitement heureuse avec vous, c'est moi qui vous le dis... Vous concevez néanmoins que, ignorant vos intentions, et craignant qu'elle ne vous convînt pas, je n'avais pas dû d'abord vous parler plus clairement que je ne l'ai fait.
— Et vous êtes sûr, monsieur, que mademoiselle Thérèse consentira ?
— Écoutez-moi : elle n'a toute sa vie eu qu'un rêve, qu'une pensée, c'est de vivre dans une espèce de solitude, loin du monde, avec ses livTes, sa musique et son mari, si elle en trouvait un qui pût s'arranger do ces goûts-là. Elle est romanesque en diable ; je vais mî\me vous dire quelque chose do bien plus fort : elle a une passion, mais une folle passion pour la Bretagne.
— Il serait vrai I...
— Romanesque comme elle est, c'est tout simple. Enfin, l'automne dernier, elle rabâchait toujours du bord de la mer, des bruyères, des rochers, etc. Vous comprenez que ça me rendait très inquiet, car parler do bruyères et de rochers à nos dandys, à nos lions...
— Monsieur, — dit Ewen en interrompant le banquier, — si mademoiselle Thérèse consent à me donner sa main...
— Je vous dis que c'est tout consenti.
— Je vous devrai... je lui devrai plus que la vie... Lorsque vous saurez les circonstances mystérieuses qui se rattachent h ce mariage, auquel je n'ose encore croire... vous verrez, monsieur,qu'il y a Ih quelque chose de providentiel pour mon bonheur, et, j'ose le dire, pour celui de mademoiselle Thérèse.
— Comment ! quelles circonstances ?
— Permettez-moi de vous les taire jusqu'au moment oîi vous me présenterez à mademoiselle votre fille ; là, devant vous, je lui dirai tout, et, je l'espère, elle jugera de ma reconnaissance passionnée par lebonhcurqueje lui devrai. Ce qui vous prouvera encore, monsieur, combien j'ai le droit d'être h la fois heureux et surpris de ce bouln-ur inattendu, c'est que tout h l'heure j'avais prié monsieur de .Montai, mon cousin, de vous demander mademoiselle Thérèse en mariage ; il devait, demain, tenter auprès de vous cette démarche. j
— Voyez un peu, mon cher monsieur, comme case
rencontre... J'étais allé hier chez Montai pour le prier d'èlro mon intermédiaire auprès de vous, mais il était h la campagne. No sachant pas qu'il dût revenir si tAt, et préférant, après tout, m'en rapporter à moi-même, trouvant un prétexte tout naturel dans l'alfaire dont j'avais à vous entretenir, je me suis adressé directement à vous, et, ma foi 1 jo m'en loue fort.
— Maintenant, monsieur, un mol, un seul mot, si désagréable qu'il soit, sur les afi'aires d'intérêts, pour n'y plus revenir. La seule mais l'inexorable condition que jo mets à mon mariage est de ne rien accepter de vous. Mes terres me rapportent quinze mille francs environ ; joignez à cela les fonds que j'ai chez vous , soixante mille francs, je crois, d'économies chez ipon notaire de Rennes, et qui serviront à remeubler ma vieille maison d'une manière digne do mademoiselle Thérèse; telle est ma fortune, bien modeste sans doute, mais, je lo vois avec un plaisir indicible, suffisante pour satistaire aux goûts de mademoiselle Thérèse.
— Avec des gens délicats comme vous, l'on s'entend toujours parfaitement, mon cher monsieur de Ker-Ellio... voulez-vous me laisser dire mon cher gendre?
— Tenez, monsieur, — dit Ewen presque avec efi'roi, — cela est trop beau... trop heureux... je no puis croire... non, je ne puis croire que cela soit.
— Mais qu'y a-t-il donc do si étonnant? Vous êtes un excellent parti pour Thérèse; elle vous plaît, vous me convenez...
— Oui, oui; mais quand vous saurez combien mon bonheur doit me paraître extraordinaire...
— Eh bien ! ma foi ! ce sera tant mieux, Après ça, je m'étais bien aperçu que tons en teniez, la première fois que vous avez vu Thérèse... à dîner... oui... Oh I moi, je suis un finaud... mais j'étais loin penser que ça tournerait en pasfion... Ah çà I après-demain soir, à neuf heures, je vous présenterai à ma famille comme mon gendre futur ; d'ici là, je vais faire dresser un projet de contrat, et régler quesques autres formalités sur lesquelles nous nous entendrons facilement, je n'en doute pas... Adieu donc, mon cher monsieur de Ker-Ellio... Ma foi I en entrant dans cette maison, j'avais un espoir... bien vague... et je ne croyais pas qu'il dût se réaliser si promptement.
— Ainsi, monsieur, vous croyez que mademoiselle Thérèse...
— Vous m'en feriez trop dire... pour la modestie de cette pauvre fille, séducteur que vous êtes I — dit monsieur Dunoyer en souriant. — Ainsi donc, à après-demain, neuf heures.
Et il sortit.
Nous renonçons à peindre la joie, la stupeur de monsieur de Ker-Ellio.
Quoiqu'il ne crût pas avoir manqué à la parole donnée à monsieur de Montai, il courut chez lui pour le prévenir qu'un incident aussi heureux qu'inattendu rendait son intervention inutile. Il ne rencontra pas le comte : on lui dit môme qu'on ne savait pas s'il rentrerait coucher.
Ewen lui écrivit ce qu'il voulait lui dire.
Maintenant, quelques mots expliqueront la brusque proposition de mariage que le banquier avait faite à Ewen.
Malgré sa fortune, monsieur Dunoyer était quelquefois gêné ; ses immenses spéculations absorbaient tous ses capitaux disponibles, et le remboursem.ent considérable qu'il devait faire h Ewen, dans un espace de temps rapproché, l'embarrassait un peu, quoiqu'il eût mis la totalité de la somme à sa disposition au terme des échéances.
Nous l'avons dit, monsieur AchillUî Dunoyer avait deviné l'impression profonde que Thérèse avait faite sur monsieur de Ker-Ellio. Un projet, qui lui avait paru fou d'alionl, mais bientôt très exécutable, était subitement venu à la pensée du banquier.
Il s'agissait de marier Ewen h Thérèse.
Celte union présentait plusieurs avantages à monsieur Achille Dunoyer : marier ThérèiO sans dot, le débarrasser
co
de cette jeune fille dont la vue lui rappelait souvent d'odieux souvenirs, avoir le libre maniement des fonds du baron au lieu de les lui rembourser très procliainement.
Monsieur Achille Dunoyer appartenait à une famille où Ton s'était livTé à des spccutations si diverses, qu'il avait eu très très jeune, et par tradition, une sorte de connaissance des hommes, qui se bornait à les ranger en deux classes : dupes et fripons. Du premier coup d'ceil H avait rangé monsieur de Ker-Ellio dans la catégorie des dupes.
Or, selon monsieur Achille, en supposant qu'en effet le baron eût été vivement frappé de la beauté de Thérèse, il devait être enchanté de l'épouser et se montrer très accommodant sur les questions d'intérêt; quant aux renseignemens sur la moralité d'Ewen, c'avait été la dernière préoccupation de monsieur Dunoyer. D'ailleurs les gens qui appartenaient à la classe où il plaçait le pen-kan-gucr étaient toujours plus qu'honnêtes, comme le disait feu le père Dunoyer.
On voit que les prévisions de monsieur Dunoyer ne le trompèrent en rien, et que monsieur de Ker-Ellio alla audevant de ses vœux les plus chers.
Malheureusement, les projets du banquier devaient rencontrer de grands obstacles. Thérèse Dunoyer aimait passionnément monsieur de Montai ; elle était en correspondance avec lui ; sa perte, son déshonneur, ne dépendaient plus que d'une occasion et de l'audace de l'homme dont mademoiselle Julie n'avait pas voulu pour mari.
Nous croyons avoir suffisamment exposé le caractère romanesque de la fille du banquier, sa funeste éducation, l'injuste dureté de ses parens à son égard, pour expliquer, sinon pour excuser sa conduite coupable. Lors de sa première entrevue avec elle, monsieur de Montai n'avait pas justifié par ses manières cavalières la réputation de Aon Juan que monsieur Achille Dunoyer lui avait faite. Ce fut un adroit calcul de la part du comte ; il eût sans cela excité l'antipathie de Thérèse, qui, nous lavons dit, éprouvait alors pour René un naif et chaste amour, et qui eût quitté avec délices la bruyante vie parisienne pour jes austères solitudes de la Bretagne.
Nous avons encore dit comment monsieur de Montai, surprenant le secret dos lectures de Thérèse, avait pris une physionomie pensive, mélancolique, dont la pauvre enfant fut d'autant plus touchée que monsieur Dunoyer lui avait fait un tout autre portrait de son nouvel ami.
Monsieur de Montai ne manquait ni de finesse ni de pénétration ; il devina bientôt que Thérèse avait plutôt des instincts nobles et généreux que des principes arrêtés; que son esprit était exalté par de dangereuses lectures, son âme aigrie par les mauvais traitemens ; qu'elle ne pouvait avoir ni confiance ni vénération pour son père ou pour sa mère : le comte vit d'un coup d'œil toute l'influence qu'il pouvait prendre sur cette jeune fille absolument livrée à elle-même et que rien ne défendait contre les pièges qu'il lui tendait.
Il voulut plaire, séduire ; il plut, il séduisit. Jamais, dans la société de sa mère, Thérèse n'avait rencontré un homme qui pût être comparé à monsieur de Montai, et puis il la regardait d'un air si doux et si triste, il comprenait, il s'assimilait si bien les poétiques inspirations do René, la vie mondaine lui était devenue tout à coup si à charge ! N'avait-il pas abandonné une jeune femme dont les hommes les plus à la mode se disputaient la conquête, pour venir passer des journées entières dans le petit appartement qu'il avait loué dans la maison de monsieur Dunoyer? Cet homme si recherché ne délaissait-il pas le monde pour venir goûter le souverain bonheur do demeurer sous le même toit que Thérèse? Enfin son amour n'était-il pas aussi ardent qu'honnête? S'il n'avait pas d'abord fait sa demande au banquier, c'est qu'avant tout il avait voulu s'assurer de l'agrément de Thérèse, car il ne comprenait qu'un mariage d'amour.... d'amour aussi passionné que partagé.
Il est inutile de dire que l'homme que nous avons vu si bas, si insinuant, si souple, si rampant auprès de made-
moiselle Julie, et qui était parvenu à tromper cette fille h force de flatteries et de feintes tendresses; que l'homme qui n'avait pas reculé devant l'indigne prostitution du souvenir sacré de sa mère; que monsieur de Montai, en un mot, rompu à toutes les dissimulations, à toutes les ruses, à toutes les perfidies, devait facilement s'emparer d'un cœur jeune, ardent, sincère, qui, comprimé, blessé depuis tant d'années, croirait aux premières assurances de tendresse qui lui seraient faites, et serait aussi reconnaissant de l'amour qu'il éprouverait que de celui qu'il inspirerait.
Bien peu de jeunes filles, hélas I dans la position de Thérèse, auraient résisté à cette séduction, séduction d'autant plus dangereuse qu'elle semblait avoir le but le plus honorable.
Pour s'expliquer les succès de monsieur de Montai et de ses pareils, succès qui étonnent toujours profondément quand on songe aux misérables qualités des hommes qui les obtiennent, il faut chercher des comparaisons ou des analogies dans les classes les plus infimes, les plus honteuses de la société.
On verra que presque toujours ces hommes doivent leurs succès à une hypocrisie aussi odieuse qu'adroite, qui consiste soit à invoquer comme appui, comme soutiens, des personnes faibles et confiantes, soit à valeter bassement autour des êtres flétris.
Ces ignobles femmes, honte et rebut de leur sexe, expient leur corruption pas les mépris qu'elles souffrent, ne sont pas les plus hideuses créatures de la fange où elles s'agitent ; il y a encore un degré au-dessous de cette infamie... Oui, il est des hommes qui sont nour ces espèces ce que monsieur de Montai était pour mademoiselle Julie.
Tour à tour esclaves abjects ou tyrans impitoyables de ces créatures, ces hommes les flattent et les volent, les servent et les battent, les craignent et les dominent, les consolent surtout de leur dégradation en leur prouvant qu'il est des êtres plus dégradés qu'elles, puisqu'il recherchent leur horrible amour et qu'ils donnent à ces malheureuses l'occasion d'exercer la cliariié... La charité 1 admirable vertu qu'on retrouve toujours au moins à l'état d'instinct dans le cœur des femmes les plus perdues.
Monsieur de Montai n'était pas autre chose qu'un de ces types repoussans, mais dégrossi, mais poli, mais façonné aux usages du monde ; du reste, même servilité, même égoisme, même flatterie basse et intéressée quand il espérait assouvir sa cupidité; même insolence brutale lorsqu'il éprouvait une déception ou un refus ; enfin, même habitude de jouer le bon pauvre en s'adressant toujours à la charité, à \aL pitié des femmes, en exploitant habilement ses malheurs, malheurs sans noblesse et sans dignité, infortune méritée par le désordre le plus égoïste ; chez monsieur de Montai enfin, comme chez les hommes dont nous parlons, même profanation des sentimcns les plus saints, des paroles les plus sacrées, en les parodiant dans leurs cupides et immondes tendresses.
Si méprisables que soient ces hommes, à quelque classe qu'ils appartiennent, il résulte même de leurs détestables mœurs une habitude de dissimulation dangereuse, quelque chose d'humble, de plaintif, dedoucereux, d'insinuant, de servilement dévoué, qui plaît aux femmes de l'espèce Ac mademoiselle Julie, parce qu'elles les utilisent comme des Montai... ou qui trompent des enfans comme Thérèse, parce ([ue les âmes bonnes et sincères s'intéressent toujours à ce qui semble souffrir.
On verra tout à l'heure que c'était surtout en s'adressant à la pitié, à la charité de Thérèse, que monsieur de Montai avait fait dans son cœur les progrès les plus décisifs.
Monsieur de Beauregard avait justement prédit au comte l'issue de ses rapports avec le banquier; monsieur Achille et madame Héloise se glorifièrent pendant quelque temps de recevoir dans leur intimité un homme d'un certain monde. Monsieur Dunoyer prêta même environ deux cent louis à monsieur de Montai, qui trouva char-
TIIÉUÈSE DUNOYER.
mant de subvenir avec cet avKcnt aux dépenses qu'il avait faites pour meitro en œuvre son plan de séduction h l'cgani de Tiiérèse ; mais no reliront pas de la connaissance du romlc lesavanlajïes qu'il en avait espères pour s'introduire au sein de U jeûneuse (lorce, le banquier se lassa d'(Mre ce qu'il appelait dans son langage une vache à lait, et il témoigna \>fn h peu beaucoup de refroidissement à monsieur de :\Ionlal.
Si indifférent que fût monsieur Dunoyer pour Tliérè-se, il ne l'eût jamais mariéo à monsieur de Montai, qu'il savait ruiné complètement; le banquier, d'accord avec madame Iléloïse, qui cachait de moins en moins son aversion pour sa fille, ne voulait lui donner qu'une dot des plus minimes ; or, un gendre pauvre lui eût été h charge.
Le comte fut satisfait des obstacles qu'il prévoyait; ils devaient irriter encore la passion do Thérèse et la pousser à sa perle. Bien certain de l'amour profond qu'il inspirait, il dévoila un jour à Thérèse le prétendu secret qu'il lui avait cache jusque-là.
Fondant en larmes, le comte avoua à la jeune fille qu'il était pauvre, qu'il touchait à la misère. Longtemps il avait, disait-il, compté sur le gain d'un procès, mais il lui fallait renoncer à tout espoir, le proès était perdu. C'était non la misère, l'affreuse misère à laquelle il allait être réduit qu'il craignait, non, le suicide le mettrait à l'abri de ces soulfrances ; mais ce qu'il déplorait, c'était la nécessité de renoncer à la main de Thérèse. Elle était trop riche... pour que lui, mafntenant si pauvre, pût songer à l'épouser : sa délicatesse s'opposait à un tel mariage.
Ces scrupules venaient .sans doute un peu tard, mais mademoiselle Dunoyer était incapable de faire cette réflexion. .\u contraire , sa généreuse fierté s'indigna de ce que monsieur de Montai osât faire un pareil calcul. Elle lui reprocha amèrement de songer à d'autres intérêts qu'à ceux de leur amour. Était-ce sa faute, à lui, si elle était riche ?
Monsieur de Montai fut inflexible.
La scène dont nous venons de parler s'était passée dans le jardin de Monceau. Miss Hubert étant malade, mademoiselle Dunoyer sortait depuis quelques jours avec une femme de chambre et sa jeune sœur. Monsieur de Montai, nous l'avons dit, avait gagné la femme de chambre; celle-ci emmenait Clémentine et ménageait les tête-à-tête de Thérèse.
Monsieur de Montai lais,sa la malheureuse jeune fille désolée, épouvantée, maudissant les scrupules du comte. Elle passa une nuit déplorable ; elle reconnut toute la violence de .son amour pour monsieur de Montai, en songeant qu'elle pouvait le perdre par une mort affreuse.
Nous ne savons rien de plus touchant, de plus sacré, que la pauvreté, lorsquelle est fière et silencieuse avec les indifférens, ou qu'elle entretient l'amitié doses privations courageusement ou môme douloureusement souffertes ; mais faire ce que faisait monsieur de Montai, mais forcer l'intérêt et l'amour d'une jeune fille riche en offrant incessamment à ses yeux les tableaux les plus sinistres, mais lui parler du froid et de la faim qu'on endurera un jour, des haillons dont on se vêtira, et enfin du suicide qui mettra seul un terme à cette horrible vie, cela est ignoble, cela est le dernier terme de la plus infûme jonglerie.
Le lendemain de l'entrevue du jardin de Monceau, Thérèse, entendant monsieur de Montai marcher dans son petit appartement, écrivit ces mots à la hâte :
« Il faut que je vous parle; attendez-moi chez vous. Ma sœur sort à trois heures. »
Puis elle monta et glissa ce billet sous la porte.
Malgré l'effrayante gravité de cette démarche, à trois heures Thérèse entrait chez monsieur de Montai pour la première fois, pâle, désespérée, suppliante ; elle le conjura de ne pas la rendre à tout jamais malheureuse, et d'aller demander sa main à monsieur Dunoyer, qui ne pourrait la lui refuser.
Monsieur de Montai se garda bien d'abuser cette fois de l'aveugle confiance de Thérèse ; il la calma, il la rassura,
il lui reprocha même l'imprudence de sa visite, la supplia de redescendre en hAte, et lui promit de réfléchir à ce qu'elle venait de lui dire.
Ce fut deux jours a près ce rendez-vous que monsieur de Ker-Ellio vint eonlier à monsieur de Montai son amour pour mademoiselle Dunoyer, et qu'en rentrant chez lui Ewen trouva le banquier, qui lui accorda positivement la main de Thérèse.
Ou a vu qu'après son entretien avec son cousin, monsieur do Montai avait écrit deux lettres, l'une à Julie et l'autre à Thérèse. Cette dernière lettre était mystérieuse, menaçante, et, dans les circonstances que nous avons exposées, Thérèse ne pouvait manquer d'accourir à l'entrevue que lui demandait le comte.
Le lendemain, à trois heures, mademoiselle Dunoyer était chez lui.
L'appartement que monsieur de Montai occupait dans la maison du banquier se composait de trois petites pièces, une antichambre en entrant, à gauche un cabinet non meublé, à droite la chambre à coucher où le comte conduisit Thérè.se.
Après avoir fermé la porte, le comte tomba à genoux devant la jeune fille, sans prononcer une parole, cachant sa figure dans ses deux mains.
Thérèse, p;Me, épouvantée, se soutenait à peine, s'appuyait au marbre de la cheminée : ses grands yeux noirs étaient voilés de larmes, ses lèvres tremblaient convulsivement, son sein battait avec violence.
Après quelques minutes do silence, monsieur de Montai releva son visage inondé de pleurs (cet homme savait pleurer), et, joignant les mains, il s'écria d'une voix entrecoupée par les sanglots :
— C'en est faiti adieu, Thérèsel et pour toujours adieu 1 Les traits de monsieur de Montai étaient jolis, réguliers;
sa douleur factice artistement ménagée, sa pflleur délicate, donnaient à sa figure une expression touchante. Lorsqu'il répéta d'une voix douloureusement émue : « C'en est fait, adieu, et pour toujours adieu !...» Thérèse se sentit bouleversée jusqu'au fond de l'âme ; .son désespoir, sa pitié, son amour s'exaltèrent à ce point, qu'oubliant son effroi, elle s'écria avec une incroyable résolution :
— Non, non, jamais! Je ne sais ce que vous allez encore m'apprendre, je ne sais ce qui nous menace ; mais rien, entendez-vous, rien au monde ne me séparera de vous 1
— Mais, Thérèse, je suis pauvre I mais, après quelques faibles ressoures bientôt épuisées, je n'aurai plus d'autre perspective que la misère, que la misère la plus affreuse I
— Oh ! mon Dieu ! mon Dieu ! — dit Thérèse en éclatant en sanglots.
— Je n'aurai pas seulement de quoi manger du pain ; car, malheureusement, je n'ai aucune ressource en moimême... je ne suis bon à rien. Élevé dans le luxe, je n'ai jamais songé à un pareil avenir. Ma santé s'oppose à ce que je gagne ma vie par un travail manuel.
— Lui, lui, réduit là, grand Dieu 1
— Je l'avoue, c'est faible, c'est lûclie, mais je n'aurai jamais la force de supporter la pauvreté. Songez donc, Thérèse I avoir froid, avoir faim, ne savoir où reposer sa tête, et cela, pendant une longue vie, peut-être. Oh 1 la mort I mille fois plutôt la mort que cette horrible existence!
— Mais, moi, moi, que deviendrai-je, si vous vous tuez! Mais c'est d'un affreux égoïsme, ce que vous dites là. Comment! parce que le hasard me donne quelque hien, et quo le hasard vous ruine, il faut renoncer à mon amour, à la vie...
— Thérèse, il serait infâme à moi de vous associer h mon sort misérable. La fatalité a pesé sur ma vie tout entière ; et c'est au moment où j'entrevoyais le bonheur, le seul vrai bonheur, qu'il faut y renoncer. Ah ! c'est horrible !
Et monsieur de Montai répandit des larmes hypocrites.
— Tenez, voyez-vous, Edouard, vour me rendrez folle! — s'écria Thérèse presque avec égarement ; — votre cruelle délicatesse me (.oussera à quelque excès.
— Thérèse, calmez-vous; au nom du ciell calmez-vous.
— Ce soir, je dirai tout à mon père, — reprit Thérèse avec un ton de résolution calme et forte qui effraya le comte. C'était parler trop tôt pour ses projets.
— Thérèse, gardez-vous-en bien !
— Soyez tranquille, Edouard, je ménagerai votre délicatesse. Vous l'avez dit vous-même, jamais vous n'avez été plus heureux que dans ce modeste réduit. Que faut-il pour vivre à la campagne, dans quelque coin ignoré? bien peu de chose. Eh bien ! je ne demanderai à mon père que ce qui est strictement nécessaire pour vivre ainsi. Est-ce encore trop ! — s'écria mademoiselle Dunoyer à un mouvement de secretefïroi de monsieur de Montai, qu'elle interpréta comme l'expression d'un implacable désintéressement. — Eh bien! jene lui demanderairien... rien, Edouard. ..Je travaillerai ; je sais coudre, broder ; notre éducationà nous autres femmes, toute futile qu'elle semble, nous crée des ressources pour les jours mauvais. De votre côté, Edouard, vous vous ingénierez, vous trouverez le moyen d'augmenter notre bien-être ; sinon je travaillerai pour deux. Ne craignez rien, l'amour me donnera du courage, de la force ; nous n'aurons d'obligation à personne, nous ferons comme tant de pauvres ménages qui vivent heureux et contens.
— Moi, vous condamner à une condition si cruelle ! vous, habituée au luxe 1 oh 1 jamais I — s'écria monsieur de Montai effrayé du désintéressement de la jeune fillle. — Mais, lors môme que je m'y résignerais, que j'accepterais votre offre si généreuse, il est trop tard.
— Comment ?
— Ce billet que je vous ai écrit...
— Eh bien I II annonçait un nouveau malheur, c'est vrai... mon Dieu ! Et ce malheur, quel est-il ? quel est-il î
— Je vous en conjure, Thérèse, tranquillisez-vous, sinon je ne dis plus rien.
— Allons, je suis calme, je suis calme ; parlez, je vous écoute.
— Vous avez vu ici monsieur de Kor-EUio...
— Ce Breton dont vous vous êtes tant moqué.
— Comment le trouvez-vous ?
— Moi?
— Oui ; que penser-vous de lui ?
— Mon Dieu ! je ne pense rien. Vous l'avez ridiculisé ; cela m'a fâchée pour cette sauvage Bretagne, que j'ai toujours aimée d'instinct.
— Et sa figure ?
— Quelles questions vous me faites? je ne l'ai pas remarquée ; il m'a semblé très insignifiant. Mais à quoi bon tout cela ?
— Vous allez le savoir: monsieur le baron de Ker-Ellio, mon cousin, a au moins vingt mille livres do rentes en propriétés en Bretagne, et une somme assez considérable placée chez votre père.
— Ensuite, ensuite?
— Monsieur de Ker-Ellio demande votre main.
— Ma main ?
— Hier, il m'a chargé d'être son interprète auprès de votre père. Comprenez-vous, maintenant? Vous le voyez, tout est perdu, je ne puis plus même accepter votre offre généreuse ?
— Parce que monsieur de Ker-Ellio demande ma main ?... mais vous êtes fou ?
— Que dites-vous?...
— C'est là le malheur qui nous menace ?
— N'est-ce donc rien ?
— Rien... si vous m'aimez comme je vous aime.
— Thérèse, ce langage...
— Je dois le tenir, puisque vous ne le tenez pas... Qu'avez-vous répondu à monsieur de Ker-Eilio?
— Que je ferais sa demande à votre père.
— Vous avez promis cela...
— Je l'ai promis... je ne pouvais le lui refuser sans éveiller ses soupçons.
—Vous avez eu tort, il fallait lui dire : a Thérèse m'aime, je l'aime... sa main est à moi. »
— Thérèse, je vous dis que votre exaltation m'épouvante... vous affectez un calme que vous ne ressentez pas.
— Ferez-vous cette demande à mon père?
— J'ai donné ma parole à mon cousin... je ne pouvais faire autrement... sans risquer de nuire à votre réputation.
— Ah ! vous ne m'aimez pas autant que je vous aime I Je ne craindrais pas de la risquer pour vous, moi, cette réputation... Mais si vous avez promis, il faut tenir cette promesse... Demandez ma main à mon père pour ce monsieur dont l'amour est venu si vite.
— On sait votre père si riche, Thérèse.
— C'est la fille du riche banquier que ce Breton veut épouser, je n'en doute pas.
— Ainsi, je demande votre main à votre père pour mon cousin.
— Si mon père m'en parle... je refuse, et je lui dis que jamais je n'aurai d'autre époux que vous.
— Hélas ! Thérèse, votre père, voyant d'un côté un homme riche, sage, rangé dans la gestion de ses intérêts, et de l'autre un homme bientôt réduit à la misère...
— Mon père préférera votre cousin à vous, c'est clair. — Hélas ! sans doute.
— Mais, moi, je vous préférerai à votre cousin, et comme ma main m'appartient, j'aurai raison.
— Votre père insistera.
— Je serai inébranlable.
— Il vous maltraitera.
— J'y suis faite.
— Il me fermera sa porte.
— Je viendrai ici et je vous dirai : « Edouard je suis à vous, je suis votre femme , disposez de moi... vous êtes loyal et généreux , partons...»
— Et si je refuse de vous associer à mon misérable sort...
— Si vous refusez...
— Oui...
— Si vous refusez... ce ne sera pas pour vivre misérable, n'est-ce pas ? ce sera pour vous tuer... — Monsieur de Montai baissa la tête d'un air sombre, et ne répondit rien.— Je com.prends... vous vous tuerez... plutôt que d'accepter le dévouement d'une femme qui vous demande de partager avec vous son bien si vous y consentez, votre pauvreté si vous préférez être pauvre.
— Thérèse... vous êtes sans pitié.
— Et vous donc?... Eh bien 1 si vous faites cela... comme maintenant mon cœur est en vous, ma vie est en vous, le seul bonheur que je puisse prétendre est en vous... si vous vous tuez... je me tuerai.
— Thérèse 1
— Ceci n'est pas un vain mot... vous me connaissez... vous savez la résolution de mon caractère. A cette heure, je suis chez vous ; pour y venir, pour en sortir, je brave la honte, ma perte ; jugez, après cela, ce qu'il me resterait à faire, et ce que je ferais, si l'homme pour lequel je sacrifie autant se tuait lâchement I
— Lâchement, Thérèse f
— Lâchement... Vous auriez peur de mon amour.
Il est impossible de rendre la sublime énergie de l'accent de Thérèse en prononçant ces derniers mots.
Monsieur de Montai parut dominé, vaincu par cette résolution, et il s'écria dans un transport d'amour merveilleusement feint.
— Eh bien ! oui, oui, Thérèse, je serai digne de ton admirable dévouement, je serai digne de toi, je m'élèverai à ta hauteur, fille adorable I j'abjurerai mes scrupules... je n'aurai qu'un vopu, qu'un but, celui de t'appartenir par des nœuds indissolubles. Oui, Thérèse, je te le jure par un serment que je n'ai jamais invoqué en vain, — reprit monsieur de Montai d'une voix solennelle, — je vous le jure par le souvenir de ma pauvre mère... quoi qu il arrive, je suis à vous et pour toujours à vousl
— Et moi I — s'écria Thérèse avec exaltation, — et moi,
THÉRÈSE DUNOYER
qui n'ai au monde rien de plus saint et de plus sacré que mon amour, au nom de cet amour, je vous jure, Edouard, quoi qu'il arrive, de n'Ctro jamais qu'à vous; oui, pour jamais je suis à vous I
Et la jeune fille, le regard brillant, la front radieux, tendit ses deux mains à monsieur de Montai.
Celui-ci leva les yeux au ciel, et eut l'exccrablo impudence do prononcer ces paroles sacrilèges, d'une voix qu'il sut rendre touchante:
— Ma nièrol du haut du ciel, bénis nos fiançailles 1 — Puis il poussa celte odieuse comédie jusqu'à passer à l'un des doigts de Tliéri''sc un anneau (celui qu'il avait déjà donné à mademoiselle Julie), en lui disant d'un ton ému et en versant quelques larmes : — Thérèse, dans ma pauvreté... j'ai encore un trésor inappréciable... c'est l'anneau que ma pauvre mère mourante m'a donné en me bénissant I Que cet anneau sacré... soit le gage de nos promesses!
— Ah I vous m'aimez comme je vous aime... puisque vous me faites un tel sacrifice; j'en serai digne et je l'accepte I — s'écria Thérèsa avec ivresse en baisant l'anneau avec autant de respect que de reconnaissance ; et, fondant en larmes, elle ajouta : — Devant Dieu, devant votre mère, Edouard, je suis votre fenmie ! — A ce moment, le roulement d'une voiture retentit sous la voûte de la porte cochère. — Mon père 1 s'écria Thérèse avec effroi, — il peut m'envoyer chercher.
— Vite, vite, descendez! — s'écria monsieur de Montai, — que décidons-nous?
— Que je suis à vous.
— A toi, Thérèse, oh 1 oui, à toi; seulement, laisse-moi réfléchir quel(|ues jours à ce que nous devons faire ; ne parle pas encore à Ion père.
— Ne dois-je pas vous obéir en tout maintenant , Edouard ?
— Demain, si tu peux, à trois heures, ma Thérèse bienaimée, je te dirai ce que j'ai résolu. Viendras-tu, dis, mon ange?
— Si je viendrai, Edouard ? Oh ! oui, oui, maintenant, je viendrai sans remords et sans crainte, — dit la jeune fille en montrant à monsieur de Montai l'anneau do sa mère qu'il lui avait donné, et en baisant encore cette bague avec vénération.
— Ange, ange adoré! — s'écria monsieur de Montai en tombant à genoux et en couvrant les mains de Thérèse do baisers passionnés.
La jeune fille, par un mouvement d'une grSco charmanie, se baissa, et, effleurant chostement de ses lèvres le front de monsieur de Montai, elle dit 5 voix basse.
— Mon Edouard, ce premier baiser, au nom de votre mère !
Puis, ouvrant vivement la porte, Thérèse disparut.