‹ Œuvres choisies de Eugène SueChapitre 43 sur 68 · LE PORTRAIT · texte numérisé non relu

LE PORTRAIT

Il était nuit : la lumière des bougies éclairait entièrement le portrait. Je ne sais pourquoi, malgré la joie que la décision que je venais de prendre au sujet d'Hélène faisait rayonner en moi , je ne sais pourquoi je me sentis

soudainement attrister en contemplant l'austère figure de mon père ; jamais son caractère triste et sévère ne m'avait paru plus imposant... Le front vaste et dégarni était proéminent; l'orbite profonde, et les yeux abrités par des sourcils épais et gris semblaient m'interroger arec une fixité perçante; les pommettes étaient saillantes, les joues creuses, la bouche sévère et hautaine; enfin la couleur sombre des vêtemens se confondant avec le fond du tableau, je ne voyais que cette pâle figure qui, seule, éclatait de lumière dans l'obscurité.

Je m'agenouillai, et je méditai longtemps. Lorque je relevai la tête, une chose bien naturelle en soi m'épouvanta si fort, îqueje frissonnai involontairement: il me sembla voir, ou plutôt je vis comme une larme brillante rouler sur les joues du portrait, puis elle tomba froide sur ma main, que j'appuyais au cadre...

Je ne puis exprimer ma première épouvante, car je restai quelques minutes presque sans réflexion.

Puis, surmontant celte terreur puérile, je m'approchai, et je vis alors que l'humidité et la chaleur combinées avaient, seules, produit ce suintement sur la toile, renfermée depuis longtemps. Je souris tristement de ma frayeur, mais l'impression avait été vive et forte, et je no pus échapper à mon ressentiment.

Plus calme, je m'assis devant ce portrait. Peu à peu, mes longues conversations avec mon père me revinrent à la pensée, ainsi que ses maximes désolantes, ses doutes sur la vérité ou la durée des atïections. Autant j'avais senti mon cœur se dilater naguère, autant il se resserrait alors avec angoisse : le souvenir de mon indifférence, démon oubli pour sa mémoire, m'indignait contre moimême; mais voulant sortir de ce cercle de pensées amères, je me mis pour ainsi dire à consulter mentalement mon père sur la résolution que je venais de prendre d'épouser Hélène.

Tout en songeant à cet avenir qui me semblait riant et beau, j'attachais mes yeux sur ce pâle et muet visage, auquel je demandais follement d'approuver les pensées qui m'agitaient; mais son impassible et triste demi-sourire de dédain me glaçait...

« J'aime Héfène du plus profond amour, — disais-je en étendant les mains vers lui... — Cette impression ne me trompe pas ?... La résolution noble et généreuse que j'ai prise doit assurer mon bonheur et celui d'Hélène... n'est-ce pas, mon père?... »

Et, avide, j'épiais ces traits immobiles..,car, je le répète, dans ce moment d'hallucination, il me semblait qu'ils auraient dû faire un signe d'adhésion.

Mais le front blanc et ridé ne sourcilla pas ; puis il me sembla entendre au fond des replis les plus cachés de mon coeur la voix brève de mon père qui me répondait : o — Vous m'aimiez aussi du plus profond amour, j'ai fait pour vous plus qu'Hélène, je vous ai donné la vie et la fortune... et c'est au milieu des jouissances de celte fortune que vous m'avez oublié! pauvre enfant 1 »

Épouvanté, je continuai : « — Mais Hélène m'aime profondément n'est-ce pns, mon père ? »

Et regardant la figure toujours immobile dont le silence me faisait peur, je reprenais avec angoisse : a — Mais elle ne m'aime donc pas, ou bien je me trompe sur le sentiment que je crois éprouver pour elle, puisque vous me regardez ainsi, ô mon père 1 »

« — Ne tous ai-je pas dit de vous défier des adorations que vous susciterait votre fortune, et de sonder profondément les apparences ?

a — Mais, Dieu du ciel' quelle arrière-pensée peut-elle avoir? Elle, jeune fille si noble et si candide? elle qui vous aimait comme un père, et moi comme un frère ? ne s'estelle pas livrée confiante à mon amour, insouciante de tout le reste, et, absorbée par lui, n'a-t-elle pas exposé indifTércmment aux calomnies du monde sa réputation, son unique trésor 7 »

Hélasl pardon, ô mon pèrel car c'est peut-être un misérable et sordide instinct qui m'a répondu à votre place;

sans doute, rougissant de ma bassesse, j'ai voulu attribuer à votre influence cette infernale pensée, le premier doute qui soit venu pour jamais troubler le flot riant et pur de mes croyances; pardon, mon père, encore une fois pardon, si, dans le moment où dévoré d'angoisse je vous demandais quelle arrière-pensée il pouvait y avoir à l'amour d'Hélène, mon égoïsme brutal m'a répondu : a votre foe-

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