‹ Œuvres choisies de Eugène SueChapitre 44 sur 68 · TUNE, CAR HELENE EST PAOVHE · texte numérisé non relu

TUNE, CAR HELENE EST PAOVHE

Depuis ce jour fatal, incessamment sous le coup d'une idée fixe et dévorante, incessamment torturé par le dodte, cette arme à deux tranchans qui blesse aussi cruellement celui qui frappe que celui qui est frappé, j'ai opiniâtrement cherché, et, pour mon malheur, cru trouver bien souvent les arrière-pensées les plus infâmes sous l'apparence des plus naïves inspirations, les projets les plus odieux sous les plus soudains et les plus généreux dévouemens; j'ai bien souvent enfin, avec une sécheresse désolante, tué d'un mot les plus tendres et les plus suaves élans; mais jamais, mon Dieu! jamais je n'oublierai le douloureux brisement qui me déchira, lorsque le scepticisme arracha de mon cœur cette sainte et première croyance.

De ce moment, on eût dit qu'un crêpe funèbre envelop-pait tout à mes yeux; la figure d'Hélène, si candide et si pure, ne me parut plus que fausse et cupide... La trame la plus noire sembla se dérouler à ma vue : l'insouciance de ma tante me parut bassement calculée ; cette lettre enfin qui l'avertissait des bruits qui couraient dans le monde me sembla supposée; alors, avec un orgueil cruel, je m'applaudis d'avoir deviné et de pouvoir déjouer cette ligue honteuse faite contre moi, qu'on prenait pour dupe.

Par une inexplicable et subite réaction, tout mon amour se changea en haine et en mépris; les plus tendres épanchemens me parurent ignoblement simulés. 0 honte! ô misère! jusqu'au souvenir de cette aft'ection enfantine qu'Hélène m'avait dit éprouver au couvent, mon doute exécrable le flétrit; j'osai accuser en moi madame de Verteuil et sa fille d'être complices d'Hélène et de sa mère, et d'avoir imaginé cet épisode pour m'aveugler plus sûrement.

Sans doute, la supposition d'une si basse tromperie était odieuse et stupide; il était aussi affreux qu'incroyable de douter ainsi, à vingt-trois ans à peine... quand, dans la vie, rien d'amèrement expérimenté jusque-là, quand aucune déception passée n'avait pu autoriser un pareil scepticisme!...

Triste avantage, hélas! car on ne peut nier du moins que, cuirassé d'un doute si incarné et armé d'une défiance si sasace, on ne puisse impunément braver les faux-semblans et les tromperies du monde... Mais, de même que le corselet d'acier qui vous défend de l'cpée ennemie vous rend aussi impénétrable à la douce chaleur d'une main amie, de même le scepticisme, cette armure de fer froide et polie, vous garantit des perfidies du fourbe, mais vous rend, hélas! impénétrable à l'inefl'able croyance d'une affection véritable.

Puisque maintenant j'analyse et je creuse les influences, les instincts, ou l'organisation naturelle, qui firent germer et développèrent en moi le doute, qui sera désormais le centre autour duquel graviteront toutes mes pensées, dans quelque position, apparemment indubitable, que je me trouve, je me souvins que mon père me disait parfois : « C'est avec contentement que je vous vois défiant de vousmême... quand on se défie de soi, on se défie des autres, et c'est là une grande sagesse. »

Puis, par un singulier et étrange contraste, ma mère, aveuglée par l'orgueil maternel, sorte d'égoïsme sublime, qui est chez les femmes ce que la personnalité est chez le» hommes, ma mère, après avoir souvent et vainement tenté de m'exalter à mes propres yeux, me disait tristement : (5 Mon pauvre et cher enfant, je suis désespérée de te voir

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ni défiant de loi: à force de ne pas croire en foi, tu ne croira!! jamais aux autres, et c'est là un terrible malheur. »

Or, je suis certain que coltc définnre insiirmonlable do moi-in(*nic fut pour lieaucoup dans les doutes qui m'accnblirrnt; ne pensant pas inspirer les sentimens qu'on me disait éprouver pour moi, ils me semblaient alors faux et exagérés; et n'y croyant pas, je leur cherchais nécessairement un motif d'inlénH ou de duplicité.

Ce qui nie confirme assez dans cette opinion, c'est que je n'ai jamais rencontré de plus indomptables, do plus imperturbables rroijcurs (si ce néologisme peut s'employer) que parmi les sols et les fats... le manque d'intelligence des sots les empêchant do pouvoir observer, réfléchir et comparer; le supr*^me et excessif amour-propre des fats no leur permettant pas d'admettre le moindre doute sur leur . mérite et les certains et prodigieux effets qu'il doit produire

Pour revenir h mes projets d'union avec Hélène, ils furent, de co jour et de ce doute, à jamais renversés.

Je passai une longue et douloureuse nuit.

Le lendemain, j'eus la faiblesse d'éviter ma tante et H(>lène: je montai h cheval de grand matin, et j'allai passer ma journée dans une de mes fermes.

Le soir, je revins fort tard, et, prétextant une excessive fatigue, je ne parus pas nu salon.

En rentrant chez moi, je vis sur la table d(; mon cabinet ces mots au crayon, érrils de la main d'Hélène, dans un livre qu'elle m'avait renvoyé sous enveloppe : « Ma mère m'a tout dit... Je serai demain malin à neuf heures dans le pavillon de la Pyramide... Voits y viendrez... Ah! que vous avez du souffrir ! »

Bien que cette entrevue me fût pénible et odieuse dans les dispositions où je me trouvais, ne pouvant l'éviter, je m'y résolus donc.

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