I.'ATE
Deux mois après l'arrivée de madame de Verteuil à Serval, le triste aspect de cette antique demeure me semblait entièrement changé ; tout à mes yeux était épanoui, frais, rayonnant... J'aimais Hélènel
Plusieurs de nos voisins do terres, jusqu'alors repoussés par la sombre misanthropie de mon père, tentèrent quelques avances auprès de moi ; je me sentais si heureux, qu'avec celte facilité bienveillante que donne le bonheur, et qui n'est que de l'indifférence pour tout ce qui n'est pas noire amour, j'acceptai ces relations du voisinage; et bientôt Serval, sans être très bruyant, fut du moins beaucoup plus animé qu'il ne l'avait été depuis bien longtemps.
J'étais tellement absorbé par mon amour, que je ne réfléchissais que rarement, et presque malgré moi, au changement qui s'était opéré dans ma douleur. H y avait environ neuf mois que j'avais perdu mon père, et pourtant ce souvenir, d'abord d'une amertume si incessante, s'affaiblissait peu à peu. J'avais commencé par aller chaque matiii au cimetière, puis j'y allai moins ; plus lard enfin, je remplaçai celte triste et pieuse visite par quelques heures passées chaque jour à méditer devant le portrait de mon père.
J'avais fait mettre ce [lortniit dans un cadre fermé jiar deux batlans, pensant cpie c'est profaner l'image lU- ceux qui nous sont chers que de les laisser exposés aux yeux
iè
des insoucians, et aussi qu'une telle contemplation à laquelle on vient demander de hautes et sérieuses pensées devait être préméditée et non due au hasard qui pouvait y porter nos regards; le cadre qui contenait ce portrait était donc pour moi une sorte de tabernacle, que je n'ouvrais jamais qu'avec un douloureux et saint recueillement.
Mais, hélas I ces méditations, d'abord journalières, devinrent aussi moins fréquentes, et par cela même que mes yeux ne se pouvaient liabituer à voir avec indifférence cette image sacrée, que je contemplais de plus en plus rarement, je ne saurais dire mon impression presque craintive quand j'ouvrais ce cadre. Le ca?ur me battait horriblement en regardant la sévère et pâle figure de mon père, qui semblait sortir de la toile avec son imposant caractère de calme et de tristesse, et venir froidement constater mon ingratitude et mon oubli de sa mémoire, qu'il m'avait, hélas I prédits.
Alors, épouvanté, je fermais brusquement le cadre, et je pleurais, maudissant mon indifférence; mais ces regrets déchirans duraient peu , et je sentais une indicible angoisse, en me disant : « J'éprouve à cette heure une sensalion cruelle , et pourtant , demain , ce soir peut-être, je l'aurai oublié , et je serai souriant et heureux auprès d'Hélène !... »
Non 1 rien ne pourrait exprimer le pénible ressentiment de cette pensée, qui , venant insulter à ma douleur, m'en démontrait la vanité prochaine, au milieu même du désespoir le plus navrant et le plus vrai.
Enfin, je l'avoue à ma honte, étant demeuré près d'un mois sans ouvrif le cadre, j'eus l'incroyable lâcheté de ne plus oser y jeter les yeux , tant je craignais cette sorte d'apparition redoutée... Ce fut plus tard que je la bravai... et on verra combien ce fait insignifiant en soi réagit sur ma destinée tout entière. **
Ces impressions, qui me frappent maintenant que je les
'analyse à froid, m'agitaient sans doute plus confusément
qu'alors; mais, bien qu'absorbé dans l'enivrement d'un
premier amour, je sentais néanmoins leur réaction sourde
et cruelle.
J'ai dit que j'aimais Hélène; les phases de cet amour furent bien étranges, et me révélèrent de misérables instincts d'égoisme, d'orgueil et d'incrédulité jusque-là endormis en moi.
Jamais , hélas! je n'oserai blAmer mon père de m'avoir donné les terribles enseignemens que j'ai dits : mon bonheur était son vœu le plus ardent; mais, de même que certaines plantes sauvages et vigoureuses transportées dans un sol trop faible pour les nourrir le dévorent vite et s'étiolent sans fleurs et sans fruits, évidemment ma nature morale n'était pas assez forte pour profiter d'aussi formidables préceptes; chez nion père, ces rudes et sombres convictions s'épanouissaient au moins en bienveillance et en pardon pour tous : chez moi, cette scve généreuse et puissante manquant, la tige devait demeurer dans toute la triste nudité de sa noire écorce, et ne fleurir jamais.
Revenons à Hélène, bien qu'à cette heure quelques-uns de ces souvenirs me fassent encore rougir de honte.
C'était mon premier amour de cœur, et comme tout premier amour, il fut d'abord naïf, imprévoyant, étourdi, se laissant aller en aveugle au flot riant et pur de la passion , se berçant aux premières harmonies du cœur qui s'éveille, et cela, selon le vieil emblème mythologique, les yeux fermés pour ne pas voir l'horizon.
Ces trois mois d'insouciance de tout avenir furent néanmoins délicieux, et j'ai toujours plaisir à me rappeler les moindres détails de ces heureux momcns.
Peu de temps après l'arrivée de madame de Verteuil et de sa fille à Serval, je demandai un jour à Hélène de monter à cheval, comme son amie, qui, pour sa santé, se livrait à cet exercice. J'avais fait venir d'Angleterre deux poneys fort doux, car Hélène était extrêmement peureuse. Avant que de la décider à tenter avec mademoiselle de Verti;uil et moi quelques excursions hors du parc, il me
fallut , pour habituer ma cousine à vaincre ses premières frayeurs, la promener longuement au pas, moi à pied auprès d'elle.
Rien de plus charmant que ces petits effrois de chaque minute qui venaient colorer la douce pâleur de son beau visage, dont la partie supérieure, abritée du soleil par un large chapeau de paille, demeurait dans le clair-obscur le plus transparent et le plus doré, tandis que sa bouche purpurine et son joli menton brillaient vivement éclairés. Elle était toujours vêtue de robes blanches, avec de larges ceintures de moire grise, qui marquaient sa taille, si flexible et si mince qu'elle ondulait, courbée comme un roseau sous la brise, à chaque pas de son poney d'Ecosse tout noir, dont la longue crinière et la longue queue flottaient au vent.
Je tenais la bride, et Hélène, au moindre mouvement du petit Black se hâtait d'appuyer avec crainte sa main sur mon épaule : terreur qui excitait les naïves railleries de mademoiselle de Verteuil , qui, beaucoup plus intrépide que son amie, nous laissait souvent seuls, en parlant rapidement pour encourager Hélène.
Ces promenades se faisaient habituellement dans une immense allée de cliênes touffus et partout gazonnéc. Tant que mademoiselle de Verteuil restait avec nous, j'étais gai, causant, et Hélène, toujours rêveuse, semblait néanmoins s'animer un peu ; mais dès que Sophie nous abandonnait, nous tombions dans d'interminables silences dont j'avais bien honte, et qui pourtant me semblaient délicieux.
Depuis quelque temps j'avais écrit à Londres à un de mes amis de m'envoyer des chevaux choisis, quelques gens d'attelage et plusieurs voitures, mon deuil étant près de finir.
L'arrivée de ces équipages fit une sorte de petite fête à Serval : je l'avais tenue secrète, et je me souviens de la joie enfantine et naïve d'Hélène, lorsqu'un beau soir d'août, ayant désiré se promener dans la forêt , au lieu de voir arriver devant le perron une de nos voitures ordinaires, elle vit une charmante calèche à quatre chevaux noirs, menée en Daumont par deux petits postillons anglais, vêtus de vestes de stof gris perlé.
Elle y monta avec sa mère et son amie. Je les accompagnai à cheval dans cette magnifique forêt, et nous revînmes au pas au châleau, par un beau clair de lune, qui r lyonnait de la manière la plus pittoresque dans les sombres et immenses allées de nos grands bois.
A propos de cette promenade, je dirai que je n'ai jamais rencontré de femme à qui le luxe allât mieux qu'à Hélène, ou plutôt qui donnât meilleur air au luxe; il y avait en elle une grandeur, une grâce si involontaire et si enchanteresse, qu'il était impossible de ne pas se la représenter toujours entourée des miracles du goût le plus pur et le plus parfait.
Aussi, sans être remarquablement belle, Hélène eût été sans doute de ce très petit nombre de femmes dont on no songe jamais à admirer la toilette, la voiture ou l'hôlel, de quelque exquise et suprême élégance que tout cela soit, leur seule présence harmonisant et s'assimilant pour ainsi dire toutes ces merveilles. Tant de gens sont les enseignes, les accessoires ou les contrastes de leur luxe ! et si peu savent lui donner ce rare et adorable reflet, peut-être comparable aux rayons du soleil, qui seul peut embellir encore les plus hautes magnificences 1
Un jour, au retour de cette promenade et en attendant le thé, Hélène demanda de rester dans le salon sans lumière et de faire ouvrir les fenêtres, afin que la lune pût y jeter sa douce clarté ; sa mère y consentit.
Rien n'était plus mélancolique que cette vaste pièce ainsi éclairée; aussi la conversation, d'abord assez animée, tomba peu à peu.
Ma tante avait parlé de mon père ; ce souvenir nous attrista tout différemment : à elle, il rappela un frère aimé ; à madame de Verteuil, le sort funeste qui peut-être
ARTIILR.
monaçait sa fille ; et à moi, de nouveau, mon coupable oubli.
Bientôt nous gardAmes tous lo silcnro ; j'étais assis a càlc d'IIoli^no, ma t(^u> dans mes mains. Je no sais pourquoi jo me reprochai prcs'jue en luxi> que je déployais dojh ; j'éprouvais un remorils puéril en songeant (ju'au lieu de faire notre promenade habituelle dans la voiture sombre et ancienne qui avait appartenu à mon p^re, et menée pas les gens qui avaient été à lui, je m'étais servi d'une voiture leste, élégnnlr, conduite [)ar des domestiques étrangers. Kncoro une fois, rien de plus puéril sans doute; aussi je ne comprends pas pourquoi cela m'afTecta péniblement.
Après quelque temps de réflexions, je laissai retomber ma main sur l'appui de mon fauteuil : j'y trouvai la main d'Hélène, jerou;,''is beaucoup, et mon cœur se serra étrangement ; lorsqu'llelèno sentit ma main, la sienne devint froide presque subitement, connni^ si tout son sang eiU reflué vers son crpur; je n'osais ni retirer ma main, ni presser la sienne : aussi je la sentis [leu à peu se récliaulTer, et bientôt devenir brillante... Au tressaillement nerveux de son bras cbarmant j'aurais pu compter les ba'temens précipités de son sein... Je me sentais faible, et j'éprouvais une impression à la fois inelfable et triste.
0 sérénité candide des premières émotisns, qui vous remplacera jamais ! 0 source si pure à sa naissance ! que sa fraîcheur est délicieuse , lorsqu'elle murmure, paisible , craintive et ignorée, sous quelques touffes de verdure; mais, hélas ! combien elle perd de son charme le plus attrayant alors qu'elle baigne et reflète indifféremment toutes les rives, dont les débris souillent à jamais le courant de ses eaux troublées
J'aimais Hélène avec passion, avec idolâtrie, et pourtant je n'avais pas encore osé lui faire l'areu de ma tendresse.
Un jour, nous nous promenions avec mademoiselle de Verteuil, qui avait été au couvent avec Hélène. Je ne sais à quel propos on vint à parler de fêtes et d'anniversaires : tout à coup mademoiselle Sophie de Verteuil se mit à dire étourdiment à son amie, en me regardant :
— Te souviens-tu, Hélène, de nos transes de petites filles quand tu fêtais sa fête ?
Hélène rougit beaucoup, fit un mouvement de dépit, et répondit brusquement à son amie :
-^ Je ne vous comprends pas.
La pauvre enfant se tut, et nous rentrâmes tous trois fort tristes.
Le lendemain, rencontrant mademoiselle de Verteuil dans la bibliothèque, je voulus savoir d'elle le sens de ces mots qui, la veille, avaient paru faire tant d'impression sur Hélène. Après de longues hésitations, elle finit par m'avouer qu'au couvent, cha(|ue année, Hélène célébrait ma fête avec une solennité enfantine ; les préparatifs se bornaient àacheterungrosbouquetdefleurs.qu'elle nouait avec un beau ruban sur lequel elle avait mystérieusement brodé les initiales de mon nom ; et puis elle allait poser ce bouquet sur un vase do marbre qui gisait mutilé dans un coin retiré du jardin du couvent, et passait ses heures de récréations en prières devant ce bouquet, demandant à Dieu un heureux voyage pour moi.
Mademoisellç de Verteuil ne tarissait pas sur les terreurs d'Hélène alors qu'elle craignait d'être surprisi' en brodant le ruban, et de ses mille tentatives souvent inutiles pour se procurer un beau bouquet.
Que s»is-je ! tous ces enfantillages me furent contés si naïvement par madi'moisellc de Verleuil, que je fus ému de surprise et touché jusqu'aux larmes; car avant de partir pour mon voyage, pendant quelques séjours qu'Hélène était venue faire à Serval, je ne l'avais jamais considérée que comme un enfant.
Depuis le soir où j'avais par hasard rencontré sa main sous la mienne, Hélène semblait ni'éviter ; sa taciturnité habituelle avait augmenté; son caractère, jusque-là doux et égal, devenait brusque ; «lie restait souvent des heures en-
ÛBHV. CBOISIIfi. -^ U.
fermée chez elle, ses volets fermés, dans l'obscurité la plu» complète.
Jo souffrais moi-même beaucoup; j'étais inquiet, préoccupé; il me semblait qu'un aveu de ma part aurait dû rendre Hélène au calme et au bonheur ; mais une invincible timidité retenait cet aveu sur mes lèvres.
Un soir pourtant qu'Hélène était moins abattue et moins triste que de coutume, je l'accompagnai dans sa promenade à cheval ; je me promis d'avoir le courage de lui avouer mon amour, mais seulement lorsque nous serions dans l'immense allée de chênes dont j'ai parlé... Nous y arrivâmes... Mon cœur battait horriblement... mais je n'osai pas...
Honteux et dépité, je pris une résolution nouvelle, et jo me désignai à moi-même un temple de marbre qui divisait l'alli'c comme le point où je devais tenter un nouvel effort. Arrivé là, ma vue se troubla, mon cœur se serra, jo ne sus que dire d'une voix étouffée : « Uélùne /... u puis je restai muet.
Elle tourna vers moi ses grands yeui humides et brillans à la fois ; elle me parut plus pâle que d'habitude; son sein était agité ; elle senibl;ut m'interroger de son regard pénétrant, et vouloir lire au fond de mon cœur...
— Oh ! Hélène I — repris-je encore, et je ne sais quelle stupide et insurmontable timidité m'empêcha de dire un mot de plus.
Alors elle, avec une expression de douleur et presque de désespoir (]ue je n'oublierai de ma vie, s'écria :
— Allez! voiif n'aimerez jamais rien Vous serez toujours malheureux !.,..
Puis, comme épouvantée de ces paroles, donnant un coup de houssine à son poney, elle partit au galop. Immobile, je la regardais s'en aller, lorsque je m'aperçus qu'elle arrivait avec rapidité sur une barrrière qui fermait l'entrée de l'allée. Je frémis; mais elle, si peureuse ordinairement, laissa franchir cet obstacle à son cheval, et je la perdis bientôt dans la profondeur des bois.
Resté seul, ces mots d'Hélène, dits avec tant d'amertume : « Allez '. vous n'aimerez jamais rien. Vous serez toujours malheureux!» me causèrent une sensation étrange; je compris que c'était presque un aveu que mon silence.
Puis enfin, pensant à son trouble, à ses rélicences, je ne doutai plus qu'elle ne m'aimât; et cette espèce d'aveu de sa part me ravit si profondément, queje restai longtemps ivre de joie à me promener cà et là comme un insensé, sans pensées fixes, sans projets, mais heureux... oh ! profondément... heureux d'un bonheur ineffable mêlé d'un radieux orgueil.
Enfin, la nuit venue, je retournai au château. En entrant dans le salon, j'y vis Hélène : son teint était animé, ses yeux briffaient d'un singufier éclat ; assise au piano, elle jouait lentement, et de la manière la plus expressive, la dernière pensée de Weber, celte phrase musicale d'une mélodie si suave et si mélancolique.
Lorsque Hélène me vit, elle ne dit :
— Avouez que je vous ai fait bien peur, n'est-ce pas? Et, sans attendre ma ri'ponse, quillant le morceau
qu'elle jouait, comme s'il avait dû trahir la tristesse des pensées de son cœur, elle se mit à exécuter une vafse très rapide et très gaie, qu'elle accompagna çà et fà de sa voix, qui me parut vibrer d'une façon extraordinaire.
Sa mère et mademoiselle de Verteuil se regardèrent, et semblaient aussi stupéfaites que moi de ce brusque accès de gaieté si opposée au caractère habiluei d'flélène, qui continuait de jouer valse sur valse avec fa joie bruyante d'un enfant.
Je ne sais pourquoi cette allégresse si peu naturelle me fit mal, tant elle paraissait nerveuse et folle. En effet, au bout d'une demi-heure de cette sorte de spasme, Hélène pâlit tout à coup et s'évanouit.
Huit jours après cette scène, Hélène savait mon amour et m'avait avoué le sien.
OEUVRES CHuJàlKS D'EUGÈNE SUE.
Les trois mois qui suivirent nos aveux passèrent comme un songe. Ces instans furent certainement des plus beaux et des plus heureux de ma vie; tout avait paru s'tiarmoniser aveu ce jeune et candide amour; la saison avait été magnifique, notre résidence était somptueuse et pittoresque; tous les accessoires de notre vie étaient enfin remplis de luxe et d'élégance, sorte de poésie en action, toujours d'un prix inestimable, cadre d'or qui ajoute encore encore à l'éclat des plus suaves peintures I
Au milieu du parc était un immense étang ; j'avais fait construire une large gondole garnie de tentes, de rideaux, de tapis, de moelleux coussins et d'une table à thé; aussi, bien souvent le soir, par de belles nuits, Hélène, sa mère, Sophie et moi, nous faisions de longues promenades sur ce petit lac. Au milieu s'élevait une île touffue avec un pavillon de musique, et quelquefois je faisais venir de la ville voisine, qui tenait garnison, trois excellens musiciens allemands, qui, placés dans ce pavillon, exécutaient à ravir de charmans trios d'alto, de flûte et de harpe.
Afin d'être seuls dans cette gondole et de ne pas ressentir la secousse des rames, je la faisais remorquer au bout d'une longue corde par un bateau conduit par deux de mes gens.
Que de fois, ainsi bercés sur l'onde, plongés dans une molle et délicieuse rêverie, au bruit léger de l'urne frémissante, aspirant le doux parfum du thé, ou rafraîchissant nos lèvres dans la neige des sorbets, nous écoulions avec ravissement ces bouffées d'harmonie lointaine qui nous venaient de l'île... pendant que la lune inondait de clarté les grands prés et les grands bois du parcl
Que de longues soirées j'ai ainsi passées à côté d'Hélène! avec quelle sympathie nous noussentions enivrés de ces brises de mélodie qui tantôt chantaient si suaves et si sonores, et tantôt so taisaient soudainement!... Je me souviens que ces brusques silences nous causaient surtout une tristesse à la fois douce et grande. L'oreille se blase, à la fin, de sons, tels harmonieux qu'ils soient, mais un chant ainsi coupé çà et là d'intermittences qui permettent de rêver à ce qui vient de vous charmer, de sentir au fond de votre cœur comme l'écho aftaibli de ces plaintives et dernières vibrations; un chant ainsi coupé vous entraîne davantage, et se fait désirer plus vivement encore.
Pendant ces délicieux momens, j'étais toujours assis auprès d'Hélène, j'avais sa main dans les miennes, et leurs douces pressions étaient pour nous un muet langage grâce auquel nous échangions nos sensations, si profondes et si variées; quelquefois même, enivrante et chaste faveur! je profitais d'un moment d'obscurité pour appuyer ma têle sur la blanche épaule d'Hélène, dont la taille semblait alors s'assouplir plus languissarament
Mais, hélas ! ces beaux songes devaient avoir leur réveil... réveil amer et décevant !
C'était à la fin d'une journée de novembre; je revenais au château, à pied avec Hélène, mademoiselle de Verteuil et mon précepteur, dont j'avais fait mon intendant.
Le temps était sombre et couvert, le soleil à son déclin ; nous suivions la lisière de la forêt déjà diaprée des nuances de l'automne. Les bouleaux à écorce argentée semblaient secouer des feuilles d'or; les ronces, les lierres et lis mûriers sauvages se coloraient d'un rouge ardent. A droite s'étendait une colline de terres labourées dont les tons bruns tranchaient vivement sur une large zone de lumière orange que projetait le soleil couchant; au-des-
sus, de grandes masses de nuages, d'un gris bleuâtre et foncé, s'entassaient lourdement comme autant de montagnes aériennes. Quelques feux de chaume étincelaient çà et là, allumés sur le versant de ces terres voilées par la brume du soir, et les légères spirales de leur fumée blanche se fondaient peu à peu dans ces vapeurs amoncelées. Enfin, sur la crête de cette colline, passait lentement, au bruit monotone de leurs clochettes, un troupeau de grands bœufs, qui, se détachant en noir sur l'horizon empourpré des dernières lueurs du jour, semblaient énormes par cet incertain crépuscule...
Je ne saurais dire pourquoi l'aspect de cette soirée, pourtant si calme et si mélancolique, m'affecta péniblement ; Hélène aussi pensive s'appuyait sur mon bras.
Après un long silence, elle me dit :
— Je ne saurais rendre ce que je ressens; mais il me semble que j'ai froid au cœur.
Étant moi-même absorbé par d'inexplicables et chagrines préoccupations que je cachais à Hélène, cette communauté d'impression me frappa vivement.
— C'est sans doute une émotion nerveuse, — lui dis-je, — causée par ce temps sombre et morne.
Puis nous retombâmes dans le silence.
En vérité, j'ai honte d'avouer la cause de ma tristesse ; elle était puérile, bizarre pour ne pas dire folle : ce fut le premier accès de cet insurmontable besoin d'indépendance et de solitude dont, par la suite, je ressentis souvent l'influence, même au milieu de la vie la plus étourdissante et la plus dissipée.
J'aimais Hélène à l'adoration ; chaque moment passé loin d'elle était un supplice, et cependant, ce jour-là, sans aucune raison, sans dépit, Hélène ayant été pour moi bonne et aflectueuse, ainsi qu'elle était toujours, par un contraste inexplicable, je me trouvais malheureux, réellement malheureux d'être obligé de paraître le soir au salon, d'en faire les honneurs, et de répondre aux muettes tendresses d'Hélène.
Après cette journée d'un aspect si mélancolique, il m'eût été doux de rentrer seul, de pouvoir passer ma soirée à rêver, à méditer, à lire au milieu d'un profond silence un de mes livres favoris ; mais, avant tout, j'aurais désiré être seul...
Rien ne m'empêchait sans doute de me retirer chez moi, mais je savais qu'il y aurait du monde là : je serais obligé de donner des motifs, ou d'être en butte à des questions, bienveillantes sans doute, sur ma santé, mais qui m'eussent été insupportables; en un mot, je le répète, dans ce moment, je me trouvais véritablement malheureux de ne pouvoir être seul.
Je ne cite ce fait puéril que parce que ce capricieux besoin de solitude, si étrange au milieu des émotions que j'éprouvaî^, et si peu ordinaire à l'âge que j'avais alors, me semble une sorte de singularité héréditaire.
A ce propos, je me souviens que ma mère me disait toujours qu'avant de se retirer à Serval, et par nécessité de position, mon père étant obligé de voir beaucoup de monde à Paris, sa morosité et sa misanthropie habituelles, lors de ses jours de réception, s'exaltaient à un point extraordinaire; et pourtant, une fois à l'œuvre, si cela se peut dire, il était impossible de recevoir avec une grâce, une aménité, une délicatesse de tact plus parfaite et plus exquise : aussi était-ce, me disait ma mère, ce mensonge forcé de trois ou quatre heures qui d'avance le mettait hors de lui ; et pourtant, en voyant son visage si gracieux et si noble, ses manières d'une dignité si affable et si charmante, les étrangers ne pensaient pas qu'il pût vivre et se plaire ailleurs que dans ce monde où il paraissait avec tant de rares et d'excellens avantages.
Mais je reviens à cette triste journée de novembre où jo ressentis pour la première fois un si incroyable besoin d'isolement.
Nous arrivâmes donc au château.
Comme je montais chez moi pour m'habiller, une des femmes de ma tante me pria, de sa part, de vouloir bien
ARTHUR
passrr à l'instant chez elle. Je n'avais aucune raison de craimlre cette entrevue; pourtant, j'éprouvai un granij «errement do cœur... Je me rendis riiez ma tante; elle était assise prt^'s do sa table h ouvrage, sur laijuelie je vis une lettre ouverte: jo m'aperçus aussi qu'elle avait beaucoup pleuré.
— Mon ami, — me dit-elle, — il y a des gens bien méchans et bien infAmos... Lisez ceci.
Puis cllo me donna unç lettre, et remit ,son moucjioir sur ses yeuï.
Je lus : c'était un avertissement amiral par lequel on prévenait cbaritablement la mère d'Hilène que mon intimité si familière avec sa fille avait porté une irréparable atteinte 5 sa réputation; en un mot, on lui faisait entendre clairement, h travers la phrast-ologie confuse usitée on pareil cas, qu'Hi'h'tie passait « pour Aire ma maîtresse, » et que, par son impardonnable faiblesse et son insouciance, ma tante avait autorisé ces bruits odieux.
Cela était faut, absolument faux, c'était une odieuse calomnie; mais je demeurai atterré, car je vis à l'instant que toutes les apparences devaient malheureusement donner une terrible créance à cette accusation.
Je crus m'éveiller d'un songe; je l'ai dit, je m'étais laissé aller aux cliarmes de ce pur et chaste amour, sans calcul, sans réflexion, avec toute l'enivrante imprévoyance du bonheur. Cette lettre me mit la réalité sous les yeux, j'en demeurai écrasé.
Mon premier mouvement fut noble et généreux : jo déichirai cette lettre en disant à ma tante :
— Croyez bien que la réputation de ma cousine Hélène *era vengée ainsi qu'elle le doit f'ire.
Ma tante sourit tristement et me dit :
— Mon ami, vous sentez bien qu'après de tels bruits il faut nous séparer; un séjour plus prolongé à Serval serait justifier ces infamies. Je connais ma fille, je connais la hauteur de vos sentimcns, c'est tout dire. Mais, mon enfant, Jes apparences sont contre nous; ma coniianco, si légitime ut si honorablement placée en vous, sera taxée de faiblesse et d'imprévoyance. Je n'ai pas songe, hélas! que la vie la plus pure en soi a toujours des témoins disposés à la flétrir... Vous le savez : Hélène est pauvre, elle n'a au monde que sa réputation... Que Dieu fasse maintenant que ces etTroyables calomnies n'aient pas eu déjà un irréparable et fatal retentissement 1
— Hélène est-elle instruite de ceci ? — demandai-jo à xna tante.
— Non, mon ami ; mais son caractère est assez ferme pour que je ne lui cache rien.
— Eh bien ! ma tante, faites-moi la grâce et la promesse de ne lui rien dire jusqu'à demain.
Ma tante y consentit et je rentrai chez moi.
On pense bien que le vague et passager besoin d'isolement que j'avais éprouvé céda devant de si réelles préoccupations.
Le dîner fut triste ; après, nous revînmes au salon; Hélène aimait trop sa mère et m'aimait trop aussi pour ne pas s'apercevoir que nous avions quelques chagrins ; je n'étais pas d'ailleurs alors assez dissimulé pour pouvoir cacher mon ressentiment.
Mille idées confuses se heurtaient dans ma tôte : je ne m'arrêtais à aucune décision ; je me rappelais mes longs entretiens avec Hélène, nos promenades souvent solitaires, mais autorisées par une familiarité de parenté qui datait de l'enfance ; je me rappelais nos joies candides, la préférence presque inTolont;iire que je lui accordais constamment : à la promenade, j'avais toujours son bras; achevai, j'étais toujours à ses côtés ; en un mot, je ne la quittais jamais. Je m'aperçus alors qu'aux yeux les moins prévenus, une distinction aussi persistante avait dû irravement compromettre Hélène. Puis encore, je me rappelais mille regards, mille signes tacites, convenus et échangés outre f<ous, muet et amoureux langage qui devait ne pas avoir échappé à la clairvoyance jalouse des gens que nous recevions; charme fatal du premier amour, qui nous absor-
bait assez pour que nous ne songeassions pas aux dehors; atmosphère enivrante au milieu de laquelle nous vivions si heureux et si insoucians de tous, et que nous avions crue impénétrable aux yeux des indill'érens I
A mesure que le voile qui m'avait jusque-là caché ma conduite se levait, je comprenais mon inœnc^vablo légèreté ; et, selon tout caractère jeune, j'en vins à m'en exagérer encore l'imprudence... Je vis l'avcnird'IIélène perdu; car, se trouvant sans bien, l'irréprochable pureté de sa conduite lui devenait doublement précieuse. Puis, c'est avec transport queje me rappelais son amour, son alTection si pure et si dévouée qui datait do l'enfance, ses qualités hautes et sérieuses, sa douceur, sa beauté, son élégance exquise... En un mot, j'en vins o penser qu'Hélène^ bien qu'innocente, pouvait paraître coupnbl(!auxyeux du monde, et que, puisque j'avais peut-être porté une irréparable atteinte à sa réputation, la seule réparation qui filt digne d'elle et de moi était de lui offrir ma main.
Alors je me voyais heureux et paisible dans ce château, y vivant auprès d'elle, ainsi que j'y avais jusqu'alors vécu ; c'était un horizon merveilleusement calme et radieux; à mesure (|ue je pensais ainsi, mon âme s'épanouissait et semblait s'agrandir, jo nu sais ijuelle voix intime et solennelle me disait : «Tu es sur le seuil de la vie ; doux voies te sont ouvertes : l'uno mystérieuse, vague, imprévue ; l'autre fixe et assurée : dans celle-ci, le passé te répond presque de l'avenir ; c'est un bonheur commencé qu'il dépend de toi de poursuivre ; vois quelle existence douce et riante : la sérénité des champs, les souvenirs do famille, la paix intérieure. Tu as assez de richesses pour vivre au milieu de tous les prestiges du luxe et des bénédictions de ceux que tu secourras; Hélène t'aime depuis l'enfanee, tu l'aimes... Ya, le bonheur est là... saisis-le. . Si tu laisses échapper cette occasion suprême, ta vie sera livrée a tous les orages des passions. «
(.'est avec ravissement que j'écoutais cette sorte de révélation; dans ce monioni, le bonheur me paraissait certain si jo me décidais à passer ainsi ma vie avec Hélène.
Ces convictions étaient si douces que mon front s'éclaircissait, mes traits respiraient la félicité la plus pure ; j'étais enfin si transporté d'allégresse, que jo ne pus m'empôcher do m'écrier en répondant à ces pensées intérieures.
— Oh 1 oui, Hélène !... cela sera... c'est le destin de ma viol
On pense à l'étonnement de ma tante, de madame Verteuil, de Sophie et d'Hélène, à cette explication si soudaine et si inintelligible pour elles.
— Arthur, vous èles fou, — me dit ma tante.
— Non, ma bonne tante, de ma via jo n'ai été plus sage... — Puis j'ajoutai : — Rappelez-vous votre promesse. — Et baisant la main d'Hélène, je lui dis comme chaque soir : — Bonsoir, Hélène.
Puis, sortant du salon, je rentrai chez-moi.
J'ai dit que depuis bien longtemps je n'avais ouvert le cadre qui renfermait le portrait de mon père ; jo me sentais alors si fort de mon bonlicur, que j'y trouvai le courage de braver l'impression que je redoutais.
Et puis, il me sembla que, dans un moment aussi solennel, je devais pour ainsi dire demander conseil à son souvenir; et, tremblant malgré ma résolution, j'ouvris le cadre...