‹ Œuvres choisies de Eugène SueChapitre 47 sur 68 · LB PARLOIR · texte numérisé non relu

LB PARLOIR

Mais j'arrive à un épisode à la fois bien doux et bien cruel pour mon souvenir, et dont la pensée me fait encore rougir de bonheur et de regrets.

Un jour, je ne sais pourquoi, je me trouvais dans une disposition d'esprit singulièrement haineuse et méfiante ; j'avais ressenti une impression malveillante contre madame de Pënâfiel en m'apercevant do l'influence que sa pensée commençait d'exercer sur moi. Je m'en trouvai irrité, ne croyant pas assez reconnaître la réalité de ce qu'était madame de Pënâfiel pour éprouver un tel sentiment sans le beaucoup redouter.

Ce jour-là j'allai chez elle : contre l'habitude de sa maison, toujours ordonnée à merveille, loreque les gens de livrée m'eurent ouvert la porte qui fermait le vestibule, je ne trouvai pas de valets do chambre dans le salon d'attente. Il fallait, avant d'arriver au parloir de madame de Pënâfiel, traverser trois ou quatre autres pièces dans lesquelles il n'y avait pas de portes, mais seulement des portières. N'étant pas prévenue, il était difficile qu'elle m'entendît arriverfle bruit de mes pas étant absolument amorti par l'épaisseur des tapis.

Je me trouvais donc très près de la portière qui fermait son parloir, et je pus contempler madame de Pënâfiel avant qu'elle ne m'eût aperçu , à moins que la réflexion d'une glace n'eût trahi ma présence.

Jamais je n'oublierai ma stupéfaction profonde à l'aspect de son visage pâle et désolé. Il me parut alors révéler l'ennui, le chagrin, le malheur le plus incurable, ou plutôt réunir dans son expression ces trois senlimcns arrivés à leur paroxysme le plus désespéré.

Je la vois encore. Elle se tenait habituellement sur une petite causeuse fort basse, en bois doré , recouverte de salin brunscméde bouquets de rose, devant laquelle s'étendait un long coussin d'hermine qui lui servait à appuyer ses pieds; à côté de celle causeuse et adossé au mur était un petit meuble de Boule, dont la partie supérieure formait une armoire ; les battans en étaient entr'ouverts, et c'est avec le plus grand étonnement que j'y remarquai un crucifix d'ivoire...

Madame de Pënâfiel avait sans doute glissé de sa causeuse, car elle était moitié agenouillée, moitié assise sur le tapis d'hermine, les deux mains jointes sur ses genoux ; sa figure abattue, à demi tournée vers le Christ , était éclairée par un rayon de lumière qui, éclatant sur son front, y laissait lire une grande douleur.

Il était impossible de voir quelque chose à la fois do plus touchant, de plus beau, et aussi de plus attristant que celte jeune femme, entourée de tous les prestiges du luxe et de l'élégance, ainsi écrasée sous le poids do je ne sais qu(^l chagrin terrible I

Après l'élonnement le plus vif, mon premier mouve-

ARTHUR

ment, jo l'avoiip, fut unn contemplation cloulouroiisp ; mon ffrur so sorra lorsi|iio je me deniamlni h (iiicl iiiexplicnblc mallieur pouvait ftro on [iroio cette belle jeune femme on apparence si lieurouse.

Mais, holas ! presque aussitôt, par je ne sais quelle désespérante falnlilé, ma dérKiiice liabiluelle, jointe à la reaction involontaire de celte ri'putalion do fausseté qu'avait madame de PéiiAnel, me dit i|UO peut-f'tre j'étais du[)o d'un tableau, et qu'il se pouvait que madame de PënAliel, m'ayant entendu venir, eût arrange celles attitude si mélancoliquement alTectée... Je dirai tout à l'heure dans quel but.

Je le répète, il était sans doute aussi fou que ridicule do croire à un calcul do coquetterie au milieu d'un chagrin qui semblait si écrasant ; mais soit que son lialiitudo de toujours vouloir paraître Rracieuso eût réagi, pres(iuo malgré elle, jusque dans cette attitude en apparence si aliandonnée à la douleur ; soit que le hasard l'eût seul arrangée, il était impossible de voir quclcjuc chose do plus admirable que l'expression de ses yeux levés au ciel, (pio son touchant et humide regard, brillant si éploré h travers le cristal limpide de ses larmes ; que cette taille souple et mince, si délicieusement ployée sur lo tapis ; ( nlin jusi|u'à son cou-de-pied charmant si élégamment cambré, qu:, dans lo di'sordre de la douleur, laissait voir sa cheville et lo bas de sa jambe fine et ronde enlacée du colhurno de ses souliers do satin noir: tout cola était d'un ensemble ravissant.

J'avoue (ju'apri-s mon premier étonnement et mes doutes sur la réalité de ce chagrin, mon sentiment le plus vif fut une vive admiration pour des charmes aussi complels...

J'hésitai un instant, soit à entrer brusquement, soit à retourner jusqu'à la porte du salon d'attente et à m'annoncer alors en toussant légèrement ; je me décidai à ce dernier parti : aussitôt les battans du meuble oîi était lo christ se refermèrent bruMiuemenl, et, d'une voix très altérée, madame de PënAliel s'écria :

— Mais qui est donc là?...

J'avaneai, en m'excusant de n'avoir rencontré personne pour in'introduire. Madame de Pcnàliel me répondit :

— Je vous demande pardon ; mais, me trouvant fort soufTrante, j'avais fait défendre ma porte, et je la croyais fermée.

Je lui réitérai mille excuses, et j'allais me retirer, lorsqu'elle me dit : ^

— Pourtant si la compagnie d'une pauvre femme, horriblement triste et nerveuse, ne vous effraie pas trop, restez, vous me ferez plaisir.

Lorsque madame do PonAfiel m'invita de demeurer, et me dit qu'elle avait fait défendre sa porto (ce qui expliquait l'absence de ses gens d'intérieur dans le salon d'attente), je n'hésitai plus un moment à croire que la scène du crucifix n'eût été jouée, et que ses gens n'eussscnt eu l'ordre de ne laisser entrer que moi.

Ce beau raisonnement était sans doute le comble de la folie et de l'impiTtinence, cela était parfaitement invraisemblable. Mais je préférais être assez sottement vain (lour sou[içonner une femme que j'aimais, une femme de la condition de madame de PènAfiel, de jouer pour me tromper uno misérable comédie, que do croire cette femme capable do souiïrir d'un de ces momens d'alfreuso amertume contre lesquels on demande à Dieu aide et protection I

Si j'avais un moment réfléchi que moi, jeune aussi, et vivant de la vie du monde, je ressentais souvent plus qu'un autre de ces chagrins sans cause, l'état de tristesse dans lequel j'avais sur[)ris madame de Pënâfiel m'aurait paru concevable; mais non, la défiance la plus incarnée, la crainte de passer pour dupe en éprouvant un sentiment de compassion pour une douleur qui pouvait ôlro feinte, paralysa chez-moi tout raisonnement, tout sentiment généreux.

Ainsi au lieu de sympathiser avec une peine sans doute

vérilalilement sentie , ne voyant là qu'une comédie, jo fis à riiisiant crs calculs sols et infAmes sans doute, mais qui dans le moment me parurent vraisemblables, co qui me les rendit, hélas! si dangereux.

Par suite do son esprit fantasque, me dis-je, madame do Pi'iiAfiel est |)eut-(?tru piquée de co que je ne parais pas m'occuper d'elle, non que mon hommage soit h; moins du monde à désirer, mais ses projets en sont peut-ôlre dérangés. La voyant très assidûment depuis trois mois, jo ne lui ai pas mCmo adressé un mot de galanterie, elle no paraît avoir aucune affection évidente ; selon le monde, cela ne peut être vertu, c'est donc mystère. Pourquoi ne voudrait-elle pas à la fois et m'utiliser et se venger de mon indifïérenco afl'ecléoen me faisant servir de manteau (lour mieux caclier encore un autre amour... et dérouter ainsi les soupçons? La route est simple: trouvant madame do PènAfiel ainsi abattue, je ne puis m'empi^cher de in'infoimcr de la cause do ses chagrins, de lui ofi'rir des consolations, et de risquer peut-Çlrc un aveu qui lui servirait à un dessein dont je serai le jouet.

Ou bien encore devinant la tristesse, la mélancolie amèro qui souvent m'accable, et dont jamais je ne lui ai parlé , elle feint sans doute ce simulacre de désespoir afin d'amener des confidence misantbropiques de ma part sur la piTle des illusions, les douleurs de l'àrne, etc., et autres peines des plus ridicules à avouer, et de so moquer ensuite de mes niais épanchemens.

Or, uno fois convaincu de cette supposition, je ne trouvai aucune impertinence assez dure pour prouver a madame de PènAfiel (juo je n'étais pas sa dupe.

Kncorc une fois, rien de plus complétemonl absurde que ces craintes, quo ces aiTière-pensées. Maintenant quo j'y songe de sang-froid, je me demande comment jo n'avais pas seulement réfléchi qu'il fallait que madame do Pènâncl fût assurée do ma visite ce jour-là, et de l'heure où je me présenterais chez elle, pour drcrt^jcr cette scène; que mo prendre pour manteau d'une autre affection la compromettrait tout aussi gravement aux yeux du monde que si elle affichait la liaison que, selon moi, elle voulait cacher ; puis enfin que le plaisir do rire de chagrins dont j'avais eu le bon sens de ne le lui jamais parler ne valait certes pas la peino d'une dissimulation si longuement et si adroitement combinée?

Mais lors(iu'il s'agit de folies (et je crois fermement que ma défiance était exaltée jusqu'à la monomanie), les réflexions sages et sensées sont nécessairement celles qui no nous viennent jamais à l'esprit.

Kn vain encore, je m'étais moqué moi-même do ces médisances infAmes, qui de l'incident le plus simple et le plus indifférent en soi parvenaient h construire les imaginations les plus monstrueusement absurdes; et pourtant, sans réfiéchir un instant à l'odieuse iiicoiisi'tpienre de mon esprit, j'allais, ce qui était mille fois [iliis iiii.M'rable encore que de médire, j'allais calomnier la douleur, chose sainte et sacrée s'i' en est! j'allais abuser d'un secret surprisl Témoin involontaire d'un de ces grands accès profonds de tristesse infinie et cachée auxquels les Ames souffrantes n'osent s'abandonner que dans la solitude, par uno susceptibililé délicate qui est la pudeur du chagrin, j'allais enfin indignement travestir la cause et l'expression de ce désespoir vrai sans doute, qui ne s'adressait qu'à Dieu seul, et qui lui demandait co que lui seul, hélas 1 peut donner, espoir et consolation!

Co fut donc avec une disposition d'esprit singulièrement fournée au sarcasme, et regardant le visage si tristement abaflu de madame de PènAfiel avec les yeux mécbans et hébéics de co monde, dont jo dépassais alors, grâce à ma lâche défiance, les plus noires préventions, que je m'assis d'un air très sec et très dégagé vis-à-vis de la causeuse do madame do PènAfiel, qui s'y était rejetée avec accablement.

Je me souviens (Je notre entretien presque mot pour mol.

ŒUVRES CHOISIES D'IiUGENE SUE.

l'aveu.

Madame de Pënâfiel resta quelques minutes pensive et les yeux fixes; puis, semblant prendre une résolution subite, elle mo dit avec une familiarité que trois mois d'assiduité pouvaient faire excuser :

— Je vous crois mon ami ?...

— Le plus dévoué et le plus heureux oe pouvoir vous en assurer, madame... — répondis-je avec un ton de persiflage auquel madame de Pënâfiel ne prit pas garde.

— Je n'entends pas par ce mot... un am'i banal et indifférent, ainsi que l'entend le monde,— me dit-elle;— non, vous valez, je crois, mieux que cela : d'abord, vous ne m'avez jamais dit une seule parole de galanterie, et je vous en ai su gré, oh t beaucoup de gré ; vous m'avez ainsi épargné celte espèce de cour insultante que, je ne sais pourquoi, quelques-uns se croient le droit, ou peutêtre même... l'obligation de me faire, — ajouta-t-elle avec un sourire amer; — vous avez eu assez de tact, d'esprit et de cœur pour comprendre qu'une femme déjà victime d'odieuses calomnies ne trouve rien de plus offensant que ces hommages méprisans et méprisables qui lui sont toujours un nouvel alfront parce qu'ils semblent s'autoriser des bruits les plus injurieux comme d'un précédent tout naturel... Je crois votre esprit tristement avancé et d'une expérience précoce. Je sais que vous voyez beaucoup de monde, mais que vous n'êtes pas du monde quant à ses petites haines et à ses jalousies mesquines; je crois que vous n'êtes ni fat ni vain, et que vous êtes de ce bien petit nombre d'hommes qui ne cherchent jamais à trouver dans une confidence... autre chose que ce qu'il y a; je suis sûre que vous ferez la part de l'étrangcté de ma démarche. Et puis d'ailleurs, — ajouta-t-e!le avec un air de dignité à la fois grande et triste, qui malgré moi me frappa, — comme une preuve d'extrême confiance de la part d'une femme est une des choses qui honorent le plus un honnête homme, je ne crains pas de m'ou.rir à vous; d'ailleurs, vous êtes généreux et bon, je sais que bien des fois vous m'avez loyalement, bravement défendue, et je suis, hélas! bien peu accoutumée à cela; jesaisenfinqu'un jour, à l'Opéra... Oui, je vous avais entendu, — dit madame de Pënâfiel en remarquant mon étonnement; — c'est ce qui vous fera comprendre pourquoi j'ai paru aller au-devant de votre .admission chez moi, et la réserve que vous avez mise à répondre h cette prévenance m'a donné une haute idée de la dignité de votre caractère ; aussi ai-je besoin d'y croire... ai-je besoin de voir en vous un ami sincère ; car enfin il faut bien que je dise à quelqu'un... — reprit-elle avec un accent déchirant, — que je vous dise à vous... ohl oui, à vous... pourquoi je suis la plus malheureuse des femmes!

Et elle fondit en larmes en cachant sa figure dans ses deux mains!

Il y eut dans ces mots, dans le regard désolé qui les accompagna, quelque chose do si navrant, que malgré moi je me sentis ému ; mais, réfléchissant aussitôt qu'après tout cela pouvait être feint pour m'amener à jouer un rôle ridicule, je me hâtai de dire très sèchement à madame de Pënâfiel que je me croyais digne d'une telle confidence, et que si mon dévouement, mes conseils pouvaient lui être de quelque utilité, je me mettais absolument à ses ordres, et autres banalités des plus glaciales.

Comme madame de Pënâfiel ne me parut pas s'apercevoir de la froideur cruelle avec laquelle j'accueillais ses plaintes, je vis dans son inattention, que je crus calculée, une résolution dédaigneuse de jouer sans déconcert son rôle jusqu'au bout, et j'en fus misérablement irrité.

Mais maintenant, plus instruit par l'expérience, je m'explique cette inadvertance de madame de Pënâfiel, qui m'avait alors été une preuve si positive et si blessante de sa fausseté.

C'est que la première révélation d'un chagrin longtemps caché cause à l'âme, où il se concentrait douloureusement, un soulagement si ineffable, qu'entièrement sous le charme de cette bienfaisante effusion, on ne songe pas à remarquer l'impression qu'on a produite.

C'est seulement ensuite lorsque le cœur, déjà moins souffrant, se sent un peu ravivé par ce divin épanchement, que, levant les yeux sans espoir, on cherche dans un regard ami quelques larmes de tendresse et de commisération.

Ainsi quand, après une séparation longue et pénible, deux amis se retrouvent, ce n'est qu'ensuite de l'ivresse des premiers embrasscmens que chacun pense à chercher sur le visage de l'autre si l'absence ne l'a pas changé.

Ce premier pas fait, madame de Pënâfiel continua donc, en passant sa main sur ses yeux humides de larmes :

— Vous expliquer pourquoi je me sens une confiance si extraordinaire en vous, me sera, je crois, facile... Je vous le répète, je sais que si vous m'avez souvent défendue contre la calomnie, jamais vous ne vous êtes fait auprès de moi une sorte de droit de cette noble conduite; enfin, l'espèce d'isolement dans lequel vous vivez, bien qu'au milieu du monde, votre réserve, votre esprit supérieur qui n'est pas celui des autres, qui est tout entier à vous, qualités et défauts, tout me porte à voir en vous un ami sincère et généreux à qui je pourrai dire ce que je souffre...

Sans m'émouvoir, je répondis à madame de Pënâfiel qu'elle pouvait compter sur ma discrétion, d'ailleurs profonde et à toute épreuve, autant par le sentiment du secret que parce que je n'avais personne à qui confier quelque chose.

— Car, en un mot, — lui dis-je, — on ne commet guère d'indiscrétion qu'avec ses amis intimes, or je ne crois pas qu'on puisse m'en reprocher un?

— Et c'est cela, — me dit-elle, — qui m'a donné le courage de vous parler comme je vous. parle; car j'ai supposé que vous aussi vous viviez seul, chagrin et isolé au milieu de tous, comme j'y vis moi-même enfin! car moi non plus, je n'ai pas d'amis!... on me hait, on me calomnie aft'reuscment! Et pourquoi? mon Dieu! l'ai-je donc mérité? pourquoi le monde esfil injuste et si cruel à mon égard? à qui ai-je fait du mal? Ah! si vous saviez!... si je pouvais tout vous dire ! ! I

Cette plainte me parut d'irn enfantillage si ridicule, ces rélicences si misérablement calculées pour exciter mon intérêt, que, d'un air très dégagé, je me mis à faire au contraire l'apologie du monde.

— Puisijue vous me permettez de vous parler en ami, madame, laissez-moi vous dire qu'il no faut pas, non plus, trop déchirer le monde. Demandez-lui ce qu'il peut et doit en conscience vous donner : des fêtes, du bruit, du mouvement, des hommages, des sourires, des fleurs, des salons dorés; avec cela, la morale la plus large et la plus commode qu'on puisse désirer. Or, s'il donne tout cela, et avouez qu'il le donne, ne fait-il pas tout ce qu'il peut... tout ce qu'il doit... ce pauvre monde! qu'on attaque incessamment, et auquel on ne peut reprocher que de trop prodiguer ses trésors?

— Mais vous savez bien que tout cela ment! Ces sourires, ces hommages, ces prévenances, cet accueil, tout cela est faux... vous le savez bien! Si vous recevez, quand la dernière visite sort de chez vous, vous dites : « Enfin! ! ! » Si vous allez chez les autres, dès que vous touchez votre seuil, vous dites encore... « Enfin!!! »

— Dieu merci , madame , — répondis-je sans vouloir comprendre madame de Pënâfiel, qui commençait à être surprise de ma subite conversion aux honlieiirs du monde; —je ne dis pas, je vous le jure, «ew^w/ » d'un air aussi dé-

ARTHUR

sespôré, ni vous non plus, permottez-moi do lo croire. Si je dis « enfin! » c'est en rentrant clio/ moi avec la lassitude du plaisir, dont, je lo répèle, le niondo est seuieinenl trop prodii,'uc. Quant à ce que vous appeliez sa fausseté, ses mensonges, mais il me semble qu'il a grand raison de no pas clianger ses dehors toujours rians, gracieux et Caciies, pour d'autres dehors qui seraient horriblement enneyeux. D'ailleurs il ne ment pas; il ne donne ses relations ni pour solides ni pour vraies; parlez-lui sa langue, il vous répondra. Ce n'est pas lui qui est égoïste et absolu, c'est vous. Pourquoi vouloir substituer h ces apparences toujours charmantes, etcpii lui sunisciit tie reste, vos prclentions h l'amitié romanesque? à ces amours sans fin qui le rendraient maussade, et dont il n'a que faire? Confiezvous .'i lui, entrez franchement dans son enivrant tourbillon, et il vous rendrala vie légère, éhlouissanle et rapide. S'il vous calomnie aujourd'hui, ([u'iniporte! demain un autre bruit fera oublier sa médisance de la veille. Kt d'ailleurs, voyez s'il croit lui-même aux calomnies qu'il répand? Vous est-il moins soumis? est-il moins h vos pieds? non. Alors pourquoi donc attacher h ses folles [laroles plus d'importance qu'il n'en attache lui-même? Joi/(V c< laU.ier jouir, c'est sa devise; elle est assez commode je pense : que lui vouloir de plus ?

Madame do Pënâfiel continuait à me regarder avec un profond étonnement. Pourtant, croyant sans doute beaucoup plus aux mille conversations sérieuses que j'avais eues avec elle à ce sujet, qu'à la soudaine légèreté quo j'aflectais alors, elle ajouta :

— Mais quand à l'étourdissementdes plaisirs du monde a succédé le calme, la réflexion, et qu'analysant ses joies

' on en reconnaît enfin toute la désolante vanité, quo faire?

— Je suis désespéré, madame, do no pouvoir vous lo dire; je jouis, et j'espère jouir longtemps, et mieux que pas un, do ces plaisirs que vous semblez dédaigner; aussi ne puis-je croire que jamais ils me semblent pesans; car c'est justement la fragilité, la facilité, la légèreté des liens du monde qui me les rendent précieux! Pardon « de l'outrageuse bCtiso de ma comparaison, » comme dirait lord Falmouth, mais si jamais l'image si surannée de chaînes de fleurs a été justement appliquée, c'est bien à propos des relations du monde, aussi fleuries, aussi gaies qu'elles sont peu durables et peu incommodis. Mais c'est surtout l'amour ainsi que l'entend lo monde qui me ravit, madame I Ne trouvez-vous pas que cet amour est l'histoire du phénix, qui sans cesse renaît de lui-même, toujours plus doré, plus empourpré, plus azuré? Tout dans cet amour n'est-il pas charmant? tout! jusqu'à ces cendres, pau\Tes débris do lettres amoureuses qui sont encore un parfum? Ne trouvez-vous pas enfin délicieux que, dans ce monde adorable, l'amour suive chez chacun la loi d'une divine métem psychose? Car, s'il meurt aujourd'hui d'une vieillesse d'un mois, demain ne revit-il pas plus jeune, plus luxuriant que jamais, sous une autre forme, ou plutôt... pour une autre forme?

Madame de Pënâfiol ne pouvait encore comprendre pourquoi j'affectais une pareille légèreté alors qu'elle venait de me confier si tristement ses douleurs. Je suivais sur son visage les diverses et pénibles impressions que lui causaient mes insouciantes paroles. Elle crut d'abord que je raillais; pourtant, je continuai de parler d'un air dégagé, si impertinemment convaincu, que bientôt, ne sachant quo penser, elle me dit en me regardant d'un air stupéfait et presque avec un accent de reproche :

— Ainsi, vous êtes heureux !

— Parfaitement heureux, madame, et jamais la vie mondaine ne m'apparut sous un fantôme plus radieux et plus séduisant.

Madame do Pënafiel attacha quelques moinens sur moi ses grands yeux étonnés, et me dit ensuite d'un ton très forme et très décidé :

— Cela n'est pas... vous n'êtes pas heureux... il est im-

possible que vous soyez heureux!... Je le sais... avouez-le... et alors j(! pourrai vous dire...

Puis elle s'arrêta, baissa les yeux comme si elle eût encore retenu un secret prêt à lui échapper.

— Si cela peut vous être h- moins du monde agréable, madame, — repris-jo en souriant, — je m'empresse de me (h'clarer à l'instant le [ilus infortuné, le plus mélancolique, le plus ténébreux, le plus désillusionné des mortels; et désonnais je ne prononcerai plus que ces mots: ana- Ihème et fatalité!

Après m'aviiir quelipies momens regardé avec un étonnement inexprimable, nimianio de Pënftfiel dit, comme si elle se (ùl parlé à elle-même :

— Me serais-je donc trompée?... — Puis elle reprit : — Mais non, non, cela est impossible!... Est-ce (|ue, si vous étiez heureux et indifférent conmio vous affectez do le paraître, l'instinct ne m'en aurait pas averlio? F.sl-ce que je serais venue exposer ma douleur et peut-être mes confidences à être méconnues, raillées? Non, non, mon co'ur me l'a bien dit, c'est à un ami que je parle! à un ami qui aura pitié de moi parce qu'il souffre aussi!

Cette singulière persistance de madame de Pënafiel à me vouloir faire avouer des chagrins ridicules, pour s'en moquer sans doute, m'étonna moins encore qu'elle ne m'irrita; pourtant, je me contins.

— Mais, encore une fois, madame, pourquoi vous opiniàlrer ainsi à me voir, ou plutôt à me croire si malheureux?

— Pourquoi?... pourquoi?... — me dit-elle avec une sorte d'impatience douloureuse, — parce qu'il est certaines confidences que l'on ne fait jamais aux gens heureux; parce que, pour comprendre l'amerlume de certaines peines, il faut qu'il y ait une sorte d'harmonie entre l'àma de celui qui so plaint et l'âme de celui qui écoute la plainte; parce quo si je vous avais cru insouciant, léger, lieureux enfin de cette exislonco frivole dont vous vantiez tout à l'heure les charmes, jamais je n'aurais songé à vous dire... ce qui me rend si malheureuse, à vous confier un secret qui vous expliquera peut-être une vie qui doit vous avoir paru jusqu'ici bizarre, fantasque, incomiiréhensiblo; jamais enfin je n'aurais songea vous confier, comme à l'ami le plus vrai, le plus dévoué, comme à un frère enfin, la cause do ce chagrin qui m'accable.

Au point de méflance où j'étais arrivé, ces mots d'ami, de frè7-e, me firent tout à coup venir à l'esprit une autre idée. Me rappelant alors les réticences de madame de Pënafiel, et mille incidens qui jusqu'à ce moment ne m'avaient pas frappé; pensant que ce chagrin sans nom, ce dégoût do tout et de tous, cet ennui du monde, dont elle se plaignait si amèrement, ressemblait fort à la désespérante réaction d'un amour malheureux; je crus que madame de Pën'ifiel aimait avec passion, quo ses sentimens étaient méconnus ou dédaignés, et que je lui paraissais assez sans conséquence pour devenir le discret confident de sa peine et de son délaissement.

Cette dernière hypothèse, on éveillant dans mon cœur la plus âpre, la plus mortelle jalousie, me révéla toute l'étendue de mon amour pour madame de Pënâfiel, et aussi tout le ridicule du nouveau rôle quo je jouerais auprès d'elle si ce soupçon était fondé.

J'allais lui répondre lorsqu'elle fit un mourement qui, dérangeant les plis de sa robe, découvrit à ses pieds, sur le lapis, un médaillon tombé probablement de l'armoire de Boule qu'elle avait si brusquement fermée à mon arrivée pour cacher lo crucifix et sans doute ce médaillon. C'était un portrait d'homme; mais il me fut impossible d'en reconnaître les traits.

Jo n'eus plus alors d'incertitude; toutes mes autres arrière-pensées s'évanouirent devant cette preuve si évidente de la fausseté de madame de Pënâfiel; alors, aigri, torturé par les mille sentimens de jalousie, de colère, de haine, d'orgueil blessé, qui me transportèrent, je me levai, et lui dis avec le plus grand sang-froid :

— Vous êtes mon amie, madame?

ŒUVRES ClIOlSIiiS b'EUGfeNE SUE.

— Oh! la plus dévout'o, la plus sincère, — rcprit-clle avec une expression de reconnaissance qui éclaira ses traits, jusqu'alors assombris par ma froideur.

— Je puis donc vous parler avec la plus entière franchise?

— Parlez-moi comme 5 une sœur! — me dit-elle en me tendant la main, souriante et heureuse sans doute de me voir enfin en confiance avec elle.

Je pris cette belle main, que je baisai; puis je repris :

— Comme à une sœur?... comme à une sœur, soit ; car, dans toute cette divertissante comédie, vous me destiniez le rôle d'un frère honorablement niais qui s'apitoie et se lamente sur les amours méprisés de sa sœur.

î\Iadume de Pënâfiel me regarda stupéfaite; ses j'eux étaient fixes; ses mains retombèrent sur ses genoux; elle ne trouva pas une parole. Je continuai.

— Mais il ne s'agit pas encore de cela; je vais vous dire d'abord... en ami, les diverses convictions qui, grâce à la connaissance que je crois avoir de la franchise de votre caractère, se sont succédé dans mon esprit, depuis votre délicieuse prosternation au pied du crucifix. Quanta cette charmante pantomime, je dois dire que vous avez posé à ravir et tout à fait en artiste... Vos yeux éploros et levés au ciel, vos mains joinfcs, votre accablement, vos larmes retenues, tout cela était feinta merveille; aussi, ne croyant pas du tout à vos chagrins, mais croyant fort à votre talent pour la mystification, talent qui se révélait à moi si adroit et si complet... je voulus voir, madame, la comédie jusfiu'au bout.

— Une comédie I — répéta madame do Pënâfiel, n'ayant pas l'air de comprendre mes paroles.

— Une mystification, madame, dont je pensais devoir Être l'objet ridicule, si j'avais été assez sot pour vous offrir des consolations de cœur, ou vous faire de dolentes confidences sur la mélancolie, la misanthropie, le désillusionnement de toutes choses, et autres douleurs grotesques qui, selon vous, devaient m'accabler.

— Tout cela est sans doute odieux, — me dit madame de Pënâfiel, comme étourdie par un coup imprévu; — tout cela m'épouvante... et pourtant je ne comprends pas...

— Je vais donc parler plus clairement, madame; en un mot, les confidences que vous me demandiez devaient, selon moi, servir à divertir vos amis, auxquels vous les eussiez racontées avec cette charmante malice qui vous a si bien réussi lorsque vous m'avez raconté à moi-même... la déclaration de mariage de monsieur de Cernay.

— Mais c'est affreux ce que vous dites làl — s'écria-tcUe en joignant les mains avec eflroi ; — vous pouvez croire?...

— Oui, j'avais d'abord cru cela, mais depuis vos derniers aveux de dégoût du monde, de chagrins sans nom, qu'il m'est à cette heure très facile de qualifier, j'ai reconnu, madame, que le second rôle que vous me destiniez était encore plus sot que le premier; car, après tout, dans le premier, j'amenais une femme de votre condition à jouer les semblans destinés à me mystifier, et puis tout cela était si amusant, si bien joué, que je me trouvais pres(jue fier de servir au développement et à l'application de vos rares qualités pour la boulTonnerie sérieuse.

— Monsieur I — s'écria madame de Pënâfiel en se levant droite et fière, — songez-vous bien que c'est à moi que vous parlez? — Mais changeant subitement d'accent et joignant les mains : — C'est à en perdre la raison ! Je vous supplie de m'expliquer ce que cela signifie. Que voulezvous dire? pourquoi aurais-je feint? quel est le rôle que je voulais vous faire jouer? Ah! par pitié, ne flétrissez pas ainsi le seul moment de confiance, d'entraînement involontaire que j'ai eu depuis bien longtemps... Si vous saviez!...

— Je sais, — dis-je avec l'expression la plus dure et la plus insultante, tout en m'approchant assez de madame de Pënâfiel pour pouvoir appuyer mon pied sur le médaillon et le briser, — je sais, madame, que si j'étais femme,

et que mon amour fût méprisé par un homme, je mourrais plutôt de honte et de désespoir que de venir conter au premier venu, qui ne s'en soucie guère, des aveux aussi humilians, aussi burlesques de la part de celle qui tes fait que révoltans à force de ridicule pour celui qui est obligé de les écouter.

— Monsieur!... quelle audace!... qui peut vous faire croire?...

— Ceci! — dis-jo en lui montrant d'un regard de mépris le portrait toujours à ses pieds; puis, appuyant le bout de ma botte sur le médaillon, je le pressai assez pour que le verre éclatât.

— Sacrilège 111 — s'écria madame de Pënâfiel en se baissant avec vivacité pour s'emparer du portrait, qu'elle serra dans ses deux mains jointes, en me regardant avec des yeux étincelans de courroux et d'indignation.

— Sacrilège, soit, car je traite cette divinité là absolument comme elle vous traite, madame I

Puis, saluant profondément, je sortis.

NTBàDICTIONS.

Après cette entrevue, mon dépit et ma jalousie furent, pendant quelques heures, d'une si épouvantable violence, que je regrettai de ne m'étre pas montré plus cruel et plus insolent encore envers madame de Pënâfiel

Aux transports douloureux qui m'agitaient, je reconnus toute la vivacité de mon amour pour elle, amour dont je n'avais pas jusque-là mesuré la profondeur.

Ce médaillon que j'avais découvert était à mes yeux une preuve trop évidente de la probabilité do mes derniers soupçons pour que je pusse encore ajouter foi aux défiances qui m'avaient d'abord aigri. Ainsi je ne croyais plus que madame de Pënâfiel eût voulu m'amener à lui faire des confidences pour s'en moquer. Je pensais qu'un autre refusait, méprisait, outrageait peut-être un sentiment qu'à cette heure j'aurais payé du sacrifice de ma vie.

Puis, le calme de la raison succédant aux émotions tumultueuses de l'âme, je réfléchis bientôt plus froidement à la réalité de ma position envers madame de Pënâfiel ; jamais je ne lui avais dit un mot de l'affection que je ressentais pour elle, pourquoi donc m'étonner de la confidence et du secret que je croyais avoir surpris?

Pourquoi traiter si méchamment une femme qui, souffrant peut-être d'une peine et d'un amour incurables, ignorant d'ailleurs mes sentimens pour elle, et comptant sur la générosité de mon caractère, venait me demander, sinon des consolations, du moins de l'intérêt et do la pitié?

Mais ces réflexions nobles et sages ne rendaient pas mon chagrin moins amer, ma jalousie moins inquiète. Quel était cet homme dont j'avais voulu briser l'image? Depuis longtemps je venais assidûment chez madame de Pënâfiel, et pourtant personne ne m'avait paru devoir être l'objet de cette passion méconnue que je lui supposais.

Sa douleur, ses regrets dataient donc de plus loin? je m'expliquais alors mille singularités jusque-là incompréhensibles pour moi et si diversement interprétées par le monde, ses brusques silences, son ennui, son dédain de tous et de tout, et parfois pourtant ses joies vives et soudaines qui semblaient éclater à un souvenir, puis s'éteindre tout à coup dans le regret ou le désespoir. Sa coquetterie de manières si gracieuse et si continuelle avait alors un but ; mais quand ce mystérieux personnage pouvait-il jouir do la vue de tant do charmes? En vain je cherchais le mol de cette énigme, en me rappelant les réticences de

ARTHUR

sa dernière convcrsalion, et son embarras ili>s qu'elle avait i'U> sur le point sans doute de me dire le secret qui l'oppressait.

Mais quel était et quel pouvait <^lre l'obiet de cette passion si fervente et si malheureuse? de cet amour (]ui depuis quelques Semaines surtout paraissait lui causer une peine plus profoiule encore?

Me sentant aimer madame de Penafiel ainsi que je l'aimais, devais-je essayer de lui oITrir de tendres consolations? Pouvais-je espérer d'aflaiblir un jour dans son cœur le souvenir déchirant de cette adection : réussirais-je I l'oserais-je! Torturée par des re;,'rets désespérés, telle âme aussi noble que délicalo devait <^(rc d'une susceptitiilité de douleur si omhrageuse, si farouche-, (pie, de crainte de la blesser à jamais, je ne pouvais sans les ménagemens les plus extrêmes lui parler d'un meilleur avenir.

j;t pourtant, en venant me demander de ni'apiloyer sur .es soulfraiices, n'avait-elle pas compris, avec un tact exquis et rare, qu'en vous frappant, certains malheurs épouvantables vous revêtent pour ainsi dire d'uiK^ dignité si triste et si majestueuse qu'elle impose aux plus dévoués, aux plus ainians, un respectueux silence... et (pie les victimes de cette royauté de la douleur sont, comme les autres princes, obligées de parler les premiî'res et do dire : Venez à moi, car mou infortune est grande?

Mais quelle espérance pouvais-je concevoir, alors même que madame de l'ënifiel aurait cédé à un secret j^encliant en s'adrtissant à moi avec tant de confiance ? Mon langage avait été si brutal, si étrange, qu'il m'était impossible d'en prévoir les suites.

Cependant, quelquefois l'excès même de mon insolence me ra?aurait. Évidemment nu^s réponses avaient été trop insultantes, trop folles ; elles contrastaient trop avec mes antécédens envers madame de rénâliel pour ne lui pas sembler incompréhensibles. Ayant la conscience de ce qu'elle valait, entourée d'égards et de flatteri(>s, elle devait se trouver plus stupéfaite encore que blessée de mes procédés, et chercher sans y parvenir le mot de cette énigme.

Aussi, je ne sais si les regrets ou l'espoir me firent penser ainsi; mais, bien que j'éprouvasse une grande honte de mon impertinence, je finis par me persuader que l'outragpuse dureté de ma conduite, loin de me nuire, pourrail peut-être me servir, et que je l'aurais calculée qu'elle n'eiU pas été plus habilement résolue.

Dans toute affaire de cii'ur, l'important, je crois, est de frapper vivement et d'occuper l'imagination ; pour arriver à ce but, rien de plus puissant que les contrastes, aussi est-il surtout nécessaire que l'impression que vous causez diffère essentiellementdesimpressionsjusque-l?) reçues, lors même qu'il vous faudrait plus tard, à force de charme, de dévouement et d'amour, en faire oublier la réaction, si d'abord elle avait été douloureuse.

Une femme est-elle ordinairement peu entourée, peu flattée; les soins les plus extr(nnes, les attentions les plus délicates, les plus recherchées, s'emparent généralement de son esprit, et peu h peu de son cœur, sa vanité jouissant avec délices de ces mille prévenances respectueuses et lenJres auxipielles jus(iu'alors elle avait été si peu habiluéf . Amsi s'expliquent souvent les succès merveilleux do quelques hommes d'un âge plus que milr, mais d'une grande finesse et d'une rare persistance, qui finissent par dominer absolument quelques jeunes filles ou de très jeunes femmes.

Une femme est-elle, au contraire, haut placée, continûment et bassement adulée, des manières dures et dédaigneuses agissent quelquefois sur elle avec une singulière puissance. Peut-être enfin faut-il un peu traiter de telles femmes ainsi que les cuurtisjins hal)iU\s traitent souvent les princes, avec rudesse et brusquerie. Au moins ce nouveau et hardi langage, s'il ne leur plaît pas d'abord, les frap[ie, les étonne et (juslquefois les domine; car ce contraste heurté, tranchant avec les fades et banales redites

OEUT. CBOi3lE«. — 11.

de tous les jours et de tous les hommes, est souvent loin de nuire h celui ipii l'a osé.

Afin d'a[i(iliquer ces reflexions à ma position, jo rae disais : La dureté, le dédain avec lesquels j'ai accueilli les confidences de madame de Pènûfiel, ma colf're à la vue du [lorlrait qu'elle me cachait, s'ex(ili()ueront par la vivacité de mon amour, qu'elle a .sans doute deriné; or, ai)rèstoul, les emporleniens causés par un tel motif .sont toujours excusables, et surtout aux yeux de la femme qui en est l'objet, et puis, comme elle est noble et généreu.se, elle comprendra ce que j'ai dû souffrir lorsque j'ai cru qu'elle allait m'entretenir de ses chagrins de cn^ur.

Souvent aussi, par une contradiction bizarre, pensant que je pouvais m'abuser complètement en croyant madame de PënAfiel sons l'influence d'un amour d(''daigné, mes premiers soupçons me revenaient à l'esprit; jo me demandais alors ce (|ui avait pu les détruire. Ce portrait même ne pouvait-il pas être un des accessoires de cette comédie que je l'accusais de jouer?

Puis, je le répète, n'ayant qu'une méchante et triste opinion de mon mérite, encore aggravée par la conscience de mes deinières duretés, je ne pouvais croire avoir inspiré à madame de Pënâfiel ce sentiment d'attraction qui semblait l'entraîner vers moi, et je cherchais à m'expliquer son app:irente confiance en lui prêtant les arrière-pensé(^s les plus misérables.

Alors ma colite revenait plus haineuse, et je m'applaudissais de nouveau de mon insolence.

Au milieu de ces hésitations, de ces anxiétés, de cette fièvre d'inquiétude et d'angoisse, jo reçus le billet suivant de madame de Pënûliel :

a Je vous attends... venez... il le faut... venez à l'instant » même... M. »

Il était neuf heures, je me rendis aussitôt cliez elle, presque fou de joie : elle demandait à me voir, je pouvaii encore tout espérer.

UAHGUEBITB.

Lorsque j'entrai chez madame de Pënâfiel, une chose me Irappa du plus profond ('tonnemenl : ce fut de la retrouver presque dans la même attitude où je l'avais lai.ssée.

Son visage était d'une pAleur mate et unie, effrayante à voir; on eût dit un masque de marbre.

Cette blancheur maladive si vite répandue sur ses traits, cette expression de douleur à la fois vive et résignée, m'émurent alors si profondément, que tous mes calculs, tous mes raisonnemens, tous mes soupçons misérables s'évanouirent; il me sembla l'aimer pour la première fois du plus confiant et du plus sincère amour. Je ne pensai pas même à lui demander grûee pour tout ce qu'il y avait eu d'odieux dans ma conduite.

A cette heure, je ne croyais pas à ce funeste passé ; par je ne sais quel prestige, oubliant la triste scène du malin, il me sembla que je la devais consoler d'un affreux chagrin au(juel j'étais étranger; j'allais enfin me mettre à ses genoux, lorsqu'elle me dit d'une voix qui me fit mal, tant elle me parut douloureusement altérée, malgré l'accent de fermeté qu'elle tâcha de lui donner :

— J'ai voulu vous voir une dernière fois... j'ai voulu, si vous pouvez vous les expliquer à vous même, vous demander le sens des étranges paroles que vous m'avez dites ce malin; j'ai enfin voulu vous apprendre... — Ici, ses pau-

vres lèvres, en se contractant, tremblèrent agitées par ce léger mouvement involontaire, presque convulsif, qu'elles éprouvent lorsque les larmes venant aux yeux on veut comprimer ses sanglots. — J'ai voulu... — répéta donc madame de Pënâflel d'une voix éteinte. Puis, ne pouvant continuer, interrompue par ses pleurs, elle cacha sa tête dans ses mains, et je n'entendis que ces mots prononcés d'un accent déchirant et étouffé : — Ahl... pauvre malheureuse femme que je suisl

— Oh 1 pardon... pardon, Marguerite I — m'écriai-je en tombant à ses pieds ; — mais vous ne saviez pas que je vous aimais... que je vous aime II...

— Vous m'aimez?

— Avec délire, avec ivresse!

— Il m'aime ! 1 il ose me dire qu'il m'aime!.. . — repritelle d'un air indigné.

— Ce matin, le secret de mon âme est venu vingt fois sur mes lèvres; mais, en vous voyant si malheureuse... en recevant vos confidences si désespérées...

— Eh bien?...

— Eh bien!... j"ai cru, oui, j'ai cru qu'un autre amour méconnu, dédaigné, outragé peut-être, causait seul ces chagrins que vous disiez sans cause.

— Vous avez pu croire cela... vousl... — Et elle leva les yeux au ciel.

— Oui, j'ai cru cela... alors je suis devenu fou de haine, do désespoir; car chacune de vos confidences m'était une blessure, une insulte... un mépris... à moil à moi qui vous aimais tant!

— Vous avez pu croire cela... vous!... — répéta Marguerite en me regardant avec une pénible émotion, tandis que deux larmes coulaient lentement sur ses joues pâles.

— Oui... et je le crois encore...

— Vous le croyez encore!... Mais... vous me prenez donc pour une infâme? Mais vous ne savez donc pas...?

— Je sais, — m'écriai-je en l'interrompant, — je sais que je vous aime comme un insensé... je sais qu'un autre vous fait souffrir peut-être ce que moi-même je souffre pour vous!... Eh bien! cette pensée me désespère, me tue... et je pars...

— Vous partez?.

— Ce soir... Je ne voulais plus vous voir... j'avais besoin de tout mon courage... je l'aurai....

— Vous partez!... Mais, mon Dieu I... mon Dieu... et moi a — s'écria Marguerite. Et elle joignit les mains avec un geste à la fois suppliant et désespéré, en tombant à genoux sur une chaise placée devant elle.

Je ne saurais dire l'ivresse que me causèrent ces derniers mots de Marguerite : « et moi I »

Je crus entendre, non l'aveu de son amour, mais le cri de son âme déchirée qui n'avait plus d'espoir que dans mon affection. Bien que je la crusse toujours sous l'influence d'une passion dédaignée, je n'eus pas le courage de renouveler la scène du matin, pourtant je ne pus m'empêcher de lui dire douloureusement :

— Et ce portrait?...

— Le voici... — reprit-elle en me présentant le médaillon sous son cristal à moitié brisé.

Lorsque je lins ce portrait entre les mains, j'éprouvai un moment d'angoisse indéfinissable ; j'avais peur de jeter les yeux sur cette figure que sans doute je connaissais; pourtant, surmontant cette crainte puérile, je regardai... Ces traits m'étaient absolument étrangers ; je vis un noble et beau visage, d'une expression douce et grave à la fois; les cheveux étaient bruns, les yeux bleus, la physionomie remplie de finesse et de grâce, les vêtemens fort simples, et seulement rehaussés par un grand cordon orange à lisérés blancs, et par une plaque d'or émaillée placée à gauche do l'habit.

rite.

Et ce portrait ?.... — dis-je tristement à Margue-

— C'est celui de l'homme que j'ai le plus aimé, le plus respecté au monde ; c'est enfin celui... de monsieur de Pënâflel...

Et elle fondit en larmes en mettant ses deux mains sur

ses yeux.

Je compris tout alors... et je crus que j'allais mourir de

honte... et de remords...

Ce seul mot me dévoilait le passé et toute l'affreuse injustice de mes soupçons :

— Ah ! combien vous devez me mépriser, me haïr!... — lui dis-je avec un accablement douloureux.

Elle ne me répondit rien, mais me donna sa main que je baisai à genoux, peut-être avec plus de vénération encore que d'amour.

Marguerite se calma peu à peu. De ma vie je n'oublierai son premier regard lorsqu'elle leva sur moi ses yeux encore baignés de larmes, ce regard qui peignait à la fois le reproche, le pardon et la pitié.

— Vous avez été bien cruel, ou plutôt bien insensé, — me dit-elle après un long silence, — mais je ne puis vous en vouloir. J'aurais dû tout vous dire; vingt fois je l'ai voulu, mais une insurmontable crainte, votre air ironique et froid, votre subite et incompréhensible conversion aux bonheurs du monde... tout enlin m'a glacée...

— Ahl je le crois, je le crois ; aussi, pourrez-vous me pardonner jamais? Mais oui, vous me pardonnerez, n'estce pas? vous me pardonnerez quand vous penserez à ce que j'ai dû soutfrir des odieux soupçons qui me désolaient. Ah ! si vous saviez comme la douleur rend injuste et haineux! si vous saviez ce que c'est que de se dire : « Moi, je l'aime avec idolâtrie; il n'y a pas dans son esprit, dans son âme, dans sa personne, un charme, une grâce, une nuance que je n'apprécie, que je n'admire qu'à genoux; elle est pour moi au-dessus de tout et de toutes... et pourtant un autre II... »Ah! tenez, voyez-ïous, cette idée-là est à mourir... Pensez-y.» et vous aurez pitié, et vous comprendrez, vous excuserez mes emportemens, dont j'oserais presque ne pas rougir... tant j'ai souffert!

— Nevous ai-je pas pardonné en vous disant : a revenez! » après cette affreuse matinée? — me dit-elle avec une ineffable bonté.

— Oh ! ma vie, ma vie entière expiera ce moment de folie, de vertige. Marguerite, je le jure, vous aurez en moi l'ami le plus dévoué, le frère le plus tendre ; seulement, laissez-moi vous adorer, laissez-moi venir contempler chaque jour en vous ce trésor de noblesse, de candeur et de grâce qu'un instant j'ai pu méconnaître... Vous verrez... si je suis digne de votre confiance...

— Oh! maintenant, je le crois, aussi vous allez tout savoir ; oui, je me sens mieux, vous me rassurez sur moi et sur vous ; je vais enfin tout vous dire, vous dire ce que je n'ai osé ni voulu confier à nul autre; et pourtant n'allez pas croire, — ajouta-t-elle avec un triste et doux sourire, — qu'il s'agit d'un secret bien extraordinaire... Rien de plus simple que ce que vous aile/ entendre, c'est seulement la preuve de cette vérité : Que si le monde pénètre presque toujours les sentimens faux et coupables, jamais il ne se doute un instant des sentimens naturels, vi-ais et généreux.

— Ah! quelle honte... quels remords pour moi... d'avoir partagé tant de slupides et méchans préjugés ! Pourquoi n'ai-je pas toujours écouté l'instinct de mon cœur qui me disait : Crois en elle ! Avec quel orgueilleux bonheur, seul peut-être, j'aurais lu dans votre âme si noble et si pure !

— ("onsolez-vous , mon ami , c'est moi qui vais vous y faire lire; n'est-ce pas vous prouver que j'ai en vous plus de confiance que vous n'en avez vous-même? Si je veux tout vous dire... n'est-ce pas vous montrer enfin que vous êtes peut-être la seule personne à l'estime de laquelle je tienne? Aussi, en vous expliquant l'apparente singularité de ma

ARTHUR

vie , si dénaturée par la méilisance , j'espère, jo dcsiro, je veux à l'avenir pouvoir penser tout tuiut devant vous. Mais cet aveu exige quelque mots sur le passé ; ccoutcz- Dioi donc, je serai brève parce que jo serai vraio. Très riche héritière, lilire de mon clioiv, gAtée par les hommages qui s'adressaient lutant h ma fortune qu'à ma personne, & dii-huit ans je n'avais rien aimé. Dans un voyage que je Os en Italie avec monsieur et madame do Biémur, monsieur do PénAficl me fut présenté. Quoique fort jeune enrnro, il était ambassadeur d'Kspagne à Naplcs dans des circonslancps politiques fort dilTuilcs ; c'est vous dire la supériorité do son esprit : joignez à cela ces traits, — et elle me montra le médaillon, — un cliarmo d'entretien extraordinaire, une rare solidité de principes, une exlrènio noblesse de caractère, un goiU parfait, des connaissances noiidireuses, un tact exquis dans tous les arts, un nom Illustre, une grande fortune, cl vous le connaîtrez. Jo le vis, je l'apitréciai, je l'aimai. Rien de plus simple que les incidens de notre mariage, car toutes les convenances .se trouvaient réunies. Seulement, queli|ue temps après notre première entrevue, il me supplia de lui dire si je l'autorisais à demander ma main, désirant, bien que je fus.se absolument libre do mon choix, de m'éviter jusqu'à l'ennui d'une démarche inopportune de la part de mon oncle. Je lui dis naïvement la joie que me caus(Tait sa demande, mai,'! qu'à mon lour j'avais une prière à lui faire, c'était de quitter une c*irrière qui devait toujours l'éloigner de la France, cl de me promettre d'abandonner l'Kspagne. Sa réponse fut noble et franche. « Je puis, — me dit-il, — TOUS sacrifier avec bonheur mes rl^ves d'ambition, mais non les inlérCls de mon pays. Une fois ma mission accomplie, je retournerai h Madrid remercier le roi de sa conliance, lui rendre compte, je l'espère, du succès de ma négociation, et puis je serai absolument à vous, à vos moindres désirs. » 11 agit ainsi qu'il me l'avait dit : il obtint ce que voulait son gouvernement, alla faire à Madrid ses adif'ux au roi, revint, et nous frtmes mariés. Je no vous parlerai qu'une fois de mon bonheur pour vous dire qu'il fut immense et partagé... Mais comme aux yeux du monde les convenances de cette union étaient , je vous l'ai dit, aussi parfaites que possible , le monde ne voulut voir là qu'un mariage absolument de convenances.

— Cela est \Tai, c'est du moins ce que j'ai toujours entendu dire ; on ajoutait même que, tout en restatit dans les meilleures termes avec monsieur de PënSliel, voire existence était, ainsi que cela arrivesouvent, pre.sque étrangère à la sienne.

— Tel faux, hélas 1 tel absurde que fût ce bruit, il devait avoir créance ; car notre bonheur était si simple et si naturel, que le monde, presipie toujours étranger aux senlimens \Tais, ne pouvait y croire; puis nous mettions naturellement, d'ailleurs, une sorte de mystère dans notre félicité : ainsi, comment la société, habituée à vivre de médisance ou de scandale, pouvait-elle un moment sup- [loser qu'une jeune femme et un mari charmant, tous deux d'une position et d'une nais.sance égales, iraient s'adorer et vivre absolument l'un pour l'autre? Hélas 1 rien n'était plus vrai pourtant...

— Vous ne sauriez croire maintenant comment tout s'explique h ma pon.sécî Vous rappelez-vous cette interprétation si absurde et si méchante de cette course où assistait Ismaël ?

— Sans doute.

— Eh bien ! votre mariage fut interprété avec autant de perfidie. (^omme rien n'était plus évidemment irréprochable que votre conduite, la calomnie vous arrangea une vie mystérieuse, souterraine,.profondément dissimulée; c'était, j(; vous l'assure, incroyable à entendre. Il ne s'agissait rien moins que d/> déguiscmens, de petite m.ii.son, (|ue siis-je ?

— Si je n'étais pas si triste, je sourirais avec vous, mon ami, de tant de folles méchancetés; mais j'arrive à un moment de mes souvenirs si cruel... si alFreusi^ntent douloureux, — et elle me tendit la main, — que j'ai besoin de tout mon courage... Après trois années de la vie la

plus complètement, la plus passionnément heureuse... ojirès...

Mais, ne pouvant continuer, Marguerite fondit en larmes, et fut quel(iues momens .sans parler...

— Oui, oui, je sais, — lui dis-jo en me mettant à ses genoux, — je sais combien vous vous Clés montrée admirable et dévouée dans cet affreux moment. Maintenant que je connais votre ûme, maintenant que je connais celui qui la remplis,sait, qui la remplit encore de tout son souvenir, je comprends ce qu'il dut y avoir, ce qu'il y a do terrible pour vous dans celle séparation éternelle !

Après (juelques momens de silencr, Marguerite reprit : — Oli! merci, merci à vous de me cotnprrndre ainsi! .Mon Dieulde[>uiscemomentépouvantable, voici la première fois que mes larmes ne mesonl point amères, car je puLs épancher mon cœur, dire au moins combien j'ai aimé, combien j'ai souffert... HélasI tant (jue jo fus heureuse de ce bonheur sans nom, je n'avais besoin de le confier à pensoune, mais depui.s... oh ! depuis!... celte contrainte, voyez-vous, fut altVeuse. Si vous saviez ma vie! Etre obligée de cacher ma douleur, mes regrets désespérés, comme j'avais caché mon boidieur! Car, h qui aurais-je pu dire : Je souffre'? Qui m'aurait crue ? qui m'aurait plainte? (]ui m'aurait consolée?... Le monde a quelquefois pitié d'un sentiment coupable... mais pour un chagrin sacré comme le mien, il n'a que dos raillerio,s ; car à ses yeux c'est un ridicule ou un mensonge... Pleurer son mari ! le regretter avec amertume, vivre de souvenirs poignaus, n'exister «lue par la pensée d'un être qui vous fut cher!... qui croirait cela ?... El puis pourquoi lo dire? à <|ui le dire? Mes parons ou mésalliés étaient trop du monde pour me comprendre; et puis, je l'avoue, j'avais été d'un égoisme de bonheur tel, que tant qu'il dura je n'avais cherché à m'assurcr aucun ann... Lui... lui, n'était-il pas tout pour moi?... A qui avais-je besoin do répéter combien j'étais heureuse, si ce n'est à lui ?... D'ailleurs, avec l'imprévoyance d'une félicité .sans bornes, je n'avais jamais pensé que le malheur pouvait m'atteindre...

— Oh 1 vous avez dû être bien malheureuse 1 Pauvre femme ! les déchiremens d'une douleur solitaire sont si atfreux !

— Oh ! oui ! j'ai bien souffert, croyez-moi ! Et puis, par je ne sais i|uelle faibles,se dont maintenant j'ai honte, scnivent la solitud(î m'eflVayail; dans l'ombre et le silence, ma douleur grandissait... grandissait, et devenait quelquefois si menaçante, que j'avais des terreurs affreuses; aussi, presque éperdue, je me réfugiais dans ce monde que je déte.stals pourtant; mais c'est que j'avais alors pre.sque besoin de son bruit, de son éclat, pour me distraire un mftment de cette concentration de ma pensée qui m'aurait rendue folle... Puis, une fois rassurée, je me prenais à maudire les vaines joies qui avaient osé étourdir mes cliagrins... jo pleurais sur ma lâcheté... et mes jours se pas.salent dans ces contradiclions aussi terribles qu'inexplicables... Ce n'est pas tout : je n'ignorais pas que ma douleur était affreusement calomniée, et jo ne pouvais pas, et je ne voulais pas nie justifier... Oh! si vous saviez encore combien cela est cruel de n'avoir pour se défemlre (pi'uiie vrrite... mais si sainte, mais si vénérée, qu'on n'ose la piolaner en la disant à dos indifférens ou à des incrédules ! ! — Marguerite pleura encore, et continua après un silence : — Maintenant, vous comprendrez, n'est-ce pas, mon mépris do tout rt de tous. Aigrie par le chagrin, mon humeur devint ombrageuse et fan!asi)ue; personne n'en pouvant deviner la cause, je passai pour bizarre... Les gens qui m'entouraient me semblaient vulgaires, comparés à celui dont le souvenir sera toujours sacré pour moi ; je passai pour dédaigneuse ou dissimulée. Enfin cette coquetterie .sans but app.u'ent qu'on me reprochait, ou plubH à laquelle on donnait les motifs les plus scandaleux, eh bien! c'était encore un hommage à son souvenir. Je me parais aiu.si, parce qu'il a\ ait aime à me voir ainsi parée; cet entourage, ces fleurs, ce demi-jour sous lequel il se plaj.sait à voiler mes traits, hélas 1 tout cela était pour moi autant

eo

de souvenirs chers et précieux. EnOn, jusqu'à cette science que j'affichais comme une prétention, c'était encore un triste reflet du passé ; car, très savant lui-même, il avait souvent aimé h s'entretenir avec moi des connaissances les plus variées. Que vous dirais-je, mon ami? Vivant seule, l'état de ma maison paraît peut-être trop considérable ; aussi je passe pour orgueilleuse et vaine, et pourtant, c'est parce que cette maison était la sienne que je l'ai religieusement conservée... Maintenant, vous savez le se- > cret de ma vie ; avant de vous avoir connu, il m'importait ' peu de paraître fantasque, vaniteuse et coquette; les bruits les plus odieux m'étaient indifférens... mais depuis que j'ai apprécié ce qu'il j avait de généreux et d'élevé dans votre cœur, depuis que surtout j'ai vu combien la médisance du monde , autorisée peut-être par une conduite dont il n'a pas le secret, pouvait avoir d'influence sur vous... à l'estime , à l'afTeclion de qui je tiens tant... j'ai voulu que vous... au moins, ne me jugeassiez pas comme les autres... Et puis, souvent, vous avez généreusement pris ma défense; j'ai voulu vous prouver que l'instinct de votre âme était aussi noble que juste... El pourtant, il me reste un aveu... pénible à vous faire.

— Marguerite, je vous en supplie...

— Eh bien — ajouta-t-elle en rougissant, — j'ai combattu longtemps ce désir; ce matin encore, lorsque vous m'avez surprise si malheureuse, si éplorée, c'est que je demandais à Dieu la force de résister au besoin que j'éprouvais de me réhabiliter à vos yeux.

— Pourquoi?... oh I dites, pourquoi cela? ne suis-je pas digne de votre confiance?

— Si... si, vous en êtes... vous en serez digne, je le crois... mais... je me reprochais avec amertume de n'être plus assez forte de la pureté de mes actions, de la sincérité de mes regrets, pour rester à vos yeux... indifTérente aux calomnies du monde... car cela doit peut-être m'effrayer pour l'avenir.

{Ici manquent un assez grand nombre de pages du Journal d'un inconnu.)

lOURS DE SOLEIL.

Peu de personnes, je crois, ne se sont pas créé une sorte de langage intime et à part qui leur sert à diviser, à classer pour ainsi dire dans leur pensée les différentes pb.ases, les divers événemens de leur vie. Ainsi j'appelais autrefois mes jours de soleil ces heures aussi rares que fortunées dont le souvenir resplendit plus tard si magnifiquement dans le cours de l'existence que son magique reflet peut colorer encore le» pâles ennuis.

Dans ta plupart deces jours, grâce à une deces heureuses fatalités du destin qui se plaît quelquefois à élever l'homme jusqu'au comble du bonheur possible; dans ces jours de soleil, tout ce qui nous arrive est non-seulement selon nos désirs, mais encore, si cela peut se dire, presque toujours merveilleusement encadré.

Et qui n'a pas eu dans sa vie son jour de soleil? un de ces jours où tout paraît heureux et splendide, où l'âme est inondée d'un bien-être inexprimable, où souvent la nature elle-même semble apporter son tribut éclatant à notre félicité? Si une voix depuis longtemps chérie vous dit en tremblant : « A ce soir 1 ! » ce soir-là, il se fait que le ciel est pur, les bois verts et toulïus, les fleurs étincelanles, l'air saturé de parfums; enfin, par un hasard adorable, tout ce qui frappe votre vue est riant et paisible. Rien do triste, de sombre ne vient obscurcir votre lumineuse au-

réole. Vous faut-il dire avec amour combien vous jouissez de cette rare et divine harmonie? les expressions naissent pleines de fraîcheur et de grâce; votre esprit allègre et épanoui brille de mille saillies; s'il se tait, alors votre coeur parle et murmure d'ineffables tendresses; puis vous vous sentez si fier, si hardi, si complètement doué, qu'à vos yeux éblouis l'avenir est sans bornes, ses perspectives innombra les, rayonnantes, et il vous semble enfin qu'aucun malheur ne vous peut atteindre sous l'égide du tutélaire et radieux génie qui vous couvre de ses ailes d'or 1...

Depuis que Marguerite m'avait avoué son amour, amour si douloureusement, si longuement combattu par les souvenirs de son bonheur passé, mon incurable défiance devait céder, pour quelque temps du moins, aux preuves de la tendresse la plus enivrante.

Jamais aussi jours ne furent plus heureux et plus beaux que ceux qui suivirent cet aveu.

Presque tous les soirs, en rentrant chez moi, j'avais alors écrit avec délices le rnemetito de ces journées charmantes.

Aussi est-ce avec une sorte de tendre et respectueux recueillement qu'en transcrivant ces lign&=; sur mon journal je relis ces fragmens épars, écrits autrefois pendant une des plus douces périodes de ma vie.

Avril, 18...

J'ai été assez heureux aujourd'hui pour éviter à Marguerite une minute de chagrin, mais ce pauvre Candid est mort...

Je viens d'assister à son agonie... Brave et digne cheval, pourtant je l'aimais bien!...

Georges n« pleure pas, il est dans un désespoir stupide; il m'a dit en anglais, avec une indéfinissable expression, en me le montrant expirant : a Ahl monsieur 1 mourir ainsi... et sans courir contre personne ! »

Pauvre Candid! sa fin a été douce au moins! il a fléchi sur ses genoux, puis il est tombé; alors deux ou trois fois il a levé sa noble tête, ouvert encore ses grands yeux si brillans... puis, les fermant à demi, poussant un profond soupir, il est mort.

Jamais peut-être je n'ai aimé ni aimerai de la sorte un cheval; mais il y avait chez celui-ci tant d'intelligence, tant de beauté, tant d'énergie, tant d'adresse, jointe à une intrépidité si franche, ne reculant devant rien ! S'agissaitil d'obstacles à la vue desquels bien des chevaux auraient hésité, il arrivait, lui, fier, calme et hardi, et les passait en se jouant... Et puis, ayant toujours l'air si libre et si joyeux sous le frein, on eût dit que ce vaillant animal ne le subissait pas, mais l'acceptait comme une parure. M

Pauvre Candid! c'était mon courage, mon orgueil! Con- j fiant dans sa force, j'afTrontais sans crainte des dangers qui peut-être sans lui m'eussent fait pâlir.

Confiant dans sa vitesse et son opiniâtre énergie, j'acceptais tout pari. Pauvre Candid! sa vitesse, sen opiniâtre énergie, c'est ce qui l'a tué.

Seul parmi mes chevaux il pouvait faire ce qu'il a fait, coque bien peu feraient; il a vaillamment accompli sa tâche; il m'a valu un sourire de Marguerite, et puis il est mort.

Pauvre Candid! je n'ignorais pas à quoi je l'exposais, et maintenant... je ne sais si j'aurais encore le même courage de sacrifice.

Voici pourquoi Candid est mort.

Ce matin, nous sommes allés avec Marguerite et don Luis voir le château de "", qu'elle a envie d'acquérir; ce château est situé à trois lieues et demie de Paris.

En visitant les apparlemens, je donnais le bras à Marguerite, nous précédions don Luis et le régisseur de cette terre.

Arrivés dans la bibliothèque, nous avons remarqué un très beau portrait de femme du dix-huitième siècle; le»

ARTHUR

mains surtout étaient d'une délicatesse et d'une forme adorable.

Si adorable, que je trouTai qu'elles ressemblaient à aMIes de Marguerite.

Elle a nié ; je l'ai suppliée d'ôter son gant et de comparer; la ressomblanco était frappante.

Voir de si belles mains sans 1rs tendrement baiser, je no le pouvais.

Nous entendîmes les pas de don Luis, et nous continuâmes noire examen.

Le chAtcau visité, nous revînmes h Paris.

Se trouvant fatiguée de cette course, Marguerite m'avait prié de venir passer la soirée avec elle; je le lui promis.

En arrivant, je la trouvai triste, pâle, visiblement émue.

— Qu'avez-vous î — lui dis-je.

— Vous allez vous moquer de moi, — elle avait les larmes aux veux,— mais je n'ai pas retrouvé un bracel(>tqui me vient de ma mère ; je le portais au bras ce malin ; vous savez le prix que j'y attache, jugez de mon chagrin; j'ai fait chercher partout, rien... ricnl

A ces mots, je me rappelai presque confusément avoir vu tomber du gant de Marguerite quelque chose de brillant, lorsque je lui baisai la main dans la bibliothèque; mais, tout au bonheur de ce baiser, cet incident n'avait pu m'en distraire.

— J'attache tant d'idées exagérées sans doute à la possession de ce bracelet, — reprit Marguerite, — (juo je serai alïreujemenl malheureuse de ne le pas retrouver ; mais quel espoir? en ai-jo aucun? Ah! mon ami, p;irdon de cette douleur de regrets dans laquelle vous n'êtes pour rien; mais si vous saviez ce que ce bracelet est pour moi... Ah! quelle pénible nuit jo vais passer, dans quelle inquiétude je vais être!

Il me vint alors à l'esprit une de ces pensées qu'on a lorsqu'on aime avec idolAtrie.

J'avais un cheval de course d'une grande vitesse, c'était Candid; il j avait trois lieues et demie de Paris au chAteau de '"; la nuit était belle, la lune brillante, la route parfaite; je voulus, pour épargner à Marguerite non-seulement une nuit, mais une heure, mais quelijuos minutes de chagrin, savoir, dans le moins de temps possible, si le bracelet était resté ou non dans la bibliothèque de "*, quitte à tuer mon cheval.

— Pardon de mon égoisme, — dis-je à Marguerite, — mais Totrc regret et la perte que vous avez faite me font souvenir que j'ai laissé étourdiment une clef à un coffret qui contient des papiers importuns; j'ai toute confiance dans mon valet de chambre, mais d'autres que lui peuvent entrer chez moi, permettez-moi donc d'écrire un mot, que je vais envoyer par ma voiture, pour ordonner d'ôter cette clef et de me l'apporter.

J'écrivis aussitôt ces mots :

or Georges sellera à l'instant Candid, il ira au château » de *" , demandera au régisseur s'il n'a pas trouvé un B bracelet d'or dans la bibliothèque. Quand Georges rece- » vra cet ordre il sera dix heures, il faut qu'à onze heures » le bracelet ou la réponse soit à l'hôtel de Pénâliel. »

La lettre partit.

Il y avait un peu plus de trois lieues et demie do Paris au cliAleau de "•; c'était donc faire plus de sept lieues en une heure, chose possible pour un cheval de la vitesse et du sang de Candid, mais il y avait cent à parier contre un qu'il ne résisterait pas à cette course.

Jusqu'à dix heures, j'eus assez d'empire sur moi pour distraire un peu Marguerite de ses regrets, et j'y parvins.

Onze heures sonnèrent, Georges n'était pas do retour.

A onze heures cinq minutes, un valet de chambre entra porl«nt sur un plateau un petit paquet qu'il mo présenta.

C'était le bracelet de Marguerite.

Je ne saurais dire avec quelle ivresse je le pris.

— Me pardonncrez-vous, — lui dis-je, — la lenteur de mes gens? ne sachant pas le prix que vous attachiez à ce bracelet, c'est moi qui vous l'avais ro/e; mais voyant votre chagrin, j'ai pris le prétexte d'une clef oubliée pour écrire

h mon valet do chambre do m'envoycr un petit paquet qu'il trouverait dans ma cassette.

— Je l'ai... jo r.ii I... oh! je le retrouve... je tous pardonne,— s'écria Marguerite en baisant le bracelet avec transport; puis me tendant la main, elle ajouta : — Ahl que vous êtes bon d'avoir eu pitié de ma faiblesse, et que je vous sais gré d'avoir envoyé chez vous pour m'éviter quelques momens de chagrin.

J'avoue que, malgré la joie et le bonheur do Marguerite, mon inquiétude fut grande jusqu'à onze heures et demie, que je quittai l'hôtel de PënAfiel.

A minuit je n'avais plus d'inquiétude

Pauvre Candid!... il vient de mourir.

J'ai dit à Georges, pouroipliciuer cette mort, que j'avais parié trois cents louis (jue Candid irait à "* pendant la nuit, et reviendrait en une heure.

Avril 18...

J'ai rencontré Marguerite aux Champs-Elysées. En parlarit de chevaux, elle m'a dit:

— Mais comment no faites-vous pas plus souvent courir Candid? On le dit si vite, si beau, et vous l'aimez tant!... oh ! tant!... que j'en suis presque jalouse, — ajouta-l-el'o en riant.

A ce moment, monsieur de Ccrnay, qui était à cheval ainsi que moi, s'approcha de la voilure de madame do PënAfiel, la salua et me dit :

— Eh bien! est-ce vrai? Candid est mort? Marguerite me regarda avec étonr.ement.

— Il est mort, — dis-je à monsieur de Cernay.

— C'est ce qu'on m'avait dit, mais cela ne m'étonne pas : faire plus de sept lieues, la nuit, en une heure quatre minutes! De tel sang que soit un cheval, il est bien difficile qu'il résiste à cette épreuve, surtout sans être en condition. Et votre pari était de trois cents louis, je crois?

— De trois cents louis.

— Eh bien! entre nous, tous avez fait une folie; d'abord je vous en ai vu refuser beaucoup plus que cela, et avec raison, car, pour cinq cents louis et plus, vous ne retrouverez jamais un cheval pareil. Je vous le dis maintenant qu'il est mort... — ajouta-t-il très naïvement.

— Il en est donc un peu de la réputation des chevaux comme de celle des grands hommes, — lui dis-je en riant, — la jalousie empêche de les apprécier de leur vivant.

Le regard de Marguerite mo dédommagea presque de la mort du pauvre Candid.

ATril 18...

Quelle enivrante journée 1 Ce bonheur retentit encore si délicieusement dans mon cœur que je me plais à en écouter les moindres échos.

Il faisait aujourd'hui un temps radieux. Ainsi que nous en étions convenus hier avec Marguerite, je l'ai rencontrée au bois; sa figure encore un peu pâle semblait s'épanouir et renaître au soleil. Elle se promenait à pied; avant de la rejoindre, j'ai pendant quelque temps suivi Marguerite dans l'allée des Acacias. Rien de plus élégant que sa démarche, que sa taille, dont on devinait la souplesse et la grâce sous le long châle qui l'enveloppait. Longtemps, bien amoureusement aussi, j'ai regardé ses petits pieds soulever à chaque pas les plis ondoyans de sa robe.

Je l'ai rejointe; elle a beaucoup rougi en me voyant. Plus que jamais je suis convaincu de la valeur charmante de ce symptôme. Dès qu'il cesse, dès que la vue de l'objet aimé ne fait plus affluer le sang au cœur et au visage, l'amour vif, ardent et jeune a passé; une débile et froide alleclion lui succède; l'indifférence ou l'oubli ne sont pas loin.

J'ai pris son bras. Comme elle s'appiiyait à peine sur le irien, je l'ai suppliée d'y peser davantage.

L'air élait doux et pur, le gazon commenrait a verdir, la violette à poindre ; nous avons d'abord peu parlé. De temps à autre elle tournait sa figure vers moi , et me regardait doucement avec ses grands yeux qui semblaient nager dans un cristal limpide; puis bientôt, ses narines ros'es se dilatant, elle me dit avec une sorte d'avidité :

— Qu'il est bon, n'est-ce pas, d'aspirer ainsi le printemps et le bonheur!

En voyant les hauteurs du Calvaire, nous avons beaucoup parlé campagne, grandes forêts, champs, belle et vaste nature. Cette conversation a été rà et là entrecoupée de longs silences. Après un de ces silences, elle m'a dit :

— Je voudrais vous voir en Bretagne; nous ferions do longues, longues promenades, et je vous sèmerais dans nos bois, pour faire plus tard , dans ma solitude, une riche moisson de tendres souvenirs.

J'ai répondu en riant que je ne trouvais rien à lui dire en échange de ces charmantes flalteries, et que je m'en savais presque gré, car rien ne me paraissait plus désespérant que ces gens qui vous remboursent immédiatement un compliment gracieux ou une attention délicate, comme s'ils voulaient se débarrasser à tout prix d'une dette insupportable.

Nous avons rencontré plusieurs hommes et plusieurs femmes de notre connaissance, à pied comme nous. Après qu'ils eurent passé , et nos saints échangés , nous nous sommes avoué en riant notre désir de savoir ce qu'on disait alors à notre sujet.

A propos de cette rencontre, Marguerite m'a dit que Paris lui devenait odieux; qu'elle avait un beau projet, mais qu'elle ne voulait me le conûer qu'au 1*^ mai. Impossible d'en savoir davantage.

A quatre heures, le vieux chevalier don Luis nous a rejoints ; nous avons tous trois continué notre promenade encore quelque temps. Madame de Pënâfiel avait comme moi quelques visites à faire; je l'ai quittée; elle allait le soir au bal; nous sommes convenus que j'irais chez elle à dix heures pour avoir la première fleur de sa toilette, dont elle m'avait voulu faire un mystère.

En quittant Marguerite, j'ai été voir madame de "".

Notre bonheur est décidément très connu. Autrefois on parlait souvent devant moi de madame de Pënâfiel avec toute liberté; maintenant on ne prononce presque jamais son nom en ma présence, ou bien on l'accompagne des formules de louanges les plus exagérées. Cette réflexion m'est venue pendant le cours de ma visite à madame de — .

Un hemme de ses amis, tout récemment arrivé d'Italie, et ignorant encore les liaisons du monde, lui a dit, après s'être informé de plusieurs femmes do sa connaissance :

— A propos, et madame de Pënâfiel? J'espère que vous allez me raconter comme toujours quelque bonne histoire sur elle? Voyons, quel est l'heureux ou le malheureux du moment? Dites-moi donc cela? Vous me le devez, à moi qui , arrivant des antipodes, ne suis au fait de rien, et qui sans ces renseignemens pourrais faire quelque gaucherie.

— Mais vous êtes fou, — a répondu madame de '"'' rougissant beaucoup, et jetant un regard presque imperceptible de mon côté;— vous savez, au contraire, que je déteste les médisances, et surtout lorsqu'elles ont pour sujet une de mes meilleures amies; car j'ai pour Marguerite une affection qui date de l'enfance, — ajouta-t-elle en appuyant sur ces mots.

-^ Une de vos meilleures amies! ah! c'est charmant, par exemple! — reprit ce diable d'homme qui ne comprenait rien ; — une de vos meilleures amies, soit; mais alors en ce sens, celui gui aime lien châtie bien; car vous m'avez fait sur elle cent contes plus divcrtissans, plus mordans les uns que les autres.

L'embarras de madame de '" était extrême; j'en ai eu pitié.

— Je ne suis donc pas le seul, madame, à qui vous ayez tendu ce piège? — lui ai-je dit en riant.

— Un piège? — a repris le nouvel arrivant.

— Un piège, monsieur, — ai-je répondu ; — un piège rempli de malice, auquel moi-mênje, un des amis les plus sincèrement dévoués de madame de Pënâfiel, j'ai failli me laisser prendre.

— Ah ! m'en croyez-vous capable? — m'a répondu madame de "' en souriant, san» comprendre encore ce que je voulais dire.

— Certes, madame, je vous en crois capable, car c'est un excellent moyen de connaître les véritables partisans de nos amis ; on dit en apparence un mal affreux de son amie intime, et, selon que les personnes de sa connaissance la défendent ou renchérissent encore sur la médisance, on juge ainsi des bienveillans et des malveillans; aussi, renseignée de la sorte, l'amie intime prend plus tard pour ce qu'elles valent les protestations qu'on lui fait.

— Ahl vous êtes en vérité d'une indiscrétion insupportable, — m'a dit madame de *•' en minaudant.

L'arrivant d'Italie était stupéfait. Une nouvelle visite entra, je sortis.

A dix heures, je suis allé chez Marguerite. J'espérais l'attendre ; car je trouve toujours délicieux d'être quelque temps seul à rêver dans un salon habité par celle qu'on aime, puis de voir l'appartement tout à coup éclairé pour ainsi dire par sa présence. Je n'eus pas ce plaisir; c'était elle qui m'attendait. Ce triomphe queje remportais sur les longueurs ordinaires et incommensurables de la toilette, cette attention délicate et rare d'être prête pour me recevoir me charma.

Marguerite était adorable ainsi; elle portait une robe de moire verte, très pâle, garnie de dentelles et de noeuds de rubans roses , d'où s'épanouissaient de grosses roses rosées; une de ces fleurs dans ses cheveux et une autre au corsage complétaient sa parure. Elle m'avait gracieusement réservé un de ses bracelets h attacher ; je le fis, non sans baiser avec adoration ce bras charmant, si blanc, si frais et si rond.

J'ai voulu savoir les secrets du i" mai. Marguerite m'a dit qu'elle voulait me faire un mystère de ce printemps d'espérance.

Je lui ai raconté ma visite du matin à madame de "•"; nous en avons beaucoup ri, et elle m'a dit être trop heureuse pour penser à la fausseté des autres. Puis, causant d'une très belle étrangère qui avait produit une assez grande sensation dans le monde, Marguerite m'a remercié très gaiement de me montrer fort assidu auprès de cette jolie personne.

— Et pourquoi me remercier de cela T lui ai-je demandé.

— Parce qu'un homme n'est jamais plus en coquetterie avec les autres femmes que lorsqu'il se sait bien absolument sûr du cœur où il règne. Aussi , je suis heureuse et fière de vous inspirer cette certitude et cette sécurité.

A onze heures elle a demandé sa voiture.

Comme je me félicitais de cette liberté qui nous permettait de nous voir si intimement, Marguerite m'a répondu :

— Cela n'est rien encore ; vous verrez mon 1« mai. Je suis allé un instante l'Opéra; il était fort brillant.

J'ai trouvé monsieur de Cernay dans notre loge. Ce qu'il appelle mon bonheur continue toujours de lui être insupportable, car il ne cesse de me dire combien il est enchanté de la voir si sérieusement attachée ; il fallait que cela finît ainsi un jour ou l'autre, a-t-il ajouté. D'ailleurs elle devait enfin se lasser d'une existence si agitée. Son goût pour Ismaël n'avait été qu'une folie, son penchant pour monsieur de Merleuil un caprice, ses autres aventures, mystérieuses mais pourtant devinées, des écarts d'imagination, tandis que l'atfection qvCelle ressentait pour moi était toute autre, etc. Selon mon habitude,je me suis obs-

ARTHL'n.

tlné à nipr mon bonheur ; alors monsieur ilo Ccmuy s'wt mis ?i in'accusi>r d'ôlre (iissimulé, do vouloir raclicr ce i\\ie tout Paris savait, ft a Uni par me pr(:'.iires(:Ticus(imeiitqii<',si je p«'rsislaisîiii(-mouri'r ainsi .secret, je n'anraisjamais d'ami intime. Prédiction dont je nio suis véritablement trouvé très chagrin. Josuisalléau bal do madame'" pour rej'iindro Marguerite; en entrant dans les salons, jo ne l'ai pas longtemps l'herchée.Oui rxpli'iuera cet instinct, w'tte singulière l'acuité grâce h laquelle il sultit d'une minute et d'un seul regard jeté sur une t'uule de feniines et d'hommes pour trouver au milieu d'elle la personne qu'on désire vivement de rencontrer? •.ni

Marguerite causait avec madame de*" lorsque j'allai la saluer. Kilo m'accueillit avec une grAce cliarmanle et une préférence très martjuée, bien (ju'elle fût fort entoiireo. Je cite cette particularilé parce que beaucoup de femmes, dont on a deviné l'intérêt, croient fuiro une merveille do tact et de finesse en accueillant avec une indilïérencc affectée, souvent môme grossière, les prévenances de celui qu'elles aiment.

Madame de"* est fort vive, fort spiriluelUe. fort gaie, d'un caractère rem|ili de franchise et do solidité indulgente pour le monde, mais nullement banale, et d'une mt-chanceté cruelle dès qu'on attaque ses amis absens. Marguerite et moi étions en giande conliance avec elle.Toutes deux s'étant mises sur une causeuse, je me suis assis derrière elles, et nous avons fait mille folles rernarques sur tout et sur tous. Jo no sais comment on vint à parler de tableaux. Madame de**" m'a dit :

— Je sais que vous avez une charmante collection de tableaux ot de dessins; donnez-nous donc un jour à souper, ainsi qu'à quelques femmes et à quelques hommes de notre connaissance, q-ue nous allions admirer vos merveilles.

— Avec le plus grand bonheur,— lui ai-je répondu ; — mais il est bien entendu que je n'invite pas les maris; cela dépare : c'est comme un danseur dans un ballet.

— Mais, au contraire,- m'a-t-elle dit,— la fadeur maussade, jalouse, enfin presque conjugale, qui règne dans la plupart dee liaisons, ce serait très ptijuant : beaucoup de maris très aimable n'ont contre eux que d'être maris ; or, puisque beaucoup ne le sont plus, ils ont mille chances de paraître charmans.

Après avoir longuement et gaiement débattu cette question, nous sommes convenus do ce souper avec une proportion raisonnable de maris et d'amans.

Il était ass(>z tard, Marguerite a prié son cousin don Luis de demander sa voilure ; tandis qu'elle l'attendait et que je jetais son mantolet sur ses Itelles épaules, je lui ai dit à voix basse :

— A demain onze heures... n'est-ce pas?

Elle a beaucoup rougi, et m'a légèrement serré la main lorsque je lui ai rendu son éventail et son flacon.

— J'ai compris.

Don Luiz lui a offert son bras, et elle est partie.

Rentré chez moi, je viens d'écrire le détail de cette journée, si vide en apparence, et pourtant si remplie de joies charmantes.

Joies ciiarmantes qui sont tout et rien : rien si on les isole, tout si on les rassemble. Alors c'est un bonheur épanoui, radieux, émaillé do mille délicieux souvenirs, aussi enivrans que le parfum sans nom d'un bouquet, aussi composé, lui, de mille suaves et fraîches odeurs.

A demain... onze heures...

Avril 18..

Je suis allé chez elle à trois heures. Je l'ai retrouvée toujours tendre, all'ectucuse, mais recueillie, pensive et presque triste.

Cette tristesse n'était pas amère ; elle était douce, rem-

plie do charme et do mélancolie. Les idées qu'elle a émi- S'.'S ont été nobles, sérieuses, élevées.

Ce contraste; m'a profondément frappé.

Il y a dans rflmo de certaines femmes d'inépuisables trésors de délicatesse.

fiiez celles-lh, tout s'épure par le sacrifice, tout s'idéalisc" par l'ardeur presque religieuse dont elh.'S aiment t par le sentiment dos devoirs sacrés (|u'elles trouvent dans l'amour, par une sorte do contemplation douloureuse où les ploii;^c toute pensée d'avenir.

Chez nous l'horizon est bien plus borné.

lluo fois notre, passion et notre vanité satisfaites par la possession, rien de plus net, déplus tranché que ce que nous éprouvons. Les mieux doués sont encori; quelque peu tendres, reconiiaissans; les autres se trouvent souvent rassasiés et maussades.

Chez certaines femmes, au contraire, par cela que les impressions heureuses et tristes, plus tristes qu'heureuses, (jui succèdent à l'ivresse des sens, se omtrarient et se heurtent; en elles la mélancolie prédomiue ; car ce qu'elles éprouvent est indéfinissable. C'est à la fois bonheur et désespoir, regrets cl espérance, souvenirs brùlans et honteux, amour plus vif, remords terrible, et désir insurmontable de se donner encore.

Je suis resté longtemps chez Mai'guerite. Notre conversation a été délicieuse d'intimité. Elle m'a beaucoup parlé do ma famille, de mon père...

Un moment ces pensées, dout j'étais, hélas 1 depuis si longteinj)s déshabitué, m'ont attriste; je lui ai tout confié : mon oubli, mou ingratitude, et l'indifférence coupable où je laissais sa mémoire...

Alors Marguerite n'a pu s'empêcher de fondre en larmes, et m'a dit :

— On croit pourtant à l'cternelle durée d'autres affections... puisqu'on ose s'y livrer...

J'étais si profondément heureux, que peu à peu je l'ai rassurée. Sa tristesse s'est en partie dissipée, et je ne saurais exprimer avec quelle tendresse ineffable et presijue maternelle elle m'a parlé de l'avenir, de mes projels, de son impatience de me voir abandonner la vie stérile et oisive que je menais, et dont le vide, m'a-t-elle dit, m'avait causé tant do chagrins.

Jo lui ai répondu qu'à celte heure ces reproches n'étaient pas fondés, et qu'il ne fallait pas m'accuser d'être malheureux et inoccupé, puisque, passant ma vie à l'adorer, je me trouvais le plus heureux et le plus délicieusement occupé de tous les hommes.

Comme j'ajoutais mille folies à ce commentaire, Marguerite, me prenant par la main, m'a dit avec une exprimable expression de bonté, d'amour et de doux reproche, en attachant sur moi ses grands yeux humides de larmes :

— Vous êtes bien gai... Arthur 1

— C'est que je suis si heureux, si complételûient heureux 1 ! 1

— Cela est singulier, — ra'a-t-ello dit ; — moi aussi je suis heureuse, complètement heureuse... et pourtant je pleure, j'ai besoin de pleurer.

Puis, je ne sais pourquoi nous avons parlé do présage, et enfin de divination et do devins.

Comme toujours, nous avons rebattu ce thème usé : a Faut-il croire ou non à la prescience de l'avenir? etc. »

Enfin, nous sommes convenus de tenter le destin, et de nous rencontrer demain rue de Tournon, chez mademoiselle I.enorninnd, afin do savoir notre avenir.

J'ai quitté Marguerite à six heures et demie. — Elle a fait défendre sa porte, et m'a dit qu'elle passerait sa soiréo à m'écrire.

Rentré chez moi, et soumis à la seule influence de mes penséi^'S, j'ai été encore plus frappé de la difTérenco pru-

fonde qui existait entre les impressions des hommes et celles des femmes.

Ainsi, après cette matinée d'ivresse des sens.autant Marguerite avait besoin de silence, de recueillement et de solitude, autant j'avais besoin, moi, de bruit, d'éclat, d'animation ! Quoique concentré, le bonheur rayonnait en moi. Je me sentais gai, causant, aimable, tant le contentement nous grise ; aussi le monde, avec toutes ses joies et toutes ses splendeurs, me paraissait le seul théâtre digne de ma félicité.

Avant de me rendre à une ou deux soirées, je suis allé aux Bouffes pour entendre le deuxième acte d'Otello. J'ai vu madame de V*** seule dans sa loge.

Elle était, comme toujours, charmante et mise à ravir.

Rien de plus délicieux qu'une jolie figure de femme se détachant ainsi lumineuse et souriante sur le fond toujours très obscur de ces premières loges de face.

Dans l'entr'acte, j'ai été faire une visite à madame de V". Elle m'a reçu à merveille , je dirais presque avec une coquetterie très provoquante, si elle n'était pas pour ainsi dire née coquette et provoquante comme d'autre naissent blondes ou brunes. Rien d'ailleurs de plus brillant, de plus original, de plus fou que son esprit ; disant tout, mais avec une grâce si piquante, une malice en apparence si naïve, qu'elle se fait tout pardonner.

Elle a commencé par m'attaquer très vivement sur mes assiduités constantes auprès de certaine b Ile marquise, disant que cette marquise devait s'estimer très heureuse d'être presque de ses ennemies, parce que sans cela, elle, madame de V"'*, aurait peut-être jeté un grand trouble dans notre amour.

— Comment? parce que vous êtes son ennemie, vous vous abstenez de cette vengeance?

— Sans doute; on réserve ordinairement ces bonnes perfidies-là pour ses amies intimes et c'est très dommage, — a-t-elle ajouté en riant comme une folle; — car, si je l'avais bien voulu, je vous aurais rendu en vingt-quatre heures amoureux de moi, mais amoureux à lier.

— Mais c'est fait depuis longtemps, et sans que vous vous soyez donné la moindre peine pour cela, — ai-je dit.

Puis, à travers mille galanteries très empressées, je lui ai vanté le charme de ces amours éphémères, de ces rencontres de copurs autrefois si communes et si ravissantes, mais de nos jours malheureusement si rares ; rencontres charmantes, sans veille ni lendemain, qui ne laissaient dans la vie qu'un souvenir unique mais divin!

— Je ne suis pas de votre avis, — a-t-elle ajouté toujours fort gaiement ; — en fait de perles... j'aime mieux un collier qu'une bague.

— Oui, madame ; mais toutes le» perles d'un collier sont égales, d'une forme monotone, tandis que certaines perles inestimables par leur singularité même, ont plus de valeur à elles seules que tout un collier.

— C'est pour cela sans doute, monsieur, que vous m'avez toujours paru si parfaitement précieux et singulier.

Grâce à mille autres folies, OteUo passa, je le dis à ma honte, presque inentendu. On commençait de quitter les loges.

— Allons, — dit madame de V"*,— mon mari va encore me laisser seule pour la sortie.

— Votre mari, cela se concevrait presque... car il n'y a guère que les riches qui ignorent leurs trésors ; mais ce qui m'étonne, c'est que...

Et, comme j'hésitais, elle me dit très délibérément :

— C'est que monsieur de*" ne soit pas là pour me donner le bras et demander mes gens ; est-ce cela que vous voulez dire ?

— C'est justement cela que, par une féroce envie, une jalousie de tigre, je ne voulais pas dire du tout.

— Je l'ai envoyé à la chasse pendant huit jours, pour le remettre en grâce avec moi, — a repris négligemment madame de V"" ; — car il a l'absence délicieuse,

— Délicieuse pour tous, car je lui devrai de jouir d'un

charmant privilège, si vous acceptez mon bras pour sortir.

— Mais certes, j'y comptais bien.

— Et mes privilèges ne se borneront-ils, hélas ! qu'à cette faveur?

— Vous êtes un curieux et un indiscret.

— Soit, pourvu qu'après avoir été curieux comme le désir, je puisse être indiscret comme le bonheur.

— Mais, — a-t-elle ajouté sans me répondre, et me faisant remarquer une femme souverainement ridicule, — voyez donc cette pauvre madame de B. On dit qu'elle a les yeux bêtes... Quelle sottise ! je les trouve, moi, les plus spirituels du monde ; car ils ont l'air de vouloir sortir de sa vilaine figure.

J'oublie une foule d'autres observations pleines de malice, le tout dit en riant très haut, elle sur une marche de l'escalier, moi sur une autre.

Enfin, au moment de me quitter, elle m'a rappelé qu'il y avait bien longtemps que je n'étais venu voir ses dessins ; qu'elle était fière de ses progrès, et qu'elle tenait à m'en faire juge.

— Mais je serai ravi ," madame, d'aller critiquer ou admirer tant de merveilles; seulement, comme je suis très sévère, je me trouverais gêné par la présence d'un tiers pour vous dire franchement mon avis ; aussi vous devriez bien, pour cela, faire fermer votre porte aux importuns.

— Mais c'est un tête-à-tête, un rendez-vous que vous me demandez là, monsieur?

— Absolument, madame.

— Et mes gens?

— Vous direz que vous n'y êtes que... pour votre notaire.

— Et vous consentiriez à passer...

— Pour un notaire, pour un procureur, pour tout ce que vous voudrez; je prendrai, s'il le faut, un paquet de papiers, des lunettes vertes, et nous causerons alors très impunément et surtout très longuement... d'affaires.

— De testament? par exemple.

— Certes, de celui de ce pauvre "'•, dont je voudrais être si épcrdument à cette heure le légataire universel.

— Ah ciell que vous voilà bien dans l'esprit de votre rôle, — s'est écriée madame de V**'.

On vint lui annoncer sa voiture.

— Eh bien! — lui ai-je dit en l'accompagnant, — attendrez-vous \otre notaire demain à trois heures?

— Qu'il vienne, il le verra.

— N'allez-vous pas ce soir au concert de madame T*"î

— Non, je rentre chez moi.

— Comment, sitôt?

— Oui, pour mettre quelques affaires en ordre, ayant demain une grave entrevue avec le plus détestable et le plus importun des hommes de loi.

En disant ces mots, et toujours riant aux éclats, elle a monté en voiture.

Je suis revenu sous le péristyle, attendre la mienne ; là, j'ai été accosté par le gros Pommerive, qui, passant près de moi, m'a dit :

— Déjà infidèle!... C'est bientôt... ou bien tard... Je haussai les épaules en souriant.

Je suis allé à ce concert. Trop de foule. Pour moi, la musique est sans charme si je ne l'entends pas commodément. En rentrant chez moi, je viens de trouver une longue et tendre lettre de Marguerite.

Dans notre conversation de ce matin, je lui avais avoué ma passion pour les violettes de Parme. J'en trouve deux corbeilles véritablement colossales dans mon salon.

Ce souvenir, celte prévenance délicate m'a touché, m'a ravi, mais ne m'a pas fait véritablement rougir de mon empressement auprès de madame de V", que j'ai trouvée d'un éclat et d'une vivacité charmante.

Je lis pourtant avec amour la lettre de Marguerite ; elle est tendre et bonne, pleine d'une charmante mélancolie; elle se félicite de cette longue soirée passée seule avec mon souvenir. En post-scriptum, elle me rappell» que de-

AUTIlUn.

es

main h trois heures nous devons nous retrouver chez mademoiselle Lenormand pour savoir notre avenir. .

C'cîit justement à trois heures (jue j'ai promis à madame de V" d'aller voir ses dessins; que l'aiie'f Je ne puis eertainenient pas meltre en balance mon atl'eclion profonde et vraie pour Marguerite avec le caprice tn^-s vif, mais sans doute éphémère, que je ressens pour madame de V", aussi jolie, aussi séduisante que légt^re et coiiui'Ke.

Mais je suis assuré de l'iirtsclion de Miir;,Mierite; c'est un amour sincère et duralile; le goi1t passa^'cr que j'ccluingerai peut-être avec madame de V" ne portera d'ailleurs aucune atteinte h cette intimité tendre et sérieuse.

Avec une femme aussi inconstante, aussi variable que madauie de V'"', une occasion perdue peut ne plus se rencontrer, le hasard est son dieu. J'irai donc demain chez elle. Je vais trouver une excuse pour remettre notre partie d'arewi';- avec Marguerite chez mademoiselle Lenormand à apr(>s-demain. Que prétexter? une atVaire... de notaire? Non, ce serait une perfidie puérile... Pourtant, ([uo dire?

Enlin je m'y résigne; mais je vais par compensation écrire à Marguerite la lettre la plus passionnée.

J'ai relu cette lettre tout à l'heure écrite par moi à madame de PonAfiel. Cette lettre est bien, pleine de c(rur, de tendresse, de passion, et cela n'est pas feint, c'est vrai, profondément senti, éprouvé. Chose étrange I je songe fermement à la tromper, et pourtant jamais peut-être mon amour pour elle n'a été plu« vif et plus sincère. Je n'ai aucune raison do me mentir à moi-même, je m'écoute penser... Cela est vrai, j'aime Marguerite plus que je ne l'ai jamais aimée; naguère, j'aurais reculé peut-être devant quelques sacrifices ; à cette heure, j'irais au-devant de tous ceux qu'elle me pourrait demander, et pourtant, je le répète, je songe à la tromper!

Cette idée me cause-t-elle honte, remords, regret? Non.

Hésité-ie un instant ^ la pensée que Marguerite peut être instruite de cette infidélité et en ressentir un profond chagrin? Non.

Est-ce que j'éprouve pour madame de V" aucun sentiment noble et élevé? Non. C'est un désir ardent, qui me semble devoir être aussitôt éteint qu'il a été promptement allumé.

Et pourtant, chose étrange! je me le redis encore, il me seml)I(! aimer davantage Marguerite. Pourquoi cette progression de sentiment? N'est-ce pas une illusion, un fantôme trompeur évoqué par la conscience de ma perfidie? n'est-ce pas une excuse que je cherche en m'imposant à moi-même et peut-être à mon insu cette croyance mensongère. Non, non, je m'écoute penser... il me semble assurément l'aimer davantage.

Singulière contradiction de l'âme! Serait-ce donc que mon amour pour Marguerite s'augmenterait en raison de la douleur que je pressens devoir lui causer ?

Avril 18...

Jours de soleil?... hélas! non; ce temps de radieux bonheur, qui avait duré plus de deux mois, devait s'obscurcir et devenir bientôt sombre et désolé...

Élran-'e journée que celle-ci !

Ce malin, à mon réveil, j'ai reçu un billet de Marguerite : elle est un peu contrariée de ce retard de bonne avetvture. Ce jour étant celui de l'anniversaire de sa naissance, elle le croyait plus convenable comme étant le plus fatal.

Ayant à faire quelques emplettes de porcelaines de Sèvres et de Saxe, elle m'a prie de me trouver à deux heures et demie chez "*, marchand très en vogue, afin de consulter ^lon goût.

Je m'y suis rendu.

En allant voir avec elle un meuble de marqueterie placé dans le magasin du fond, nous sommes restes un moment seuls. Marguerite; m'a demande; de venir passer ma soirée chez elle, en promettant de me dire son secret du 1er mai.

OIUV. CHOISIKS. — II.

Je l'ai tendrement remerciée; elle m'a paru plus jolie encore (|ue de coutume : elle portait une capote paille garnie de dentelles et de bluets qui lui allait à ravir.

A trois heures je l'ai quittée, et je me suis rendu chez madame di; V".

Malgré nos folles conventions de la veille, d'après lesquelles je devais absolument passer pour un notaire si jo voulais jouir du diarme d'un tête-à-tête, je me fis annoncer sous m(m nom, et je la trouvai seule.

i:ilem'a montré ses aquarelles, qui étaient véritablement d'i;ne excellente manière, c.ir cette jeune femme est parfaitement douée. N('aiimoiiis, pour sortir des banalités, j'ai prétendu les trouver mauvaises, le dessin incorrect, la couleur fausse et outrée, le faire sans assurance et sans adnsse.

— Vous n'y connaissez rien du tout, — m'a-t-ello dit en riant, —j'ai un talent charmant; mais, comme vous dessinez aussi, c'est jalousie de métier.

— Nous ne nous entendrons jamais à ce sujet, mailame; vous trouvez vos aeiuaiclles bonnes, je les trouve mauvaises, n'en parlons plus; parlons d'un sujet à propos duquel nous serons sans doute d'accord.

— Et ce sujet, monsieur?

— C'est la perfection de votre esprit et de votre beauté.

— Eh bien! v^uf? vous trompez fort, monsieur; car, prenant h mon tour votre rôle de critique, tout à l'heure si injustement exercé aux dépens de mes pauvres dessins, je vous répondrai que, si vous me trouvez charmante, moi je me trouve détestable, car j'ai mille vilaines qualités. Aussi, comme nous ne nous entendrons jamais à co sujet, parlons d'autre chose.

— Ilelasl ceci est une prétention de votre part, madame; malheureusement pour moi, vous n'avez pas tous les ravissans défauts que je vous souhaiterais, un surtout...

— Vous êtes fou ; voulez-vous en attendant une preuve do mon odieux caractère !

— Je la désire ardemment, ce sera toujours cela.

— Écoutez-moi donc, et surtout ne m'interrompez pas. Une de mes amies intimes, très méchante aussi, avait une vengeance à exercer contre une femme de sa connaissance; vous n'avez pas besoin de savoir le pounjuoi de cette vengeance. Mon amie était belle, ou plutôt jolie, vive, coquette, légère, ce que je vous donne comme qualités, selon votre désir, et non pas du tout comme défauts; joignez à cela un esprit assez amusant, du charme et beaucoup d'entrain, pardon de celte vulgarité, et vous aurez son portrait. La femme dont mon amie voulait se venger était belle aussi, mais prétentieuse, hautaine et fausse au dernier point ; elle semblait pourtant sérieusement occupée d'un homme... Pourquoi ne le dirais-je pas? oui, d'un homme tort agréable, assez excentrique, enfin qui ne ressemblait pas il tout le monde : aujourd'hui gai, amusant, aimable ; demain bizarre, maussade, ennuyeux et ennuyé. Pourtant, dans un de ses beaux jours de raison, de bon sens, il s'était montré très empressé auprès de mon amie, qui le trouva, me dit-elle, fort bien, trop bien peut-être... Dans celte circonstance, mon amie vint me demander conseil.

— Eh bien I vous avez, j'espère, conseillé à votre amio co que je lui aurais conseillé moi-môme, de se venger de la femme prélentieuse en faisant secrètement le bonheur de l'homme excentrique. Une pensionnaire aurait trouvé cela ; les moyens les plus simples sont toujours les meilleurs.

— Ne m'interrompez donc pas. Mon amie attendant mon avis, j'ai voulu savoir le caractère de l'homme excentrique, s'il était sûr, sincère, et non pas indiscret et étourdi.

— Eh bien I madame ?

— Eh bien ! monsieur, c'était un de ces hommes assez rares auxquels une femme peut tout confier, qui comprennent tout, apprécient tout, admettent tout, quitte ensuite à dire franchement ce qu'ils pensent, mais qui ensevelissent la confidence dans le secret le plus impénétrable, fe'il est ainsi, dis-je à mon amie, vous n'avez qu'une

chose à faire, c'est d'être inconséquenle, osée, hardie, ou plutôt d'être enfin ce que nous ne sommes presque jamais, franche et vraie; — en un mot, dites à l'homme excentrique : « Vous voulez me plaire, mais je vous » sais occupé ; or, non-seulement une affection partagée » ne peut me convenir, mais, si j'agrée vos soins, je veux » une preuve, un moyen sûr de rendre impossible pour B l'avenir tout retour à la personne que vous m'aurez sa- 1) crifiée. En un mot, envoyez-moi toutes ses lettres, avec » un billet significatif et très compromettant à ce sujet, » et... l'avenir est aux heureux... » Eh bien 1 ne donnaisje pas là un affreux conseil h mon amie? — m'a dit madame de V "** en terminant.

— Je pourrais vous repondre, madame, grâce à la môme allégorie, et me créer à l'instant un ami intime qui se trouverait être justement l'homme excentrique de votre amie intime. Mais, tenez, pas de détours, parlons franchement ; vous me connaissez assez pour savoir que je suis secret. Est-ce une perfidie que vous me demandez? N'accueillerez-vous mes soins qu'à cette condition ?

— Mais, monsieur, vous êtes fou...

— Pas du tout.

— Mais pourquoi supposer que ce que je vous dis de mon amie soit un prétexte pour vous parler de moi , et que je pense le moins du monde à accueillir vos soins?

— Eh bien! soit, supposez que l'homme excentrique ait ainsi parlé, et non pas moi.

— A la bonne heure, de la sorte on peut causer, nous rentrons dans le vrai. Vous aui^icz donc demandé à mon amie si elle exigeait véritablement de vous une perfidie? Et .si elle l'eût exigée, qu'auriez-vous répondu?

— Que je me sentais capable, surtout avec elle, de faire toutes sortes d'infidélités... mais jamais de trahison.

— Et si mon amie avait pourtaat mis ses bontés à ce prix?

— Cela ne se pouvait pas.

— Comment ?

— J'aurais pris cela pour une plaisanterie, et refusé obstinément d'en être dupe.

— Pourquoi une plaisanterie?

— Parce qu'il n'y a pas une femme capable d'une telle pensée.

— C'est un peu fort 1

— Je pense comme cela.

— Aucune femme ?

— Aucune !

— Mais je vous dis que, moi, j'ai conseillé cela à mon amit.

— Permettez-moi de douter de ce que vous dites.

— C'est insupportable ; j'ai eu la pensée de cette perfidie, et je la lui ai conseillée, vous dis-je.

— Je ne puis vous croire ; je sais trop la noblesse do votre caractère pour ajouter foi à ces calomnies que vous faites contre vous-même.

— Enfin, suppose! maintenant que je vous dise cela... à vous.

— A moi 7

— A vous.

— Je ne puis supposer l'impossible.

— Mais je vous le dis à cette heure.

— Sérieusement vous me dites cela ? vous me faites ces conditions?

— Très sérieusement.

— Eh bien I sérieusement, vous voulez vous moquer de moi.

— Vous êtes humble au moins.

— Très fier au contraire de ne pas admettre que vous me croyiez capable d'une lâcheté. Mais, tenez, ne parlons plus des autres, parlons de vous et de moi ; agréez mes soins, sans condition, ou plutôt à condition que vous me rendrez tout aussi infidèle que vous le voudrez.

— Et ces lettres ?

— Encore cette folie 1 Croyez-vous donc que je ne voie pas que c'est un moyen fort adroit d'ailleurs de m'éprou-

ver? de savoir si vous pouvez compter sur moi, sur ma sûreté,'sur ma probité en amour? Aussi, entre nous, je ne peux m'empêcher d'augurer fort bien pour mon bonheur à venir de cette précaution de votre part.

— La confiance ne vous manque pas, au moins.

— Est-ce donc être vain que de désirer, que d'espérer ardemment?...

— Ces lettres ? ces lettres ?

— Toujours cette plaisanterie? Quant à cette épreuve, je vous le répète, je la trouve parfaite, car quelle femme pourrait avoir l'ombre de confiance, d'estime ou de tendresse pour un homme capable d'une telle misère? Ne devrait-elle pas craindre qu'un jour aussi ses lettres?...

— Certes, elle pourrait craindre cela, si elle était assez sotte pour écrire...— ajouta madame de V*" avec une assurance dégagée qui me choqua

Par la fin de notre entretien, je m'assurai qu'en effet madame deV*'* ne me donnerait quelque espérance qu'au prix de cette perfidie.

Ce calcul m'a paru doublement odieux de sa part ; sans doute parce qu'il blessait mon amour-propre, en cela que chez madame de V" le désir de se venger de madame de Pënâfiel (vengeance dont j'ignorais d'ailleurs le motif) passait avant le goût qu'elle prétendait ressentir pour moi.

Je suis sorti de chez madame de V"* assez désappointé. J'avais compté sur une entrevue sinon plus tendre, du moins beaucoup plus décisive ; la réputation de légèreté de madame de V" étant telle que je croyais voir agréer mes soins sans conditions ; or, celles qu'elle me faisait positivement étaient aussi exorbitantes qu'inadmissibles.

Chose étrange I autant hier, lorsque je songeais à tromper Marguerite, mon amour pour elle m'avait paru s'accroître... autant aujourd'hui, après cette soi!e d'échec à la trahison que je méditais, mon affection semt/Ja se refroidir.

Cette impression, peut-être exagérée, sera sans doute éphémère ; mais je l'éprouve.

Eu pensant à la soirée que je vais passer près d'elle, je sens que je me serais montré beaucoup plus tendre, beaucoup plus aimable, si j'avais eu quelque tort réel à me reprocher et à lui cacher.

Sans doute j'avais bien agi en me refusant à ce que madame de V"* espérait do moi ; mais je ne pouvais trouver dans mon procédé, si naturel d'ailleurs, aucune satisfaction de conscience ; car Marguerite me plaisait beaucoup plus que son ennemie : en n'hésitant pas entre elles deux, je n'avais fait aucun sacrifice.

Néanmoins il m'est presque impossible de ne pas ressentir une sorte de violent dépit contre madame de Pënâfiel en pensant que sans l'inimitié qu'elle a inspirée à madame de V*", il m'eût sans doute été facile de lui faire une infidélité passagère, qui aurait eu pour moi beaucoup de charmes et de piquant.

Rien de plus égoïste, de plus injuste, de plus cruellement ridicule que mon irritation contre Marguerite, parce qu'elle m'a involontairement privé d'un plaisir dont l'éclat pouvait lui devenir une peine amère.

J'avoue ces misères ; mais je pense ainsi, et c'est sous l'influence de ces idées que je vais me rendre chez madame de Pënâfiel.

Quel sera l'issue de cette soirée? Je ne sais, mais j'ai de tristes pressentimens.

ARTHUR

Fatale, fatale soirée que celle-là (1) t Pourrai-je me la lappplcr?... Oui, mes souvenirs sont encore si douloureux qu'ils ne nio nianquoroot pas 1

Je suis arrivé à neuf heures et demie à l'hôtel de Pënâ- Cel, (Inns une disposition d'esprit aigre et maussade.

— Coimiio vous venez tard! — m'a dit marguerite en souriant et d'un ton de reproche amical; — mais j'ai toliemrnl hflle de vous dire mon secret, mes projets du mois de mai, que je ne veux pas perdre de temps à vous gronder. Asseyez-vous là, près de moi, et soyez muet.

Satisfait de cette recommandation, ijui me permettait de cacher mon humeur chagrine, je baisai la main de Marguerite, et je lui dis d'un air sérieux, qu'elle crut feint :

— Mo voici d'une gravité, d'une attention complMo; je vous écoute.

— Tout ce que j'espère, c'est que cet air grave, cette attention, seront tout à l'heure fort dérangés par l otourdissement imprévu do ce que j'ai à vous dire, — ajouta en riant madame de Pënàfiel; — mais qu'importe! no m'interrompez pas... Je voulais aller ce mutin chez mademoiselle Lenormand, non-seulement h cause de mon jour do naiss,ince, mais encore parce que j'étais curieuse de savoir si cette rare devineresse m'aurait su prédire que le plus grand bonheur que Ifaie rôvé de ma vie était sur le point de se réaliser. Ce* bonheur, le yoici: le le^ mai, je quitte Paris...

— Vous partez I...

— Silence, — me dit Marguerite en mettant son joli doigt sur ses lèvres; — vous voilà déjà tout ému, rien qu'au commencement; que sera-ce donc tout à l'heure? Je reprends: je pars le l<" mai, n'emmenant avec moi qu'un bomrao do confiance et ma vieille femme de chambre, mademoisel',3 Vandeuil. Le but apparent de mon voyage est un séjour de (pielques mois dans une de mes terres, en Lorraine, que -i? n'ai pas visitée depuis longtemps...

— Je devine...

— Vous ne devinez pas du tout. A six lieues de Paris je m'arrête; je laisse ma voiture chez le père de ma femme de chambre, qui m'est tout dévoué, et je reviens à Paris, devinez 011?

— lin vérité, je ne sais...

— Dans une modeste mais charmante petite demeure, située au fond d'un quartier perdu, et je m'y installe sous le nom di; madame Duval, jeune veuve arrivant de Bretagne à Paris pour s'occuper d'un procès... Eh bien! que vous disais-je? vous voilà, comme je m'y attendais, tout étonné, tout stupéfait, — dit Marguerite.

Je n'éprouvais ni étonnement, ni stupéfaction, mais un sentiment bien autre.

Soit par suite de la disposition chagrine de mon esprit iirité ou do ma défiance naturelle, ces projets de retraite venaient de rappeler tout à coup à ma mémoire un des mille bruits odieux qui avaient couru sur madame de Pénâliel, et entre autres les mystérieuses aventures qu'on prétendait s'être passées dans une petite maison ignorée qu'elle possédait. Depuis, Marguerite m'avait toujours nié ce fait comme tant d'autres calomnies absurdes, qui, ne pouvant s'attaquer à aucune évidence, étaient réduites à supposer mille incidens secrets. Aussi, étourdi par le bonheur idéal que je goûtais depuis deux mois, ou plutôt pendant cet accès de raison et de félicité, j'avais eu l'es-

(1) Ce chapitre du Journal d'un inconnu semble avoir été éait quelque temps après les événeniens qu'il retrace.

prit de ne pas songer un moment au passé. Près de cette femme charmante, j'avais aveuglément cru ce qu'il est toujours si commode, et si bon, et si sage de croire, que j'étais uniquement aimé ; j'avais aveuglément cru à la noble evplication qu'elle m'avait donnée de sa conduite; j'avais enfin oublié les lAcli(;s et misérables défiances qui déjà m'avaient rendu si cruellement injuste h son égard. Pourquoi retomhai-je alors, et à propos de ce projet do retraite, dans tous mes abominables rêves de méfiance? Je ne sais, mais, hélas! j'en subis la doulounmse obsession.

— Une lois établie dans ma maisonnette, — continua madame do Pënâliel, —je reçois chaque jour mon frère; ce frère... c'est vous, car vous restez ostensiblement à Paris; seulement, de temps à autre, vous vous montrez à rO(iéra, dans le monde; puis, quittant bien vite tous les brillans ennuis de votre élégance habituelle, vous venez modestement ici, chaque jour, passer de longues heures auprès de votre so>ur bien-aimée; toutes les heures enfin que vous laisseront vos apparitions mondaines. Eh bien ! Arthur, que dites-vous de cette folie? n'est-elle jias charniante? Ohl mon ami, si vous saviez la joie d'enfant que je me promets de cette existence si intimement partagée avec vous, de cette obscurité, de ce mystère, de ces longues promenades, de ces soirées passées loin d'un monde importun et jaloux, de ces journées toutes à nous et si diversement rempliesl Car vous ne savez pas, Arthur, nous aurons là un salon où nous trouverons do quoi peindre et faire de la musique; là seront les livres que vous aimez, ceux que j'affectionne. L'habitation est petite, mais commode; le jardin très grand, très ombragé, très esseulé. Notre maison, ne vous moquez pas trop de ces détails de ménage, notre maison se composera de ma femme de chambre, d'une seconde femme qu'elle prendra, et d'un homme pour vous. D'avance, je me fais une fête de reconnaître, j'en suis sflre, qu'on peut être parfaitement heureux de la vie la plus médiocre, et de juger par nousmêmes de ces existences modestes dont nous autres riches ne soupçonnons pas même les conditions... en un mot, mon ami, tant que vous ne vous lasserez pas de cette solitude, mon intention est d'y vivre; et puis, c'est peut-être un enfantillage, mais cet isolement complet de Paris au milieu de Paris m'amuserait au possible, si notre bonheur m'en laissait letenifis. D'ailleurs, mon projet ne peut réu.ssir qu'à Paris, car, disparaissant tous deux, le monde aurait bien vite pénétré la vérité; tandis que, vous y restant, ses soupçons seront déroutés. Mais ce qui sera charmant , ce seront les commentaires sur mon absence, les mensonges de toutes sortes qu'on débitera, et surtout les preuves à leur appui. Mon Dieu! quand je pense à tout ce que vous entendrez dire, j'envie presijue votre place. Mais vous voyez que j'use largement du droit que j'avais réclamé de ne pas être interrompue; c'est qu'aussi on ne peut cesser de parler d'un bonheur qu'on attend, qu'on désire... oh! qu'on désire do toutes les forces oe l'amour et de l'espérance, — ajouta Marguerite en me tendant la main d'un air radieux et épanoui.

Je l'avais à peine écoutée. Ses projets, je le répète, venaient de réveiller en moi des soupçons infâmes, si heureusement endormis pendant deux mois de souverain bonheur. Cette adoration pieuse et profonde pour la mémoire de son mari, qui avait dû m'expliquer la vie de Marguerite, ne me parut plus alors qu'une fable grossière dont je m'indignais d'avoir été un instant la dupe ridicule. Je crus de nouveau et plus opiniâtrement que jamais à toutes les odieuses calomnies d'autrefois. Aussi, cruellement irrité d'avoir cédé à un élan de noble confiance, et un moment oublié ce que j'appelais ma pétiétralion et ma sagacité, les ressentimens les plus détestables se soulevèrent dans mon cœur. Partant enfin de cette supposition, que ce que Marguerite me proposait avec une grAce si charmante, elle l'avait pareillement proposé à d'autres, sans doute dans les mêmes termes et en feignant la même naïve et joyeuse espérance; ne trouvant alors rien de plus .sot que mon rôle, si je paraissais croire à ce désir soudain de bon-

licur ignoré que j'étais censé éveiller dans le cœur de Marguerite, concentrant mon dépit haineux en une ironie glaciale, je répondis:

Sans doute ce projet est du dernier joli, et cette idée

de retraite mystérieuse au milieu de Paris me paraîtrait fort originale, si je ne savais que c'est une redite... Or, quant à moi, dans certaines circonstances, je les trouve insipides.

— Mon Dieu I avec quelle froideur tous accueillez ma proposition! — me dit tristement Marguerite en s'apercevant enfin du changement de mes traits; — moi qui croyais vous voir partager ma joiel... moi si heureuse, si profondément heureuse de cet avenir de bonheur et de mystère!

— Cette joie imperturbable prouve du moins la fraîcheur toujours renaissante de vos sensations ; sans cela. Tous seriez, ce me semble, un peu blasée sur celte espèce de bonheur et de mystère-là...

— Que voulez-vous dire ?

— Je veux dire que cette retraite ne sera pas témoin pour la pr» mière fois de ces amours secrets et passionnés dont je dois f'tre le héros... à mon tour.

— En vérité, je ne vous comprends pas, Arthur; expliquez-vous... Tenez, je ne sais pas pourquoi, mais vous me glacez...

— Vous voulez que je m'explique?... Eh bien! soit. Se faire dire certaines choses qu'on sait à merveille est une fantaisie comme une autre; par exemple, comme celle d'éprouver successivement ses amans par la solitude... dernière épreuve après laquelle ils sont sans doute définitivement classés selon leurs mérites.

— Je vous dis que je ne vous comprends pas, Arthur; et pourtant votre regard froid et ironique me fait mal, il me rappelle ce jour afl'reux où... Mais dites, qu'avez-vous .' Expliquez-vous, mon Dieu! expliquez-vous! que pouvezme rppr0( her'.' Ce projet vous déplaît-il? j'y renonce, n'y pensons plus; mais, au nom du ciel! dites-moi ce que vous avez? D'où vient ce changement? Hier encore, ce matin, vous étiez si bon, si aimant... votre dernière lettre... était si tendre!...

— Hier, et ce matin encore, j'étais un sot et un aveugle; je suis peut-être tout aussi sot à cette heure, mais au moins j'ai les yeux ouverts.

— Les yeux ouverts! — répéta Marguerite sans comprendre.

— Quant à ma dernière lettre, vous savez comme moi... mieux que moi, que, s'il est encore assez difficile de bien feindre la vérité dans la parole, dans le geste et dans l'accent, rien n'est plus facile et plus vulgaire que de mentir dans une phrase étudiée, réfléchie tout à l'aise... Ainsi, lorsi]ue je vous ai écrit cette dernière lettre... si tendre comme vous dites, je venais d'obtenir un rendez-vous de madame de V*".

— Arthur, Arthur! vous plaisantez cruellement! et, sans le vouloir, vous me faites bien du mal...

— Je ne plaisante pas, je vous jure; je parle au contraire très sérieusement, très en ami... afin que vous ne soyez pas plus dupe de ma fausseté... que je ne veux l'être de la vôtre.

— Dupe ?... dupe de ma fausseté?

— Oui.

— Dupe de ma fausseté !... Quelle expression étrange dans votre bouche!... Et pourquoi seriez-voiis ma dupe? Qu'est-ce que cela signifie ? Mais c'est inexplicable... et à quel propos, mon Dieu! me dites-vous cela?

— Je vous dis cela à propos de ce que vous savez mieux que moi : c'est que je ne suis pas le premier de vos amans à qui vous ayez proposé cette divertissante pastorale do faubourg.

Marguerite joignit ses mains et les laissa tomber sur ses genoux en me regardant avec des yeux fixes et arrondis par la stupéfaction et la douleur. Mais je continuai résolument, bien que le cœur me battît fort et vite... et que le souvenir du dernier entretien que j'avais eu autrefois avec

Hélène me traversât la pensée, brûlant et douloureux comme un trait de feu :

— Voyez-vous, ma chère, au milieu des distractions du monde, on peut assez convenablement remplir son office d'amant, et ignorer de bonne grâce les antécédens de cœur de l'objet aimé ; rien de plus ridicule, d'ailleurs, que cette inquiétude du passé ; car vous appartient-il ? L'avenir reste, et le diable sait ce qu'il nous réserve. Mais pour remplir avec quelque supériorité ce rôle d'amant sans aïeux... dans cette mystérieuse idylle qui a pour spectatrices habituelles vous et votre femme de chambre ; mais pour jouer au moins comme les autres à une maisonnette et son cœur, il faut être meilleur ou plus mauvais comédien que je ne le suis. D'honneur, ma chère Marguerite, je craindrais trop de paraître inférieur à mes nombreux devanciers, et je tiens à vous laisser la bonne opinion que vous avez de moi.

— Ah! monDieu!...jefaislàunrêveafTreux, et je souffre beaucoup... — ditrcUe en portant ses mains tremblantes à son front.

Mes artères battaient à se rompre ; j'avais, par instant, la conscience de causer un terrible chagrin à cette malheureuse femme, en flétrissant avec une ironie si grossière et si insolente l'avenir enchanteur qu'avait rêvé son amour. Je me figurais en frémissant ce qu'elle devait souffrir si véritablement j'avais été sa première alîection depuis la mort de son mari... Mais ma défiance ombrageuse, encore exaltée par les souvenirs de tan» de bruits odieux répandus sur Marguerite, et surtout ma crainte d'être -dupe, étouffant ces lueurs de raison, je ne trouvai pas d'expression assez méprisante pour insulter à ce que j'appelais l'implacable faussi-té de cette femme.

Bientôt elle fondit en larmes. ,

Elle ne s'indigne pas de mes sou^'^jns ! elle supporte de pareilles brutalités ! La sincérité serait moins patiente, le mensonge seul est lilche. Elle m'a d'ailleurs cédé, pourquoi n'aurait-elle donc pas cédé à d'autres?... Telles furent les seules pensées que fît naître en moi cette douieur silencieuse et éplorée.

Elle pleura longtemps.

Sans lui dire un seul mot de consolation, je la regardais d'un air sombre et haineux, irrité contre moi, et l'accusant pourtant des mille senlimens douloureux qui m'agitaient.

Tout à coup Marguerite redressa son \'^So.ge pâle et marbré, regarda autour d'elle avec égarement, se leva droite, et fit un pas ou deux en disant :

— Non, non, ce n'est pas un rêve... c'est une réalité... c'est bien... — Puis les forces semblant lui manquer, elle retomba sur son fauteuil. Alors, essuyant ses yeux, elle me dit d'une voix ferme : — Pardon de cette faiblesse ; c'est que, voyez-vous, depuis que je vous ai tout dit... c'est la première fois que vous me traitez ainsi... Pourtant le vous crois beaucoup moins cruel que vous ne le paraissez. Il est impossible que de gaieté de cœur vous me fassiez un mal si affreux; non, cela est impossible : aussi je ne vous en veux pas ; on vous a abusé, et vous avez cru à des calomnies. Eh bien ! ni vous, ni moi, n'est-ce pas, mon ami, nous ne pouvons sacrifier notre bonheur à venir à de si misérables médisances? Vous allez donc me dire, me confier vos soupçons, les preuves que vous croyez avoir de ma fausseté, et je les détruirai d'un mot, entendez-vous, d'un seul mot, car la vérité a un langage auquel rien ne résiste... Encore une fois, je ne vous en veux pas, Arthur! Pour traiter une femme ainsi que vous m'avez traitée, et cela dans un moment où, radieuse d'amour et d'espérance, elle venait à vous pour... Mais non, non, il ne s'agit plus de cela... encore une fois, pour traiter une femme avec ce mépris et cette dureté, il faut avoir de sérieuses preuves contre elle, n'est-ce pas? Eh bien! dites... dites... quelles sont-elles?

Ce calme et noble langage m'irrita, car il me fit rougir de honte. Comment oser avouer qu'un méchant caprice d'incurable défiance, que le vague souvenir d'une çalom-

ARTIUR.

nif, que lo dépit surtout de n'aroir pas ri'ussi auprès dn ni.iilaïup do V" aiissitnl que jo l'ospérais, avaient scu's provo(iiié ma brulalo cl insolentr» réponse? Aussi, [lar orgueil, je ne voulus point avouer qno j'avais agi comme un insensé, et je continuai d'ôtrc cruel, injuste, ou plut'M fou de méchanceté.

— Madame, — dis-je avec hauteur, — je n'ai pas à cxpliiiuer mes convictions ; elles rao suffisent, et je m'y tiens.

— Mais elles ne me suffisent pas, à moiT J'ai été indignement calomniée & vos yeux, et je veux Ctro justifiée 1

— On ne tous a pas calomniée ; je crois ce que jo crois...

— Il croit I mon Dieul il croit!... et vous croyez sans honte que j'ai parle h d'autres de ce rêve de bonheur?... Et ^ous osez croire que jo suis assez vile, assez lAche, assez ixisse pour mentir ainsi chaque jour, et que l'infamie est chez moi une habitude?...

— Il n'y a Ih ni infamie, ni lâcheté, ni bassesse, ni mcn- •ongo; vous avez fait beaucoup... beaucoup d'heureu\... et je sais que leur bonheur dut être ravissant. Vous m'avez raconté une très excellente hisloire de fidélité conjugale, survivant même au défunt, tout h fait dans le goilt de celle des veuves «lu Malabar. Ce souvenir d"un trépassé adoré, choyé, fêté, caressé comme une réalité, était une traduction un peu libre... mais du moins assez originale de votre vie, au coniraire si amoureusement remplie; c'était de plus un bon procédé de votre part pour mo faire croire à mon uniguilé; j'ai répondu à cela par un autre bon procédé en ne vous tracassant pas là-dessus, et feignant d'être votre dupe; d'ailleurs, j'étais censé avoir le premier triomphe du cher mort... lutte, il est vrai, peu flatteuse... mais...

— Malheu.eux ! — s'écria Marguerite en m'interrompan', et se levant droite, majestueuse, presque menaçante, l'œil brillant, les joues colorées d'indignation. Puis, s'apfuiyant tout à coup sur un meuble, elle se dit à voix basse, et comme écrasée par lo remords : — J'ai mérité c«la... j'ai mérité cela... soulfre, malheureuse femme... à qui oserais-tu te plaindre maintenantlll... — A travers les mille impressions tumultueuses qui luttaient dans mon âme, je sentis un mouvement de pitié profonde et de terreur épouvantable; j'allais peut-être revenir à la raison, lorsque Marguerite, ayant essuyé ses larmes, me dit d'une voix brève : — Pour la dernière fois, monsieur, croyezvous à une seule de ces infâmes calomnies? Songez-y bien... votre réponse fixera ma destinée et la vôtre!...

Ce ton de menace me mit hors de moi, je devins fou, ou plutôt le jouet <]e je ne sais quel vertige.

M'approchant de Marguerite, je lui dis en lui prenant la taille:

— D'honneur! ma chère, l'indignation vous sied au moins aussi bien qu'un bonnet de madame Baudrand; jamais vous ne m'avez semblé plus jolie. Allons, mon ange ! mon don Juan féminin! viens trompera la fois les amans d'hier et ceux de demain... et faire à ce pauvre marquis défunt une nouvelle infidélité posthume...

D'abord elle m'écoula stupéfaite, puis elle jeta un cri déchirant, me repoussa avec violence, et disparut dans sa chambre à coucher, dont j'entendis brusquemeiH fermer le verrou.

Je revins chez moi comme un homme ivre.

Je n'avais qu'une sorte de perception confuse de ce qui venait de se passer.

Le soir, je fus pris d'un accès do fièvre très violent ; j'eus, je crois, le délire toute la nuit.

Le lendemain, mon valet de chambre me remit un paquet cacheté.

C'étaient mes lettres à Marguerite.

— Qui a apporté œla?— lui dis-je. ,

— Mademoiselle Vandeuil, monsieur, à deux heures du matin.

— Kt madame do Pcnflfiel?

— Madame la marquise est partie cette nuit en poste ; ses gens ignorent dans quelle direction.

xxm

Il est inutile de dire l'amertume de mes regrets et de mes remords après le départ de madame de Pënafiel. Je ressentis, dans un autro ordre d'idées, les mêmes déchiremens qu'autrefois ensuite do ma rupture avec Hélène. Seulement avant de renoncer absolument à cette noble fille, il m'était resté longtemps un doux et vif espoir d'obtenir sa main : tandis que jo ne pouvais plus penser à revoir Marguerite. Comme toujours, l'atTection qu'elle m'avai' témoignée m'apparut dans toute son enivrante douceur lorsque je l'eus perdue, et, par une contradiction fatale, je me sentais l'aimer plus passionnément que jamais.

Je m'appesantissais avec une sorte de jouissance cruelle sur tout ce que je venais de sacrifier si indignement, non pas à la défiance, mais à une espèce de nionomanic aussi méchante qu'imbécile ; j'en soufl'rais all'reusemcnt, sans doute, mais qu'importait cela? Le fou furieux soufifre aussi ; le mal qu'il fait est-il moins du mal.

Que dirai-jfi encore? l'image do cette femme séduisante m'apparaissait plus belle, plus voluptueuse que jamais... Enfin celte désolante vulgarité, qu'on ne connaît le -prix du bonheur qu'alors qu'on Ca perdu, fut le thème douloureux ipiu mon désespoir varia sous toutes les formes.

Accablé par un regret aussi écrasant, que pouvais-jo faire ?

Hélas! lorsque l'homme est d'une nature si malheureuse que l'amour, l'ambition, l'étude, ou les obligations sociales ne lui suffisent pas pour occuper son esprit et son cœur ; lorsque surtout il dédaigne ou méconnaît cette bienfaisante nourriture spirituelle que la religion lui offre comme un salutaire et inépuisable aliment; son âme, ainsi privée de tout principe généreux, réagit à vide sur elle-m^me... alors les chagrins sans nom, les mornes et pâles ennuis, les doutes rongeurs, désespérans fantômes... naissent presque toujours de ces élucubrations ténébreuses, solitaires et maladives.

Si l'homme au contraire applique celte énergie, qu! s'use et se dévore elle-même, à l'observance rigoureuse des lois que Dieu et l'humanité lui impose ; s'il parvient à jalonner pour ainsi diro sa carrière pour l'accomplissement de ses devoirs , h se tracer de la sorte une route nette et droite qui aboutisse h une espérance d'immatérialité a[irès la mort; la vie do l'homme devient logique et se déduit conséi|uemment du principe qui le fait agir et des fins auxquelles il tend. Alors tout s'enchaîne avec un admirable ensemble ; chaque effet a sa cause et son résultat. Enfin, au lieu d'errer misérablement sans intérêt, sans espoir et sans frein, il marche vers un but. Fausse ou vraie, il suit du moins uno voie... et si les magnificjucs [lerspectives qui la couronnent, et sur lesquelles il attache si ardemment le regard, ne sont qu'un mirage éblouissant... qu'importe!... si ce consolant et divin mirage l'a conduit au terme de son existence, le cœur rempli de joie, d'espérance et d'amour I

Mais, hélas! ces nobles pensées avaient beau me venir à l'esprit, je no me sentais ni lo vouloir ni l'énergie de les suivre.

Aussi je retombais de tout le poids de mon abattement dans le vide de mon cœur. Je sentais mon mal, et je n'a-

vais pas le courage de chercher ma guérison. J'agissais avec !a faiblesse de ces gens qui, s'opiniûtrant dans la douleur, préfèrent une souffrance sourde et continue à l'action héroïque mais bienfaisante du fer ou du feu.

Je menais une vie misérable; le jour, je faisais défondre ma porte aux rares visiteurs que ma réserve et mon isolement dans le bonheur n'avaient pas éloignés de moi. Quelquefois aussi je me livrais à des exercices violens, je montais à cheval, je faisais des armes avec fureur, afin de me briser, de m'anéantir par la fatigue, croyant ainsi engourdir la pensée dans l'épuisement du corps.

Puis, quand le soir arrivait, j'éprouvais je ne sais quel âpre et étrange plaisir à m'envelopper d'un manteau, et à errer ainsi seul à l'aventure dans Paris, surtout par des temps sombres et orageux.

Je me livrais alors à une sorte d'emportement dédaigneux, aussi ridicule que puéril, en passant devant de somptueux hôtels, devant les théâtres éclairés, en voyant ces voitures rapides qui se croisaient en tous sens pour aller à ces fêtes : « Moi aussi, si je voulais, j'ai ma place dans ces salons joyeux, dans ce monde si splendide et si envié; si je voulais à cette heure, mes chevaux impatiens m'y transporteraient! Cette existence que je dédaigne ferait la joie et l'orgueil du grand nombre, et pourtant, par je ne sais quel honteux caprice qui insulte au bonheur tout fait que le destin m'a donné, je préfère errer ainsi à pied» en promenant une tristesse incurable à travers ces rues fangeuses. Une femme belle, et jeune, et spirituelle, qui réunit enfin tout ce qui peut flatter la vanité de l'homme, m'a enivté de l'amour le plus pur, et, après deux mois d'un bonheur idéal, sans raison et sans honte, j'ai follement, j'ai brutalement foulé aux pieds cet amour, avec colère et mépris! Et je n'ai pas même le courage de cette colère et de ce mépris, car maintenant je rougis de ma conduite, je pleure, je suis le plus misérable des hommes; je vais me cacher comme un criminel; et ces créatures immondes et effrontées qui errent çà et là dans la boue me parlent... à moi... à moi qui h cette heure pourrais être aux genoux d'une femme dont tous admirent l'élégance, l'esprit et le charme! d'une femme qui m'avait offert de réaliser le rêve de la félicité la plus souveraine, et qui peutêtre à cette heure tiendrait ma main dans la sienne, et me dirait d'une voix enchanteresse et les yeux humides de tendresse : « A vous mon âme, à vous ma vie 1... »

En vérité, cela était affreux, et pourtant, par une bizarrerie fatale de mon malheureux esprit, je trouvais une sorte de jouissance, aussi amèrequ'inexplicable, dans le contraste de ce présent si sombre, si abject, et de ce passé si éblouissant.

C'était donc un soir, cinq ou six jours après le départ de Marguerite; je me trouvais alors dans le paroxysme de mes regrets. La nuit était sombre, la pluie tombait fine et froide ; je m'enveloppai dans un manteau et je sortis.

Je ne m'étais jamais figuré l'effroyable tristesse des rues de Paris à cette heure; rien plus lugubre que la pUe réflexion des réverbères sur ces pavés couverts d'une boue noire et fétide, et dans l'eau stagnante des ruisseaux. En marchant ainsi au hasard, je pensais souvent à l'épouvantable sort d'un homme sans asile, sans pain, sans ressource, et errant ainsi que j'errais.

Je l'avoue, quand ces idées venaient m'assaillir, si je rencontrais sur mon chemin, par ces nuits orageuses, quelque femme portant un enfant déjà flétri par la misère, ou un vieux mendiant tremblant et décharné, je leur faisais une riche aumône, et, quoique le vice eût sans doute plus de part à leur détresse que la destinée, j'éprouvais un moment de bien-être en voyant avec quelle stupéfaction ils touchaient une pièce d'or.

Et puis alors se déroulait à ma vue l'effroyable tableau de la misère! non pas de la misère isolée de l'homme qui, bâtissant unehutte de feuilles ou se blottissant dans lecreux d'un rocher, pourrait au moins respirer un air vif et pur,

et avoir pour consolation le soleil et la solitude ; mais cette misère sordide et bruyante des grandes villes, qui se rassemble ou se presse dans d'infects réduits pour avoir chaud.

J'avais alors des terreurs insurmontables, en mo supposant obligé par je ne sais quelle fatalité de vivre de la môme vie, pêle-mêle avec ces malheureux que la pauvreté déprave autant que le crime.

Je pâlissais d'effroi : car la condition la plus laborieuse, mais exercée dans la solitude et au grand air, ne m'aurait jamais épouvanté; mais quand je songeais à cette existence forcément rapprochée, à ce contact hideux et continu des gens des prisons et des bagnes, par exemple ; il me prenait quelquefois des frayeurs si folles, que je ne pourrais dire avec quelle dilatation, avec quel bonheur je retrouvais en rentrant ma maison bien éclairée, mes gens attentifs, mes livres, mes tableaux, mes portraits, tout cet intérieur paisible et comfortable enfin où je me précipitais comme dans un lieu de refuge.

Oh ! c'est alors qu'à genoux, à deux genoux, je remerciais mon père de la fortune que je lui devais 1 Triste reconnaissance que celle-là 1 qui avait besoin d'une frayeur sordide pour me monter au cœur et ranimer un instant ces souvenirs déjà si lointains et si oubliés !

Mais je reviens à ma promenade nocturne.

Un soir, tout en suivant les rues pres([ue machinalement, j'arrivai sur le boulevard de la Bastille. La lune jetait une lueur indécise à travers les nuages rapides qui obscurcissaient son disque, car il ventait beaucoup, et une pluie fine et serrée tombait avec abondance. Il pouvait être environ neuf heures.

Parmi quelques maisons isolées situées près de l'ancien jardin de Heaumarchais, je remarquai une d'elles, parce qu'elle me parut neuve et singulièrement propre; elle était très petite, et une grille à hauteur d'appui aercndait une espèce de carré de jardin pareil à ceux qu'on voit devant les maisons en Angleterre. En dehors de ce jardin, et à l'un des angles de la maison, était une porte verte à marteau de cuivre ; il n'y avait qu'un étage, trois fenêtres au rez-de-chaussée et trois fenêtres au premier. A travers les volets fermés, je remarquai deux trous très petits, sans doute destinés à laisser passer le jour à l'intérieur; une vive lumière s'échappait de ces ouvertures pratiquées à la hauteur de mes regards. Je cédai à un moment d'insouciante curiosité, et je regardai.

On avait laissé les rideaux ouverts; je pus donc voir à travers les vitres l'intérieur de cet appartement.

Mais que devins-je, grand Dieu I quand je reconnus Hélène!

J'étais stupéfait , car je la croyais encore en Allemagne avec sa mère.

Je détournai un instant ma vue, car mon émotion était saisissante, profonde.

El mon cœur battait si violemment que ses pulsations m'étaient douloureuses ; pourtant, dominé par une ardente cui'iosité, je regardai de nouveau.

Oh I qu'Hélène me parut embellie! Elle n'était plus frêle et un peu courbée comme autrefois ; ses épaules étaient élargies, ses formes plus développées, plus arrondies , mais sa taille charmante toujours fine et svelte. Puis SCS joues fraîches et roses, son front calme et pur, tout son extérieur enfin, révélait une apparence de quiétude et de sérénité qui , je l'avoue , me fit un mal horrible ; car je me vis à tout jamais oublié... puisqu'elle ne semblait pas souffrir.

Hélène était vêtue d'une robe de soie noire, ses admirables cheveux blonds tombaient en grosses boucles sur son front et sur son cou, et, comme toujours, je remarquai qu'elle était chaussée à ravir.

A mesure que mon a-il s'habituait à regarder par un si petit espace, l'horizon que je pouvais embrasser s'agrandissait; aussi, je ne puis exprimer ce que je ressentis

ÀRTIIufe.

iju.'iiul.h travers uno porto fnlr'ouvcrlc, jovis un berceau il't'iifanll

Hélène, assise dans un profond fauteuil , ses jolis pieds croisés l'un sur l'autre, lisait h la lueur d'une lampe à al),it-jourdesoie verte qui nie rappi'la notre sulon de Serval. Do temps à autre, elle posait son livre sur ses genoux, et, par un mouvement qui me fit tressaillir h la fois do doux et amers souvenirs, elle appuyait son menton frais et blanc sur le dos do sa main gauclie, dont le |)etit doigt seul était relevé le long de sa joue, avec son ongle luisant et poli comme uno coquille rose.

Hélène, de temps à autre, atlacliait un regard tantôt inipiict sur la pfiiduio, tantôt distrait sur le feu qui jetait une vivo llainine; (pieUpiefois aussi elle semblait écouter allcnlivemeiitdu côté du berceau, et reprenait sa lecture; puis, en lisant, elle allongeait machinalement un des soyeux et élastiques anneaux do sa belle chevelure , et le jiortait à ses lèvres; autre manie enfantine qui la faisait groiulcr bien souvent par sa mère, et qui, hélas 1 me vint douloureusement encore rappeler mes beaux jours do Serval I

L'intérieur de ce petit salon était do la dernière simplicité ; h côté d'Hélène, sur une table couverte d'un tapis, je reconnus un vase de Saxe venant de sa mère, et contenant une de ses fleurs de prédilection ; les mûrs de cet appartement, tendus de papier rouge, étaient couvertsd'une foule de cadres de bois de chêne remplis d'aquarelles et de dessins. Enfin des plâtres moulés sur des bas-reliefs antiques parfaitement choisis, et (|uelques belles épreuves des eauxfortes de Rembrandt, complétaient les modestes ornemeiis de cette pièce.

Comme j'examinais fout cela avec un intérêt et une angoisse indicible, j'entendis le bruit d'une voiture, et je m'éloignai [iré' ipitammenf.

A peine éinis-je sur le boulevard, qu'un fiacre s'arrôta devniit la maison d'Hélène, un homme de haute taille, mais dont je no pus voir les traits , en descendit, passa près de moi , et ouvrit la petite porte verte , qui se referma sur lui.

Aussitôt, plus curieux que jamais, je revins aux volets, mais la lumière avait complètement disparu.

Après avoir remarqué lo numéro do la maison, je rentrai chez moi...

Dire ce que cette nouvelle complication de tristesse me fit éprouver serait impossible.

Hélène était donc mariée; mais avec qui? où était sa mère? Comment, moi. son parent le plus proche, n'avaisje pas été instruit de cette union? Il fallait donc que l'avi'ision d'Hélène fût bien opiniâtre , puisqu'elle n'avait pas mfme rempli h mon égard un simple devoir de convenance ? Mais qui était son mari ? D'après ce que j'avais pu voir, sa position de fortune était des plus médiocres; Hélène se trouvait-elle heureuse ainsi? Hélas 1 son charmant vi.sage, si placide et si calme, me le disait assez 1 car j'avais autrefois pu voirquelles traces douloureuses et profondes le chagrin imprimait à ses traits.

Elle se trouvait donc heureuse!... heureuse sans moi ! heureuse... quoique- pauvre peut-être 1 Si cela ét;iit en effet , si la richesse devait être de si peu pour son bonheur, quel odieux mépris n'avais-je pas dû lui inspirer, lorsque je l'accusais si lâchement de cupidité?

Je passai uno triste nuit. Heureusement mon im[iatiente curiosité d'être mieux instruit du sort d'Hélène vint faire une diversion puissante à mes chagrins, en les variant, si cela se peut dire.

Voulant être absolument instruit de toutes les particularités qui regardaient ma cousine , je pensai à divers moyens.

J'avais un de mes gens qui en voyage me servait de courrier; c'était un garçon alerte, très adroit et d'une rare intelligence. J'eus un moment envie de le charger d'épier et d'aller aux renseigncmens; mais pensant que ce

serait peut-être gravement compromettre Hélène, je me décidai à agir moi-même.

Le succès mo parut un peu difficile, car la maisou était isolée; il n'y avait ni voisins ni portier à interroger, et pour rien au monde j(> ne me serais présenté chez Hélène.

Je poursuivis néanmoins mon projet.

Le moyen que j'employai pour javoir qui était le mari d'Hélène fut fort simple , et un hasard assez heureux mo lo fournit.

le lendemain matin , je m'étais rendu, dans un fiacre à stores baissés, en face do la petite maison du jardin Beaumarchais, afin d'examiner si quelque circonstance imprévue ne faciliterait pas mes projets. Je n'attendis pas longtemps; sur les neuf heures, un homme chargé d'un paquet do journaux frappa h la porte verte et remit son journal h uno femme assez âgée, que je reconnus pour avoir appartenu à ma tante.

J'ordonnai à mon fiacre de suivre le porteur de journaux ; et lorsque, après en avoir distribué trois ou quatre autres dans plusieurs maisons du boulevard, cet homme prit une rue adjacente, je descendis de voiture, et allant à lui :

— Dites-moi lo nom des cinq personnes pour lesquelles vous venez de distribuer vos journaux? il y a deux louis h gagner. — Cet homme me regardait tout interdit. — Jo vous demande cela par suite d'un pari, — lui dis-je. — Ces renseigncmens, si vous me les donnez, no peuvent d'ailleurs vous compromettre en rien. — Et je lui mis deux louis dans la main.

— Ma foi 1 monsieur, volontiers; comme les bandes de mes journaux sont imprimées, il n'y a pas. je crois, grand mal à vous les montrer.

Je pris un crayon, et j'écrivis les noms qu'il me dicta; il m'en nomma trois ou quatre fort insignifians pour moi, et enfin, en arrivant au numéro de la maison d'Hélène, il me dit :

— Monsieur Frank... peintre.

Je lui demandai , pour dérouter ses soupçons , s'il n'y avait pas, dans la liste de ses abonnés du boulevard, un monsieur do Verneuilî

H chercha, me répondit que non, me remercia, et je revins chez moi presque heureux.

Le nom de Frank me paraissait étranger ; ainsi Hélèno s'était sans doute mariée, pendant son voyage en AUema-. gne, à un artiste, selon toute apparence encore peu connu, car ,;e ne l'avais jamais entendu nommer.

J'allai cependant ce jour même au Musée, espérant trouver peut-être dans le livret quelques indications sur le mari d'Hélène.

Jo ne puis m'expliquer quel intérêt me faisait agir; presipie certain du bonheur d'Hélène, mes découvertes ne pouvaient que m'être pénibles; mais, soit que je ne visse dans ces tristes préoccupations qu'un moyen de distraire ma pensée du souvenir de Marguerite, soit que j'obéisse malgré moi à l'innuence d'un sentiment mal éteint dans mon cœur, sortant de l'apathie où je m'engourdissais depuis quelques jours, jo mis à ces investigations une activité qui m'étonna.

L'exposition tirait à sa fin : j'entrai dans la galerie; il n'y avait presque personne. J'ou»ris le livret,et je trouvai en etfet le nom de monsieur Frank, boulevart Beaumarchais, n Un tableau et doux aquarelles étaient inscrits

sous ce nom. .

Un fragment d'une scène du Comte d'Egmont , de Goethe, indiquait le sujet du tableau.

Le peintre avait choisi la fin de la délicieuse entrevue de Claire et du comte d'EgmonI, qui. à la prière de sa naïve maîtresse, est venu, dans le modeste asile qu'elle habite avec sa mère, vêtu de ses splendides habits de cour.

« Quelle magnificence! » — s'est écriée Claire, eu admirant avec une joie enfantine le costume éblouissant de celui qu'elle aime d'une passion si profonde et si Ciindide. — o Et ce velours, » — reprend-elle, — « et ces broderies I » on no sait par où commencer; et le collier de la Toison- » d'Or I Vous me disiez un jour que c'était une distinction » d'un grand prix I Je puis donc la comparer à votre » amour pour moi.... car je le porte de même..., ici , au » cœur. »

Voici d'ailleurs l'indication du tableau telle qu'elle était portée au livret.

N M. FtrnvK , peintre.

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