‹ Œuvres choisies de Eugène SueChapitre 46 sur 68 · LA MARQUISE DE PENAFIEL · texte numérisé non relu

LA MARQUISE DE PENAFIEL

• Un an après mon arrivée à Paris, les paisibles jours que j'avais passés à Serval avec Hélène me semblaient un songe, songe frais et fleuri, qui contrastait trop tristement avec mes impressions nouvelles pour que j'y reportasse souvent ma pensée. De ce moment aussi, j'acquis cette conviction que la prétendue douceur des souvenirs est un mensonge; dès qu'on regrette le passé, les souvenirs sont pleins d'armertume, et, par cette comparaison même, le présent devient plus odieux encore.

L'éclatant refus d'Hélène m'avait profondément blessé dans mon amour et dans ma vanité ; je mis donc de l'orgueil à ne pas me trouver malheureux, et je réussis du moins à m'étourdir. Jo parvins d'abord à être ravi de me voir libre, et à faire mille rêves d'or sur l'emploi de cette liberté. Puis jo tâchai d'excuser à mes propres yeux l'ingrat oubli où je laissais la mémoire de mon père; je me dis que, par compensation, j'avais au moins pieusement obéi à l'une de ses muettes inspirations en échappant aux projets intéressés d'Hélène. Car quelquefois je cherchais encore une misérable consolation , ou plutôt une infâme excuse à ma conduite, dans de nouveaux et indignes soupçons sur sur cette noble fille, qui d'ailleurs avait quitté sa province pour faire un voyage en Allemagne avec sa mère.

Pourtant , malgré l'amertume de mes regrets , comme toujours, le passé se voila peu à peu, s'obscurcit et s'effara presque tout à fait.

Je no sais si ce fut l'inexplicable enivrement de la vie de Paris qui devait me causer plus tard cette indifférence à propos de jours autrefois si chers à mon cœur.

Je n'avais pourtant pas apporté à Paris un étonnement de provincial; j'étais resté à Londres pendant deux brillantes saisons, et, grâce aux anciennes et intimes relations de mon oncle et de notre ambassadeur, relations (pie mon père et ma tante lui avaient rappelées en me recommandant à lui lors de mon voyage , je m'étais trouvé placé dans le meilleur et le plus grand monde d'Angleterre. Or, l'aristocratie anglaise, fière, absolue et justement vaine de son incontestable supériorité de richesse et d'influence sur toutes les aristocraties européennes ; la haute société anglaise , dis-je , est d'un abord si glorieusement réservé pour les étrangers qu'elle admet dans son cercle restreint, ^'UBO fois qu'on a subi ou bravé son accueil d'un céré-

monial aussi imposant, on peut pour ainsi dire respirer partout à l'aise.

Et néanmoins, dans la vie de Paris, qui ne peut en rien se comparer à la splendeur colossale de l'existence qu'on mène à Londres, il y a ce qu'on ne trouve ni à Londres ni ailleurs; il y a je ne sais quel charme enivrant , inexprimable, auquel les esprits les plus calmes et les plus prévenus ne peuvent souvent échapper.

Quant à la vie de Paris, selon son acception véritable, et si on veut en considérer la fleur la plus brillante, elle se borne à l'existence élégante et raffinée que mène l'élite de cinq ou six salons, dans un ou deux quartiers de cette ville, où sont accumulés des plaisirs de toute sorte.

En arrivant à Paris, je n'eus heureusement pas à faire cet apprentissage de la vie matérielle, qui coûte souvent aux étrangers tant d'argent et de désappointement. Mon père avait si longtemps habité cette ville que, grâce à mes traditions de famille sur le comfortable de l'existence, j'évitai dès l'abord une foule d'écueils. Ainsi, au lieu de me caser très chèrement et très à l'étroit dans une de ces espèces de ruches fourmillantes et bruyantes, à cinq ou six étages, qui commencent aux éblouissemens des magasins et finissent à la misère des mansardes, je louai un petit hôtel près des Champs-Elysées, je fis venir de Serval mes gens et mes chevaux, et je montai ma maison sur un pied honorable.

J'allai voir quelques alliés ou parens éloignés de ma famille. Ils me reçurent à merveille; ceux-ci par respect pour le nom de mon père, ceux-là parce qu'ils avaient des filles à marier et que j'étais sans doute à leurs yeux ce qji'on appelle un bon parti, d'autres enfin parce qu'il est t0;utoujours précieux pour les oisifs d'avoir une visite de pllis à faire dans la journée, et de pouvoir ainsi de temps à autre placer une do leurs heures inoccupées.

Parmi ces derniers se trouvait monsieur le comte Alfred de Cernay. Un de mes amis de Londres, qui le connaissait parfaitement, m'avait donné pour lui des lettres, et sur lui des renseignemens très dignes de créance, et dont je reconnus moi-même toute l'exactitude.

Je les rapporte ici, parce que, sans être un homme éminemment distingué, monsieur de Cernay était le type d'un homme à la mode dans la plus large et la moins vulgaire acception de ces mots, or, Vhomme à la mode de nos jours a une physionomie toute particulière.

Monsieur de Cernay avait environ trente ans, une figure charmante, et ne manquait pas d'un certain esprit courant et comptant ; il était assez fin, assez moqueur, tout en affectant une sorte de bonhomie distinguée qui lui donnait la réputation de bon compagnon, bien qu'il eût à se reprocher, m'avait-on dit, quelques perfidies et d'assez méchantes médisances; très élégant, quoique visant un peu à l'originalité, il s'habillait à sa façon, mais du reste à ravir ; il était très connaisseur et amateur de chevaux, avait les plus jolis équipages qu'on pût voir, et se montrait, de plus, aussi grand sportman qu'homme au monde.

Monsieur de Cernay était fort riche, fort intéressé ei singulièrement entendu aux affaires, trait de mœurs particulier à notre époque, et qui semble (à tort pourtant) exclure toute idée de grâce et d'éclat. Monsieur de Cernay ne se refusait rien, son luxe était extrême ; mais il comptait lui-même très exactement avec ses gens, était inexorable pour toute dépense qui ne rapportait pas au moins un intérêt d'évidence, spéculait à propos, ne se faisait aucun scrupule d'assigner ses fermiers en retard, et rédigeait ses baux lui-même ; car (faut-il avouer cette énormité !) il avait fait dans le plus profond mystère une manière de cours de droit sous la direction d'un ancien procureur. Mais on doit dire qu'au dehors cette expérience procédurière ne se trahissait en rien chez le comte ; ses manières étaient parfaites. De très bonne et ancienne noblesse , il demeurait aussi grand seigneur qu'on peut l'être de notre temps ; enfin son esprit d'ordre dans le superflu, et d'économie dans le luxe, n'eût peut-être été absolument perceptible qu'aux gens qui auraient pu lu

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demander quoique service, et coux-lh'sont toujours les derniers h parler des refus qu'on leur fait.

Rien d'ailleurs de plus saiie, do [iltis louable, que cette manière do vivre, d'une prudenee si [irévoyanle et si arr(^tée. J'insiste dans mon souvenir sur cette particularité très significative, parce qu'elle devait 6(rc une conséquence de notre époque, d'un positif exact et rigoureux.

De nos jours on ne se ruine plus; il est du plus mauvais goût d'avoir des dettes, 'et rien ne paraîtrait plus ridicule et plus honteuK que cette existence folle, désordonnée, ef, au résumé, souvent fort peu délicate cl honorable, qui à été longtemps tolérée comme le type de la délicieuse étourderie française: que la vie vagabonde enfin de ces charmans mauruiscii lèles cl lions cœurs qui, ayant au contraire d'excellentes tôles et do fort mauvais cœurs, étaient généralement les plus vilaines gens du monde.

Rien au contraire aujourd'hui n'est do meilleure com-

f)agnie que de parler de ses biens, de ses terres, des amoioralions et des essais agricoles qu'on j fuit, de l'aménapagement de ses bois, et de la beauté des élèves de toute îortc qu'on nourrit dans ses prés ; on devient en un mot extrêmement régisseur, et l'on a raison, car ces derniers jouissaient seuls et en maîtres du peu de magnifiques résidences qui restassent encore en France. Les séjours qu'on fait dans les terres se prolongent de plus en plus, et il y a une réaction évideale vers la vie duchAteau pendant huit mois de l'année, et vers la vie des clubs à Paris durant l'hiver.

Mais, pour revenir à monsieur de Cernay, il était aussi très grand, très noble, et surtout très savant joueur, ce qui semblait d'abord assez contredire les principes dont on a parlé. Loin de là. Pour la plupart des gens du monde, le jeu n'est plus un effrayant dcii qu'on jette à la destinée, une source brûlante d'émotions terribles ; c'est beaucoup plus une affaire qu'un plaisir. On a sa bourse de jeu, somme qu'on ne dépasse pas; c'est encore un capital qu'on tâche de rendre le plus productif possible en le ménageant, en ne le hasardant pas, eu étudiant les règles et les combinaisons du jeu avec une ardeur incroyable, en se pénétrant bien de son essence, en s'exerçant constamment, en se livrant à ses essais avec une profonde et méditative attention ; de la sorte souvent la bourse de jeu, dans les bonnes années, rapporte quinze et vingt pour cent aux joueurs froids, prudcns et habiles. Du reste, le jeu étant ainsi devenu une affaire de science exacte, d'intérêt, et généralement de haute probité, les forces des joueurs sont assez également réparties pour qu'on puisse se permettre toute l'irritante anxiété d'un coup de douze ou quinze cents 'louis, parce qu'on sait bien qu'au bout des mauvaises années la lalance du gain et delà perte esta peu près égale. Encore une fois, rien de plus curieux dans notre époque que cette lutte singulière entre une sage et froide prévoyance q\ii songe à l'avenir, et les passions ardentes naturelles à l'homme, auxquelles l'on trouve moyen de satisfaire h peu près par cette espèce d'assurance calculée contre leurs fâcheux résultats (1)

(1) Comme trait de physionomie bien contrastant avec nos mœurs, on ne peut s'empêcher de citer ce billet de madame la princesse d'Henin h madame de Créquy, rapporté dans les délicieux et spirituels Souvenirs de madame de Créquy :

« Je ne vous dirai pas « vous qui savez tout, » puisque vous » èies excédée de cette formule, mais vous qui n'ignorez de rien, 1) ma cliôre,ayez la bonté de m'expliqiier i;ne chose que je ne » conçois pas et qui paraît devoir importer à mes intérêts fi- » nancicrs (pardon du niotifj. Je commencerai par vous dire » que monsieur de Lally est à Saint-Germain, et que madame » de Poix ne sait que répondre h la question qui m'occupe ; ses » enfans sont en course, et voilà pourquoi je vous êciis dare- » dare à l'autre bout de Paris. — Le chevalier de Thiiysi m'é- » cri! mot pour mol : Je vous conseille de prendre garde au » simr Lefévre, on m'a prévctiu qu'il allait déposer son dilan » (Je vous dirai que ce Lefévre est devenu mon homme d'af- » faiies depuis que je n'ai plus d'affaires.) Mais que faut-il » conclure de cet avertissement du chevalier ? — Dites-nous, je » vous prie, ce que signifie déposer son bilant Madame ile

Monsieur de Cernay avait eu, disait-on, assez de succès auprès des femmes; mais en vieillissant, comme il disait, il Iroiivait niieuv, alin d'être plus libre, plus ordonné, et desMlislairc aussi ;i son goût pour l'évidence, qui était un desirnitssaillansdeson caractère, il trouvait mieux, dis-je, d'avoir aussi une bourse de cœur, qu'il ne dépassait pas d'une obole, et qu'il mettait annuellement aux pieds d'une des beautés le plus en vogue d'un des trois grands théâtres.

J'avais envoyé ma carte et les lettres de notre ami commun chez monsieur de Cernay. Le surlendemain, il vint me voir et ne me trouva pas ; quelques jours après, j'allai chez lui un matin. Il habitait seul une fort jolie maison, qui me parut le triomphe du comfortablo joint à une élégante simplicité.

• Son valet de chambre me pria d'attendre un instant dans un salon oii je remarquai quelques beaux tableaux de chasse par Géricault.

Cinq minutes après mon arrivée, monsieur de Cernay entra. Il était grand, svelte, élégant ; avait une figure des plus agréables et les manières de la meilleure compagnie.

Le comte m'accueillit à ravir, me parla beaucoup de notre ami commun, et se mit à mes ordres avec la plus aimable obligeance.

Je m'aperçus qu'il m'observait. J'arrivais de province, mais j'avais beaucoup voyagé, et j'étais resté longtemps en Angleterre ; aussi ne savait-il pas sans doute s'il devait me traiter en provincial ou en homme déjà du mondé. Pourtant, je crois que ce qui l'engagea à me considérer décidément sous ce dernier aspect, fut le léger dépit qu'il me sembla éprouver de ne pas me voir plus sous le charme de sa renommée de grande élégance. Envié, imité, flatté, il trouvait peut-être ma politesse trop aisée et pas assez étonnée.

Qr, je l'avoue, cette nuance imperceptible, ce léger dépit de monsieur de Cernay me fit sourii-e.

Il me proposa de prendre une tasse de thé avec lui, deux de ses amis, et un renégat italien au service de Méhéniet- Ali , homme d'une grande bravoure et qui avait eu les aventures les plus romanesques, ayant été, me dit le comte sans s'expliquer davantage , obligé d'assassiner deux ou trois femmes et autant d'hommes pour sortir d'une position délicate.

Je ne m'étonnai que médiocrement de cette singulière compagnie, car on m'avait déjà dit que monsieur de Cernay était fort curieux de lions de toute espèce; et dès qu'il arrivait à Paris un Arabe, un Persan, un Indien, un étranger do quelque distinction, monsieur de Cernay se le faisait aussitôt présenter. Était-ce pour attirer encore davantage l'attention parées voyans et étranges acolytes? Étaitce pour que son renom d'homme à la mode parvînt même au delà des rives du Gange et du Nil ? Je ne sais, mais cela était ainsi.

— Voulez-vous rester prendre le thé avec moi,— me djl donc monsieur de Cernay; — sans compter mon renégat, vous verrez un des hommes les plus excentriques et Içs plus spirituels que je sache, un des hommes les plus sols et les plus ridicules que je connaisse; le premier est lord Falmouth. le second est monsieur du Pluvier.

— J'ai fort entendu parler de lord Falmouth , — lui dis-je, — et ce serait pour moi une précieuse bonne fortune que de le rencontrer ; mais je le croyais encore aux Indes?

— Il est arrivé depuis un mois seulement, — me dit monsieur do Cernay. — Mais vous savez sans doute comme il s'est décidé à ce voyage? Du reste, ainsi qu'il fait toujours, Falmouth se couche asSez généralement à six ou sept heures du matin. Or, un jour, il y a environ dix-huit mois de cela, il se lève sur les quatre heures du soir; il avait mal dormi, était inquiet, agité, nerveux ; il avait de plus énormément gagné au jeu , ce qui l'avait privé des

» Poix suppose que c'est une sorte de métaphore, et nous en » sommes là. »

émotions qui le sortent parais de rengourdissement de sa vie décolorée; enfin, il s'ennuyait un peu plus horriblement que d'tiabiludc. Il sonne son valet de chambre, et demande le temps qu'il fait. Le temps était gris, sombre, brumeux. « Ah ! toujours du brouillard ! jamais de soleil I

dit Falmouth en bâillant affreusement; puis, du plus

grand sang-froid du monde, il ajoute alors : — Envoyez chercher des chevaux. » Les chevaux arrivent (sa voiture de voyage est toujours prête ), on attelle ; son valet de chambre, très instruit des habitudes de son maître, fait faire ses malles, et, deux heures après, milord descendait de chez luidisant à son concierge : « Si on me demande, vous direz que je suis allé... — et il hésita un moment entre Constantinople et Calcutta; enfin il se décida pour Calcutta, et reprit avec un énergique et nouveau bâillement : — Que je suis allé à Calcutta. » En effet, il y va, y reste trois mois, et revient, avec l'impassibilité la plus admirable, tout comme s'il eût été simplement question d'aller à Baden.

— Lord Falmouth est d'ailleurs un homme extrêmement distingué? — dis-je au comte.

— lia infiniment d'esprit, et du meilleur, — me répondit-il ; — une instruction prodigieuse, et une non moins merveilleuse expérience pratique des hommes et des choses , ayant voyagé dans les quatre parties du monde, et surtout vu les principales cours de l'Europe, comme les peut visiter un pair d'Angleterre (ils aîné d'un des plus grands seigneurs des trois royaumes et qui jouit, en attendant mieux, de cinq à six cents mille livres de revenus; et, avec tout cela, Falmouth est le seul homme véritablement blasé et ennuyé quo je connaisse; il a tout épuisé, rien ne l'amuse plus.

— Et monsieur du Pluvier, — dis-je à monsieur de Cernay, — quel est-il 1

— Oh! monsieur le baron Sébastien du Pluvier, — me dit le comte d'un air dédaigneux et moqueur; — monsieur du Pluvier est je ne sais pas qui, et il arrive je no sais pas d'où; ça m'a été une présentation forcée. 11 débarque de quelque caste! de Normandie, je crois, avec une misère de vingt ou trente malheureuses mille livres de rente, qu'il va bêtement fondre dans l'enfer de Paris en deux ou trois hivers. Ce sera un de ces innombrables et pâles météores qui luisent un moment sous le ciel enflammé de la grande ville , et disparaissent bientôt à jamais dans l'ombre et l'oubli parmi les huées de ceux qui restent. Après cela, — ajouta le comte,— c'est une excellente trompette; dès que je veux m'aniuser à répandre quelque bruit absurde ou quelque propos de l'autre monde, à l'instant /e/nfcouc/ie, si cela se peut dire, monsieur du Pluvier, et il fait merveilles; d'ailleurs, je m'en diverlis sans pitié, parce qu'il ne se contente pas d'être sot, et qu'il est encore fat et vain. 11 faut, par exemple, voir l'air mystérieux avec lequel il vous montre des enveloppes de lettres à cachots armoriés, toutes d'ailleurs à son adresse; il faut l'entendre vous demander, en se rengorgeant : « Connaissez-vous l'écriture de la comtesse de?... de la marquise de?... de la duchesse de?...» (le mot de madame est rie trop mauvaise compagnie pour lui). Et puis, le petit homme vous montre en elïet de ces

i écritures-là , qui ne sont autre chose que des demandes sans fin pour des quêtes, des bals, des loteries; car toutes les femmes de ma connaissance, à qui je le désigne comme victime, l'en accablent sans scrupules et par douzaines... ce qui le rend bien le garçon le plus philanthropiquement ridicule que je connaisse. Mais, — dit monsieur de Cernay en s'interrompant, — j'entends une voiture, je parie que c'est du Pluvier ; tous allez voir quelque chose qui mérite votre admiration.

En effet, nous allâmes à la fenêtre, et nous vîmes entrer dans la cour une calèche attelée d'assez beaux chevaux; mais la voiture et les harnais étaient surchargés d'ornemens'de cuivre du plus mauvais goût; ses gens, vêtus de livrées galonnées , avaient l'air de suisses d'église; qu'on juge du ridicule de tout cet afl'reux et éblouissant gala, pour venir déjeuner chez un homme le matin?

Bientôt, monsieur du Pluvier entra bruyamment. C'était un petit homme gros, ragot, bouffi, trapu, rouge comme une cerise , blond, et, quoiqu'à peine âgé de vingt-cinq ans, déjà très chauve, l'œil vert et stupide, parlant haut, avec un accent très normand, vêtu avec la prétention et l'éclat le plus ridicule, portant des bijoux, un gilet de velours brodé d'argent; que sais-je encore 1

Monsieur de Cernay nous présenta l'un à l'autre, et, lorsqu'il m'eut nommé, monsieur du Pluvier s'écria cavalièrement :

— Ah ! parbleu ! je vous, al vu quelque part.

Cette impolitesse me choqua, et je lui répondis que je ne croyais pas avoir eu ce plaisir-là, car certes je ne l'aurais pas oublié.

Quelques minutes après, on annonça lord Falmouth.

Il était venu à pied, et était velu avec la plus extrême simplicité. Je n'oublierai de ma vie l'impression singulière que me fit ce visage pâle, régulier, blanc et impassible comme du marbre , et pour ainsi dire illuminé par deux yeux bruns très rapprochés du nez; son sourire, gravement mo(]ucur, me frappa aussi , et, sans attacher la moindre signification à cette puérile remarque, je ne sais pourquoi l'histoire du vampire me revint à l'esprit, car je n'aurais pas donné un autre corps à cette création fantastique.

Monsieur de Cernay me présenta à lord Falmouth, et nous échangeâmes les politesses d'usage. Nous n'attendions plus, pour nous mettre à table, que le renégat italien, que le comte appelait familièrement son assassin.

Enfin le valet de chambre annonça monsieur Ismaël; c'était le renégat.

Il était de taille moyenne, brun, nerveux, magniflque-"ment vêtu à l'égyptienne, et avait une fort belle figure," bien que d'un caractère sombre. Ismaël ne parlait pas un mot de français; son langage se composait en partie d'italien vulgaire et de lambeaux de la langue franque.

Bientôt le maître d'hôtel de monsieur de Cernay ouvrit les portes de la salle à manger. Le déjeuner fut parfaitement servi à l'anglaise; l'argenterie était de Mortimer, les porcelaines de vieux Sèvres, et la verrerie de Venise et de Bohême.

Ismaël mangea comme un ogre et ne dit mot; seulement, comme il n'y avait sur la table que du thé, du café et du chocolat, il demanda bravement du vin et but largement.

Monsieur de Cernay me parut assez contrarié du silence obstiné de son assassin, que monsieur du Pluvier agaçait d'ailleurs continuellement en lui débitant des phrases d'une manière grotesque, empruntées à la réception de monsieur Jourdain comme mamamouchi. Mais, peu sensible à ces avances, de temps à autre Ismaël grognait comme un ours à la chaîne, en jetant un regard de côté sur monsieur du Pluvier, qui semblait extrêmement l'impatienter.

Cependant je causais avec lord Falmouth, et je me souviens que notre entretien roulait sur une observation qu'il m'avait faite et dont j'étais tombé d'accord; il s agissait de ce luxe recherché, rococo, pomponné, presque féminin, que beaucoup de jeunes gens commençaient à déployer alors dans l'intérieur de leurs appartemens. Il riait beaucoup en songeant que toutes ces glaces si dorées, si entourées d'amours, de colombes et de guirlandes de fleurs, ne réfléchissaient jamais que des visages masculins et barbus, qui s'y miraient ingénument au milieu des tourbillons de la fumée de cigare; tandis que, par un contraste du goût le moins intelligent, au lieu de donner un but et un intérêt à toute cette magnificence, au lieu d'en doubler le charme en l'entourant de mystère, au lieu de n'étaler ces splendeurs que pour des IndifTérens , si un de ces jeunes heaiix avait à attendre avec une amoureuse impatience quelqu'une de ces douces et secrètes apparitions que toutes les merveilles du luxe devaient encadrer, c'était généralement au fond d'un quartier ignoble et infect, dans quelque taudis sordide et obscur, que s'écoulaient ces heure»

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si rares, si fleuries, si enchantercssps, qui rayonnent seules plus tard parmi les pAles souvenirs de la vie. Nous posâmes donc comme aphorisme avec lord Falmouth que, pour un honmie de tact, de goût et d'expérience, le chez soi connu et apparent iicvaUC'lrc le triomphe du comfurtable et de l'élégante simplicité; et que le chez soi secret, ce diamant caché do la vie, devait être lo triomphe du luxe le plus éblouissant et le plus recherché.

Après déjeuner, nous allâmes dans la tabagie de monsieur de Ccrnay (l'usage si répandu du cigare nécessitant celte sorte do subdivision d'un appartement), girnie de profonds fauteuils, do larges divans, et ornée d'une admirable collection do pipes et de tabacs de toute sorte : depuis le houka indien, resplendissant d'or et de [lierrcrles, jusqu'au (pardon de cet vulgarité), jusqu'au populaire 6r!//egueitle; depuis la feuille douce et parfumée de Lalakié ou de la Havane, à la couleur d'ambre, jusqu'au noir et ûpre tabac de la régie, quelques palais étant assez dépravés pour rechercher son âcrc et corrosive saveur.

Il y avait ce jour-là une course de gentlemen riders (1) au bois do Boulogne ; monsieur de Cernav en était juge, et me proposa d'y aller ; il menait son lion Ismaël en phaéton.

Monsieur du Pluvier me fit frémir en m'offrant une place dans sa voiture de marchand d'orviétan ; mais j'échappai à ce guet-apens, car j'avais heureusement dit à mon cabriolet de m'attendre. Alors monsieur du Pluvier se rabattit sur lord Falmouth, qui lui répondit avec un imperturbable sang-froid :

— Je regrette bien sincèrement de ne pouvoir accepter, mon cher monsieur du Pluvier; mais je vais de ce pas au parlement.

— A la chambre des pairs? Eh bien! je vous y mène. Qu'est-ce que ça me lait, à moi? mes chevaux sont faits pour ça.

— Et ils s'en acquittent à merveille, — répondit lord Falmouth. — Mais c'est à Londres que je vais ; je désire parler sur la question de l'Inde, et comme la discussion s'ouvrira probablement demain soir, je veux y être à temps, car j'ai calculé le départ du paquebot, et je compte arriver à Londres après-demain.

Je souriais de cette singulière excuse, lorsque nous entendîmes les grelots des chevaux de poste, et bientôt le coupé de lord Falmouth entra dans la cour. Je regardai monsieur de Cernay avec étonnemcnt, et, pendant que lord Falmouth était sorti pour donner quelques ordres, je demandai au comlo si véritablement lord Falmouth partait pour Londres.

— Il part réellement, — me dit monsieur de Cernay. — Il lui prend souvent ainsi la fantaisie de parler sur une question politique qui lui plaît, et qu'il traite toujours avec une incontestable supériorité ; mais il déteste si fort Londres et l'Angleterre, qu'il descend de voiture à Westminster, siège, parle, remonte en voiture, et revient ici.

Lord Falmouth rentra ; il me demanda de nous revoir, avec les plus gracieuses instances; son courrier partit, et il monta en voiture.

—La course est pour deux heures,— me dit monsieur de Cernay;— le temps est magnifique; j'ai envoyé mes chevaux à la porte Dauphine ; si vous voulez faire ensuite un tour de bois, j'ai un cheval à vos ordres.

— Mille gràces.-lui dis-je,— j'ai aussi envoyé les miens. Mais celte course est-elle intéressante? — dcmandai-jé au comte.

— Elle ne l'est malheureusement que trop : deux milles à courir, trois haies de quatre pieds et demi, et, pour bouquet, une barrière fixe de cinq pieds à franchir.

— C'est impossible,— m 'écriai-je;- pour dernier obstacle une barrière fixe de cinq pieds ! Mais, sur cent ciievaux, il n'y en a pas deux capables de prendre sûrement un tel

(1) Course do chevaux montés par des gens de bonne compagnie.

saut après une pareille course ; et, si on le manque, c'est à se tuer sur la place.

—C'est juslemont cela,— reprit le comte en soupirant;— aussi je suis au désespoir d'être juge, ou plutôt témoin de cette espèce de défi meurtrier, qui peut coûter la vie à l'un de ces deux braves genllemen (1), si ce n'est à tous deux ; mais je n'ai pu absolument refuser ces pénibles fonctions.

— Que voulez-vous dire? — deraandai-je à monsieur de Cernay.

— Oh ! — reprit-il — c'est tout un roman, et un secret aussi triste qu'incroyable ;je puis d'ailleurs vous le confier maintenant ; car si, pour plusieurs motifs, personne au monde n'en est encore instruit, dans une heure d'ici, en voyant le dernier terrible obstacle qui fait de cette course, engagée sous un prétexte frivole, une espèce de duel entre les deux jeunes gens qui la courent, tout le monde en devinera facilement la cause et l'objet.

Je tâchais de lire dans les regards de monsieur de Cernay pour savoir s'il parlait sérieusement ; mais, s'il plaisantait, ma pénétration fut en défaut, tant il semblait convaincu de ce qu'il disait.

— Enfin, — reprit-il, — voici le mot de cette aventure véritablement extraordinaire. Une des plus jolies femme» de Paris, madame la marquise de Pënâfiel, a, dans la foule de ses courtisans, deux adorateurs rivaux ; leur soins pour elle sont connus, ou plutôt devinés; ayant un jour échangé entre eux quelques mots très vifs au sujet d'une rivalité d'hommages qui nuisait à tous deux sans servir à aucun ; de trop bonne compagnie pour se battre à propos d'une femme qu'ils aiment et que l'éclat d'un duel aurait gravement compromise; pour éviter cet inconvénient et arriver au même but, ils ontchoisi ce défi meurtrier... dont les chances sont absolument égales, puisque tous deux montent à cheval à merveille, et que leurs chevaux sont excellons ; quand au résultat malheureusement probable, il n'est pas douteux ; car s'il est possible qu'un cheval, après une course de deux milles et trois haies franchies, passe encore une barrière fixe de cinq pieds, il est presque matériellement impossible que deux chevaux aient le même et prodigieux bonheur... Aussi est-il hors de doute que cette course sera terminée par quelque terrible accident... sinon les deux rivaux doivent la recommencer plus tard, ainsi qu'on recommence un duel après avoir en vain échangé deux coups de feu.

Tout ceci me paraissait si étrange, si peu dans nos mœurs, bien qu'à la rigueur cela no fût pas absolument invraisemblable ni impossible, que j'en étais stupéfait :

— Et madame de Pënâfiel ? — demandai-je à monsieur de Cernay,— est-ello instruite do cette lutte fatale dont elle est l'objet.

— Sans doute, et, pour vous donner une idée de son caractère, il est fort possible qu'elle vienne y assister.

— Si elle y vient, — dis-je cotte fois avec un sourire d'incrédulité très prononcé, — madame de Pënâfiel trouvera cela sans doute aussi simple que d'aller assister aux sanglans combats des toréadors de son pays ; car, d'après son nom et son farouche mépris de nos usages, il faut que celte sauvage marquise soit quelque amazone espagnole de la vieille roche , une de ces brunes filles de Xérès ou de Véjer qui portent encore un couteau à leur jarretière.

Monsieur de Cernay ne put retenir un éclat de rire, et me dit :

— Vous n'y êtes pas le moins du monde ; madame de Pënâfiel est Française, de Paris, et parisienne au de là de

(1) Ce mot anglais gentleman ne signifie pas gentilhomme dans une acception aristocratique, mais homme parfaitement bien élevé et de très bonne compagnie, de quelque condit'on qu'il soit ; on devrait peut-ètro l'importer dans la langue française comme tant d'autres expressions anglaises. Dans notre époque, oii l'on nie toute supériorité de naissance et de fortune pour n'accepter que la supériorité d'éducation et de position, il est singulier que le terme manque pour exprimer la réunion de ces avantages.

toute cTcpression; de plus, très grande dame, et alliée out meilleuros maisons de France; elle est veuve, et son mari, le marquis de Pënâflol, était Espagnol.

Allons, — dis-je au comte en riant à mon tour ; — il

est bien à vous de jeter un intérêt aussi romanesque, aussi fantastique sur une course dont vous êtes juge ; il y aurait de quoi y faire courir tout Paris...

— Mais je vous parle fort sérieusement, — me dit-il d'un air en effet très grave.

— Mais sérieusement, si je crois qu'une femme ne puisse empGcher, après tout, deux fous do faire d'aussi dangoreusps folies, je ne concevrai jamais qu'une femme du monde aille assister à un pareil défi, lorsqu'elle sait en être l'objet : c'est s'exposer au blâme, au mépris général.

— D'abord, madame de PënSfiel s'inquiète souvent fort peu du qu'en dira-t-on, et puis elle seule sait être la cause de cette espèce de duel.

— Mais en admettant qu'elle no songe pas que ce secret peut être trahi par l'événement, elle fait toujours preuve d'une cruauté froide et abominable.

— Oh I c'est bien aussi le cœur le plus sec et le plus dur qu'on puisse imaginer ; avec cela vingt-cinq ans à peine, et jolie comme un ange.

— Et pourquoi n'avez-vous pas dissuadé ces deux intrépides jeunes gens de ce dangereux défi ? car, si le but en est connu, ainsi que vous le présumez, toute leur délicate générosité sera doublement perdue.

— D'abord, — médit le comte, — ils ne m'ont pas confié leur secret, c'est un très singulier hasard qui m'en a rendu maître ; ainsi je ne pouvais me permettre de leur faire la moindre observation sur une particularité que je n'étais pas censé connaître; quant à insister beaucoup sur les dangers de la course, c'était presque mettre leur courage en doute, et je ne le pouvais pas; mais, s'ils m'avaient consulté, je leur aurais dit qu'ils agissaient comme deux fous; car, en voyant une course aussi dangereuse, on ne pourra se l'expliquer par le pari de deux cents louis qui en est l'objet apparent; on ne risque pas presque assurément sa vie pour deux cents louis, dans la position de fortune où ils sont tous deux; aussi, en recherchant le motif caché d'un pareil défi, pourra-t-on très facilement arriver à décou^Tir la vérité... et cela causera un éclat détestable pour madame de Pënâfiel.

— Et il est bien avéré que ces messieurs s'occupaient d'elle? — demandai-je au comte.

— Très avéré, tout le monde le dit, et, pour moi, qui connais depuis longtemps madame de Pënâfiel, ma plus grande certitude vient, à ce sujet, de l'indifférence afl'eclée avec laquelle elle paraît les traiter; car elle est pour certaines choses d'une rare et profonde dissimulation.

Il y avait, je le répèle, dans tout ce que me disait monsieur de Cernay, un si singulier mélange de vraisemblance et d'étrangeté, que je ne pouvais me résoudre à le croire ou à ne pas le croire.

— Il faut, — lui dis-je, — que vous m'affirmiez aussi sérieusenient tout ce que vous venez de me dire là pour que je regarde madame de Pënâfiel comme étant du monde... Mais qui voit-elle donc?

— La meilleure et la plus haute compagnie, en hommes et en femmes, car elle a une des plus excellentes maisons de Paris, une fortune énorme, et elle reçoit d'une façon vraiment royale; de plus, son salon fait loi en matière de bel esprit, ce qui n'empêche pas madame de Pënâfiel d'être généralement détestée selon ses mérites.

— Et quelle femme est-ce, à part cela? elle est donc spirituelle?

— Infiniment, mais son esprit est très méchant, très mordant, et puis avec cela dédaigneuse, capricieuse, impérieuse à l'excès, habituée qu'elle est à voir tout fléchir devant elle; parce qu'après tout, certaines positions sont tellement hautes qu'elles s'imposent bon gré mal gré. Il est inutile (Je vous dire que madame de Pënâfiel est d'une coquetterie qui passe toutes les bornes du possible... et,

pour achever de la peindre, elle a les prétentions les plus incroyablement ridicules... devinez à quoi? aux sciences sérieuses et abstraites, aux arts ; que sais-je ! Oh I c'est, je vous assure, une femme à la fois étrange, charmante et ridicule... Comme je suis fort de ses amis, je vous proposerais bien de vous présenter à elle, en vous prévenant toutefois qu'elle est aussi curieuse que dangereuse à connaître; mais elle est si bizarre, si fantasque, que je ne puis ^■ous assurer d'être agréé, car elle refuse aujourd'hui ce qu'elle désirerait demain... Mais, — dit le comte en regardant la pendule, — le temps nous presse, voici deux heures : demandons nos voitures.

Et il sonna.

Nous sortîmes. Le mirobolifique attelage de monsieur du Pluvier avança le premier, et le petit homme s'y précipita triomphalement en manquant le marche-pied.

Il me semblait remarquer depuis quelques minutes, sur le visage de monsieur de Cernay, une sorte de curiosité sans doute causée par son désir de voir si j'étais digne (par mes chevaux du moins) de graviter autour de sa brillante planète.

Quand mon cabriolet avança, monsieur de Cernay y jeta un coup d'ceil de connaisseur; tout cela était fort simple, fort peu voyant, le harnais tout noir; mais le cleval bai brun, de grande taille et d'un modèle parfait, avait des actions presque pareilles à celles du fameux Coventry (1).

— Diable! mais cela est tenu à merveille, et vous avez certainement là le plus beau cheval de cabriolet de' tout Paris I — me dit monsieur do Cernay d'un ton approbateur où il me parut percer une nuance d'envie.

De ce moment, je jugeai que le comte me plaçait déciment très haut dans son esprit. Son phaélon avança; il y prit place avec Ismaël.

Il est impossible de décrire l'élégance, la légèreté de cette délicieuse voiture vert clair, à réchampis blancs; non plus que l'ensemble et le houquet de son charmant attelage, composé d'un cheval gris et d'un cheval alezan de taille moyenne. Tout était à ravir, jusqu'aux deux petits grooms, absolument du même corsage et de la môme taille, qui montèrent légèrement sur le siège de derrière; ce fut aussi la première fois que je vis des chevaux à crinière rasée, et cela convenait parfaitement à ceux de monsieur de Cernay, tant leur encolure, pleine de race, était plate, nerveuse et hardiment sortie.

Nous partîmes pour le bois.

LES GEHTLEMBN BIDBKS.

Faux ou vrai, tout ce que m'avait dit monsieur de Cernay excitait si vivement ma curiosité, que j'avais la plus grande hâte d'arriver sur le lieu de la course.

Nous nous rendîmes donc au bois de Boulogne, par um^ belle journée de fémer. Le soleil brillait; l'air, vif et pur sans être trop froid, avivait la figure des femmes qui passaient en voitures découvertes pour se rendre au rondpoint, terme de la course dont on a parlé.

Nous nous arrêtâmes à la porte Dauphine pour prendre nos chevaux de selle ; les miens subirent encore une sorte d'examen de la part de monsieur de Cernay, examen qui le confirma sans doute dans la haute opinion qu'il avait déjà conçue de moi, et qui laissa, je l'avoue, ma vanité fort paisible.

Quant à ses chevaux, ils étaient, comme tout ce qu'il possédait, d'une perfection rare

(1) Cheval de harnais acheté à Londres mille louis, je crois, par lord Chesterfîeld.

ARTHUR

Monsieur du Pluvier me prouva ce dont j'étais dès longtemps persuadé, c'est qu'il y a pour ainsi dire des gens orgaiii(iuement voués à toutes sortes d'accidens ridicules; ainsi, H peine fut-il à cheval, qu'il se laissa emporter par sa monture. Nous le croyions à quelques pas derrière nous, lorsi|ue fout à coup il nous dépassa en passant comme un trait; nous le suivîmes assez longtemps des yeuï, mais son cheval prenant tout à coup une allée transversale, la réaction de ce brusque mouvement fut si rude que monsieur du Pluvier perdit son chapeau, et puis il disfiarut à nosycux.

Nous arrivâmes paisiblement au rond-point avec Isniaiil, in riant de cette mésaventure; car j'ai oublié de dire que, poussanU'altention pour son lion jusqu'à la plus gracieuse prévenance, monsieur do Cernay, ayant par hasard dans son écurie un très beau cheval arabe noir, avait ollert à Ismaël do le monter; le renégat avait accepté, et sa ligure mflle, caractérisée, son costume bizarre et éclatant, faisaient sans doute, selon les prévisions do monsieur de ' Cernay, remaniuer, valoir et ressortir davantage encore l'élégance toute française de ce dernier. / \ Une fois arrivé au rond-point, je descendis de cheval, et mo mAlai aux habitués des courses, parmi lesquels je trouvai plusieurs personnes de ma connaissance.

Ce fut alors que je vis l'efl'royable obstacle qui restait à franchir après les deui mille courus et les trois haies passées.

Qu'or, se figure un madrier élevé h cinq pieds au-dessus du sol et scellé tranversalement sur deux autres poutres perpendiculaires, comme une barrière d'allée.

Alors, je l'avoue, les renseignemcns que m'avait donnés mqmsieur de Cernay sur ce défi, tout en me paraissant ét^'anges, tout en affirmant un fait si peu dans nos moeurs, Tne semblèrent au moins expliijuer pourquoi ces deux jeunes gens allaient atlronter un aussi terrible danger.

Un assez grand nombre de personnes entouraient déjà cette fatale barrière, et comme moi ne pouvaient en croire leurs yeux.

On se demandait comment deux hommes riches, jeunes, et du monde, risquaient ainsi témérairement leur vie. On s'interrogeait pour savoir si du moins l'énormité du pari pouvait jusqu'à un certain point faire comprendre une aussi folle intrépidité; mais il était de deux cents louis seulement.

Knfin, après de nouvelles et vagues conjectures, plusieurs spectateurs au fait des bruits du monde arrivèrent, soit d'après leurs propres réflexions, soit qu'ils fussent mis sur la voie par quelques mots do monsieur de Cernay, arrivèrent, dis-je, à interpréter ce défi meurtrier ainsi que le comte l'avait déjà fait.

Cette hypothèse fut aussitôt généralement admise, car elle avait d'abord l'irrésistible attrait de la médisance; puis, à l'égard des choses les plus futiles comme les plus graves, toute explication qui semble résoudre une énigme longtemps et vainement interrogée est accueillie avec empressement.

Alors j'entendis çà et là les exclamations suivante» : « — Est-ce possible? — Au fait,"maintenant tout s'explique. — Mais quelle folie! — Quelle délicatessel — Quelle témérité! — Se conduire ainsi pour une femme si dédaigneuse, si coquette] — Il n'y a qu'elle pour inspirer de semblables actions. — Diabolique marquise 1 c'est révoltant 1 à no pas croire, etc., etc., etc. »

Je n'avais pas eu le temps de demander à monsieur de Cernay des détails sur les acteurs de cet événement extraordinaire; aussi, pendant qu'on s'indignait, justement sans doute, contre madame de Ponâfiel, avisant sir Henry "*, grand sportman (1) de ma connaissance, j'espérai pouvoir être complètement renseigné par lui.

(1) A cette heure que le goût des chevaux, des courses, de la ctiasse, et do tous les exercices du corps sendile beaucoup s'étendre, ce mot sportman ne pourrait-il pas être auisi emprunte a. la langue anglaise ? en cela qu'il signifie riiomrae qui réunit tous ces goûts, de même que l'adjectif sport désigne l'ensemble de ces goûts.

— Eh bien ! — lui dis-je, — voilà une course assez nerveuse, j'espère ? pourriez-vous mo dire quel est le favori (I)'?

— On est tellement partagé, — reprit-il, — qu'à bien dire il n'y en a pas. Les chevaux sont tous deux parfaitement nés : l'un, Beierleij, est par Gustavus et Cybèle; l'autre, Caplain-Morave, est par Camel et Ve/igeress; tous deux ont très brillamment chassé en Angleterre pendant deux saisons, et les gentlemen riders qui les montent, le baron de Morteuil et le marquis de Scnneterre, se sont acipiis, même parmi la fine fleur des habitués de Melton (2) la plus grande réputation, car ils égalent, dit-un, en intrépidité notre fameux capitaine Beaclier (3), qui s'est cassé son dernier bon membre (l'avant-bras gauche) au stecplechase de Saint-Alhans, qui a eu lieu l'an dernier; aussi faut-il une témérité aussi folle pour affronter un pareil d.mger. J'ai vu bien des courses, j'ai assisté à des chasses et à des steeples-chasesen Irlande, où les murs remplacent les haies ; mais au moins les murailles n'ont que trois ou quatre pieds tout au plus; en un mot, de ma vie jamais je n'ai rien vu d'aussi ellrayant que cette barrière, — me dit sir Henry"* en se retournant encore vers la terrible barrière.

A chaque instant de nouvelles voitures arrivaient, et la foule des spectateurs augmentait encore. Cette foule était s('parée en deux parties bien distinctes ; les uns, et c'était l'innombrable majorité, entièrement étrangers aux bruits du monde et aux conditions de la course, ne voyaient dans cette lutte qu'une distraction, uno manière de spectacle dont ils ne soupçonnaient pas le péril.

Le plus petit nombre, instruit du motif et du but caché qu'on prêtait à ce défi, tout en acceptant ou n'acceptant pn.î celte interprétation, comprenait du moins l'elïroyable danger auquel allaient s'exposer les deux gentlemen riders.

Mais il faut dire que tous les spectateurs, et principalemeut les derniers dont on a parlé, attendaient l'heure de la course avec une impatience que je partageais moi-même, et dont j'avais presque honte.

Mais bientôt la foule se porta vers le centre du rondpoint.

C'étaient messieurs de Sennelerre et de Merteuil qui venaient do descendre de voiture, et allaient monter à cheval pour se rendre à l'endroit du départ.

Monsieur de Merteuil paraissait à peine âgé de ringt-cini| ans, sa taille était d'une élégance et d'une grâce extrême, sa figure charmante; il paraissait calme et souriant, quoique un peu pâle ; il portait une casaque de soie, moitié noire et moitié blanclic, et la toque pareille ; une culotte de daim d'un jaune très clair et des botles à revers Complétaient son costume; il montait Caplain-Morave.

Caplain-Morave, admirable cheval bai, était dans une si excellente condition, qu'on croyait voir circuler le sang dans ses veines, déjà gonflées sous sa peau fine, soyeuse et brillante de mille reflets dorés; enfin on pouvait compter chacun de ses muscles vigoureux, tant sa chair, débarrassée de tout embonpoint superflu, paraissait nerveuse et ferme.

Monsieur de Merteuil s'arrêta un instant au poteau du but, pour causer avec monsieur de Cernay.

Monsieur de Scnneterre, dont le cheval, plus froid sans doute, n'avait pas besoin du galop d'un quart de mille que monsieur de Merteuil allait donner au sien en gagnant le point de départ ; monsieur de Sennoterre, pour aller rejoindre Bercrleij, montait un charmant petit liaque pie, très bizarrement marqué de noir et de blanc : sous la lon-

(11 On appelle ainsi le cheval qui semble réunir le plus de chances de gagner.

(2) Rendez-vous habituel des plus hardis chasseurs d'Angleterre.

(3) Le capitaine Beacher partage cette réputation avec monsieur le marquis de Clanricard, lord Jersey, monsieur Olba- (liston et autres honorables gentlemen.

eue redingote de ce gentleman, on voyait sa casaque de soie pourpre ; il était à peu près de la m^me taille que monsieur de Merteuil, et aussi d'une figure très agréable. Il s'approcha de son rival le sourire aux lèvres, et lui tendit la main; celui-ci la serra avec la plus grande ou du moins la plus apparente cordialité, ce qui me parut une dissimulation du meilleur goût, dans les termes où ils étaient, dit-on.

Ces deux charmans jeunes gens excitaient un intérêt pénible et général, tant était grave le péril qu'ils allaient affronter avec une témérité si insouciante. En effet, à quoi que se voue l'intrépidité, elle se fait toujours admirer. Il me parut aussi qu'un homme à cheveux blancs, d'une physionomie remplie de dignité," s'approcha de monsieur de Merteuil, et lui fit sans doute quelques observations pressantes sur le danger de cette course. Ces observations, accueillies avec la grâce la plus parfaite, demeurèrent pourtant sans effet, car, en présence de cette foule si attentive, messieurs de Merteuil et de Senneterre, quel que fût le véritable intérêt de leur défi, ne pouvaient malheureusement paraîti'e reculer devant le péril.

Enfin il fallut se rendre au point du départ ; un ami de monsieur de Cernay y alla, avec messieurs de Senneterre et de Merteuil, pour assister à leur pesage et donner le signal.

Aussi la curiosité devint d'autant plus haletante qu'elle avait l'espoir d'être bientôt satisfaite.

A ce moment, entendant une grande rumeur, je me retournai, et je vis le malheureux monsieur du Pluvier, qui, sans chapeau, les cheveux au vent, le corps renversé en arrière, les jambes convulsivement tendues en avant, se raidissait de toutes ses forces, continuant d'être emporté par son cheval, qui traversa le rond-point comme une flèche, et disparut bientôt dans une des allées con ligues, au milieu des huées des spectateurs.

A peine cet épisode bouffon était-il ainsi terminé, qu'un nouvel objet attira mon attention.

Je vis arriver lentement un 1res beau coupé orange, au trot fier et cadencé de doux magnifiques chevaux noirs de la plus grande taille, et pourtant remplis de race et de ressort ; les armoiries et les contours des harnais étincelaient au soleil; et, sur l'ample draperie bleue du siège, de même couleur que les livrées à collets orange, je remarquai deux écus richement blasonnés en soie de couleur, surmontés d'une couronne de marquis brodée en or. Je jetais un regard curieux dans cette voiture , lorsque monsieur de Cernay, passant assez vite près de moi, me dit:

— J'en étais sûr, voilà madame de Pënâfiel. C'est infâme!

Et, sans me donner le temps de lui répondre, il s'avança à cheval vers la portière de cette voiture, auprès de laquelle se pressaient déjà plusieurs hommes de la connaissance de madame de Pénâfiel. Elle me parut accueillir monsieur de Cernay avec une aflabilité un peu insouciante, et lui donna le bout de ses doigts à serrer. Le comte me semblait fort causant et fort gai.

Je jetais un nouveau coup d'œil dans la voiture, et je pus parfaitement voir madame de Pënâfiel.

A travers le demi-voile de blonde qui tombait do sa petite capote mauve excessivement simple, j'aperçus un visage très pâle, d'un ovale fin et régulier, et d'une blancheur un peu mate ; ses yeux très grands, bien qu'à demi fermés, étaient d'un gris changeant, presque irisé, et ses sourcils prononcés se dessinaient noblement au-dessus de leur orbite; son front lisse, poli, assez saillant, était encadré de deux bandeaux de cheveux châtain très clair à reflets dorés, ainsi qu'on en voit dans quelques portraits du Titien ; son nez, petit et bien fait, était peut-être trop droit ; sa bouche, un peu grande, était vermeille ; mais les lèvres étaient si minces et leurs coins si dédaigneusement abaissés, qu'elles donnaient à cette jolie figure une expression à la fois ennuyée, sardonique et méprisante ; enfin la pose nonchalante de madame de Pënâfiel,

au fond de sa voiture, où elle semblait couchée, tout enveloppée dans un grand châle de cachemire noir, complétait cette apparence de langueur et d'insouciance.

Comme j'examinais la physionomie de madame de Pënâfiel, qui dans ce moment semblait répondre à peine à ce que lui disait monsieur de Cernay, je la vis tourner sa tête, d'un air distrait, du côté opposé à celui où était le comte. Alors son pâle visage semblant s'animer un peu, elle se pencha vers monsieur de Cernay, pour le prier sans doute de lui nommer quelqu'un, qu'elle lui désigna du regard avec un assez vif mouvement de curiosité.

Je suivis la direction des yeux de madame de Pënâfiel, et je vis Ismaôl... Son cheval se cabrait avec impatience, et le renégat, excellent cavalier d'ailleurs, le montait à merveille ; les longues manches de son vêtement rouge et or flottaient au vent, son turban blanc faisait ressortir sa figure brune et caractérisée, il fronçait ses noirs sourcils en attaquant les flancs de son cheval du tranchant de ses étriers mauresques ; en un mot, Ismaël était véritablement ainsi d'une beauté sauvage et puissante.

Je retournai la tête et je vis madame de Pënâfiel, jusque-là si nonchalante, suivre avec une sorte d'inquiétude les mouvemens du renégat.

Tont à coup le cheval de ce dernier se dressa si brusquement sur SCS jarrets qu'il faillit à ne pouvoir s'y soutenir et à se renverser.

Aussitôt madame d« Pënâfiel se rejeta dans le fond de sa voiture en mettant sa main sur ses yeux.

Pourtant, comme le cheval d'Ismaël ne se renversa pas, les traits de madame de Pënâfiel, un instant émus p.ar la crainte, se rassérénèrent, et elle tomba dans son insouciance apparente.

Cette scène ne dura pas cinq minutes, et pourtant eli'jB me frappa désagréablement ; sans doute, dans une autre circonstance, rien ne m'eût semblé plus simple que l'espèce de curiosité que madame de Pënâfiel avait d'abord \ témoignée en remarquant Ismaël, dont le costume pittoresque et éclatant devait attirer tous les regards; sans doute rien de plus naturel aussi que la crainte qu'elle parut ressentir lorsque le cheval du renégat manqua de se renverser sur lui, mais ce qui me paraissait étrange, inexplicable, c'était ce témoignage de sensibilité envers un homme qu'elle ne connaissait pas, et cette sécheresse do cœur qui la faisait venir assister à une lutte meurtrière dont le résultat pouvait coûter la vie à un de ces deux jeunes gens qui l'aimaient I

Une fois le cheval d'Ismaël calmé, madame de Pënâfiel avait, je l'ai dit, repris au fond de sa voiture son attitude nonclialante et ennuyée ; puis, saluant monsieur de Cernay d'un signe de tête, elle avait levé ses glaces, sans doute par crainte du froid qui devenait assez piquant.

A ce moment quelques cavaliers accoururent dans l'allée qui servait de terrain de course en s'écriant :

— Ils sont partis I

Aussitôt monsieur de Cernay se rendit au poteau ; un murmure d'ardente curiosité circula dans l'assemblée, on laissa un libre espace devant la terrible barrière qui se dressait sur un sol dur et caillouté, tandis que deux chirurgiens mandés par précaution se tinrent près de cette civière lugubre, un des accessoires obligés de toute course.

Si l'on a été agité soi-même par les mille vanités de la possession, par l'amour exœssif qu'on porte à son cheval, par l'orgueil de le voir triompher, par la crainte ou par l'espoir de perdre ou de gagner un pari considérable, on comprendra facilement l'intérêt pour ainsi dire haletant qui attache toujours si vivement quelques spectateurs à une course de chevaux.

Mais dans cette circonstance tous les assistans semblaient avoir un intérêt immense et saisissant, tant le danger qu'allaient affronter ces deux gentlemen préoccupait tous les esprits ; je me souviens môme que, par une nuance de tact qui distingue encore et distinguera toujours la bonne compagnie, aucun pari n'avait été engagé

ARTHUR

entre les gens bien élevés qui assistaient îi celte course, car son issue pouvait être si fatale qu'on oiU craint de s'intéresser à autre chose qu'au sort de ces deux intréiùdes jeunes gens, qui étaient connus do tous.

On s'attendait donc à chaque instant à les voir paraître; toutes les lorgnettes étaient braquées sur l'allée du mille, car on no pouvait encore rien distinguer clairement.

Enfin un cri général annonça qu'on voyait les deux jockeys.

Ils parurent au point culminant de l'allée, courbés sur leur selle, arrivèrent sur la première haie... et la franchirent ensemble.

Puis ils parcoururent d'une vitesse égale l'espace qui séparait la seconde haie de la première.

On vit do nouveau paraître les d(Hix têtes des chevaux au-dessus do la deuxième haie, piiis les deux cavaliers la passèrent royalement... encore ensemble.

C'était une course magnifique!... les bravos retentirent, pourtant on était douloureusement oppressé.

A la troisième haie, monsieur de Merleuil eut l'avantage d'une longueur ; mais, après le saut, monsieur de Sonneterre, regagnant sa distance, revint tète h tôle, et l'on put voir les deux jockeys s'approcher de la dernière et terrible barrière avec une incroyable rapidité.

Je m'étais placé dans la conIrG-allée, quelques pas avant le but, afin do bien examiner les traits des deux rivaux.

Bientôt on entendit sourdement résonner le sol sous le branle précipité du galop... Rapides, messieurs de Senneterre et de Merteuil passèrent devant moi encore tète à tôto ; à peine si la moiteur ternissait le vif reflet de la robe de leurs chevaux, (jui, les naseaux ouverts et frémissani, allongés, la queue basse, les oreilles couchées, rasaient le sol avec uno vitesse merveilleuse.

Messieurs de Merteuil et de Senneterre, pâles, courbés sur l'encolure, leurs mains nues, collées au garrot, serraient leurs chevaux entre leurs genoux nerveux avec uno énergie presque convulsive. Lorsqu'ils passèrent devant moi ils n'étaient pas à dix pas de la barrière ; à ce moment je vis monsieur de Merteuil donner un vigoureux coup de cravache à son cheval, en l'attaquant en môme temps de ses deux éperons, sans doute pour l'enlever plus assurément sur l'obstacle. Le brave cheval s'élança en effet avant son rival, qu'alors il dépassa d'une demi-longueur au plus; mais, soit quo les forces lui manquassent, soit qu'il eilt é é imprudemment poussé à ce moment, au lieu d'avoir été un instant rassemblé afin que son saut fût facilité par ce temps d'arrêt, Captain-Moruve chargea si aveuglément la poutre que ses pieds de devant s'y engagèrent...

Alors entendant toute cette foule pousser un seul et formidable cri , je vis le cheval et le cavalier culbuter et rouler ilans l'allée au moment où monsieur de Senneterre, plus habile ou mieux monté, faisant faire un bond énorme à son cheval Beverley, franchissait l'obstacle, (|u'ii laissa loin de lui, ne pouvant encore arrêter l'impétueux élan de sa course.

Tout le monde se précipita autour du malheureux monsieur de Merteuil... N'osant pas en approcher, tant je redoutais cet alTreux spectacle, je jetai les yeux du côté où j'avais vu madame de Pënâfiel ; sa voiture avait disparu.

Était-ce avant ou après cet horrible accident? je ne le sus point...

Bientôt ce mot terrible : « Il est mort! » circula dans la foule...

nur. CBOisiE£. — ii.

Monsieur do Cernay m'ayant proposé do prendre une place alors vacante dans une logo qu'il avait h l'Opéra avec lord Falmoutli, j'acceptai, et j'y allai le soir mémo de cette malheureuse course, qui avait eu lieu un vendredi.

Comme je montais l'escalier, je fus joint par un certain monsieur de Pommerive, sorte de bouffon parasite de bonne compagnie ûgé do cinquante à soixante ans, et l'homme le jjlus bavard, le plus curieux, le plus caillette, le |]|us menteur et le plus médisant qu'on puisse imaginer.

— Kh bien! — me dit-il en m'abordant d'un air consterné,— vous savez ? Ce malheureux monsieur de Merteuil est mort 1 1 Ah ! mon Dieu, mon Dieu I quel épouvantable événement ! Je viens de dîner chez le comte de **• ; je no sais pas seulement ce que j'ai mangé tant j'étais bouleversé.

— C'est un événement affreux ! — lui dis-jc.

— Affreux, affreux, affreux 1 Mais ce qu'il y a de plus affreux, c'est la cause du défi... Vous savez ce qu'on dit?

— Je sais ce qu'on dit, — répondis-je, — mais je ne sais pas ce qui est.

— C'est absolument la môme chose, — reprit monsieur de Pommerive; — mais ne trouvez-vous pas que de la part de madame de Pënâfiel c'est le comble de l'insolence que d'oser venir assister à cette course ? Mais parce qu'elle a une des maisons de Paris les plus recherchées, parce qu'elle a assez d'esprit pour diro les plus sanglantes épigrammes, celle fière et impérieuse marquise se croit tout permis. C'est révoltant!... ma parole d'honneur I aussi, il faut une justice 1 Et parce qu'après tout on va chez elle parce qu'elle vous reçoit bien, parce qu'on y dîne à merveille, il y aurait de l'indignité, il y aurait même de la bassesse, je ne crains pas de le dire, il y aurait de la bassesse à se taire sur un pareil scandale ? On aurait l'air en vérité de s'être inféodé à ses caprices ; on serait de véritables ilotes ! — ajoula-t-il avec indignation.

— Vous avez bien raison, — lui dis-je, — voilà de l'indépendance, un noble dédain des services reçus : rien de plus courageux ! Mais est-il bien avéré que messieurs de Merleuil et de Senneterre se soient occupés de madame de i Pënâfiel, et que ce motif que vous dites ait été celui de ! leur défi 1

— Certainement que c'est avéré, puisque tout le monde le croit, puisque tout le monde le répète. Bien entendu qu'eux autres, c'est-à-dire celui qui reste, Senneterre, n'en conviendra jamais, car tantôt, en allant savoir des nouvelles de cet infortuné Merteuil, qui n'a survécu que deux heures à sa chule, j'ai rencontré à sa porte monsieur de Senneterre, la ligure altérée. J'ai voulu le tàter sur madame de Pënâfiel ; eh bien ! l'honorable, le digne jeune homme a eu assez d'empire sur lui-même pour avoir l'air de ne pas comprendre un mot de ce que je voulais lui dire. D'ailleurs, je le crois bien, après le sot rôle que madame de Pënâfiel leur a- fait jouer à tous deux pendant cette course... Senneterre ne peut plus maintenant avouer le vrai motif de cette lutte sans passer pour un niais I

— Comment donc cela? — lui dis-je.

— Comment, vous ne savez pas l'excellente histoire du Turc et de la marquise ? — s'écria monsieur de Pommerive avec un élan de joie impossible à rendre.

Comme je n'avais pas quitté un instant Ismaël de vue pendant la course, je fus curieux de savoir jusqu'à quel point l'histoire allait être vraie ; et je répondis à

monsieHr de Pommerivo que j'ignorais ce qu'il voulait dire.

Alors cet infernal bavard commença le récit suivant, en l'accompagnant d'une pantomime grotesque et de gestes boutîons qu'il joignait toujours à ses détestables médisances, afin de les rendre plus perfides en les rendant véritablement fort comiques.

— Figurez-vous donc, mon cher monsieur, — me dit monsieur de Pommerive, — qu'au moment même où ces deux malheureux jeunes gens, par excès de délicatesse, allaient risquer leur existence pour elle, madame de PënAfiel se prenait tout à coup de la passion la plus inconcevable et la plus désordonnée pour un Turc... oui, monsieur... pour un infernal scélérat, d'une assez belle figure, il est vrai, et de qui ce diable de Cernay s'est engoué, on no sait en vérité pas pourquoi. Mais enfin se passionner aussi subitement, aussi frénétiquement pour un Turc, concevez-vous cela? Moi, je le conçois, parce qu'on la dit si capricieuse, si blasée, cette marquise , que rien ne m'étonne plus d'elle... Mais au moins on met du mystère! mais elle... pas du tout.

— Voilà qui est fort curieux, — lui dis-je.

— La chose n'est pas douteuse, —reprit-il. — Cernay, qui était juge, m'a tout raconté, car c'est à lui que madame de Pënâfiel a demandé avec un em.pressement... en vérité... plus qu'indécent, quel était ce Turc; car, dès qu'elle eut remarqué cet original, elle n'a plus eu de pensée, de regards que pour son Turc. (Ici monsieur de Pommerive prit une voix de fausset pour imiter les exclamations supposées de madame de Pënâfiel.) a Ah ! mon Dieul » qu'il est beau I D'où est-il ! Ah ! quel beau costume ! » Ah ! quelle différence avec vos affreux habits ! » (c'est bien d'elle ! toujours si méprisante I) « Mon Dieu 1 quelle M admirable figure I Quel air noble, audacieux ! Voilà qui » n'est pas vulgaire 1 Quel air intrépide ! Comme il monte » bravement à cheval I etc. ; » je supprime encore des et cœtera, — ajouta monsieur de Pommerive en reprenant sa voix naturelle, — car il y en aurait jusqu'à demain à vous répéter ses exclamations aussi folles que passionnées. Mais croiriez-vous qu'elle ait poussé l'oubli des convenan-

■ ces les plus simples jusqu'à ordonner à ses gens d'approcher davantage sa voiture pour le voir de plus près, ce beau Turc, ce cher Turc 1

— Mais vous avez raison, c'était une passion subite et d'une violence tout africaine, — dis-je à monsieur de Pommerive, no pouvant m'cmpêcher de sourire de ce début si véridique.

— Mais vous allez voir, — ajouta-t-il, — vous allez voir le merveilleux de l'histoire ! Voilà qu'un des chevaux de la voiture de madame de Pënâfiel, grâce à cette maudite curiosité, heurta la croupe du cheval du cher Turc; et le cheval de ruer, de bondir, de sauter... Alors, la marquise, éperdue, épouvantée pour son Turc, se met à pousser des cris affreux et lamentables. « Prenez garde ! » — s'écria monsieur de Pommerive en reprenant sa voix de fausset pour imiter le cri d'effroi de madame de Pënâfiel , — « prenez garde I saisissez son cheval I ah » ciel I le malheureux 1 il va se tuer ! ! ! j'aurai cau- » se sa mort! Sauvez-le 1... au secours ! 1 1 Sa mort! ah! » ce serait le deuil de toute ma vie! Ismaël! Ismaël!... » Enfin, — dit monsieur do Pommerive on revenant à sa voix naturelle, — la marquise perdit tellement la tAte qu'elle avait le corps à moitié passé par la portière, toujours en étendant et agitant ses bras vers son cher Turc, mais avec des cris si étouffés, mais avec des sanglots si inarticulés, qu'on la croyait folle ou en délire ; joignez à cela qu'elle était pâle comme une morte, qu'elle avait les traits tout bouleversés, les yeux hors do la (ête et remplis de larmes, et vous jugerez quelle drôle de scène ça a dû faire. Comme après tout ça pouvait passer pour de la sensibilité exagérée, ça aurait pu ne paraître qu'extraordinairement ridicule ; mais pour ceux qui savaient le fond des choses, c'était pis que ridicule, c'était odieux ; car puisque madame de Pënâfiel avait déjà tant bravé les

convenances en venant assister à ce malheureux défi dont elle se savait l'objet, au moins aurait-elle dû ne pas se donner si indécemment en spectacle... et pour qui'? bon Dieu ! pour un diable de Turc que, cinq minutes auparavant, elle ne connaissait ni d'Eve ni d'Adam !

Tout ce que venait de me dire monsieur de Pommerive était sans doute d'une sottise et d'une fausseté révoltante ; vingt personnes pouvaient comme moi le démentir ; mais au point de dénigrement où on me paraissait en être arrivé envers madame de Pënâfiel, sans que j'en pusse encore pénétrer la raison, ces absurdités devaient trouver do l'écbo, même parmi les gens de la meilleure compagnie, la calomnie étant des plus accommodantes sur la pâture qu'on lui donne.

— Eh bien ! que dites-vous ? n'est-ce pas abominable ? — reprit monsieur de Pommerive en soufflant d'indignation, ou plutôt des suites do la fatigue que ses gestes mimiques et les éclats de sa voix de tête avaient dû lui causer.

— Je vous dirai, mon cher monsieur, — repris-je, — que vous avez été très mal renseigné, et que tout ce que vous venez de me conter là est positivement faux : je m'étonne seulement qu'un homme d'esprit et d'expérience puisse ajouter foi à de telles sottises.

— Comment cela ?

— J'assistais à la course ; par hasard, je me trouvais très près de la voiture de madame de Pënâfiel, et j'ai tout vu.

— Eh bien ?

— Eh bien ! madame de Pënâfiel a fait ce que tout le monde eût fait à sa place ; elle a demandé assez indifféremment quel était un homme dont le costume bizarre devait nécessairement attirer l'attention, et lorsque le cheval égyptien, en pointant, faillit à se renverser sur lui et l'écraser, madame de Pënâfiel a ressenti un mouvement de frayeur involontaire et naturel ; alors, mettant sa main sur ses yeux, elle s'est rejetée dans le fond de sa voiture, sans proférer une parole ; voilà tout simplement l'exacte vérité.

Ici, monsieur de Pommerive me regarda d'un air mystérieux qu'il tâcha de rendre le plus fin qu'il lui fut possible, et me dit, en fermant à demi ses petits yeux fauves sous ses besicles d'or :

— Allons, allons, vous êtes aussi sous le charme... vous voilà amoureux... le diable m'emporte si cette marquise en fait jamais d'autres : c'est une véritable sirène.

Cela était si sot, et j'avais parlé si sérieusement, que je rougis d'impatience ; mais, me contenant à cause de l'âge de monsieur de Pommerive, je lui dis très sèchement :

— Monsieur, je ne vous comprends pas ; ce que je vous ai dit au sujet de madame la marquise de Pënâfiel, que je n'ai pas d'ailleurs l'honneur de connaître, est la vérité ; elle est, quant à cela, victime d'une médisance, vous devez me savoir gré de vous désabuser d'une calomnie aussi ridicule et...

A ce moment, monsieur de Pommerive, m'interrom» pant, me fit signes sur signes, et salua tout à coup, à plusieurs reprises et très profondément, quoiqu'un que je ne voyais pas ; car nous causions dans un corridor, et j'avais le dos tourné à l'escalier.

Au même instant, une voix d'homme me dit très poliment avec un accent étranger :

— Mille pardons, monsieur, mais madame voudrait passer.

Je me retournai vivement, c'était madame de Pënâfiel accompagnée d'une autre femme, qui allaient entrer dans leur loge, et je gênais leur passage.

Je me rangeai en saluant ; monsieur de Pommerive disparut, et je me rendis dans ma loge.

J'étais extrêmement contrarié en songeant que peutêtre madame de Pënâfiel m'avait entendu, et comme, après tout, il se pouvait que les autres bruits qui couraient sur elle fussent vrais, j'éprouvais malgré moi une sorlo de honte d'avoir paru m'être ainsi établi le défen-

ARTHUR

seiir d'une fommo quo jo no connaissais pas ; puis, pnV taiit aux autres mes liabiluiics di' iliHlaïuc Pt dn calcul, il m'aurait été insu|)|iortablo de pciisi'r ipje madame de l'énûliel eût pu croire que, l'ayant vue venir, je n'avais ainsi parlé que pour en être entendu et me lairo remarquer d'elle.

Une fois dans ma logo, et caché par son rideau, jo cherchai dans la salle madame de Penilliel ; je la vis bientôt dans une lof;n des premières, tendue en soie bleue ; elle était assise dans un fauteuil do bois doré, et avait encore sur ses épaules un long mantelet d'Iicrniine. Une autre jeune fennne était près d'elle, et l'homme Ogé qui m'avait parlé se tenait au fond de la loge.

Bientôt madame de PènATiel donna son mantelet à ce dernier ; elle était vêtue d'une robe do crt^pe paille, fort simple, avec un pros bouquet do violettes de Parme au corsage ; un bonnet aussi garni do violettes, et très pou élevé, laissait son beau front bien découvert, et encadrait ses cheveux châtains, séparés et retenus en bandeaux jusqu'au bas de ses tempes, d'où ils tombaient en longs et soyeux anneaux jusiiue sur son cou et sur ses blanches épaules : le soir, son teint paie, rehaussé par un peu de rougo, paraissait éblouissant, et ses deux grands yeux gris brillaient h demi fermés sous leurs longs cils noirs.

Caché derrière mon rideau, je regardais attentivement madame do Pénûliel à l'aide de ma lorgnette. L'expression de sa figure me parut, ainsi quo le matin, inquiète, nerveuse, et surtout chagrine ou ennuyée ; elle tenait sa tête . penchée, et effeuillait machinalement un très gros bouquet de violettes qu'elle avait à la main.

La compagne do madame de Pënfifiel formait avec elle un contraste frappant; elle semblait avoir dix-huit ans au plus, et la première (leur de la jeunesse s'épanouissait sur son visage frais, régulier et candide ; elle était velue do blanc, et ses cheveux, noirs commo Va'ûo d'un corbeau, se collaient sur ses lempes; ses sourcils d'ébène se courbaient bien anjués, et ses yeux bleus, un peu étonnés, révélaient celte sorte de joie enfantine d'une jeune fille qui jouit avec une curiosité avide et heureuse de toutes les pompes du spectacle et des délices de l'harmonie.

Do temps à autre, madame de Pënâficl lui adressait la parole presque sans tourner la lêle vers elle; la jeune fille semblait lui répondre avec une déférence attentive, bien qu'un peu contrainte.

Quant à madame de Pi'nàfiel, après avoir-jeté deux ou trois regards distraits autour de la salle, elle parut demeurer complètement insensible à la magnifique harmonie de Gitillatime Tell, qu'on représentait ce jour-là.

Cette jeune femme avait l'air si dédaigneux, si énervé par la satiété des plaisirs, son front prUe, et son visage décoloré malgré la jeunesse et l'Iiarnionieux contour de ses formes, révélaient une indifférence, un chagrin ou un ennui si profonds , que je ne savais en vérité s'il ne fallait pas la plaindre.

C'était vers la fin du deuxième acte de Guillaume Tell, au moment du magnifique trio des trois Suisses; jamais ce morceau, d'une puissance si magique, n'avait peut-être été exécuté avec plus d'ensemble, et ne causa plus d'enivrement; la jeune fille assise à côté de madame de Pënâfiel, la tète avidement penchée vers la scène, semblait en extase, puis son front, jusque-là baissé, se redressa tout à couii lier et résolu, commo si cette Ame douc« et timide eilt éprouvé involontairement la réaction entraînante de cet air d'une bravoure si sublime.

Je ne sais si madame de Pénàfiel fut jalouse de l'émotion profonde que ressentait sa compagne, mais comme celle-ci avait paru répondre à peine à une de ses questions, madame de Pënâliel sembla lui dire quelques mots, sans doute si durs, que je crus voir briller quelques larmes dans les grands yeux de la jeuno (ille, dont la figure s'obs. curcit tout à coup; puis, quelque temps après, prenant son mantelet de soie, dont elle s'enveloppa à la liàtc, elle sortit avec l'homme âgé qui avait accompagné madame de

PënAfiel. Sans doute il la conduisit jusqu'à sa voiture, car il revint bientôt seul.

Je réfléchissais à la signification do cette scène niuclle, dont j'avais sans doute été le seul spc^ctuteur attentif, lorsque monsieur do Cernay entra dans notre logo et me dit vivement :

— lih bien! est-ce vrai? madame de PënSfiel est-elle ici ? Il paraît qu'elle est décidément folle de mon assassin, c'est cbarmanti On ne parle (pie do cola ce soir; le bruit s'en est répandu avec uno rapidité toute télégraphique. Mais où est-elleT Jo suis sûr qu'elle a l'air de ne pas so douter do ce qu'on dit,

— Il est impossible, en effet, de conserver un maintien aussi indifférent, — répondis-jo à monsieur de Cernay,

Le comlo s'avança, la lorgna, et me dit:

— C'est vrai, il n'y a qu'elle au monde pour braver aussi dédaigneusement le qu'en dira-l-on! Le soir même de la mort do ce pauvre Merteuil, après tous les propos qui courent, car c'est l'entretien de tout Paris... oser... venir en grande loge à l'Opéra... ça passe en vérité toutes les bornes.

J'examinai attentivement monsieur de Cernay; sur son charmant visage, je crus lire une expression assez dépitée, pour ne pas dire haineuse, que j'a\-ais déjà cru remarquer lorsiju'il parlait de madame de PënAfiel. J'eus envio de lui répondre qu'il savait mieux que pas un que tout ce qu'on racontait d'Ismaël était faux et stupido, et quo d'ailleurs, de toute façon, madame de PënAfiel ne pouvait guère agir autrement qu'elle n'agissait; car, si les bruits étaient fondés, elle devait à soi-même de les démentir par l'extrême et parfaite indifférence qu'elle affectait; s'ils étaient faux, celte indifférence devenait toute naturelle. Mais n'ayant aucune raison pour me déclarer une socondo fois le défenseur de madame do Pënâfiel, je me bornai à faire quelques questions sur elle, après avoir laissa s'exhaler la singulière indignation du comte.

— Quelle est cette jeune femme brune et fort jolie qui accompagnait tout à l'heure madame de Pënâfiel? — lui demandai-je.

— Mademoiselle Cornélie, sans doute, sa demoiselle de compagniel Dieu sait la vie que mène la pauvre fille! sa maîtresse est pour elle d'une dureté, d'une tyrannie sans égale! et lui fait payer bien cher, dit-on, le pain qu'elle mange. Voilà trois ans qu'elle demeure avec madame do Pënâfiel, et elle en a une si grande frayeur, sans doute, qu'elle n'ose pas la quitter.

Cette interprétation me fit sourire, et je continuai,

— Et cet homme âgé... à cheveux blancs?

— C'est le chevalier don Luis de Cabrera , un parent de son mari, qui pendant la vie du marquis habitait à l'hôtel de PënAfiel; il y habite encore, sert de chaperon à sa cousine, et surveille la tenue de sa maison et de ses équipages, bien qu'elle ait le ridicule d'avoir un écuyer, absolument comme dans l'ancien régime, un vieux bonhomme qui ne mange pas à l'office et qu'oa sert chez lui... Je vous dis ; que tous ses ridicules sont à ne pas les croire. Mais, — dit j le comte en s'interrompant, — qui entre dans sa loge? j^ Ah ! c'est madame la duchesse de X...; elle vient sans ( doute lui faire des grâces pour lui amener quelqu'un à ; son concert, où tout Paris voudrait être invité, car madame de PënAfiel a ensorcelé Rossini, qui doit tenir le piano chez elle, et y faire exécuter un grand morceau inédit... Ah ! — continua monsieur de Cernay, — qui entre maintenant? C'est le gros Pommerive... Quel pique-assiette! C'est pourtant pour gueuser des dîners à l'hôtel de Pënâfiel qu'il va faire mille platitudes auprès d'une femme dont il dit pi» que pendre.

— 11 est de ses amis? —demandai-je à monsieur do Cernay.

— Il est de SCS dîners... voilà tout; car c'est bien la plus mauvaise langue (]ui existe au monde, perfide comme un ser|ient , ne ménageant personne. Mais quel dommage, n'est-ce pas, — reprit le comte, — que madame de Pënâfiel, avec tant de charmes, une si jolie figure, beaucoup

d'esprit, trop d'esprit, une fortune énorme, se fasse aussi généralement détester?... Mais avouez que quand on ose tout... c'est bien mérité.

niais il me semble, — lui dis-je, — que cette visite

d'une femme comme madame la duchesse de X... prouve au moins qu'on ménage assez madame de Pënâfiei pour ne la détester que tout bas.

— Que voulez-vous!... le monde est si indulgent!... — me répondit naïvement le comte.

— Pour ses plaisirs, — lui dis-je, — soit; mais une chose qui m'étonne, c'est, non pas de voir qu'on médise généralement de madame de Pënâfiei , elle me paraît, à part ses défauts bien entendu, réunir tout ce qu'il faut pour être fort enviée; mais comment, pour se donner au moins une apparence de maintien, ne se marie-t-elle pas?

Je ne sais quelle impression ces mots causèrent à monsieur de Cernay, mais il rougit imperceptiblement, me parut déconcerté, et me dit assez niaisement :

— Pourquoi me demandez-vous cela, à moi?

— Mais, — lui dis-je en riant, — parce que, n'étant que deux dans cette loge , je ne puis guère le demander à d'autres...

Le comte s'aperçut du non-sens de sa réponse, se remit et me dit:

— C'est que je pensais que vous me croyiez beaucoup plus de l'intimité sérieuse de madame de Pënâfiei que je n'en suis réellement. Mais voyez donc, — ajouta le comte; — voilà déjà le gros Pommerive sorti de sa loge; il est à cette heure dans celle des deux belles amies, Oresle et Pylade en femmes. Ah ràl que leur conte-t-il donc, en regardant madame de Pënâfiei, avec tous ces gestes ridicules? Quels rires elles font ! mon Dieu ! que cet homme-là est platement bouffon! à son âge, c'est révoltant!...

A la pantomime de monsieur de Pommerive, je reconnus facilement l'histoire d'Ismaël , qui allait ainsi faire le tour de la salle.

. — Ah rà|l — me dit monsieur de Cernay en souriant, — bien que je ne sache pas du tout le pourquoi anlimatrimonial de madame de Pënâfiei, je suis assez de ses amis pour vous présenter à elle si vous le désirez et si elle y consent, ce dont je n'ose vous répondre... elle est si fantasque! mais, comme je vais lui faire une visite... voulezvous que je lui parle de vous ?

Songeant aussitôt à tout ce que cette demande aurait de souverainement ridicule, et du mauvais goût dont elle serait si madame de Pënâfiei m'avait entendu la défendre, et craignant que monsieur de Cernay ne fît cette démarche, je lui dis très vivement et d'un air fort sérieux :

— Pour un motif (]ue je désire garder secret, je vous prie, je vous supplie même très positivement de ne pas prononcer mon nom à madame de Pënâfiei.

— Vraiment! — dit le comte en me regardant attentivement; — et pourquoi? quelle idée!

1 — Je vous prie encore une fois très sérieusement de n'en rien faire, — répétai-jeen accentuant les mots de façon que monsieur de Cernay comprît que je désirais véritablement qu'il ne fût pas question de moi.

— Soit, — me dit-il, — mais vous avez tort, car rien que ses coquetteries sont inappréciables à voir chez elle...

Il sortit, et j'allai faire aussi quelques visites dans la

(* salle à plusieurs femmes de ma connaissance. Le bruit du

soir, et on ne parlait que de cela, était que madame do

Pënâfiei avait causé la mort de monsieur de Merleuil, et

qu'elle s'était éprise subitement d'Ismaël.

Aux femmes qui me racontèrent ceci avec de nombreuses variations et de grandes exclamations sur une si épouvantable sécheresse de cœur et une conduite aussi légère, je répondis (présumant, ce qui était vrai, que ces belles indignées étaient fort assidues aux fêtes de madame de Pënâfiei), je répondis d'un air non moins éploré qu'en effet rien n'était plus odieux, plus épouvantable, mais qu'heureusement, grâce à ce haut respect que le monde conservait toujours pour ,sa propre dignité et pour les con-

venances, cette maniuiso ëhontée, qui s'éprenait si furieusement des Turcs, allait être bien punie de sa conduite abominable, car de ce jour sans doute aucune femme n'oserait ni ne daignerait mettre les pieds à l'hôtel de Pënâfiei; puis je saluai, et je revins dans ma lo^e.

J'y trouvai monsieur de Cernay et monsieur du Pluvier, qui avait terminé le matin sa promenade involontaire par une chute sans danger.

— Ah ! par exemple, voilà qui devient trop fort, — me dit le comte.

— Encore quelque noirceur de madame de Pënâfiei,

— Vous croyez rire... J'arrive dans sa loge... devinez qui madame de Pënâfiei me prie de lui présenter?

— Je ne sais...

— Devinez?... Quelque chose de bizarre... d'inouï... d'inconcevable... de prodigieux...

— Quelque chose d'inouï... de bizarre... — répéta monsieur du Pluvier en réfléchissant.

— Ce n'est pas vous, du Pluvier? — lui dit le comte, — soyez tranquille; — puis s'adressant à moi : — Voyons, devinez?

— Je ne sais.

— Ismaël...

— Ismaël !

— Lui-même.

— Oh! la belle histoire! — s'écria du Pluvier. — Ah 1 je vais joliment la raconter!

J'avoue que ce que me dit le comte me surprit tellement, qu'à mon tour je demandai à monsieur de Cernay si ce n'était pas une plaisanterie; il me répondit très sérieusement, et même comme s'il eût été singulièrement piqué de la demande de madame de Pënâfiei :

— Ahl mon Dieu! non : elle n'a pas fait tant de façons; elle m'a dit d'un air très dégagé, pour cacher sans doute et par le ton et par l'expression l'importance qu'elle mettait à sa demande : a Monsieur de Cernay, votre Turc est B assez original, il faut que vous me l'ameniez... »

— Elle vous a dit cela... sérieusement?

— Très sérieusement... je vous en donne ma parole. Cette affirmation me fut faite d'une manière si grave

par le comte que je le crus.

Monsieur du Pluvier partit comme une flèche pour raconter cet autre trait de folie de madame de Pënâfiei, et à la sortie de l'Opéra ce nouveau détail compléta de reste toute cette belle médisance.

J'allai faire une visite d'ambassade, et je rentrai chez moi.

— Dès que je pus réfléchir en silence, je sentis que cette journée m'avait douloureusement attristé. Je connaissais le monde; mais cet amas de faussetés, de sottises, de médisances, ce dénigrement acharné contre une femme qui d'ailleurs semblait l'autoriser par deux ou trois actions que je ne pouvais m'expliqucr et qui décelaient du moins une inconcevable légèreté de conduite, ces hommes qui en disaient mille méchancetés odieuses et allaient à l'instant même se confondre auprès d'elle en hommages serviles, tout cela, en un mot, pour être d'une turpitude vieilla comme l'humanité, n'en était pas moins misérable et repoussant.

Pourtant, par une contradiction étrange, malgré moi je m'intéressais à madame de Pënâfiei, par cela même qu'elle était dans une position beaucoup trop élevée pour que tous ces bruit odieux arrivassent jusqu'à elle. Car ce qu'il y a d'affreux dans les calomnies du monde, qui s'exercent sur les gens dont la grande existence commande le respect ou plutôt une basse flatterie, c'est qu'ils vivent au milieu des médisances les plus haineuses, c'est que l'air qu'ils respirent en est imprégné, saturé, et qu'ils ne s'en doutcn pas.

Ainsi, ce soir-là, il était impossible, en voyant les sourires gracieux des femmes, les salutations empressées des hommes qui accueillaient madame de Pënâfiei à la sortie

AFTHUR.

de l'Opéra, il était impossible qu'elio pût supposer la millième partie des odieux propos dont elle clait l'olijet.

Jo le répète, tout cela était misérable et mo laissa dans un état do tristesse navrante.

Je venais cependant de passer une journée do celte vie dt délices, feommo on dit, de celte etistenie de luxe, (jue ]• plu3 petit nombre des f,"'ns mi^me du momie (louvent mener, et jo mo trouvais toujours avec un vido cdrayant dans le cneur I

Puis, suivant le cours de mes pensées, je comparai cette vie médisante, creuse, slérili; et fardée, à l'existence vivifiante, épanouie, gémrouse, (|ue jo menais h Serval! Pauvre vieux château paternel! Horizon paisible et souriant, vers lequel mon .Inie se tournait toujours lorsqu'elle était chaiïrine ou meurtrie I

Oh ! quels remords désespérans j'éprouvais en songeant à Hélène, que j'avais perdue par un doute infflmel h celte noble fille si adorable sous son auréole de candeur, et si chastement bercée dans son atmosphère d'angélique pureté que rien n'avait jamais ternie! mais qu'un matin... hélas!... un seul matin, son amour pour moi avait dourcment décolorée!... Hélène! Hélène! une de ces natures divines qui naissent et meurent, comme lo cygne dans la solitude d'un lac transparent, ignorées et sans taches!

El puis, descendant de cette sphère de pensées qui rayonnaient d'un éclat si pur et si virginal, je voulais échapper aux poignans souvenirs qu'elles soulevaient en moi I Je cherchais quelque esjioir vague et lointain d'en distraire un jour mon cni-ur, et je songeai à l'intérêt involontaire que déjà jo (lortais à madame de Pënallel. Mais je sentis aussi que pour cette femme, horriblement calomniée sans doute, mais à jamais souillée par tant d'outrages, il me .serait toujours imfiossible d'éprouver cet amour ardent, profond et saint, dont on est fier comme d'une noble action !

Le monde, en portant une atteinte fangeuse à la réputation d'une femme, ce voile irréparable, pudique et sacré, qui se déchire d'un soulfle, cette première fleur de la vie ii délicate et si éthérée; le monde, par«;es accusations infâmes, flétrit non-seulement la vertu de cette femme, mais il détruit pour toujours l'avenir de son co-ur; il la prive même désormais do la triste consolation d'inspirer un amour dévoué, sincère et durable! Il la livre pres(]ue malgré elle aux dégradans caprices des liaisons changeantes, sans respect et sans foi ! Car quel est celui qui verrait en elle, si honteusement soupçonnée, autre chose (pi'unc charmante fantaisie, le désir de la veille, le plaisir du jour, et l'oubli du lendemain 1 Quel est celui qui, près d'elle, oserait se livrer à ces élans de passion et de confiance entraînante dans lesquels on dit à la seule femme digne de ces secrets les joies, les tristes. v"s, les délires, les mystères, les ravissemcns de l'âme qu'elle remplit et que Dieu seul pourrait pénétrer? Quel est celui qui ne craindrait pas, au milieu de l'ivresse de ces épanchemens, d'entendre l'écho Tailleur et désolant de tant de sordides calomnies prodiguées h celte femme aux pieds de laquelle il irait se mettre, lui, si pieusement à genoux?

Quelle religion peut-on avoir enfin pour fidole qu'on a vue tant de fois et si indignement outragée?

Cinq ou six jours après celte soirée où j'avais vu madame do Pënûfiel à l'Opéra, monsieur de Cernay entra chez moi un matin, de l'air du monde le plus rayonnant.

— Eh bien I — me dit-il, — elle est partie ! Elle a quitté

Paris hier! au cneur dn l'hiver : cela vous paraît singulier, n'est-ce [las? Mais il n'en pouvaitMro autrement; le scandale avait aussi semblé trop prodigieux. Le monde a des lois qu'on no brave pas impunément.

— c.oniment cola ? — lui dis-jo. — Pourquoi madame do PënAfiel a-t-clle ainsi (juitté Paris?

— Il est probable, — reprit-il, — que quelques-uns do ses [)arens, par respect et convenance do famille, l'auront charitablement avertie qu'en attimdant que la mauvaise impression causée par sa ridicule et subite passion pour Lsinaiil et par la mort de Merleuil fiU apaisée, il serait convenable qu'elle allAt passer quelque temps dans une de ses terres; contre son habitude, clic aura cédé à ces conseils, pour se guérir sans doute de son amour dans la solitude...

— Vous no lui avez donc pas présenté Ismaël, ainsi qu'elle vous en avait prié.

— Impossible, — reprit le comte, — il est sauvage comme un ours, capricieux comme une femme et têtu comme une mule, je n'ai jamais pu lo décider à m'accompagner à l'hôtel de PënAfiel ; aussi, comme je vous le disais, je crois que c'est bien plutôt le dé|)it que lo respect humain qui aura décidé du voyage de madame de PënAfiel.

J'avoue que ce départ si subit, dans une pareille saison, me paraissait tout aussi étrange que la demande de madame de PënAfiel à monsieur de Cernay de lui présenter Ismaël. Aussi, voulant, tout en continuant un sujet d'entretien qui m'intéressait, couper court à des propos qui devenaient aussi incompréhensildes que révollans, jo dis au comte :

— Quel homme était-ce donc que monsieur le marquis do PënAfiel.

— Un très illustre et très puissant seigneur d'Aragon, grand d'Espagne et ambassadeur h Rome; c'est là qu'il vil pour la prcmèrc fois mademoiselle de Blémur, aujourd'hui madame de PënAfiel ; elle faisait un voyage d'Italie, avec son oncle et sa tante.

— Et le marquis était-il jeune ?

— Trente ou trente-cinq ans au plus, — me dit le comte ; — avec cela, fort beau, fort agréable, très grand seigneur en toutes choses ; et pourtant, ce ne fut pas un mariage d'inclination, mais seulement de convenance. Monsieur de PënAfiel avait une fortune colossale, mademoiselledeBlémur était aussi prodigieusement riche, orpheline et maîtresse de son choix ; pourquoi se décida-t-elle à ce mariage sans amour? on l'ignore. Le marquis avait toujours eu le désir de s'établir en France ; une fois les paroles échangées, il se remlit à Madrid pour remettre son ambassade dans les mains du roi, quitta pour jamais l'Espagne, et vint à Paris, où il épousa mademoiselle de Blémur. Mais, après deux ans de mariage, il mourut d'une assez longue maladie en ie dont le nom diabolique m'est échappé.

— Et avant son mariage, que disait-onde mademoiselle de Blémur?

— Bien qu'elle fiW jolie comme les amours, elle commençait déjà à paraître insupportable à cause de sa coquetterie, de ses manières affectées, et surtout de ses prétentions à la science... dignes des femmes savantes, car elle avait forcé son oncle, qui était son tuteur et n'avait de volonté que celle do sa nièce, de lui donner des maîtres d'astronomie, de chimie, de mathématiques, que sais-je 1 au-si, grâce à celle belle éducation, mademoiselle de Blémur se crut le droit d'être très méprisante et très moqueuse envers les hommesqui ignoraient decessavantasseries-là. Or, vous jugez desamisque ces impertinentes railleriesdcvaient lui faire; ce qui ne l'empêchait pas d'être adulée, entourée, flagornée, car, après tout, on supporte bien des choses de la part d'une héritière de quatre cent mille livres de rentes, qu'on sait d'un caractère à ne suivre que son goût ou son caprice pour se marier ; aussi son union avec un étranger commenra-t-»lle déjà à lui faire autant d'ennemis qu'il y avait d'aspiransà sa main.

— Je le conçois, tant do patience et de soupirs perdus I Mais d'ailleurs rien n'était plus patriotique que celle ini-

mitié, — répondis-je au comte en souriant, — co mariage n'étant d'ailleurs absolument que de convenance, m'avezvous dit, bien que monsieur de Pënâfiel fût fort agréable.

Ils semblaient du moins, — reprit monsieur de Cernay,

vivre très en froid l'un avec l'autre ; seulement, lors do

la maladie du marquis, madame de Pënâfiel se montra très assidue près de lui ; mais, entre nous, qu'est-ce que cela prouve ?

— Tout au plus qu'elle aurait été très assidue, ou plutôt fort hypocrite, car, avant comme après son veuvage, on lui a reconnu sans doute beaucoup d'adorateurs heureux ?

— On lui en suppose beaucoup, du moins, et il est clair qu'on ne se trompe pas, — dit le comte; — mais elle est si line, si adroite I n'écrivant jamais que des billets du matin très insigniOans. Quant à Ismaël, c'est une folie incompréhensible, qui sort de ses habitudes et qui no s'explique que par la violence d'un caprice insurmontable ; on parle aussi de déguisemens, d'une petite maison qu'elle aurait dans je ne sais quel quartier perdu. En un mot, il est bien évident pour tous les gens sensés que si madame de Pënâfiel n'avait qu'une seule et honorable affection, elle ne la cacherait pas ; tandis qu'au contraire, à l'abri do ces mille bruits contradictoires qui promènent de l'un à l'autre les soupçons du monde, il est hors de doute qu'elle se livre sourdement à toutes ses fantaisies. Et puis enfln pourquoi est-elle si coquette ? pourquoi chercher autant à plaire ? Si vous allez chez elle, vous le verrez. Or, quand on a un tel besoin, une telle rage de paraître charmante, on ne se contente pas d'admirations désintéressées.

— Mais, — dis-je à monsieur de Cernay, — le vainqueur do cette lutte, qui par son retentissement a dû déranger fort les habitudes mystérieuses de madame de Pënâfiel, monsieur de Senneterre, que devient-il ?

— Oh ! — dit le comte, — Senneterre est sacrifié, indignement sacrifié; cor, à part sa folle passion pour Ismaël, par esprit de contradiction, madame de Pënâfiel est capable do pleurer le mort et do détester le survivant ; ce qui le prouve du reste, c'est que niaintenant Senneterre a le bon goût et le tact de soutenir qu'il ne s'est jamais occupé de madame de Pënâfiel, et qu'elle est absolument étrangère à ce défi ; oui, il répète maintenant à qui veut l'entendre qu'il n'a engagé ce mall¥;ureux pari avec Mertcuil que par entraînement d'amour-propre. Ils avaient, dit Senneterre, tous deux déjeuné chez lord **', et en sortant de chez lui chacun se prit à vanter les rares qualités de son cheval : l'exaltation s'en mêla, et enfin ce fatal défi fut la conclusion de leur entretien. Le lendemain, étant plus de sang- /roid, dit-il encore, ils en reconnurent le danger; mais flors il craignirent de paraître reculer devant le péril, et par bravade maintinrent leur pari... Tout cela est bel et bon ; mais, outre que ce n'est pas vrai, pour moi du moins qui ai su la véritable cause de ce défi, vous m'avouerez que co n'est guère probable. Après tout, Senneterre, instruit des bruits fâcheux qui courent sur madame de Pëuâûel, agit en galant homme en niant tout à cette heure.

Bien des années ont passé sur ces souvenirs, et je me demande comment de pareilles puérilités ont pu me rester aussi présentes à la mémoire. C'est que tout en se rattachant à un cruel événement de ma vie, elles m'avaient aussi frappé par leur pauvreté même, comme le type le plus exact et le plus vrai d'un certain ordre de sujets de conversation, d'examen, de discussion, de louanges, d'attaques et de médisances, qui tour à tour occupent absolument et très sérieusement les oisifs du monde... Que, si cette affirmation semble exagérée, on se rappelle l'entretien d'hier ou celui d'aujourd'hui, et on reconnaîtra la vérité de ce que j'avance.

Mais, pour revenir à monsieur de Cernay, comme après tout il y avait dans les propos absurdes dont il se faisait le bruit et l'écho une apparence de logique plus que suffisante pour mettre en paix la conscience de la calomnie, je ne tentai pas de défendre madame do Pënâfiel auprès du

comte. D'ailleurs je croyais pénétrer le but et la cause de son donigreracnt si acharné contre elle ; car ces bruits, qui tenaient en émoi la bonne compagnie de Paris depuis cinq ou six jours, n'avaient pas évidemment d'autre auteur que lui.

Quant à ce nouvel et long entretien sur les antécédens et le caractère de madame de Pënâfiel, je ne le répète que parce qu'il cadrait parfaitement avec tout ce que j'en avais entendu dire, et qu'il résumait à merveille ce que le monde pensait de cette femme singulière.

— Il faut espérer, — dis-je au comte, — que Paris ne sera pas longtemps privé d'une femme aussi précieuse pour les sujets de conversation que semble l'être madame de Pënâfiel ; car, depuis cinq ou six jours, on doit au moins lui rendre cette justice qu'elle en a fait elle seule tous les frais.

— Vous désirez son retour, je parie? — médit monsieur de Cernay en m'interrogeant d'un regard curieux et pénétrant.

— Sans le désirer très vivement, je no vous cache pas que madame de Pënâfiel inspire, sinon l'intérêt, du moins la curiosité.

— Allons, de la curiosité à l'intérêt il n'y a qu'un pas, de l'intérêt à l'amour un autre pas ; en un mot, je suis sûr que vous serez amoureux fou de madame de Pënâfiel. Mais prenez bien garde, — me dit le comte.

— Malgré tous les dangers qu'il peut y avoir, je désirerais vivement, — lui dis-je — réaliser vos prédictions, car je ne sais rien de plus heureux au monde qu'un homme amoureux, même lorsqu'il aime sans espoir.

— C'est justement pour cela que j'ai voulu vous mettre bien au courant du véritable caractère de madame de Pënâfiel, afin que vous sachiez au moins à quoi vous en tenir si vous lui étiez présenté ; vrai, je ne voudrais pas vous avoir rendu malheureux par elle, — me dit le comte avec une expression de si parfaite bonhomie que je ne sais en vérité si elle était feinte ou réelle. — Entre gentilshommes, — ajouta-t-il, — ce sont de ces services qu'on se doit rendre ; mais, tenez, franchement, il faut l'inlérêl inexplicable que vous m'inspirez, il faut tout le désir que j'ai de vous être utile pour vous avoir prévenu ; car, en vérité... — Et le comte hésita un moment, puis il reprit d'un air presque solennel, où il paraissait se joindre une nuance d'intérêt affectueux: — Tenez, voulezvous savoir toute ma pensée ?

— Sans doute, — dis-je fort surpris de celte, brusque transition.

— Eh bien ! vous savez qu'entre hommes il n'y a rien de plus sot que les complimens; pourtant, je no puis vous cacher qu'il y a en vous quelque chose qui attire au premier abord; mais bientôt on reconnaît dans voire manière d'être je ne sais quoi do contraint, de froid, de réserve, qui glace; vous êtes jeune, et vous n'avez ni l'entrain ni la confiance de notre âge. Il y a surtout en vous un contraste que je ne puis parvenir à m'expliquer. Quand vous prenez part à une conversation de jeunes gens, conversation folle, joyeuse, étourdie, souvent votre figure s'anime, vous dites alors des choses beaucoup plus folles, beaucoup plus gaies que les plus gais et les plus fous, et puis, la dernière parole prononcée, vos traits reprennent aussitôt une expression indéfinissable, ou plutôt définissable, do froideur et de fatigue ; vous avez l'air de vous ennuyer à la mort, de façon qu'on ne sait que penser d'une gaieté qui se trouve si voisine d'une tristesse si morne. Aussi je vous jure qu'il est diablement difficile de se mettre en confiance avec vous, quelque envie qu'on en puisse avoir.

Il est bien évident que je ne crus pas un mot de ce que me dit le comte au sujet de ma puissance attractive ; et, sans pouvoir encore démêler le but de cette flatterie, qui ne me parut que ridicule et grossière, je voulus me montrer à lui sous un tel jour qu'il m'épargnât désormais de telles confidences.

— Vous avez raison, — dis-je au comte, — je sais qu'il

ARTHUR

np doit pns Otre faL-ilo de so meltro en confiance avec moi, cnr (tant par iinluie (ixtrômenienl dissimuli', et comptant |)LU sur lis autres parce <|u'iis pourraient fort pou compter sur moi, il doit m'fitro aussi dil'licile qu'il m'est indifférent d'inspirer le moindre sentinu'nt d'attraction.

Lu comte me regarda il'aLioiil d'un air Irt-s scriousement étonné, puis il me dit d'un air assez pii]Ui'' :

— Cette dissiimilatiiin n'est du moins pas dangereuse, puisque vous l'avouez.

— Mais je n'ai jamais songea Otro dangereux, — lui dis-jc en souriant.

— Ah rh ! — reprit-il, — et où donc croyez-vous trouver des amis avec de pareils aveux ?

— Des aniisl — deniandai-je à monsieur de Cernay, — cl pourquoi faire "?

\ Il y eut sans doute dans l'expression de mes traits, dans I l'accent de ma voix, une apparence de vérité telle que le comte me regarda avec surprise.

— Parlez-vous sérieusement'? — mo dit-il.

— Très sérieusement, je vous jure ; qu'y a-t-il d'étonnant dans ce que je vous dis là.

— Et vous ne craignez pas d'avouer une aussi complijlc indilïérence"?

— Pourquoi craindrais-jo?

— Pourciuoi? — ri'[irit-il d'un air do plus en plus stupéfait. Puis bientôt il mo dit : — Allons, c'est un paradoxe que vous vous amusez à soutenir; c'est fort original, sans doute , mais au fond je suis sùv que vous ne pensez pas un mot do cela.

— Soit, parlons d'autre chose, — dis-je au comte.

— Mais voyons, sérieusement, — reprit-il, — pouvczvous demander à quoi hon les amis?

— Sérieusement, — lui dis-je, — à quoi vous suis-je bon? à quoi m'étes-vous bon? Que demain nous ne nous voyions plus, qu'y perdriez-vous? qu'y pcu'drais-jo? Vous n'avez pas plus besoin de; moi (juo je n'ai besoin de vous : et en disant vous et moi, je personnilie, je généralise, quant h moi du moins, ces banales affections du monde auxquelles on donne le nom d'amitié.

— iv, vous accorde qu'on puisse se passer de ces relations-lh, ou plutôt qu'elles soient si faciles à rencontrer «lue, silr do les trouver toujours, on ne s'ini)uiète guère do les chercher, — me dit monsieur de Cernay ; — mais l'amitié vraie, profonde, dévouée?

— Nisus et Euryale, Castor et Pollux? — lui dis-je.

— Oui ; direz-vous encore « Pourquoi faire? » à propos de ces amitiés-là, si vous étiez assez heureux pour les rencontrer?

— Je dirais certainement: « Pourquoi faire? » toujours quant à moi... Car si je trouvais un Nisus, je ne me sens véritablement pas la force généreuse d'être lîuryale, et je

1 suis trop honnête homme pour accepter ce que je ne puis ; pas rendre. Enfin celte amitié si vive, si profonde que ) vous dites, alors même que je la trouverais, me serait fort inutile et môme très pesante au moment du bonheur, car ji? hais les confidences heureuses; elle no pourrait donc m'être utile qu'au jour du malheur? Or, il est matériellement et mathéRiatiquement impossible que je sois jamais malheureux.

— Comment cela ? — dit lo comto de plus en plus ébahi.

— Par uno raison fort simple. Ma santé est parfaite, mon nom et mes relations me mettent au niveau de tous, ma fortune est en terres, j'ai toujours deux années de revenus d'avance, je ne suis ni joueur ni prêteur : comment voulez-vous donc que je sois jamais malheureux ?

— Mais alors il n'y a donc pas à vos yeux d'autres malheurs que les douleurs physiques ou les embarras matériels?... Et les peines de cœur? — mo dit le comte d'un air véritablement aifligo.

A cela je repondis par un éclat de rire si franc que monsieur de Cernay on demeura tout étourdi ; puis il reprit :

— Avec une telle façon de voir, il est évident ((u'on n'a jamais besoin de personne... et tout ce qu« je puis vous

dire... c'est que je vous plains fort. Mais pourtant, — ajuuta-t-il pres(jue inipati(!mment, — avouez que si demain jo venais vous demander un service, vous ne nie lu refuseriez pas, quand ra ne serait que par respect humaiu; eh bien! lo monde n'en veut pas davantage!

— Mais en admettant que jo vous reiid(! un service, que prouverait cela? quo vous auriez eu besoin do moi, mais non pas que moi j'aurais eu besoin de vous...

— Ainsi vous vous croyez sûr de n'avoir jamais besoin de personne?

— Oui, c'est mon principal luxe, et j'y tiens.

— Soit, votre fortune est en terres, elle est sftre. Votre fiosition est égale h celles do tous, vous ne croyez pas aux peines du cœur ou vous les souffrez seul; mais, par exemple, ayez un duel, il vous faudra bien aller demandera (|uelqu'un du monde de vous servir de témoin; voilà une grav(! obligation! Vous pouvez donc avoir besoin des autres dans le monde.

— Quand j'ai un duel, je m'en vais à la première caserne venue, je prends les deux premiers sous-officiers ou soldats ([ui me tombent sous la main, et voilà des témoins excellons et qu'aucun homme d'honneur ne peut récuser.

— Quel diable d'homme vous faites! — mo dit la comto; — mais si vous êtes blessé... qui viendra vous voir ?

— Personne, Dieu merci I Dans les souffrances physiques, je suis un peu comme les botes fauves, il me faut une solitude et une nuit profonde.

— Mais enfin, dans le monde, pour causer, pour vivre en un mot do la vie du monde, il vous faut les autres.

— Oh! les autres pour cela ne peuvent jamais mo manquer, pas plus quo je ne leur manquerai; c'est un concert où les [ilus misérables musiciens sont admis sur le même pied quo les meilleurs artistes, et où chacun fait sa note obligée; mais ces relations-là no sont plus de l'amitié; ces liaisons-là sont comme ces plantes robustes et vivaces qui n'ont ni doux jiarfum, ni couleur éclatante, mais qui sont vertes en tout temps, et qu'on no craint jamais de froisser; la preuve de ceci, c'est qu'après tout ce quo nous venons de dire là, nous resterons dans les mêmes et excellons termes où nous sommes; domain nous nous serrerons la main dans le monde, nous causerons des adorateurs de madame de Pènâfiel ou de tout co que vous voudrez; et dans six mois nous nous dirons mo7i cher; mais dans six mois et un jour, vous ou moi disparaîtrions de cette bienheureuse terre, que vous ou moi serions parfaitement indifférensà cette disparition. ICt c'est tout simple; pourquoi en serait-il autrement? De quel droit exigerais-je un autre sentiment de vous? do quel droit l'exigeriez-vous de moi?

— Mais co que vous dites là est exceptionnel, tout le monde ne pense pas comme vous.

— Je l'espère bien pour tout le monde; car jo crois ne ressembler à personne, par cela même que je ressemble à tous.

— Et sans doute avec ces principes-là vous méprisez aussi singulièrement les femmes et les hommes? — mo dit lo comte.

— D'abord, je ne méprise pas les hommes,— lui dis-je, — par uno raison très simple ; c'est quo moi, qui ne .suis ni pire ni meilleur qu'un autre, je me suis mis souvent, par la pensée, aux prises avec quelqu'une do ces questions qui décident à tout jamais si on est un honiiêto homme ou un misérable.

— Eh bien ? — fit le comto.

— Eh bien! comme j'ai toujours été très franc avec moi-môme, j'ai souvent beaucoup plus douté de moi quo je n'ai encore douté des autres; je ne puis donc pas mépriser les hommes. Quant aux femmes, comme je ne les connais pas plus quo tou* ne les connaissez, il m'est aussi impossible d'en parler d'une manière absolue.

— Conimont, pas plus que moi? — me dit le comte de Cernay d'un air évidemment choqué. — Je no connais pas les femmes?

— Je crois que ni vous ni personne uo connaissez les

femmes d'une manière absolue, — lui dis-je en souriant.

Quel est l'homme au monde qui se connaît? Quel est

celui qui pourrait répondre affirmativement de soi dans toute condition possible? A plus forte raison, qui peut se piquer de connaître, non pas les femmes, mais une seule femme, lors même qu'elle serait sa mère, sa maîtresse ou sa sœur? Il est évident que je ne parle pas de ces notions à tous venans, sorte de catéchisme banal et traditionnel, aussi faux que stupide, et qui est d'une application tout aussi raisonnable que le serait le secours d'un manuel du beau langage pour répondre à toutes les questions supposables.

— Sous ce rapport, vous avez raison,— me dit le comte; — mais tenez, je suis ravi de vous mettre dans votre tort et en contradiction avec vous-même, parce qu'il s'agit d'une espèce de service que je ne puis vous rendre : vous désirez connaître madame de Pènâllel ; il faut donc que yous deviez à moi ou à quelque autre votre présentation Ohez elle.

— Il est impossible d'être plus aimat)Ie , — dis-je au comte;— et, tel pauvre que je sois en amitié, je trouverais certainement de quoi payer votre offre si gracieuse; madame de Pônâfiel est charmante; je crois à tous les merveilleux récils que vous m'en avez faits; je sais que son salon est des plus recherchés et des plus comptés; mais, très franchement et très sérieusement, je vous supplie, comme je supplierais tout autre, de ne faire pour moi auprès d'elle aucune demande de présentation;

— Et pourquoi cela?

— Parce que le plaisir que je trouverais sans doute à connaître madame de Pënâfiel ne compenserait jamais l'humiliante impression que me causerait un refus de sa part.

— Quel enfantillage! — me dit le comte. — Encore tout dernièrement, Falmouth a voulu lui présenter le jeune duc de '", allié de la famille royale d'Angleterre ; eh bien ! madame de Pënâfiol a refusé net.

— Vous avez trop de monde, mon cher comte, pour ne pas comprendre que ma position ne me mettant ni au-dessus ni au-dessous d'un certain niveau social, je ne dois, ni ne veux, ni ne puis m'exposer à un refus. C'est fort ridicule, soit, mais cela est ainsi, n'en parlons plus.

— Un mot encore, — me dit le comte, — voulez-vous pourtant parier avec moi deux cents louis , que, lors de son retour, vous serez présenté et admis chez madame la marquise de Pënùfiel, au plus tard un mois après son arrivée?

— D'après ma demande?

— Non sans doute, au contraire.

— Comment, au contraire? — dis-je au comte.

— Certainement ; je vous parie que madame de Pënâfiel vous rencontrant nécessairement dans le monde, et sachant que vous ne voulez faire aucuns frais pour lui être présenté, s'arrangera, par esprit de contradiction, de façon que cela soit pourtant et presque malgré vous.

— Ce serait sans doute un fort grand triomphe dont je serais on ne peut plus flor, — répondis-js au comte, — mais je n'y crois pas ; et j'y crois si peu que je tiens votre pari, à savoir qu'après un mois, à dater de son retour, je n'aurai pas été présenté h madame de Pënâfiel.

— Mais, — dit monsieur de Cernay. — il est bien entendu que si la proposition vous est faite de sa part... vous ne refuserez pas... et que...

— Il est bien entendu, — dis-je au comte en l'interrompant, — que je n'accueillerai jamais une prévenance toujours honorable et flatteuse par une grossièreté ; ainsi, je vous le répète, je tiens votre pari.

— Vos deux cents louis sont à moi, — me dit le comte en me quittant ; — mais tenez, — ajouta-t-il en me tendant la main, — merci de votre franchise.

— De quelle franchise?

— Oui, de ce que vous m'avez dit si crûment... ce que vous pensiez au sujet de l'amitié ; c'est une probité rare.

~Avec la discrétion, ou plutôt la dissimulation, ce sont

mes deux seules et uniques qualités, — dis-je au comte en lui serrant aussi cordialement la main. Et nous nous séparâmes.

Quand monsieur de Cernay fut sorti, j'éprouvai une sorte de regret d'avoir repoussé ainsi ses avances amicales. Mais ce qu'il m'avait dit de puissance d'attraction, me paraissant un mensonge suprêmement ridicule, me mit en défiance avec lui; puis l'espèce de haine acharnée avec laquelle il me semblait poursuivre madame de Pënâfiel me donnait une pauvre idée de la sûreté de ses relations. Pourtant peut-être m'étais-je trompé, car, aux yeux des tiommes, les femmes sont tellement en dehors du droit com~ mun, si cela se peut dire, et les duretés ou les mépris dont ils les accablent souvent en secret, et dont il se font quelquefois hautement gloire, nuisent si peu à ce qu'on appelle une réputation de galant homme... d'homme d'honneur... qu"i\ se pouvait que monsieur de Cernay eût en effet toutes les qualités d'un ami solide et vrai. Mais il me fut impossible de ne pas l'accueillir ainsi que je l'avais fait.

Je me louai aussi de lui avoir assez dissimulé mon véritable caractère pour lui en avoir donné une idée absolument fausse ou singulièrement vague.

Il m'a toujours semblé odieux d'être connu ou pénétré par les indifférens, et dangereux de l'être par ses ennemis ou même par ses amis. S'il y a dans l'organisation morale de chacun un point culminant qui soit le départ et le terme de toutes les pensées, de tous les vœux, de tous les désirs; si enfin, noble ou honteux, il est une sorte d'idée fixe que l'on sent pour ainsi dire baJlre en soi à toute heure, car souvent on dirait que le cœur se déplace, c'est surtout ce point toujours palpitant qu'il faut peut-être le plus habilement déguiser à la connaissance de chacun, le plus impitoyablement défendre contre toute surprise, car ordinairement là est la faiblesse, la plaie, l'endroit infailliblement vulnérable de notre nature.

Si l'envie, l'orgueil, la cupidité prédominent en vous, vous devez surtout vous attacher à paraître, et souvent vous paraissez, sans feindre beaucoup, modeste, bienveillant et désintéressé. De même aussi qu'on voit souvent des gens d'une âme compatissante et généreuse enfouir ce trésor de commisération et de bonté sous une écorce rude et sauvage ; car on dirait que l'éducation vous donne l'instinct de dissimuler vos vices ou vos vertus, ainsi que la nature donne à certains animaux les moyens do se protéger contre leur propre faiblesse.

Je m'étais donc montré aux yeux du comte d'un égoïsme outré et d'une insensibilité cynique, parce que je sentais encore en moi d'invincibles penchans à tous les sentimens généreux! Mais, hélas! ce n'étaient plus que des penchans ! Les terribles enseignemons de mon père, en m'apprenant à douter, avaient aussi développé en moi jusqu'à sa plus farouche exaltation une impitoyable susceptibilité d'orgueil ! En un mot, ce que je redoutais le plus au monde était d'être pris pour dupe si je me livrais aux élans involontaires de mon âme, d'abord expansive et franche.

Mais si la méfiance et l'orgueil desséchaient chaque jour dans leurs germes ces nobles instincts, ainsi que l'homme déchu se rappelait l'Eden, il m'en était malheureusement resté le souvenir ! Je comprenais, sans pouvoir l'éprouver, tout ce qu'il devait y avoir, tout ce qu'il y avait d'enivrant et de divin dans le dévouement et la confiance!

C'était de ma part une continuelle aspiration vers une

ARTHUR

splièro étlu'TPO. raiiiouse, au soin de IjujupIIi' jï-voiiiuiislcs ninitii's los plus admirahlos, les amours les plus i)assionnosl Mais, IiclasI unp (UTianco aL'liarn«'(', implacable, honteuse, nie faisant bientôt craindre (ju'en application tous ces rêves adorables ne fussent plus que de mensongères apparences, son soulfie jïlacé venait incessamment détruire tant de visions enchanteresses!

Je ne pouvais plus d'ailleurs m'abuser; ce qu'il y avait de bas, d'égoïste et de faible en moi l'emportait de beaucoup sur ce qu'il me restait de noble, de grand et d'élevé dans le cœur.

Ma conduite avec Hék^no me l'avait prouvé. L'homme qui calcule et pèse sordidement les chances de ses impulsions, l'homme qui se retient d'éprouver une généreuse attraction de peur de la voir dérue, celui-là est dépourvu de force, de grandeur et de bonté.

I.a méfiance ciMoie la hlchelé; de la lâcheté à une cruauté froide, il n'y a qu'une nuance. Je devais, liélas! l'éprouver misérablement pour moi et pour les autres.

Kt pourtant je n'étais pas d'une organisation haineuse et mécliante! Je ressentais des émotions d'une douceur inexprimable lorsque obscurément j'avais rendu qutMque service ignoré, dont je ne craignais pas de rougir! Puis, ce qui n'est jamais, je crois, le fait des âmes absolument mauvaises eî perverses, j'aimais à contempler toutes les magnillcenccs de la nature. La vue d'un splendide coucher du soleil me causait une joie d'enfant ; j 'étais heureux de trouver dans un livre la peinture consolante d'un sentiment généreux et bon, et la sympathie profonde que cette lecture faisait délicieusement vibrer en moi me prouvait que toutes les nobles cordes de mon âme n'étaient pas brisées...

Autant j'aimais, j'admirais passionnémentWalter Scott... ce sublime bienfaiteur de la pensée souffrante, dont le génie adorable vous laisse, si on peut excuser cette vulgarité, la bouche toujours si fraîche cl si suave... autant je fuj'ais, je maudissais Byron, dont le stérile et désolant scepticisme ne laisse aux lèvres que (ici et amertume...

Je comprenais si bien toutes les misères, toutes les afflictions, que je poussais souvent la délicatesse et la crainte de blesser les gens malheureux ou d'une condition inférieure jusqu'à des scrupules presque ridicules; j'éprouvais sans raison des attendrissemens involontaires et puérils; je sentais parfois un immense besoin d'aimer, de me dévouer : mon premier mouvement était toujours naif, sincère et bon ; mais la réflexion venait tout flétrir. C'était enfin une lutte perpétuelle entre mon cœur qui me disait: Croif, — aime, — espère... et mon esprit qui mo disait: Doute, — méprise — et crains!

Aussi, en observant et ressentant le choc douloureux de ces deux impressions si diverses, il me semblait que j'éprouvais avec le cœur de ma mère et que j'analysais avec l'esprit de mon père ; mais, comme toujours, l'esprit devait l'emporter sur le cœur.

Kt puis j'avais encore une terrible faculté do comparaison de moi aux autres, à l'aide de laquelle je trouvais mille raisons évidentes pour que les autres ne m'aimassent pas, et conséquemment pour me défier de chacun.

Ainsi ma mère ni'avaitadoré, et j'avais oublié ma mère! ou du moins j'y songeais seulement lors de mes ennuis désespérés! Mais si un éclair de joie, de vanité satisfaite, venait m'éblouir, ces pieuses pensées, un moment évoquées, retombaient aussitôt dans l'ombre du tombeau maternel.

Je devais tout à mon père, et je no pcns.îis plus à lui que pour maudire la précoce et fatale expérience qu'il m'avait donnée. Hélène m'avait aimé du plus chaste et du plus véritable amour, et j'avais répondu à cette belle Ame en l'outrageant par la méfiance la plus odieusel Ainsi, de ma part, toujours ingratitude, soupçon et oubli; de quel droit aurais-je donc voulu chez Ics'autres amour et dévouement ?

En vain, me disaisje : Mon père, ma mère, Hélène, m'ont aimé tel que j'étais. Mais mon père était mon père,

OEUV. CHOISIES. — II

ma mère était ma mère, Hélène était Hélène. (Car je rangeais avec raison l'amour d'Hélène pour moi parmi les senliinens innés, naturels, presipie de famille.) Et [lourtani, me disais-je, l'aversion que je lui ai inspirée a été telle, que cet amour d'enfance, si profondément enraciné dans son cœur, est mort en un jour!

Olil c'était en vérité un formidable et stérile châtiment que celui-là, dont je me faisais à la fois la victime et lu bourreau, sans que ces tristes rigueurs me rendissent meilleur ni pour moi ni pour les autres

Je reviens à madame do Pënûfiel ; j'avais aussi dû entièrement cacher à monsieur de Cernay quels étaient mes projets; car l'intervention du comte pouvait m'étre utile, et je n'ignorais pas que les meilleurs complices sont ceux qui le sont de bonne foi et sans le savoir.

J'éprouvais donc un vif désir de connaître cette femme étrange, malgré ou peut-être à cause de tout le mal qu'on en disait, et dont j'avais pu, dans une circonstance du moins, reconnaître la calomnieuse exagération ; mais mon caractère défiant et orgueilleux voyait à ce désir un obstacle insurmontable.

Je le répète, le jour où j'avais pris le parti de madame do PënSfiel contre monsieur de Pommerive à l'Opéra, au sujet d'Ismaiil, elle pouvait m'avoir entendu; or, dans ce cas, je trouvais que ma prétention à lui être présenté eût été le comble du mauvais goût, ma discussion avec monsieur de Pommerive ne semblant plus alors que le prélude calculé de cette demande.

Mes scrupules étaient peut-être exagérés : mais je sentais ainsi et j'étais absolument résolu de ne faire aucune démarche pour être admis chez madame dePënûfiel. Seulement, je pensais que, si elle savait que je l'avais défendue, avec le tact d'une femme de bonne compagnie elle pourrait apprécier ma réserve ; et que, devant me rencontrer très souvent dans le monde, elle trouverait mille moyens convenables d'aller elle-même au-devant de cette présentation, et qu'alors mon orgueil serait sauf.

Ce qui me donnait d'ailleurs la facilité de raisonner ainsi et d'attendre les cvénemens, c'est qu'après tout ce désir de ma part n'était pas assez violent pour me préoccuper entièrement, et qu'une issue négative ne m'eût pas désespéré.

Je ne redoutais d'ailleurs que médiocrement ( dans le cas où je serais devenu très épris de madame de Pënâfiel) ce danger dont m'avait menacé monsieur de Cernay ; je ne la croyais pas dangereuse pour moi, parce que j'étais sûr de mon impassible et orgueilleuse dissimulation pour cacher mes blessures de vanité, si j'en éprouvais, et que j'étais sûr aussi de la sagacité de ma défiance pour démêler les faussetés ou le manégo de madame de Pënâfiel, si elle voulait être fausse.

Seulement, j'avais pressenti que, dans le cas où je voudrais me ranger au nombre de ses adorateurs, si invisiblement nombreux, disait-on, il serait bien qu'au retour de son voyage de Bretagno je fusse, ou du moins je semblasse occupé d'un autre intérêt, afin de me trouver en mesure de paraître sacrifier quelque chose à madame de Pënâfiel, une femme étant beaucoup plus flattée d'un hommage quand on peut y joindre et mettre à ses pieds l'oubli d'une afl'ection déjà acquise. Alors, il y a non-seulement triomphe, mais avantage remporté par la comparaison.

Je résolus donc, avant le retour de madame de Pënâfiel, de m'occuper d'une femme qui fût « la mode, et qui de plus possédât un courtisan officiellement reconnu.

Je tenais à ces doux conditions, afin de rendre le bruit de mon intérêt supposé beaucoup plus rapide et plus retentissant. Le calcul était simple, en cela que, dès que la monde s'apercevrait de mes prétentions, il ne manquerait pas aussitôt, avec sa charité et sa véracité habituelles, de se charger de proclamer à toute voix la déchéance de l'ancien courtisan et mon exaltation récente.

Je me décidai donc à tâcher de faire agréer mes soins par une femme à la mode.

Ce qui m'attristait profondément, c'est qu'en faisant à froid ces calculs de mensonges et de tromperies basses et mesquines, j'en comprenais toute la pauvreté ; je n'avais pas pour excuse l'entraînement des sens ou de la- passion, pas même un vif désir de plaire à madame de Pënûfiel. C'était je ne sais quel vague espoir de distraction, quel besoin iYnpérieux d'occuper mon esprit inquiet et toujours mécontent, de chercher enfin dans les hasards misérables de la vie du monde quelque accident imprévu qui me pût sortir de cette morne et douloureuse apathie qui m'écrasait.

Chose étrange encore, une fois dans le monde et à l'œuvre, je retrouvais pour ainsi dire ma jeunesse, ma gaieté, quelques heures de joie et de vanité contente; il me semblait alors, pour ainsi dire, que j'étais douhle, tant je m'étonnais de m'entendre parler ainsi follement... et puis une fois seul avec mes réflexions, ma pensée recommençait d'être agitée par mille ennuis sans cause, mille incertitudes pénibles sur moi, sur tous et sur tout.

l'album vert.

A qui connaît le monde on peut dire, sans craindre de sembler glorieux, que, pour un homme convenablement placé, il n'est pas absolument impossible, s'il le veut fermement , d'être, ou du moins de paraître distingué par une femme à la mode.

Singulière existence d'ailleurs que la vie d'une femme à la mode, vie tout entière de charmant dévouement à la plus égoïste et la plus ingrate partie du genre humain ! Une fois qu'elle est à la mode, qu'il est bien reconnu qu'elle s'habille à ravir et toujours du meilleur goût, qu'elle a du charme ou de l'esprit, la pauvre femme ne s'appartient plus ; il faut qu'elle soit un des brillans fleurons de cette couronne vivante que Paris porte au front chaque soir I

Pas une fête à laquelle il lui soit permis de manquer ; triste ou gaie, il lui faut être là, toujours là, avoir toujours la robe la plus élégante, la coiffure la plus fraîche, la figure la plus épanouie; toujours être accessible, gracieuse, avenante; le premier sot venu a son droit rigoureusement établi à un accueil enchanteur... Car il y a lutte entre les femmes à la mode... lutte passive, mais acharnée, ( dont les fleurs, les rubans, les pierreries et les sourires sont les armes ; lutte muette et pourtant terrible, remplie 1 d'angoisses cruelles, de larmes dévorées, de désespoirs inconnus... lutte dont les blessures sont profondes et douloureuses, car l'amour-propre sacrifié laisse des plaies incurables.

Mais qu'importe ! Si on veut un soir régner en souve- ' raine sur celte élite de femmes choisies, ne faut-il pas se montrer plus gracieuse encore que celle-ci , plus coquette que celle-là, plus prévenante que toutes? puis enfin, pour fixer la foule autour de soi, ne faut-il pas laisser TOir quelques préférences, afin que chacun s'empresse... dans l'espérance de paraître à son tour préféré?...

Mais il faut entendre \e préféré, le dernier préféré, celui du jour, du soir, de la dernière valse, le dernier cotillon , le prix de cette lutte charmante et divine dans laquelle les fleurs l'ont emporté sur les fleurs, les grâces sur les grâces ; vêtu, lui préféré, tout dédaigneusement d'un frac noir, il faut l'entendre, s'étal:int à souper, raconter la bouche pleine, à d'autres préférés, qui le lui rendent bien, toutes les provocantes agaceries qu'on lui a

faites, son embarras de jeter le mouchoir parmi tant de belles et inquiètes empressées, son joyeux mépris des rivalités qu'il cause. Aussi, en entendant ces mystérieuse et surtout véridiqites confidences, c'est à se demander quelquefois de qui on parle et où on se trouve, et à se remettre à admirer avec plus de ferveur que jamais la sublime abnégation des femmes qui se vouent corps et âme à la mode ; à cette brutale et cruelle divinité dont les hommes sont les prêtres, et qui paye en indifférence ou en dédain toutes ces belles et fraîches années, si tôt flétries et à jamais perdues à la servir.

Mais comme je voulais néanmoins paraître aussi profiter de l'abnégation d'une de ces charmantes victimes, parmi toutes les beautés qui rayonnaient alors, je m'attachai à une très jolie femme, blonde, fraîche et rose, trop rose peutêtre, mais qui avait de beaux grands yeux noirs, doux et brillans à la fois, des lèvres bien purpurines, et de ravissantes dents blanches, véritables petites perles enchâssées dans du corail... qu'elle montrait toujours, et elle avait bien raison.

Seulement, ce qu'elle aurait dû cacher, c'était son adorateur, magnifique jeune homme on ne peut pas plus bellâtre, et qu'aussi malheureusement pour lui (et pour elle, la pauvre femme I car cela prouvait contre son bon goût) on appelait le leau Sainville. Cette épithète de beau est déjà un effroyable ridicule, et si malheureusement on semble prendre ce sobriquet pour soi et y répondre en le justifiant par des prétentions sérieuses, on est à tout jamais perdu.

Certes, si j'avais eu plus de choix et plus de loisir, je ne me serais pas résigné à une apparence de lutte aussi peu flatteuse; mais les facilités et les convenances s'y trouvaient, le temps me pressait, et je fus obligé de paraître disputer un cœur au beau Sainville !

Ainsi que je l'avais prévu, ce dernier était très sot; et lorsiju'il me vit présenté à la femme dont il s'affichait l'intérêt, monsieur de Sainville manifesta presque aussitôt toutes sortes de jalousies des plus sauvages. Voulant prouver ce qu'il appelait sans doute ses droits, il se mit à user envers cette p»«ivre jeune femme des façons des plus dures et les plus compromettantes, ce dont j'étais navré ; car elle ne désirait pas et je n'aurais pu d'ailleurs lui offrir une compensation. Mais n'y tenant plus, et justement froissée des manières brutales de cet étrange adorateur, elle me fit, pour se venger, quelques coquetteries des plus innocentes. Bientôt monsieur de Sainville me servit au delà de mes souhaits ; car, après deux ou trois scènes variées qui passèrent de la dignité blessée à l'ironie froide, et enfin à l'insouciance cavalière, il alla faire la cour de toutes ses forces à une autre pauvre jeune femme qui ne s'attendait à rien.

Enfin, quoique ce fût à peu près faux, j'eus bientôt au yeux du monde la gloire d'avoir été préféré au beau Sainville, ce fut la peine bien méritée de ma duplicité : je la subis.

Quant aux preuves que le monde donnait à l'appui de mon bonheur, elles étaient d'ailleurs de la dernière évidence, ainsi que celles qu'il donne toujours. D'abord j'avais un jour demandé les gens de cette jolie femme, parce qu'elle n'avait eu personne pour les faire appeler ; une autre fois elle m'avait donné une place dans sa loge à un petit spectacle; puis je lui avais offert assidûment mon bras pour faire quelques tours de salon dans un raout où se trouvait tout Paris; enfin, dernièreet flagrante preuve 1... un soir qu'elle était restée chez elle au lieu d'aller à un concert, on avait vu très tard ma voilure à sa porte.

En présence de faits aussi convaincans, aussi positifs, il fut donc bien et dûment établi que j'étais le plus fortuné des mortels.

Au milieu de ce bonheur, j'appris par monsieur de Cernay le retour de madame de Pënâfiel. Pour gagner son pari, le comte, à son insu, me servit à merveille, soit que madame de Pënâfiel m'eût entendu la défendre, soit qu'elle ne m'eût pas entendu.

ARTHUR

Ainsi, d^s qu'elle fut arrivée à Paris, chaque fois qu'il la vil, monsieur do Cernay s'exclama sur celle singuiariW (le ma part do n'avoir pas clierclic h uio faire présenter (luiz elle ; chose d'autant plus étrance, ajoutait monsieur do Cernay, que je voyais absolument le im^ine moncie qu'elle, que je l'y rencontrais presiue chaque soir, et que je In savais, lui, le comte, assez des amis de madame do l'iin.lfiel pour le prier (ie me procurer un honneur dont tous se montraient si jaloux. Mais, reprenait monsieur de Ternay, il fallait dire aussi que j'étais fort sérieusement occupé d'une jeune femme charmante, et que sans doute on m'avait fait hirn promettre de ne jamais approcher de l'h(V tel de penAfiol, sorte de palais d'Alcine dont on ne pouvait sortir ((u'enchanté, qu'éperdument épris.

Enliii. monsieur de Cernay accumula tant de folies et do mensonges, et surtout revint si incessamment sur ce sujet, (pie, par impatience, ou pour des raisons que je ne pus pénétrer, madame de PënAfiel fmit par sembler sinon piquée, du moins prestpio choquée do mon insouciance apparente à lui être présnnié. Oanssa fierté si habituellement flattée, elle en vint sans doute à considérer crttc indifférence de ma part comme un niam]uc d'usage et d'égards. Un jour enfin que monsieur de Cernay se récriait de nouveau sur ma bizarrerie, elle lui dit très impérieusement et avec une inconcevable nniveté de hauteur : (juc tout en .sachant qu'il était difficile d'^Ire admis chez elle, c'eiM toujours été une preuve de déférence respectueuse, et digne d'un homme bien né qui voyait le même monde qu'elle, de témoigner au moins le désir d'être présenté à l'hôtel de Pënflfiel.

Je demeurai sourd h ces insinuations qui ravissaient le comte; et madame de PénAfiel, .linsi que toute femme habituée h voir chacun aller au-doant de ses moindres caprices, finit par s'impatienter tellement do ma ré.serve, qu'un jour, au milieu d'un grand cercle'oîi je causais avec, uni' l'einme de ses amies, elle vint prendre part à la convers:ition, et fit ce qu'il fallait, du moins je le crus, pour la généraliser : je no dis [«s un mot h madame (|(> Pënâfii'l, et, dès que je pus convenablement sortir de l'entretien, je .saluai profondément et me retirai.

Quelques jours après, elle se plaignit au comte, en plai santant à ce sujet de mon manque do savoir-vivre. Il répondit qu'au contraire j'étais extrêmement formaliste, et i]ue je ne trouvais sans doute ni poli, ni convenable d'adresser la parole à une femme à laquelle on n'avait pas eu l'honneur d'être présenté.

Madame de Pënâfiel lui tourna le dos. et do quinze jours je n'en entendis plus parler.

Rien que ma curiosité filt extrême, je ne voulais, pour les caus(i.< que j'ai dites, m'avancer davantage. Je m'en tins donc à mon rêle, et je continuai do laisser croire au comte que je trouvais un grand charme dans l'affection que je possédais, et que, par faiblesse ou par attachement, j'avais promis de ne faire aucune démarche pour être présenté à une fi'mme aussi séduisante et aussi dangereu.se que madame de Pënflfiel, démarche qui d'ailleurs pouvait être couronnée d'un refus, que mon tardif empressement ei[ili<pierait du reste.

Environ quinze jours après ce dernier entretien avec monsieur de Cernay. don Luis de Cabrera, le vieux parent de madame de Pt'uAliel, que j'avais .souvent rencontré chez le comte et dans le monde, et qui peu h peu .s'était lié avec moi, m'écrivit pour m'arerlir qu'une fort belle collection de pierres gravées qu'il faisait venir de Naples, et dont il m'avait parlé, lui était arrivée, et que, si je voulais venir déjeuner avec lui un malin, nous pourrions examiner ces antiquités tout à notre aise.

Le chevalier don Luis de Cabrera, ainsi que je l'ai dit, demeurait à l'hôtel de PënSfiol. Je ne sais pourquoi il me sembla voir dans cette circonstance, fort simple et fort naturelle d'ailleurs, une intention à laquelle madame de PënAfiel n'était peut-être pas étrangère.

J'allai donc chez le chevalier. Pon Luis habitait un entresol de l'hôtel, où des occupations scientifiiiues le rete-

naient presque toujours, et il n'en sortait que pour accompagner (pielquefois sa parente dans le monde, lorsqu'elle le lui demandait.

Le chev.dior de Cabrera me parut un vieillard fin, secret, .sensuel, qui, ne possédant qu'une fortune médiocre, trouvait bon et convenable d'acheter toutes les licences du luxe et de la vie matérielle la plus raffinée par une .sorte d(^ chaperonnage, assez peu gênant d'ailleurs, auquel il .s'était voué en demeurant chez madame de Pënâfiel.

Il est iiuitile de dire que cet immense hôtel était au monde ce qu'on peut imaginer do plus somptueux et de plus élégant.

Le chevalier était très grand connaisseur en toutes sortes de curiosités, dont son apparlemenl était rempli. Il me montra sa collection de pierres gravées, qui, en effi't, était fort remarquable, et nous causâmes tableaux et antiquités.

Il était environ uno heure lorsqu'on frappa légèrement à la porte, et un valet de chambre de madame do Pënâfiel vint de la part de sa maîtresse demander au vieux chevalier l'album vert.

Don Luis ouvrit des yeux énormes, et dit qu'il n'avait pas l'a/fcMm r«/-<,- (pi'il l'avait rendu depuis un mois à madame la marquise. Le domestique sortit, et nous reprîmes noire entretien.

liicntôt on heurta de nouveau ; le valet de chambre vint répéter que madame la marquise demandait son album vert, celui qui était garni d'émaux, et qu'elle assurait monsieur le chevalier qu'il ne le lui avait pas rendu.

Don Luis, n'y comprenant rien, se donnait au diable; il prit uno plume, "me demanda pardon, écrivit un mot pour sa cousine, et le donna au laquais.

Nous nous remîmes à causer.

Mais de nouveau nous filmes distraits de notre entretien par une troisième interruption, causée celte fois par le valet de chambre de don Luis, qui ouvrit la porte en annonçant :

— Madame la marquise !

Madame de Pënâfiel semblait habillée pour sortir : nous nous levâmes ; je saluai profondément.

— En vérité, mon cher cousin, — dit-elle au vieux chevalier, en répondant d'un air trè poli mais très froid à mon s.ihil ; — en vérité il faut que je tienne autant à cet album pour avoir le courage de braver votre antre d'alcbimiste ; mais je suis sûre que vous devez avoir ces dessins; je sors, j'ai promis à madame de *" de les lui porter ce matin, et je désire remplir cft engagement.

Nouvelles protestations de don Luis, qui assura avoir rendu l'album : nouvelles recherches qui n'amenèrent rien, sinon que le chevalier ne put s'empêcher de me présenter à madame de Pënâfiel.

Il me fut non moins impossible de ne pas lui dire qu'il y avait bien longtemps que je désirais cet honneur, ce à (juoi elle me répondit, d'un très grand air, par celle banalité, qu'elle recevait les .samedis, mais qu'elle restait aussi chez elle tous les mercredis en prima-sera, et que je voulusse bien ne pas l'oublier.

A quoi je répondis par un nouveau salut, et cette autre banalité, que cette invitation m'était une trop précieuse faveur pour ne pas m'en souvenir.

Puis<^^ chevalier lui offrit son bras jusqu'à sa voiture, qui l'altendait sous le péristyle, et elle partit.

Je n'ai jamais su .si le chevalier était complica involontaire de celte présentation ainsi brusquée.

Je l'ai dit, le samedi était le grand jour de réception à l'hôtel de Pënâfiel : mais les mercredis étaient ce que la marquise appelait ses jours de prima-sera ; ces soirs-là elle recevait, jusqu'à dix ou onze heures, un assez petit nombre de personnes qui venaient la voir avant d'aller dans le monde.

Le surlendemain était un de ces mercredis ; j'attendis, je l'avoue, ce jour avec as.sez d'impatience.

J'oubliais de dire que j'envoyai ce jour-là à monsieur de

Cernay les deux cents louis de notre pari qu'il avait ainsi gagné.

PBIUA-SEBA.

Avant de me rendre à l'hôtel de Pënâfiel, je comparais l'impression que j'éprouvais, impression chagrine, défiante, à l'abandon insouciant et au doux entraînement de la vie d'autrefois auprès d'Hélène, sûr que j'étais, en entrant dans le vieux salon de Serval, d'être toujours accueilli par un sourire bienveillant de tous.

Sans redouter cette entrevue avec madame de Pënâfiel, je savais que, par une bizarre et pourtant fréquente contradiction des jugemens du monde, bien qu'elle fût généralement dénigrée, calomniée, son salon était néanmoin fort considéré ; il avait de plus une très grande puissance, en cela que, fausse ou vraie, il imposait tout d'abord à chacun la valeur au taux de laquelle il était désormais irrévocablement reçu et compté dans le monde.

Le nombre déjà restreint de ces sortes de maisons, si souverainement influentes qu'elles décidaient seules et sans appel de la place de chacun dan» la très bonne compagnie, diminue de jour en jour.

Cela se conroit; il n'y a plus guère d'hommes sur qui exercer cette omnipotence ; la vie des clubs et des chambres représentatives, ces autres grands clubs politiques, a tout envahi. Entre le discours d'aujourd'hui ou celui de demain , entre une partie de whist ou une revanche de deux ou trois mille louis , parmi tous les calculs anxieux et absorbans d'un pari do course dans laquelle on a engagé un cheval pour une somme énorme, il reste bien peu de temps pour cette causerie douce , intime, fleurie, élégante, qui d'ailleurs n'a pas d'écho dans le pays! comme disent les monomanes de la tribune, et ne vous fait ni perdre ni gagner d'argent au whist ou sur le turf (1).

Et puis cette existence du monde est gênante ; il faut faire une toilette de soirée pour aller étoufl'cr dans un raout, et se geler ensuite en attendant sa voiture, tandis qu'il est si commode et si agréable de s'étendre dans les moelleux fauteuils d'un club, d'y faire une paisible sieste après son dîner, afin de se réveiller frais et dispos pour commencer quelque whist nerveux, sans autre distraction que la fumée de son cigare.

Mais au temps dont je parle, il y avait encore quelques maisons bien causâmes , et l'hôtel de Pënâfiel était de ce I petit nombre d'excentricités.

' Madame de Pënâfiel, i)armi tous ses travers, avait celui, I non du blue-stocking (2\ mais, ce qui est bien pis, celui j de l'érudition, parlant d'ailleurs à merveille deux ou trois 1 langues : ce qu'elle possédait des sciences les plus ardues I était , disait-on , incroyable. Si ces reuseignemens m'eussent seulement été donnés par des savans de la force de monsieur de Cernay, je me serais permis de douter de toute leur exactitude ; mais le souvenir d'une circonstance bizarre vint me prouver cette singulière capacité de madame de Pënâfiel.

Ayant été assez heureux pour rencontrer à Londres le célèbre Arthur Young, il m'avait parlé avec le plus grand enthousiasme du savoir extraordinaire d'une de mes compatriotes, très jeune femme du plus grand monde et de la plus jolie figure, qui, me dit-il, « lui avait fait les éloges » les mieux instruits et les plus savamment circonstanciés » sur sa fameuse théorie optique des interférences , et

'(1) Terrain de course; — dans cette acception, — endroit où s'engagent les pai'is.

(2) Bas-bleu, — prétentions littéraires.

T. l'avait vivement attaqué sur la valeur syllàbique ou dis- » syllàbique qu'il prétendait appliquer aux hiéroglyphes, » au contraire du système de Champollion. »

Ce fait m'avait paru si singulier, et il acquérait une si grande autorité par l'admirafion du savant remarquable qui me le racontait, que j'en avais pris note sur mon journal de voyage. Ce ne fut qu'à Paris, quelque temps après avoir vu et entendu nommer madame de Pënâfiel , que, me rappelant confusément l'anecdote d'Arthur Young, je feuilletai mon mémento, et que j'y trouvai en effet ces détails et le nom de la marquise.

Encore une fois , tout ce que je savais de madame do Pënâfiel : ses bizarreries impérieuses, sa coquetterie si artistement et si continûment étudiée , disait-on , que de chacune de ses poses elle savait toujours faire le plus charmant tableau en se posant sans cesse a en délicieux portrait;» son humeur fantasque, ses connaissances scientifiques, prétentions toujours malséantes pour la femme qui les affiche; tout cela était loin do m'imposer.

Les femmes dont on parle beaucoup et très diPTércmment ont rarement ce pouvoir ; elles recherchent trop les spectateurs pour ne les pas craindre; une femme sérieuse, digne et calme , dont on ne dit et dont on no sait rien, impose bien davantage.

Et puis , d'ailleurs , un homme d'un caractère froid et réservé, s'il ne peut prétendre à de grands succès, sera toujours sûr d'être parfaitement au niveau de tout et de tous , les gens extrêmement agréables ou extrêmement ridicules étant les seuls qui se produisent absolument en dehors.

Je le répète, ce fut donc sans inquiétude, mais avec un sentiment prononcé de curiosité presque malveillante, que je me rendis à l'hôtel de Pënâfiel, un mercredi, en sortant de l'Opéra.

La tenue ordinaire de cette maison était véritablement princièrc. Dans le vestibule fort élevé, orné de statues et d'immenses bassins de marbre remplis de fleurs, était une nombreuse livrée, poudrée et vêtue d'habits bleus, partout galonnée d'argent et à collets orange.

Dans une vaste antichambre ornée de très beaux tableaux et de magnifiques vases de Faënzn, aussi pleins de fleurs, était une autre livrée, mais orange à collet bleu, et garnie sur toutes les tailles de passemens de soie brodés aux armes de Pënâfiel. Enfin, dans un salon d'attente se tenaient les valets de chambre, qui, au lieu d'êlre tristement vêtus de noir, portaient des habits français de velours épingle couleur d'azur et doublés de soie orange avec de larges boulons armoriés en émail.

Quand on m'annonça, il y avait chez madame de Pënâfiel cinq ou six femmes et deux ou trois hommes en primu-sera.

Madame de Pënâfiel était vêtue de noir, à propos de je ne sais plus quel deuil de cour ; ses beaux cheveux bruns étaient mêlés de jais ; elle me sembla charmante et d'un éclat éblouissant. Je m'abusai sans doute, mais il me parut (ce qui peut-être me la fit trouver si jolie), il me parut (jue, tout en m'accueillant avec une politesse froide et cérémonieuse, elle avait imperceptiblement rougi sous son rouge.

Après quelques mots que je lui adressai , la conversation, que mon arrivée avait interrompue, recommença.

Il s'agissait d'une aventure passablement scandaleuse, où l'honneur d'une femme et la vie de deux hommes étaient en jeu, le tout d'ailleurs exprimé dans les meilleurs termes, et avec une réserve de détails si diaphane et une réticence do particularités si transparente, que les noms propres eussent été moins significatifs.

Ainsi que cela arrive presque toujours, par un de ces à-propos que le destin se réserve, au moment où chacun disait son mot , sa remarque ou sa médisance sur cette aventure , l'on annonça le mari et la femme desquels il -. s'agissait.

Cette entrée si conjugale, excusée et expliquée d'ailleurs

ARTHUR

par un rpcenl retour h Taris qui oxigoait celte prcmitro visite faito de la sorte, n'étonna que médiocrement.

Tourlant , (|UOiquo les personnes iiui remplissaient ce salon fussent habituées à ces sortes û'impromplu, il résna néanmoins une seconde do profond silence assez embarrassé et non moins embarrassant ; aussitôt madame do PëniUiel, avec la plus naturelle et la plus parfaite aisance, afin do faire croire sans doute à une conversation commencée , et , s'adrcisant à moi , ce qui me sembla fort étrange, me dit :

— Vous croyez donc , monsieur, que la partition do ce nouveau maestro annonce beaucoup d'avenir?

— Un talent plein de charme et de mélancolie, madame, — repris-jo sans me déconcerter. — Non pas peut-être d'une très prando vigueur, mais sa musique est empreinte d'une suavité, d'une grâce inexprimables.

— VA quel est ce nouvel astre musical 7 — demanda avec une nuance de prétention à madame de PënAfiel la jeune femme qui venait d'entrer, et dont on venait de parler »i légèrement.

— Monsieur Bellini , madame... — lui répondis-jc en m'inclinant , afin d'éviter cette réponse à madame de PënAfiel.

— i:t le titre de l'opéra , madame la marquise? — demanda le mari de l'air du plus grand intérêt, et sans doute pour ne pas laisser épuiser si rite un tel sujet de conversation, chose en vérité assez rare.

— J'avais oublié de vous dire , madame , que le titre de ce nouvel opéra est la I\'orma, — me hâtai-je de répondre en m'adressant à madame de Pënafiel ; — le sujet est, je crois, l'amour d'une prêtresse des Gaules.

Madame do Pënàfiel , saisissant aussitôt ce thème, le broda h ravir, et, après avoir démontré toutes les ressources d'un sujet si dramatique, elle saisit immédiatement l'occasion do faire de l'érudition sur la religion des druides, sur les pierres celtiques; puis je pressentis qu'elle allait sans doute bientôt arriver par une transition très naturelle à la discussion sur la valeur sytlahique des hiéroghjphes, renouvelée d'Arthur Young.

M'étunt, par hasard, assez occupé de ces études, parce que mon pore, grand ami du célèbro orientaliste monsieur de Guignes, avait, dans sa retraite, longtemps médité ces problèmes alphabétiques, j'aurais pu faire singulièrement briller madame de Pënâficl, et sans doute à mes dépens; mais sa prétention me choqua , et je répondis bientôt à une attaque hiéroglyphi(]ue, cette fois des plus directes, par l'aveu le plus net de ma profonde ignorance dans ces matières dont la seule aridité m'épouvantait.

Cet aveu d'ignorance me parut soulager d'un poids énorme les autres hommes, car ils eussent rougi do rester en dehors d'une telle conversation , qui prouve toujours des connaissances au delà d'une éducation ordinaire.

Je ne sais si madame de Pënàfiel fut piquée do ma réserve, qui venait de lui faire perdre une si belle occasion de montrer son savoir, ou si elle crut mon ignorance affectée; mais elle no put dissimuler un mouvement de dépit ; pourtant, avec un art et un tact infinis, elle revint aux druides, et, passant îles inscriptions celtiques au costume si pittoresque des prêtresses des Gaules, à leur robe traînante, au charmant efi'ct que devait produire une coiffure de branches de houx dans les cheveux noirs ou blonds, elle fit très naturellement descendre la conversation des hauteurs scientifiques où elle l'avait d'abord montée jusqu'aux vulgarités do la toilette du jour, et l'entretien se géni'ralisa.

J'avoue que ces différentes transitions furent ménagées très habilement par madame de Pënàfiel, et quo toute autre qu'une femme d'un esprit fait, abondant, adroit et rompu au monde y ciit échoué.

J'étais loin d'être étonné, car je ne m'attendais pas à trouver chez clic do la candeur et de l'inexpérience ; aussi, déjà las de ce creux bavardage, et sentant bien que ce ne serait ni là ni à cette heure rpio jo pourrais observer à mon aise ce caractère qu'où disait singulier, je me lovai

pour sortir inaperçu h la faveur d'une visite qui entrait, lorsque madame do PënAfiel, près de qui j'étais, me dit, au moment où l'on apportait l'urno et les plateaux dans un autre petit salon :

— Monsieur, no prendrez-vous pas une tassodo thé? Jo m'inclinai et je restai.

Il y avait ce soir-là un grand bal chez un do ces étranges complaisans qui, sous la condition expresse qu'on voudra bien leur permettre do restcT dans leurs salons pour regarder les fêtes qu'ils donnent, prêtent à la bonne comp.ignie, qui accepte fort cavalièrement, leur hôtel, leurs gens et leur souper.

Presque toutes les visites do prima-sera de madame de PënAfiel s'y rendaient; j'étais assez incertain do savoir si j'irais aussi, lors(|ue lo plus heureux hasard voulut qu'on annonçât lord Falmouth.

Je no l'avais pas revu depuis son départ si brusque pour aller parler à la chambre des lords sur une question do l'Inde qui lui semblait pi(iuante. Il y avait une si grando dilTéronco entre son esprit original et celui do la plupart des gens (|ue jo voyais liabituellcment, que je me décidai h rester plus longtemps que je n'avais d'abord voulu à l'hôtel de PënAfiel.

Apri's le thé, nous nous trouvâmes donc seuls, madame de Pënâficl, lord Falmouth et moi ; j'oubliais, inaperçu derrière lo fauteuil de la marquise, dans un coin écarté du salon, un jeune étranger de distinction, le baron de Stroll, qui semblait très timide, et, par contenance, feuilletait depuis une demi-heure le même album : le jeune baron élait très rouge, avait les yeux fixes, et serrait convulsivement son chapeau entre ses genoux ; lord Falmouth me lo montrant, me dit tout bas, do son air gravement moqueur, ces mots si connus du visir Marécot au sultan Schaabaam, qui regarde des poissons rouges : « Soyez tranquille, il en a là au moins pour une bonne heure, »

Madame do PënAfiel n'avait pas aperçu cet étranger, jo le répète, placé derrière le très haut dossier do son fauteuil, près d'une table couverte d'albums, car elle faisait trop bien les honneurs de chez elle pour l'avoir ainsi laissé esseulé.

Madame do Pënàfiel commença par adresser do très gracieux reproches à lord Falmouth sur ce qu'elle le rencontrait si peu. A quoi il répondit modestement qu'il était par malheur si outrageusement bête et d'une niaiserie si terriblement communicalive, que, sur cent personnes avec lesquelles il voulait causer, une ou deux avaientà peine l'esprit assez robuste pour résister à la contagion de sa bêtise, et no pas devenir aussi stupides que lui au bout d'un quart d'heure d'entretien ; funeste influence dont il se désespérait avec l'humilité la plus comique, so reprochant d'avoir ainsi fait un nombre infini de victimes, dont il citait les noms comme preuves vivantes do la fatalité de son destin.

— Ah I madame la marquise I —disait-il en secouant la tête d'un air désolé, —j'ai fait, comme vous voyez, bien du mal par ma bêtise 1

— Sans doute, et vous êtes surtout très blâmable do n'avoir fait lo mal qu'à demi, puisijuo vos victimes ressuscitent en ennuyeux de toutes sortes, — dit madame de Pënàfiel, — et malheureusement l'espèce en est aussi variée qu'abondante et fâcheuse. C'est qu'en vérité je ne sais rien de plus physiquement douloureux quo la présence d'un ennuyeux,— reprit-elle; — ily adans la détestable influence qu'il vous fait subir malgré vous quelque chose do pénible... de doublement attristant, comme serait le remords... d'une méchante action qu'on n'aurait pas faite.

— Moi, — dit lord Falmouth, —je vous demande grâce pour l'épouvantable sottise do ma triviale comparaison ; mais on n'est pas maître do ses impressions. Eh bien! quand il m'arrive de subir un ennuyeux, j'éprouve absolument la même sensation que si j'entendais scier un bouchon ; oui, c'est une espèce do grincement sourd, ébréché, inarticulé, monotone, qui me fiit parfaitement comprendre la férocité do Tibère et de Nérou... Ces tyraus-là avaient

surtout dû être extrêmement ennuyés par leurs courtisans.

— Moi.j'avoue mon faible,— dis-je : —j'aime beaucoup... les ennuyeux. Oui, quand vous causez avec une personne spirituelle, ce n'est jamais sans regret que vous voyez arriver la fin de l'entretien... tandis que dans une conversation avec un ennuyeux... oh I il y a un moment rare, unique, précieux, qui vous paye bien au delà de ce qu'il a pu vous faire souffrir. C'est le moment... où la Providence vous rôle !...

— Le fait est, — dit lord Falmouth, — que, considéré comme discipline ou mortification, on en pcul tirer parti... Mais, n'importe, si on pouvait tous les anéantir d'un mot, d'un seul mot... auriez-vous la philanthropie de le dire, madame la marquise?

— Les anéantir? — dit madame de Pënâfiel; — les anéantir tout à fait? physiquement?

— Certes, pour les anéantir spirituellement... il n'y faudrait pas songer... Je parle de les anéantir bel et bien, en cliair, en os et en cravate, — dit lord Falmouth.

— Lo fait est qu'ils ne sont guère que celai... mais... le moyen serait violent... D'un autre côté, si, en disant un seul mot... C'est bien tentant! — reprit la marquise.

— Un seul mot! — lui dis-je ; — en prononçant, je suppose, votre nom, madame, comme on se sert d'un nom béni pour chasser le diable.

— Mais ce serait un épouvantable massacre, — ditelle.

— Eh bien ! madame, est-ce qu'il n'est pas reconnu, avéré, que l'ennui est de son côté massacrant! — dit lord Falmouth. — Ainsi pas de scrupule; et après, vous venez comme vous respirerez à votre aise; comme vous sentirez l'atmosphère raréfiée, dégagée de ces miasmes pesans qui provoquent des bâillemens si douloureux; comme vous irez partout librement et sans crainte.

— Allons, je crois que je dirais : Plus d'ennuyeux! — reprit la marquise; — car, en vérité, c'est une in(iuiétU(ie perpétuelle; il faut toujours être à regarder où l'on met sa conversation, et c'est une préoccupalion intolérable. Mais vous rae faites songer avec ces folies à un très singulier conte que j'ai lu dernièrement dans un vieux livre allemand, et qui pourrait servir de pierre de touche ou de thermomètre à l'égoisme humain, si chacun voulait répondre avec franchise à la question posée dans ce conte. Il s'agit tout uniment d'un pauvre étudiant de Leipsick, qui, en désespoir de cause, invoque le mauvais esprit; il lui apparaît, et voici le singulier marché qu'il lui propose : » Chaque tœu que tu feras sera satisfait, mais h cette condi- » lion, c'est que tu prononceras tout haut ce mot : Saiha- » niel; et à chaque fois que tu prononceras ce mot, un » de tes semblables, un homme enfin, mourra dans un pays » lointain; tu n'assisteras ni à son agonie ni à sa mort, et » personne au monde que t<:)i ne saura que la réilisalion » d'un de tes désirs a coûté la vie à un de tes pareils. — » Et je pourrai choisir le pays, la nation de ma victime? » — dit l'étudiant. — Certes. — Touchez là, maître, mar- » ché fait, dit-il au démon. » Or, ce fut aux dépens des Turcs, qui faisaient alors le siège de Belgrade, que l'étudiant satisfit tous ses vœux, qui ne dépensèrent pas plus de cinquante à soixante mille Turcs. Le conte est vulgaire,

— reprit la marquise; — mais je voudrais savoir si beaucoup d'humains, sûrs du secret, résisteraient à la tentation de prononcer le mot fatal, s'il s'agissait de réaliser ainsi un vœu bien ardemment désiré 7

— C'est tout bonnement ce qu'on appelle, je crois, un homicide véniel, — dit lord Falmouth; — et quant à moi,

— reprit-il, — si le désir en valait la peine, c'est-à-dire s'il s'agissait de l'impossible... par eX'cmple, d'avoir le bonheur d'être distingué par vous, madame la marquise, certes je ne regarderais pas à l'existence de quelque obscur habitant... du Groenland; par exemple, d'un Lapon, parce que c'est plus petit, et que le péché serait sans doute moins grand...

La marquise sourit en haussant les épaules, et me dit :

— Et vous, monsieur, pensez-vous que le plus grand nombre hésiterait longtemps entre son désir et le mot fatal?

— Je crois qu'il y aurait si peu d'hésitation, madame, et même dé la part de gens les plus honorables, comme on dit, que si dans notre âge d'or le malin esprit proposait un tel marché, dans huit jours le monde deviendrait une solilude, et peut-êlre que vous-même, madame, vous, loni Falmouth et moi, nous serions immolés bientôt à un caprice d'un de nos amis intimes, qui, ali lieu de se donner la peine d'aller penser jusqu'au Groenland, nous ferait la grâce de nous traiter en voisin.

— Mais, j'y songe, — dit lord Falmouth ; supposez qu'en effet les caprices et les désirs de l'humanité, à force de se satisfaire ainsi aux dépens d'elle-même, l'aient réduite de telle sorte qu'il ne reste plus que deux personnes sur un coin de terre : un homme qui aimerait passionnément une femme qui le détesterait; et que S;i(an, suivant son système, lui dise : « Mon marché est toujours te même : pro~ » nonce le nom redouté, elle t'aimera, mais aussi elle mour- » ra, et tu répondras de sa mort ; » l'homme devrait-il dire le mot fatal, s'il est amoureux?

— Prononcer le nom serait prouver qu'on aime bien éperdumenl, — dis-je à lord Falmouth.

— Oui, si l'on est croyant catholique, — reprit madame de Pënâfiel, — parce que l'amour serait alors acheté au prix des peines éternelles ; sans cela, c'est de l'égoisme féroce.

— Biais, madame, permettez-moi de vous faire observer que, puisqu'il s'agirait de Satan, il est évident que tout se passerait entre catholiques.

— Monsieur a raison, — reprit lord Falmouth, — et sa réflexion me rappelle l'exclamation d'espoir et de bonheur de ce malheureux naufragé qui, échappé de la noyade, s'écrie en voyant une potence dressée sur la terre où il aborde : « Dieu soit loué ! je suis au moins dans un pays » civilisé! « Mais, — ajouta lord Falmouth, — sérieusemeni, n'est-ce pas à se désespérer, quand on songe qu'il y a de nos jours des gens assez heureusement, assez magnifiquement doués pour passer encore trois ou quatre heures tous les matins à chercher h voir le diable; à l'aire des évocations et des invocations!... J'ai dernièrement trouvé un de ces bienheureux-là, rue de la Barillerie... Il est, je vous assure, pénétré de la conviction la plus profonde qu'il réussira un jour, et 'j'avoue que je lui ai envié de toute ma force cette occupation-là, d'autant plus qu'elle ne s'use pas. Or, un désir qui, soutenu par l'espoir, dure toute la vie sans être jamais satisfait, me paraît singulièrement approcher du bonheur.

— Mais votre grand poète, — dis-je à lord Falmouth, — Dyron, n'a-t-il pas eu quelque temps, dit-on, l'enfantillnge de s'occuper de ces folies?

— Byron ! ! Ah I ne parlez pas de cet homme, — s'écria la marquise avec une expression d'amertume et presque de haine.

— Ah ! prenez garde, — me dit lord Falmouth en souriant. — Sans y songer, vous venez, monsieur, d'évoquer vous-même une diabolique figure, que madame la marquise va conjurer de toute la force de ses exorcismes, car elle le déteste.

Je fus fort étonné, car j'étais loin de m'attendre à trouver madame de Pënâfiel antibyronicnne : tout ce qu'on racontait de son esprit fantastique et hardi me semblait au contraire fort en harmonie avec ce génie dédaigneux efparado-;al. Je restai donc très attentif au reste de la conversation do madame de Pënâfiel, qui reprit avec un sourire amer :

— Byron ! Byron 1 si cruel et si désespérant 1 cœur méchant et dur! Quand on songe pourtant que, par une inexplicable fatalité, tout esprit jeune et riche d'un trésor d'illusions inestimables s'en va justement les prodiguer à

AIlTllUa.

ce démon méprisant et insatiable 1 c'est h croire en vérité à la loi (l«s l'onlraires.

— Mais rien n'est plus évident que l'attraction des contraires,— (ht lord l'ulmoiith. — Jo vous le demande, le charmant papillon, par e\em|ile, manque-t-il jamais, l'intellife'ent petit être aérien c|u'il est, ilès (|u'il voitcjuelque part "une flamme bien vive et lilrn rl^lls^,■ulte, d'aci-ourir tout de suite avec toutes ses ;,'rAi es de lils de Zéptiiro et d'Aurore, afin do s'y faire di'licieuscment griller?

— Aussi, — reprit madame de l'ënAfiel avec une sorte d'oxatlalion ([ui la rendit très belle, —je ne puis penser "sans amertume h tant d'Ames nobles et coudantes à jamais désespérées par le génie malfaisant de lîyron I Obi (ju'il s'est bien peint dans ManfredI Tenez : le cbâteau do Manfred, si sombre et si désolé, c'est en vérité sa poésie I c'est soi\ terrible es(iritl ! sans déliance, vous enirez dans ce chAleau, dont l'aspect sauvage et élevé vous a frappé; mais, une fois entré , une fois sous le cbarme de son IkMc impitoyable, les regrets sont vains, il vous dépouille sans merci de vos croyances les plus purts, les plus chéries; et puis, quand la de^ui^re vous est arrachée, (piand la dernière étincelle de foi est éteinte en vous, le grand seigneur vous chasse avec un sourire insultant; et, si vous lui demandez ce qu'il vous donne au moins en échange de ces richesses de votre Ame, ainsi à jamais perdues et profanées...

— Kh bien, mailame ! — dis-je en me permettant d'interrompre la marquise, — le seigneur Manfred répond : «Je p vous ai donné le doute... le doute... la sagesse des sages. » Mais, — ajoutai-je, curieux de voir si madame de PënAfiel partageait mes adorations comme mes antipathies, — si vous maudissez si fort liyron, madame, sa noble pairie ne vous offro-t-elle pas, si cela se peut dire, un antidote A ce poison si dangcreur, Walter Scott?...

— Oh ! — dit-elle en joignant les mains avec une grâce vraiment charmante et (iresque naïve, — que jo suis heureuse, monsieur, do vous entendre parler ainsi 1... n'est-ce pas que le grand, le bon, le divin, l'adorable Scott, est bien le contre-poison deByron? Aussi lors(]ue, l'Ame toute meurtrie, vous fuyez a\ec désespoir le terrible chAteau do Manfred, avec quello reconnai.ssance vous vous trouvez dans la demeure riante et paisible do Scott, de ce vieillard si doux, si grave, et si serein 1 Comme il vous accueille avec tendresse! comme sa pitié est touchante! comme il \ous apaise, comme il vous console 1 comme il montre le iiiiiiide sous un Jour pur et radieux, en exaltant tout ce qu'il y a de noble, de bon, de généreux dans le co'ur humain! comme il vous élève enfui autant à vos propres yeux que Byron vous a dégradé! s'il ne vous rend pas vos illusions à jamais perdues, chose, hélas ! impossisible, du moins, n'est-ce pas, ipi'il berce et endort souvent voire douleur incurable à ses récils bienfaisans?... Eh bien! dites... dites, monsieur, n'est-ce pas lA une; grande, une magnifKiue gloire que la gloire de Waller Scott? Quel est l'homme le plus véritablement grand et puissant, celui qui désespère ou celui qui console? car, hélas ! monsieur, faire croire au mal est si facile II! — ajouta la marquise avec une expression d'amertume navrante.

Quoique tout ceci, fort bien dit et pensé d'ailleurs, m'eût » paru peut-être trop phrasé pour une conversation, dans cet entrelien de madame de Pénàfiel ce ne fut pas ce qui me surprit davantage.

Il est sans doule arrivé à tout le monde d'éprouver celle sensation )nex[ilicable d'où il résulte que , pendant au plus la durée d'une seconde, on croit avoir déjà positivement vu ou entendu ce qu'on voit ou ce qu'on entend, bien (ju'on ail la certitude absolue de voir le site qu'on regarde, d'entendre la personne qui parle, pour la première fois; or, ce i|ue venait de dire maiiame de PënAfiel A propos du génie de Byron ou de Scott me fit ressentir une impression analogue. Cela était tellement selon ma pensée intime, et en semblait si parfaitement r('cho, que je demeurai d'abord presque stu|iéfalt; puis, rélléchissaut bientôt qu'après tout ce que madame do Pènùlicl ve-

nait de dire là n'était qu'une apprécation fort simph> et flirt naturelle do deux esprits opposés, je continuai très froidement, sans laisser pénétrer ce que j'avais éprouvé ; car madame do PiinAfiel m'avait semblé véritablement très émue et très naturelle en parlant ainsi :

— Sans doute, madame, le génie de Brron est très désolant, et celui de Scott très consolant, et' l'un me semble aussi avoir un très grand avantage sur l'autre; mais ces désolations et ces consolations me paraissent un peu superflues à notre époijue; car, aujourd'hui, on ne s'aflligo ni on ne s(! console de si peu.

— Comment cela? —me demanda madame do PënAfiel.

— Mais il me semble, madame, que nous n'en sommes [ilus au temps des malheurs et des félicités imaginairi'S ; ou prend le sage parti de substituer \t: positif du liicn-èlre malniel à toute l'idialilé rêveuse et bille île la panKinn ; il y a donc de nombreuses probabilités pour qu'on se trouve beaucoup plus près du bonheur qu'on ne s'en est jamais trouvé I Car, même pour les plus complètement doués, il n'y a rien do plus impossible à réaliser que l'idéal ; tandis qu'avec de la raison chacun peut prétendre à s'arranger un petit bonheur matériel fort sortable.

— Ainsi, monsieur, — me dit madame de PënAfiel avec impatience, — vous niez la passion? vous dites (lue de nos jours elle n'existe plus?

— Je metrompi!; madame, il en est encore une, la seule qui reste, et celle-là a concentré sur elle la violence de toutes les autres. L'influence de cette passion est immense : c'est la seule enfin qui, bien exploitée, pourrait réagir do nos jours sur toute la société... sur les mœurs par exemple; et, bien que nous soyons, hélas! à mille lieues du laisser-aller si gracieux des grandes époques du plaisir et de la galanterie, la passion dont jo vous parle, madame, pourrait presque changer chaque salon do Paris en une assemblée de quakers ou de bourgeois américains.

— Comment cela? — dit madame de PënAfiel.

— En un mot, madame, voulez-vous voir la pruderie la plus sauvage régner dans tous les entretiens? voulez-vous entendre des invocalions sans fin de la part des hommes (qui ne sont pas mariés bien entendu) en faveur de la sainteté du mariage et des devoirs des femmes? voulez-vous, en un mot, voir réaliser l'utopie révco par les moralistes les plus sévères?

— C'esl-à-dire, pour moi, je voudrais bien voir cela, une fois par hasard... en passant, — s'écria lord Falmouth feignant un air épouvanté: — mais voilà tout; je proteste... si cola doit durer plus longtemps I

— Mais le secret de celte passion, monsieur, — dit madame de Pt"'nàfiel, — de cette passion qui peut opérer ces miracles, quel est-il ?

— L'égoïsme ou la passion du lien-être matériel, madame; passion qui se traduit par un mot très trivial et très significatif, Varyent.

— Et comment appliquerez-vous l'amour excessif de l'argent au développement non moins excessif do cetio menaçante vertu dont vous faites un tableau si efl'rayant ipie je n'en suis pas encore bien remis? — dit lord Fulniouth.

— Ainsi qu'on fait dans votre pays, monsieur, en punissant d'une amende exorbitante toute infraction aux devoirs. Que voulez-vous! dans notre époque toute positive, on ne redoute plus guère que ce qui vous atteint dans votre vie de chaque jour, dans votre hien-étre: et sous ce rapport Vamende appliquée au maintien des mœurs serait certainement le plus puissant levier social do l'époque. Ainsi, par exempli;, supposez un moraliste [irofund, inexorable, décidé à l'ouqire brutalement avec les faiiili'sses que le monde accepte; un homme passionnément éjiris du devoir... ou, si vous l'aimez mieux, ligurez-vous un homme très laid, très ennuyeux, et conséquemment très envieux de cerlaines fautes charmantes qu'il ne peut pas commettre, et décidé à les poursuivre à oulrance; que cet acharné moraliste soit législateur par-dessus le marché, et qu'un

jour il vienne faire à la Chambre le tableau le plus sombre de l'état des mœurs; enfin qu'il demande et qu'il obtienne d'une majorité, que sans trop d'efforts d'imagination vous supposez aussi cemposce de gens très laids et très ennuyeux; qu'il obtienne, dis-je, je ne sais d'après quels considérans, l'organisation d'une police sociale destinée à surveiller, à dévoiler tout attentat aux mœurs privées, et qu'enfin on promulgue une loi qui punisse, je suppose, d'une amende de cinquante mille francs ce tendre délit dont les tribunaux retentissent tous les jours; que cette amende soit doublée en cas de récidive, et non pas, ainsi que chez vous, monsieur, ofTerte comme un dédommagement honteux pour l'offensé, qui conserverait ici tous les droits de venger son honneur; mais employée, jo suppose, à l'éducation des enfans trouvés... afin que le superflu alimente le nécessaire.

— Et vous croyez, monsieur, — s'écria la marquise, — que l'ignoble crainte de payer une somme d'argent considérable rendrait la majorité des hommes moins attentifs, moins empressés auprès des femmes ?

— Je le crois tellement, madame, que je puis vous tracer à merveille les deux aspects très différens d'un salon rempli des mêmes personnages la veille ou le lendemain du jour où une telle loi serait promulguée. La veille, vous verriez les hommes, comme toujours, sourians, épanouis, charmans, prenant leur voix la plus douce et la plus tendre pour développer bien bas, avec une grâce indicible dans le regard et dans l'accent, les principes amoureux de cette logique banale : « Ce qui plaît est lien. La vertu est » la discrétion. On n'a pas consulté votre cicur quand on » vous a donné votre tyran. Il est des sentimens que la » sympathie rend inéiitahles. Votre âme cherche sa saur... » son autre moitié... prenez mon dmen (ce morceau d'âme dépareillée a des moustaches ou des favoris énormes). « Arricé à wi certain degré, l'amour coupable devient un » devoir sacré, etc., etc. » Car je vous fais grâce, madame, d'une foule d'autres excellens raisonnemens qui généralement ne trompent pas plus celles qui les admettent que ceux qui les font. Mais le lendemain de noire terrible loi, mais lorsqu'il s'agirait à'amende, quelle différence! CoFnme, après tout, ces jolis paradoxes de la veille pourraient bien finir par une forte somme à débourser, et que cette somme réduirait d'autant ce luxe et ce bien-être qui sont le nécessaire d'une vie essentiellement positive dont l'amour n'est que le dernier superflu, vous verriez les hommes, tout à coup devenus sérieux, gourmés, dignes, s'efl'arouchant du moindre entretien avec une femmiî s'ils se trouvent un peu trop écartés du cercle , enfin prudes et sauvages comme des pensionnaires devant leur supérieure, vous les entendriez s'écrier tout à coup, pour qu'on les entende bien, et de leur voix la plus solennelle, de cette voix rogue qu'ils réservent pour parler politique, refuser des services, et, plus tard, gronder leurs femmes et leurs enfans : « Après tout, la société ne vit que par les a mœurs. Il faut bien s'arrêter à quelque chose. Il est des B devoirs qu'un galant homme sait et doit respecter. J'ai M eu une mère! Je serai père «n jour. Il n'y a de véritables » joies que dajis la satisfaction de la conscience, etc., etc. » Car je vous fais encore grâce, madame, d'une foule d'autres formules plus ou moins morales, qui, dès qu'il s'agirait d'amende, pourraient très fidèlement et très brutalement se traduire par ceci : « Mesdames , vous êtes sans » doute on ne peut paf plus charmantes ; mais j'aime beau- » coup aussi ma loge à l'Opéra, mon hôtel, ma table, mon ;> écurie, mon jeu, mon voyage atix eaux ou en Italie tous » les ans, mes tableaux, mes objets d'art; or, risquer un » peu de tout cela pour quelques moniens d'une félicité... » aussi rare... qu'elle est enivrante, ., Non! »

•^ C'est infâme, — dit la marquise ; — sur cent hommes il n'y en a pas un qui penserait ainsi !

— Permettez-moi, madame, d'être d'un avis absolument opposé : je crois, de nos jours, les hommes impitoyablement attachés au bien-être comfortable et niulériel, et pouvant, et sachant, et voulant lui sacrifier tout, et, bien

plus que tout le reste, ce qu'on appelle une passion de cœur.

— Vous pensez cela? — mo dit madame de PënSfiel avec un étonnement profond. — Vous pensez cela? Et quel âge avez-vous donc, monsieur?

Cette question me parut si étrange, si peu convenable, et il était d'ailleurs si difficile d'y répondre sans être extrêmement ridicule, que, m'inclinant respectueusement, je dis à tout hasard :

— Mon étoile m'a assez favorisé, madame la marquise, pour me faire naître la veille du jour de votre naissance...

Madame de Pènâfiel fit un mouvement de hauteur Impatiente, et me dit d'un très grand air :

— Je vous parle sérieusement, monsieur!

— Et c'est aussi très sérieusement, madame, que j'ai l'honneur de vous répondre; la question que vous avez daigné m'adresser m'est une preuve d'intérêt trop hautement flatteur pour que je n'y réponde pas comme je dois.

— Mais comment savez-vous mon âge? — me demanda madame de Pènâfiel avec une sorte de curiosité très étonnée.

— D'ici à bien des années, madame, — lui dis-je en souriant, — ce secret ne devra pas vous inquiéter, et j'ose espérer vivre assez longtemps dans vos bonnes grâces pour l'avoir oublié lorsqu'il devra Têlre...

A ce moment, un éternuement, d'autant plus sonore qu'il avait été puissamment comprimé, éclata dans la région du jeune étranger, qui, selon la prédiction de lord Falmouth, n'avait pas cessé de feuilleter depuis une heure le même album dans le plus profond silence. Ce bruit fit faire un bond de surprise à madame de Pènâfiel, qui détourna vivement la tête, et fut toute confuse d'apercevoir là monsieur de Stroll.

Mais elle lui fit des excuses si gracieuses sur l'oubli où elle avait paru le laisser, que le jeune baron trouva sa conduite toute naturelle, et parut môme se savoir assez bon gré d'avoir éternué aussi fort.

Il était tard, je me retirai.

J'attcniiais ma voiture dans un des premiers salons, quand lord Falmouth et monsieur de SlroU vinrent arussi demander leurs gens.

— Eh bien! — me dit lord Falmouth, — que pensezvous de madame de Pènâfiel ?

Soit fausse honte de sembler être déjà .sous le charme, soit dissimulation, je lui répondis en souriant :

— Mais madame de Pènâfiel me semble avoir une extrême simplicité de manières, un esprit candide et dénué de toute prétention, un naturel enchanteur, et dire enfin tout naïvement ce qu'elle pense.

— Eh bien! sur ma parole! — me répondit lord Falmouth avec son ironie grave, — vous avez bien jugé, aussi vrai que nous sommes en plein midi, au milieu d'une épaisse forêt, à entendre le ramage des oiseaux. — Puis il ajouta sérieusement : — Ce qu'il y a d'infernal chez elle, c'est la fausseté... Je suis sûr qu'elle ne pense pas un mot de tout ce qu'elle nous a dit à propos de Byron et de Scott... car elle a du cœur... comme cela, — ajoula-l-il en frappant du bout do sa canne la base d'un colossal vase du Japon plein de fleurs situé près de lui, — ou bien encore, tenez, — dit-il en prenant dans le vase un beau camellia pourpri? qu'il me montra, — elle ressemble encore à ceci : couleur et éclat, rien de plus; pas plus d'âme que cette fleur n'a de parfum. Après tout, quand elle veut, elle cause à ravir. Mais oîi il faut l'entendre, dit-on, c'est quand quelqu'un sort de chez elle... Comme elle le met en pièces! Un de ces jours, nous ferons cette partie-là; vous sortirez, jo resterai, et je vous dirai ce qu'elle aura dit de vous, à charge de revanche...

A ce moment nos voitures avancèrent , lord Falmouth allait coi mencersa nuit au salon ; après avoir hésité un instant à l'y accompagner, je rentrai chez moi.

Malgré le jugement de lord Falmouth et ce que je lui avais dit moi-même sur madame de Pëaâfiel , je l'avais

ARTHUR

trouvée fort n.itiirollo, et sa faron de voir sur Dyron m'avait .surtout boauroupot profomiéniont fra[ip('; rar il m'avait scmhlo pônétror sous co lanj^age do .sourds élans du l'onir , quoli|UPs cris do doulour morale comprimés, qui me firent beaucoup réllécliir, parce qu'ils me parurent vrais et absolument opposés au caractère qu'on prétait à madame de Pénàfiel.

DES BHtlTS DP MONDE ET DE LA COQUETTERIE.

II n'est soHvent rien de plus difficile, pour ne pas dire impossible, «lue de défendre avec quelques succès dans le monde une pauvre jeune femme qui a le malheur de se trouver non-seulemeut très haut placée et par son nom et par sa fortune, mais encore d'avoir une figure charmante, un esprit remarquablement distingué, des talens et une instruction très étendue.

Dés que l'insolente réunion do ces rares avantages a déchaîné le monde contre elle , ses actions les meilleures commes les plus indiflérentes , ses qualités, .sa grâce, tout lui est opposé avec un art d'une incroyable perfidie, et on ne se montre un peu bienveillant que pour ses défauts.

Rien do plus triste à observer que les etTcts contradictoires de ce dénigrement acharné ; car si celte femme, contra laquelle on s'élève avec une haine si unanime, a une maison hautement recherchée, on s'y presse, aucune avance ne coûte pour y être admis. Lui reproche-t-on des légèretés? qu'importe , toutes les femmes la reçoivent et lui amènent leurs filles, sans doute pour leur enseigner do bonne heure cet édifiant oubli des outrages... qu'on a prodigués , et des calomnies... qu'on a répandues soimême.

Ces réflexions me viennent à propos de madame de Pcnâfiol; car peu h peu je m'étais habitué à la voir souvent, et bientAl presque chaque jour.

Ainsi ([ue cela arrive d'ordinaire, je l'avais trouvée absolument autre qu'on ne la jugeait. On la disait hautaine et impi'rieuse , je ne l'avais trouvée que digne ; ironique et méprisnnte, je ne l'avais jamais entendue adresser ses railleries ou ses dédains qu'<i des sujets bas et méprisables; inéchanle et haineuse, elle m'avait paru bonne et pitoyable; fantas(|ue, bizarre et morose, quelquefois seulement je l'avais vue triste.

Maintenant, cette différence si marquée entre co que je voyais et co que j'avais entendu dire devait-elle être attribuée a la profonde dissimulation qu'on reprochait à Madame de Pénâfiel 1. Je ne le sais.

J'ignore si j'étais fort épris do madame de Pénâfiel, mais jercssonlais pour elle, à mesure que je la connaissais plus intimement, un très vif intérêt, causé autant par si in charme, par son esprit , par ses qualités, par la naïveté même de certains défauts i|u'elle no contrariait pas, que par l'acharnement avec lequel le monde l'attaquait sans ces.se; acharnement contre lequel je m'étais souvent et très durement élevé.

Ce n'est pas sans quelque fierté que je me rappelle cette circonstr\nce , rien n'étant plus ordinaire que la lâcheté moutonnière avec laquelle on se joint aux médisans pour déchirer ses amis absens.

D'ailleurs , j'avais peu à peu découvert la fausseté do raille bruits absurdes auxquels, du reste, j'avais ajouté foi tout des premiers.

Ainsi, lorsque je pus causer un peu confidemment avec madame do Pénâfiel , je lui avouai très franchement que .sa présence à cette course fatale où monsieur do Merleuil avait été tué m'avait semblé au moins étrange.

D'un air fort étonné elle me demanda pourquoi.

OEl'V. CHOISIES. -II.

Je lui dis i]ue monsieur de Merleuil et monsieur de Senneterre étant fort do ses amis, on un mot, extrêmement ses adorateurs...

Mais, sans me laisser le temps d'achever, elle s'était écriée que c'était une insigne fausseté ; qu'elle recevait monsieur de Merteuil et monsieur de Senneterrc ses jours habituels; qu'elle ne les voyait presque jamais le malin; qu'ignorant le danger de ce défi , elle était allée 5 cetti course comme h toute autre, et que, si elle n'était pas restée jusqu'il la fin, c'est qu'elle avait eu froid.

A cela je lui opposai le bruit, et conséquemmonl la conviction publique que voici : «Elle savait être aimée par » messieurs de Merteuil et do Scnnelerre : ayant, par une » coquetterie inexcusable, encouragé leurs soins rivaux , » elle se trouvait ainsi la première et seule cause de co » défi meurtier; aussi, son départ insouciant avant la fin » de la lutte avait-il au moins autant scandalisii (|ue .sa » présence à celle course; enfin, le soir, son apparilion » en grande loge à l'Opéra avait semblé le comble de la » sécheresse de cœur et du dédain. »

Madame de Pënûfiel ne pouvait croire d'aussi misérables médisances; quand je l'en eus convaincue, elle me parut douloureusement peinée , et me demanda comment il se faisait que des gens du monde et sachant. le monde fussent as.sez sots ou assez aveuglés pour penser qu'une femme comme clic jouerait un tel rôle.

A cela je lui répondis que la bonne compagnie, avec uno humilité toute chrétienne, se résignait toujours à oublier sa haute et rare expérience du monde pour descendre jusqu'à la crédulité la plus stupide et la plus bourgeoise, dès qu'il s'agissait d'ajouter foi à une calomnie.

Puis jo lui citai l'histoire d'Ismaël. Elle me dit qu'elle avait en efiél remarqué et assez admiré en arlinle son costume rempli do caractère, et qu'un moment elle avait eu peur de voir ce malheureux homme renversé sous sou cheval. Mais (]uand j'en vins à ces autres propos, et conséquemment à cette autre conviction publique, a qu'elle » avait voulu se faire présenter Ismaél , » elle éclata d'un rire fou, et me raconta qu'elle avait dit à l'Opéra à monsieur de Cernay, qui en fut d'ailleurs fort piqué : « Rien » n'est maintenant plus vulgyire que les chasseurs et les » heiduques; quand vous vous serez bien montré avec » votre Lion , et que vous on aurez tiré tout le contraste » possible, vous devriez me l'envoyer, je le ferais monter B derrière ma voiture avec un Vilet de pied; ce serait fort » original. »

— Eh bien ! madame, lui dis-je en riant, voici ces autres médisances , ou plutôt cette autre conviction : « Pcn- » dant que messieurs de Merleuil et de Sennelerre ris- » quaient pour vous plaire leur existence, indifférente à » celle lutte téméraire dont vous saviez l'objet, vous n'a- » viez d'admiiation que pour co Turc , admiration (jui » avait éclaté par mille signes et mille transports presque » frénétiques; enfin le soir, parais.snnt à l'Opéra malgré » la mort d'un do vos plus dévoués admirateurs, votre » première pen.sée fut de prier monsieur de Cernay de » vous présenter Ismaël. Mais pourtant, éclairée par les » conseils de vos amis, et voulant fuir la pas.sion profonde » que ce sauvage étranger vous avait inspirée, vous aviez » pris le parti de vous aller brusquement mettre à l'abri » tout au fond de la Bretagne. »

Madame de Pénâfiel me demanda si ce n'était pas monsieur de Cernay qui faisait courir ces bruits si calomnieux cl si mensongers. Comme je lâchais d'éluder cette question, bien que je n'eu.sse aucune espèce de raison de ménager le comte, elle parut réfléchir un instant et me dit :

-^ Confidence pour confidence : monsieur de Cernay, après s'être assez longtemps occupé de moi, a fini [lar me

faire une déclaration de mariage, qui n'a pas plus été

agréée que ne l'aurait été une déclaration d'amour; car, ne songeant pas à commettre une faute , je ne pouvais sérieusement penser à faire une sollise irréparable. Mais, comme monsieur de Coruay n'avait pas plus 5 se vanter

de mon refus que moi de ses offres, le secret avait été jusqu'ici scrupuleusement gardé entre nous deux ; maintenant qu'il me calomnie, ce secret n'en est plus un; faitesen ce que vous voudrez au besoin , et citez vos sources, comme disait toujours mon vénérable ami Arthur Young. Maintenant, quant à ce voyage de Bretagne si précipité, — avait ajouté madame de Pënàfiel en riant beaucoup de ces ridicules interprétations, —vous me rappelez que ce soirlà, à l'Opéra, j'ai été bien brusque envers cette pauvre Cornélie, ma demoiselle de compagnie. Je lui avais dit que le lendemain nous partions pour ma terre; mais elle se mit à me taire mille objections sur le temps, sur le froid, etc., qui unirent par m'impatienter beaucoup, puisque je voyageais bien, moi. Or ce n'était pas absolument pour fuir ce pauvre diable de Turc que je partais ainsi, mais pour aller tout simplement voir la femme qui m'avait nourrie; elle élait à la mort , et assurait que, si elle me voyait, elle reviendrait à la vie. Comme je suis attachée à cette excellente créature, j'y suis allée ; mais ce qu'il y a de très curieux, c'est qu'aujourd'hui elle se porte à merveille; aussi n'ai-je pas vraiment eu le cœur de regretter ce rude voyage en plein hiver.

A ce sujet je fis beaucoup rire madame de Pëpâfiel en lui disant combien j'avais mol-même profondément plaint sa femme de compagnie d'être exposée à sa tyrannie, etc., etc., en voyant la pauvi-e flUe si chagrine à l'Opéra.

Je ne cite ces particularités, je le répète, que comme type très vrai, je crois , de la plupart des bruits absurdes qui ont pourtant cours et créance absolue dans le monde, et dont la portée est souvent bien dangereuse.

Tant d'acharnement contre cette jeune femme m'intéressait donc vivement; d'ailleurs, plus je la voyais dans l'intimité, plus son caractère me sem'blait souvent inexplicable. Son esprit très agréable , singulièrement orné, bien que souvent paradoxal et d'un tour scientifique prétentieux (c'était un de ses défauts), avait rarement quel- <]ues saillies de gaieté cordiale ou d'entraînement.

Quant à ce qui touchait les senlimens intimes, elle paraissait contrainte , oppressée, comme si quelque douloureux secret lui eût pesé ; puis parfois c'étaient des traits de bonté et de commisération profondément sentie et raisonnée; bonté qui ne paraissait pas pour ainsi dire naturelle, instinctive, mais plutôt naître de la comparaison ou du souvenir d'une grande infortune , comme si madame do Pënâfiel se fût dit : « J'ai tant souffert que je dois m'apitoyer ! »

C'étaient enfin d'autres fois des explosions du mépris le plus acerbe à propos des envieux et des méchans , qui éclataient en railleries mordantes, n'épargnaient personne, et avaient malheureusement dû lui assurer beaucoup d'ennemis.

Une circonstance m'avait aussi singuhèrement frappé, c'est que, malgré ce qu'on disait de sa légèreté, je n'avais vu chez madame de Pënâfiel aucun homme sur un pied d'intimité telle, qu'à cette époque on pût lui supposer, ostensiblement du moins, aucun intérêt de cœur.

Si j'aimais madame de Pënâfiel , ce n'était donc pas de cet amour pur, jeune et passionné dont j'avais aimé Hélène ; c'était d'un sentiment où il entrait au moins autant d'affection que de curiosité, et , le dirai-je, de méfiance ; car si je blâmais les absurdes et calomnieuses visions du monde, je n'étais souvent pas beaucoup plus juste ni beaucoup moins sot.

Quoique je visse très assidûment madame de Pënâfiel depuis à peu près trois mois, je ne lui avais pas encore dit un mot de galanterie, autant par calcul que par défiance. Je l'avais trouvée trop essentiellement diflerente du portrait qu'on en faisait dans le monde pour n'avoir pas, malgré moi, souvent songé à cette excessive fausseté dont on l'accusait.

Ainsi je voulais l'étudier davantage avant de me laisser entraîner au courant très incertain d'une liaison dont j'au-

rais redouté l'issue négative; car, je l'avoue, madame de Pënriflel était on ne peut plus séduisante.

Entre autres défauts , qui chez elle me ravissaient , il y avait surtout sa coquetterie, qui était fort singulière.

Elle n'existait pas dans de fausses prévenances, dans un accueil aussi flatteur que mensonger, aussi encourageant que trompeur; non, son caractère était trop fier et trop justement dédaigneux pour quêter ou s'attirer ainsi des hommages.

Cette coquetterie était toute dans la grâce inexprimable que madame de Pënâfiel voulait et savait donner à ses moindres mouvemens, à ses poses les plus indifférentes en apparence. Sans doute cette grâce était calculée, raisonnée, si cela peut se dire; mais l'habitude avait tellement harmonisé cet art enchanteur avec l'élégance native de ses manières, qu'il élait impossible do regarder quelque chose de plus délicieux que madame de Pënâfiel.

D'ailleurs, en fait d'exquisitisme, le naturel seul ne peut supporter la comparaison avec la parure étudiée; autant dire que la fleur pâle et sauvage do l'églantier se peut comparer à la rose pour l'abondance, l'éclat et le parfum.

Madame de Pënâfiel, quant à cela, d'une sincérité charmante, avouait qu'elle avait un plaisir extrême à s'habiller avec le goût le plus parfait , afin de se trouver jolie; qu'elle aimait beaucoup à voir son attitude gracieuse réfléchie dans une glace; elle ne comprenait pas enfin qu'on rougît davantage de cultiver et d'orner sa beauté que son esprit ; qu'on ne s'étudiât pas autant à toujours prendre une pose élégante et choisie qu'à ne jamais parler sans finesse et sans atticisme.

Elle avouait encore qu'elle se plaisait à cette coquetterie beaucoup plus pour elle-même que pour les autres, qui, disait-elle dans ses jours do gaieté , ne la louaient jamais comme il fallait, tandis qu'elle ne manquait pas le terme précis de la flatterie; aussi préférait-elle de beaucoup ses propres admirations, et s'y tenait-elle.

On ne saurait croire en effet jusqu'à quel point madame de Pënâfiel avait poussé cet art d'être charmante à voir.

Ainsi, peignant à ravir, elle avait une sorte de parloir à la fois salon , bibliothèque et atelier, arrangé avec un goût parfait , et où elle se tenait de préférence. Or, selon son air, sa toilette ou sa physionomie du jour, au moyen de stores et d'anciens vitraux très habilement combinés, elle se trouvait plus ou moins éclairée, et cela avec la plus admirable, la plus poétique intelligence du coloris et des mille savantes ressources de l'ombre et de la lumière artistement opposées.

Par exemple, lorsque madame de Pënâfiel était nerveuse et pâle, et que, toute vêtue de blanc, ses beaux cheveux bruns, brillant de reflets dorés, arrondis en bandeaux, elle était assise sous un demi-jour, qui, tombant d'assez haut, projetait de grandes ombres dans l'appartement, il fallait voir comme cette faible clarté , en s'épanouissant seulement sur son beau front , sur ses joues à peine rosées et sur son cou d'ivoire, laissait tout le reste de son visage dans un merveilleux clair-obscurl Rien enfin de plus délicieux à regarder que cette blanche et vaporeuse figure qui se dessinait , si doucement éclairée, sur un fond très sombre.

Puis encore, cette lumière avarement ménagée qui brillait seulement çà et là comme par étincelles, sur la sculpture dorée d'un fauteuil, sur le pli moiré d'une étofi'e, sur l'écaiile et la nacre d'un meuble, ou qui éclatait en points scintillans sur la surface arrondie des coupes de porcelaine remplies de fleurs; cette lumière ainsi distribuée donnait non-seulement une apparence de tableau, et de charmant tableau , à cette figure d'une élégance si achevée, si exquise, mais encore à tous les acces50ires qui l'entouraient.

J'avoue d'ailleurs une grande puérilité , c'est que cette manière de donner du jour à un appartement m'avait beaucoup plu, parce qu'elle était dans mes idées.

AUTllUR.

Uno chose, h mon avis, des plus clioi|uantcs, était l'ignorance complMc ou l'oubli déplorable» des aroliitectos ?» ce su.ji't. Ainsi, sans tenir compte du style, de l'époque, ot principalement, s'il s'agit d'une femme, de son extérieur, du type do sa beauté, do sa pbysiononiie, ils croient avoir tout l'ail, cl parlailenient l'ail, lorst|u'ils l'ont aveuglée au moyen do deux ou trois finuMres énormes, de dix pieds <lc) hauteur, d'oîi se répand de tous ccMés une nappe de clarlé éblouissante. Or, ci^tto lumière si maladroitement prodigué(." se neutralise, se |ierd, no met en relief ni tableaux, ni étoll'es, ni sculptures, parce que, se projetant indill'ércnnnent sur tout, elle ne donne do valeur à rien.

Fn un mot, pour résumer nia pensée, il me semble qu'un npparlemeni (non do réception, mais voué aux habitudes d'intimité) doit être éclairé avec la môme étude, avec le mémo art, avec la mômo recherche qu'on mettrait à bien éclairer tin tableau.

Qu'ainsi, beaucoup de choses doivent Ptre sacrifiées dans i'ombro et dans la demi-teinte, afin de ménager des parties éclatantes.

Alocs l'œil et la pensée so reposent avec plaisir, avec amour, avec une espèce de douce rêverie , de poétique contemplation sur cet agencement intérieur...

Sorte do tableau tM, en action , (]u'on admirerait déj.'i si on lo vo.yail représenté sur une toile.

Mais il faut uno certaine élévation d'esprit , un certain instinct d'idéalité peut-être exagéré, pour so vouer h cette espèce <le culte domestique, et y chercher des jouissances méditatives de chaque minute, qui échappent ou semblent incomfiréhcnsibles à beaucoup do gens.

Si j'insiste sur cette particularité, c'est que cette esp^co de sympathie entre ce gofll de madame de PciiiAliel et lo mien me frappa, et qu'il faisait encore valoir sa coquetterie de manières que j'aimais à l'adoration.

A ce propos, je me souviens que je ne trouvais rien do plus sauvage (et je le disais hautement) que les cris furieux de tous les hommes do la connaissance de madame de Ponflfiel , au sujet de ce qu'ils appelaient fon intolérable et détestable coquetterie. « C'était, — disaient-ils avec un em- » portement très curieux, — c'était de la part de madame o de PénAfiel des prétentions exorbitantes! une espèce p de pari avec elle-même d'être toujours gracieuse et » charmante 1 Jamais on ne pouvait la trouverchez elle B que mise à ravir; tout y était calculé, étudié, depuis le » jour faible et incertain qui l'éclairait quelquefois, de- » puis la couleur de la tenture assortie h son teint comme » si elle ei1l <\ù s'haliiller avec cette tenture, jusqu'à celle » des Heurs naturelles posées dans un vase , sur «a table t> h écrire, qui étaient, le croirait-on, ô horreur!!! qui » étaient aussi assorties h la couleur de ses cheveux a comme si elle eût dft se coiller avec ces fleurs! Mais ce » n'était pas tout; elle avait un [)ied d'enfant, les plus » beaux bras qu'on pût voir, et une main ravissante. Kh » bien I n'était-ce pas insupporlabic? On ne pouvait s'ctn- » pêcher de remarquer, d'admirer ci^ pied, ce bras, celte » main , tant elle possédait d'habileté h mettre ces avan- » tagesen évidence. Encore une fois c'était odieux, insui>- » portable, scandaleux, etc. »

Or, tout c«la fiU-il vrai, ou plutôt par cela même que tout cela était vrai, y avait-il queli|ue chose au monde do plus grotesque et de plus saugrenu que d'entendre des hommes, vêtus avec cette espèce de négligence souvent sordide, acceptée je ne sais pourquoi do nos jours pour les visites du matin, et qui allaient ainsi en chenille ( vieille expression très justement imaginée, qui devrait revivre) passer une heure chez une femme, de les entendre, disje, se plaindre outrageusement de ce que celte femme les recevait entourée de tout ce que le goilt, l'art et l'élégance pouvaient ajouter h sa grâce naturelle?

J'avoue qu'au contraire je trouvais, moi, un plaisir extrême à jouir de toutes les délicieuses coquetteries de madame do Pënâliel, à contem|iler enlin, ne fût-ce n\êmo que comme un ravissant objet d'art, ce délicieux tableau vi-

vant, quoUiuefûis si animé, quelquefois si triste el si languissant.

J'oubliais de dire que, parmi les plus violens détracteurs de madame de Pënûliel, étaient plusieurs j'euMes chrétiens de SIS amis.

Puisi|ue ces mots sont venus à ma pensée, ils exigent quelcjues développemens; car \e jeune chrétien de salon, typt! à la fois prétentieux et grotescpie devant bientôt faire place h d'autres ridicules, mérite d'êlro assez longuement décrit, alin quo son souvenir exhilaranl no soit pas h tout jamais perdu.

DU CnRISriANISllE DB SAI.ON.

II existe deux sortes de jeunes chrétiens de salons, 1rs uns prétentieux el grotesques, les autres respectables, par. co qu'ils ont du moins des dehors, un langage et des habitudes ([ui no font pas le contraste In plus saugrenu avec leur /spécialité.

On peut d'ailleurs diviser en deux classes ces mondains apôtres, les jeunes chrétiens (]ui dansent et ceux qui no dansent pas. Celte distinction suffit pour les reconnaître tout d'abord.

Les premiers, les chrétiens danseurs, sont plus ou moins gros et gras, rosés, potelés, bouclés, frisés, cravatés, gourmés, guindés, parfumés. Ce sont les beaux, les cavaliers, les/!o;isde ce christianisme de boudoir, de co catholicisme de table h thé; ceux-là boivent, mangent, rient, parlent, chantent, crient, dansent, valsent, ^'alopenl, pirouettent, cotillonnent, mazourquent et font l'amour (s'ils peuvenlj tout aussi éperdument que le dernier des luthériens ou lo moindre petit indill'érent en matii're de religion. Quel(|ncsunsmêm.e, so souvenant quo David dansait devant l'arche, se sont ardemment livrés à la cachucha, alin de rendre sans doute un hommage tout chrétien à celte danse adorable (pii florit en Espagne, terre catholique s'il en est; d'autres, plus rigoristes, avant de consentir à rivaliser ainsi avec les majos les plu- débaucbés, demandaient ijuo la cacbucha fût baptisée l'Inquisition. La question est cncon; pendante.

Toujours est-il qu'en voyant ces apôtres en gants glacés et à clieveluro pyramidale arriver tout essoufflés d'un galop, s'abauilonner au délire de la valse en dévorant des yeux leur danseuse, et aller cnsuito oublier ou rêver tant de charmes dans la brûlante intimité des pierrettes du bal Musiu'd, on ne les croirait pas d'abord beaucoup plus chrétiens qu'Abd-el-Kader.

Pourtant, grâce à quelques révélations indiscrètes sur la topographie des religions divines, h quelques confidences compromettantes sur l'espèce, la durée des peines éternelles, et surtout h leur air de fatuité triomphante, on devine, on pressent bientôt l'ange surnuméraire sous l'enveloppe terrestre de ces jeunes chrétiens.

Leur seul tort est de ne pas assez dissimuler qu'ils sont du dernier mieux avec Jéhovah, en bonno fortune réglée avec la Providence, qu'ils ont tout plein de bonnes connaisr sauces là-haut, et que les séraphins sont fort leurs serviteurs.

Maison attendant l'heure de retourner auprès du roi des rois, qui dans un moment de liesse a bien voulu nous [irèter ces gras chérubins pour égayer nos misères, les jeunes chrétiens danseurs pratiquent assidûment nos joies profanes, sans pour cela négliger les plaisirs sacrés.

En ell'el, le jeune chrétien danseur doit encore posséder sa chronique d'église et de sacristie, ainsi qu'un habitué d'Opéra possède la chronique des cx)ulisses.

Le chrétien danseur doit donc connaître lus («rédicaleurs

h la -mode, leurs mœurs, leurs habitudes, leur vie privée, anecdotique; raconter comment l'abbé '" n'écrit pas ses sermons, comment l'abbé "* a supplanté l'abbé "*, comment l'abbé '" a bonne ou mauvaise grâce en prêchant, comment un vicaire de Saint-Thomas-d'Aquin a cavalièrement rembarré son curé, comment une âme pieuse a retrouvé sur le chapeau d'une bonne dame d'un âge mûr, mais encore leste et accorte, quelques aunes de superbe dentelle qu'elle avait offertes au jovial curé de S'", pour ^ servir de devant d'autel à son église, etc.', etc. ) Le chrétien danseur doit, en un mot, savoir quelles sont les meilleures places de l'église pour voir et pour entendre prêcher, ne jamais manquer la première audition d'un sermon ou d'une conférence , et venir au sortir du prêche on donner des nouvelles et dire s'il a réussi, toujours comme s'il s'agissait d'un nouvel opéra.

Grâce à cette pratique assidue de la chaire et de la sacristie, ainsi qu'à la vigueur de ses jarrets, le chrétien danseur, admis et posé comme tel, jouit alors des privilèges attachés à cette position excentrique.

Chrétien partout, chrétien toujours, au bal, au spectacle, à table, aux champs, à la ville, debout, assis, couché, en songe ou éveille, il fait de l'intolérance, do l'inquisition, de l'indignation; il vous classe d'un mot au paradis ou en enfer; il fulmine d'éclatans analhèmes sur la nouvelle Gomorrhe en buvant du punch, ou cric : « Babylone! Bahylone! » en soupant comme un ogre. Enfin, jetant un terril lie cri de désolation, il annonce la prochaine et menaçante probabilité du jugement dernier en dansant le cotillon.

Après quoi, harassé, brisé par les fatigues du prêche et du bal, il se couche, et se trouve bientôt oppressé par un affreux cauchemar. Il rêve qu'il est confesseur, et que sa dernière valseuse, avec laquelle il a pourtant beaucoup admire l'honnête modestie de Joseph fuyant Putiphar, vient lui avouer qu'elle a commis toutes sortes do ravissans péchés avec un janséniste, deux calvinistes, cinq molinislcs, onze déistes, et elle no sait plus combien d'athées.

Loin des chrétiens danseurs qui s'épanouissent sous les bougies des lustres, florit modestement dans l'embrasure des portes le jeune chrétien qui ne danse pas. Si les premiers sont les cavaliers de cette religion de salon, ceui-ci en sont les puritains. Graves, austères, pâles, maigres, sombres, négligés, plus pudibonds que saint Joseph, ils ont bien de la peine à no pas se couvrir de cendres, mais ils s'en vont traînant rà et là leur mélancolie et leur vie religieusement pure et limpide. Distraits de nos joies profanes, qu'ils traversent sans s'y mêler, ils sont tout à leurs divines aspirations, à leurs visions célestes; tolérans, doux et pitoyables aux erreurs humaines, ce sont les tendres Fénelons de cette église mondaine, tandis que les chrétiens danseurs en sont les impitoyables Bossucts, car le chrétien danseur est implacable, intraitable, inabordable. Dès qu'il s'agit de faiblesse humaine, pour lui, c'est-à-dire pour les autres, il n'y a pas de milieu, de moyen terme, l'enfer, le diable et ses cornes, c'est net, c'est tranché.

Le chrétien qui ne danse pas use, au contraire, extrêmement du purgatoire; les partis extrêmes répugnent à son âme pieuse, délicate et charitable; il hésiterait bien longtemps, bien longtemps il lui faudrait la preuve de bien terribles iniiiuités pour le décider à vous dire positivement : « Ilélas! mon pauvre cher frère, vous me paraissez devoir appartenir un jour au grand diable d'enfer, si vous ne vous amendez point! »

Le chrétien danseur, au contraire, lui, vous y dévoue tout de suite et à tout jamais, sur la moindre pauvre petite présomption, avec une assurance effrayante.

Quanta l'avenir de l'espèce humaine, le chrétien qui ne danse pas semble espérer encore un peu pour le salut du monde, malgré les erreurs et les crimes des hommes ; il présume, sans pourtant l'affirmer positivement, qu'au terrible jour du jugement dernier, il se pourrait bien f.iire qu'une généreuse amnistie remît aux damnés la fin do leurs peines; le chrétien qui ne danso pas semble enfin

compter beaucoup sur l'inépuisable mansuétude de Dieu, bon comme la force, dit-il ; et, au résumé, on le croirait assez bien informé do la politique céleste, si le chrétien danseur, venant se mêler à la conversation en mangeant une glace, ne renversait pas d'un mot ces heureuses et douces espérances. Ce sont alors des menaces si épouvantables, si formidables, qui sentent si fort le soufre et le bitume, qui vous montrent si certainement un avenir de flammes éternelles, de fourches éternelles, de rôtissoires éternelles, qu'il ne reste plus aux pâles humains qu'à crier désespoir et fatalité, et, en attendant l'effet terrible des prédictions des chrétiens danseurs, qu'à se livrer à un galop sans fin, ou à une orgie des deux inondes digne du festin de Balthazar.

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