LE DEPART
En entendant annoncer le marquis, madame de Rohan- Soubise s'était levée: le comte et l'abbé l'imitèrent, ainsi que la princesse Julie.
Le marcjuis trouva ces quatre personnes debout. La maréchale en grand habit, le regard arrogant, irrité, superbe; l'abbé, par manière de contenance, caressait Puff, qui, réveillé en sursaut, hognait légèrement; le comte, accoudé sur le marbre de la cheminée, jouait négligemment avec ses chaînes de montre; mademoiselle de Soissons, calme et résolue, s'appuyait d'une main sur son métier à brodei-, et regardait Létorière d'un air à la fois tendre et reconnaissant.
Le marquis avait à peine respectueusement salué madame de Rohan-Soubise, que celle-ci se retourna vers monsieur de Ln' ^ac, lui montra monsieur de Létorière avec un geste de NoLiverain mépris, ec lui demanda :
— Qui est monsieur ?
Le comte, assez embarrassé, hésitait à répondre, lorsque le marquis lui dit durement :
— Monsieur de Létorière dispense monsieur de Lugeac d'être sa caution auprès de madame la maréchale de Soubise.
— C'est à ma seule prière, madame, que monsieur le marquis de Létorière a bien voulu venir ici, — dit la p incesse Julie d'une voix ferme et décidée.
— A votre prière?... à vous... Julie?... — s'écria madame de Rohan-Soubise au comble de l'étonnement. — C'est impossible 1
— Quelque inconnu que je sois malheureusement à madame la maréchale, j'ose espérer qu'elle comprendra pourtant qu'il a fallu les ordres formels de mademoiselle de Soissons pour m'amener à l'hôtel de Soubise, honneur que jusqu'ici j'ai du moins eu la modestie ou le bon goût... de ne jamais ambitionner, — reprit à son tour le marquis d'un ton de persiflage très marqué.
— Princesse Julie... expliquez-vous... ceci a déjà trop duré! — s'écria impérieusement la maréchale.
Le comte et l'abbé firent un mouvement pour sortir, mais mademoiselle de Soissons leur dit :
— Veuillez rester, messieurs, afin d'être témoins de ce que j'ai à dire à madame.
Les deux gentilshommes s'inclinèrent respectueusement ; mademoiselle de Soissons <'Tdressant alors à sa tante :
— J'ai prié monsieur de Létorière de venir ici, madame, parce que je voulais lui dire devant vous et vous dire devant lui mes intentions irrévocables !... Je suis orpheline et libre de mes actions tant qu'elles seront dignes de ma naissance; mais vous êtes ma parente, madame, mais je sais ce que je vous dois, je ne puis mieux vous prouver mon respect qu'en vous faisant part d'une résolution d'où dépend ma destinée...
A l'exception du marquis, les acteurs de cette scène étrange étaient au comble de l'étonnement. Madame de Rohan-Soubise, stupéfaite de la fermeté du langage de la princesse Julie, ne pouvait croire ce qu'elle entendait.
Mademoiselle de Soissons continua :
— J'ai ofl'ert ma main à monsieur de Létorière; il l'a acceptée...
— Vous avez offert votre main I M — s'écria la maréchale. — Princesse Julie... vous n'avez pas votre raison... ou tout ceci n'est qu'une indigne plaisanterie 1
— Ah 1 mademoiselle ! — dit Létorière avec un accent de reproche, en voyant la jeune fille manquer ainsi à la
LK MAUOUIS Uli LÉiOUlÉRE.
proniosscMiircUo lui avait failod'attoniJri; l'issue du procès pour prcMiIre une dcrniôrc décision.
La princesse Julie se retourna vers lui :
— Vous allez savoir pouniuoi jagis ainsi, — dit-elle; et elle ajouta, en s'adressant à sa tante d'un air solennel
— J'ai toute ma raison, et ce (]ue je dis est grave... Devant Dieu qui m'entend, devant vous, madame, devant vous, comte de Lugeae, et devant vous, abbé d'Arcueil, moi, Julie-Victoire de Soissons, jejure do n'avoir d'autre épouK que monsieur le marquis de l.éturière que voici ; — et elle lui tendit la main avec un geste de sublime grandeur et de simplicité.
Le marquis prit cetlo maincharmanto.qu'il baisa avec la plus resp(>ctueuso et la plus vive tendresse.
Celle scène était si imprévue, si foudroyante, que la maréchale resta un moment muette eu interrogeant du regard le comte et l'abbé non moins pétritiés.
— ni moi , — reprit le marquis, — je jure de consacrer ma vie h la noble princesse qui m'honore do son choix...
— Ht moi, par toute l'autorité que me donne ma parenté,
— s'écria impélueusement madame de Uohan-Soubise, en sortant do sa slupeur, — je vous déclare, mademoiselle, que celle honteuse alliance est impossible, et qu'elle n'aura pas lieu I
— L'honneur que daigne me faire mademoiselle de Soissons me dispense, madame, de répondre aux outrageantes paroles que vous venez de ni'adresser, — dit lo mift-quis, vivement ému par cette scène.
La princesse Julie reprit en s'adressant à sa tante :
— Avec la délicatesse qui devait caractériser l'homme à qui je confiais ma destinée, monsieur de Lélorière voulait atti'Udre l'issue du procès dont le conseil auli(iue de l'Empire va s'occuper, pour accepter formellement la main que je lui avais libn'uionl offcTte; s'il gagneson procès, il sera reconnu de mais. m pnmière, et il n'y aura plus entre nous de diflerenee de rang, ainsi qu'on dit; mais si cette proposition était de sa pari noble et délicate, j'étais lâche, moi, en I acceptant; je semblais reconnaître les exigences que je n'admets pas, je semblais attendre l'heureuse issue du procès pour me décider. Cela ne me pouvait convenir; j'ai donc voulu loyalement, ouvertement, madame, vous déclarer quelle est mon inébranlable volonté , que ce procès soit gagné ou perdu. Monsieur de Létorière part ce soir pour Vienne... Ce soir, je me rendrai à l'abbaye de Montmartre, où j'attendrai son retour ; vous devez comprendre, madame, qu'il m'est maintenant impossible de demeurer chez vous un jour de plus...
— Sans doute l'hôtel de Soubise vous déplaît fort, mademoiselhî; pourtant il faudra bien vous résigner à n'en soilir que pour faire un mariage digne de votre maison, ou entrer à jamais dans un couvent...
— A moins, madame, que Sa Hlaieslé n'ait pour agréable que je sois libre de me retirer à l'instant près de madame la supérieure de l'abbaye de Montmartre, — dit mademoiselle do Soissons en remettant à madame do Rohan-Soubise une lettre qu'elle tira de sa poche.
— L'écriture du roi ! — s'écria la maréchale.
— Hier, j ai écrit à Sa Majesté, qui a le secret de ma résolution; lisez sa réponse, qui vous est adressée, madame :
« Ma cousine, par des raisons à moi connues, je désire que mademoiselle de Soissons se retire à rabba3'e de Montmartre, jusqu'à nouvel ordre.
B Votre afloclionué,
« Louis. »
Madame de Rohan-Soubise, au comble de rélonnement, relut la lettre deux fois.
— A merveille! — dit-elle avec un dépit concentré; — vous l'emporte/;, mademoiselle... Mais Sa Majesté peut revenir... reviendra sans doute sur une détermination qui lui a été surprise... Et je vais de ce pas me rendre auprès du roi.
— Je crois assez connaître les intentions de Sa Slajestc,
OELV. CHOISIES. — H.
madame, pour ô(re certaine do la vanité de votre démarche, — dit mademoiselle de Soissons.
Puis elle tendit sa main à monsieur de Létorière : — Adieu, mon ami, allez à Vienne... Je vous attendrai à l'abbaye de Montmarlre...
Le soir même, monsieur do Lélorière était en route pour Vienuo.