‹ Œuvres choisies de Eugène SueChapitre 48 sur 68 · CLAIRE ET EGMONT · texte numérisé non relu

CLAIRE ET EGMONT

CLAIRS. — a Ah I laisse-moi donc me taire ! laisse-moi » te tenirl laisse-moi fixer mes yeux sur les tiens! y trou- » ver tout : consolation, espérance, joie , douleur. ( Elle » l'emhrasse et le regarde fixement.) Dis-moi , dis, je ne » comprends pas? Es-tu bien Egmont? le comte d'Egù mont? ce grand d'Egmont qui fait tant de bruit , dont » on parle dans les gazettes, dont les provinces attendent » leur bonheur?

EGMONT. — « Non, Claire , je ne suis pas cet Egmont- D là. »

CLAIRE. — a Comment?

EGMONT. — « Écoute, mon amie ; que je m'asseoie. [Il » s'assied, Claire se met à genoux devant lui sur im tabou- V ret, appuie ses deux coudes sur les genoux d'Egmont, et » fient ses yeux attachés sur les siens.) L'Egmont dont tu » parles est un Egtçont chagrin, solennel, froid, rontraint » de s'observer sans cesse, de prendre tantôt un masque, » tantôt un autre ; il est persécuté, méconnu, ennuyé, » pendant que le monde le lient pour gai, libre et joyeux ; » il est aimé d'un peuple qui ne sait ce qu'il veut, en- » touré d'amis auxquels il no peut se confier, observé par » des hommes qui ont à cœur de le pénétrer et de s'em- » parer de lui ; travaillant et se fatiguant souvent sans » but, presque toujours sans fruit. Oh ! fais-moi grâce de » rénumération de tout ce que cet Egmont-là pense et » éprouve !... Mais cet Egmont que voici , Claire, il est » sincère, heureux, tranquille ; il est aimé et connu du » cœur le plus sensible, que, de son côté, il connaît à fond, jo et qu'avec un amour, une confiance sans bornes il presse » contre le sien... cet Egmont-là, enfin, Claire... [il la s serre dans ses bras), c'est ton Egmont !...

CLAIRE. — a Que je meure donc ! le monde n'a pas de » joies comparables à celle-ci. »

(Goethe. — Egmont, acte ii, scène 3.)

Le libre choix du sujet d'un tableau m'a toujours paru renfermer la juste portée de l'intelligence de l'artiste ; là est sa pensée, sa poésie ; or, je l'avoue, cette scène indiquée par le livret me sembldt merveilleusement choisie.

Je cherchai néanmoins ce tableau, avec le secret espoir de le trouver médiocre et peu digne de la haute inspiration que le peintre avait demandée à l'un des chefs-d'œuvre de Goethe.

Hélène m'avait semblé trop heureuse... Si je l'avais trouvée triste, cette pensée mauvaise et envieuse ne me fût pas sans doute venue à l'esprit.

Je cherchai donc longuement ce tableau ; enfin je le découvris dans l'exposition la plus défavorable, à moitié caché par la gigantesque et massive bordure d'un grand portrait.

La toile de Frank était ce qu'on appelle un tableau de chevalet ; il pouvait avoir trois pieds et demi de hauteur sur deux pieds et demi de largeur.

Je l'ai dit, j'étais, à ma honte, arrivé devant celte œuvre avec des dispositions malveillantes ; mais ce qui tout d'abord, sans les effacer, me les fit oublier un instant, ce fut ma surprise et bientôt mon admiration involontaire, en reconnaissant la douce figure d'Hélène, qui avait sans doute posé pour le personnage de Claire!...

C'était Hélène ! dont le charme et la grâce indicibles étaient encore poétisés par la divine puissance de l'art, car lui seul peut donner aux traits qu'il reproduit, même fidèlement, ce caractère inexplicable, grandiose, presque surhumain, qui est peut-être aux traits vivans ce que la pei-spective historique est aux événemens.

Plus j'examinais ce tableau, plus j'admirais malgré moi, et avec les angoisses d'une jalousie haineuse, un talent plein de fraîcheur, de mélancolie et d'élévation, joint à une haute intelligence de la nature et des passions.

Quant à Egmont, on ne pouvait voir une physionomie plus mâle et plus expressive. Si quelques plis du front révélaient la trace inetfacable des soucis politiques, si sa pâleur trahissait la réaction dévorante et concentrée de cette ambition qu'Egmont cachait sous de frivoles dehors; on voyait qu'une fois du moins près de Claire, libre de tous ennuis, oubliant ses projets hasardeux, il venait rafraîchir son front brûlant à la douce haleine de cet ange de dévouement et de candeur, qui, comme dit Goethe, avait si souvent endormi ce grand enfant. Le sourire du comte était plein de calme et de sérénité, ses yeux rayonnaient de confiance et d'amour; sa pose, si allègrement débarrassée de la raideur de l'étiquette , était d'un abandon plein de grâ( e, tandis que ses deux belles mains pressaient avec tendresse les deux mains de Claire, acraudée sur les genoux de son Egmont qu'elle contemplaii avec idolâtrie. Dans ce regard profond et admiratif de Claire^ on lisait enfin ces mots : « Moi, pauvre fille obscure je suis a.'mée

B d'Egmont... du grand Egmont! » Modestie naïve et enchanteresse qui rend l'amour de cette jeune fille à la fois si chaste , si humble et si passionné 1

Quant aux accessoires de ce tableau, leur extrême simplicité avait été habilement calculée, afin de faire ressortir davantage encore la splendeur du costume d'Egmont. C'était l'intérieur d'une pauvre maison flamande ; le rouet de Claire, des meubles de noyer à pieds tors et bien luisans ; à gauche, une petite fenêtre garnie de vitraux entourés de plomb et ombragés au dehors par les pousses vertes d'un houblon qui couvraient à demi la cage d'un oiseau. A cette fenêtre, pour la première fois sans doute, ( laire avait vu Egmont, lorsque passant sur son beau cheval de bataille à la tête de son armée , le comte, avec sa grâce sans pareille, l'avait saluée de son épée d'or, en baissant son panache ondoyant.

Enfin , au-dessus de la haute cheminée à manteau de serge, on voyait une naïve et grossière gravure populaire, représentant le grand Egmont! Informe dessin, que flaire avait souvent contemplé, rêveuse, sans pourtant songer qu'un jour ce grand capitaine serait à ses genoux 1 ou plutôt qu'elle serait aux genoux d'Egmont ; car c'est avec une admirable sagacité que le peintre avait ainsi choisi l'attitude de Claire, véritable symbole de l'amour de cette admirable enfant, toujours si timidement agenouillée, si reconnaissante du bonheur qu'elle donne.

Une lumière douce et rare éclairait ce tableau presque entièrement voilé de clair-obscur, car le coloris, bien que large, puissant et vigoureux, était d'une harmonie, d'une suavité merveilleuses; dans les accessoires, rien do vif , d'éclatant, de heurté, n'attirait les yeux. Claire était vêtue du costume noir et simple des jeunes Flamandes, et d'Egmont, de velours brun brodé d'argent ; ainsi tout l'intérêt du regard, si cela se peut dire, se concentrait absolument sur ces deux admirables figures.

Je l'avoue , malgré mes préventions contre Frank, depuis le Charles-Quint de M. Delacroix, la Marguerite et le

AnillUR.

Faust do M. Sclieffer, les Enfam d'ÈJouanl lio M. Dolnlijclio, .jn n'avais [icul-Gtro jamais été plus profonJcnient remué par l'irrésislililo puissance du génie.

Sous rinflufiioe de ce cliarmo entraînant, no pensant i\u'h jouir de co quo je voyais, je mo laissais aller aux mille impressions quo ce tableau éveillait en moi ; mais cette première ciVervescence d'admiration involontaire une fois calmée, mon envie revint d'autant plus cuisante que je sentais mieux tout ce (lu'il y avait de grand et d'élevé dans le talent du mari d'Ilélène.

Je regardai sur le livret : ce beau tableau était encore à vendre. Un pauvre cadre dont, malgré moi, la nudité me fit mal, entourait ce chef-d'œuvre à peine visible, et relégué à l'extrémité do la galerie, parmi toutes les misérables peintures qu'on exile; de ce côté.

Je jugeai d'après cela du peu de renom de Frank ; sans doute arrivant d'Allemagne, sans appui et sans protection, il avait abandonné son tableau à tous les hasards de l'exposition.

Quelques grands et vrais talens meurent, dit-on, ignorés ou restent méconnus : je no le crois pas ; une première chance peut n'être pas heureuse, mais le vrai mérite atteint toujours inévitablement son niveau. Cette réflexion, que je crois juste, je la fis alors en songeant avec amertume quo tôt ou tard le remarquable talent de Frank serait révélé, et que son obscurité, dont j'aurais voulu mo réjouir, ne devait être que passagère.

Je cherchai le numéro et les sujets des aquarelles, aussi indiquées sur le livret. Elles démontraient, comme le tableau, la poétique intelligence du peintre.

L'une était tiréo du Roi Lear de Shakespeare ; l'autre encore de Goethe , de son beau drame de Gœtz de Berlichingen.

Non loin du tableau de Frank, je trouvai ces deux dessins, de grande dimension.

Le sujet du premier était cette triste et touchante scène dans lai|uello la noble fille du bon vieux roi, Cordelia, épie le retour de la raison do son père, que la cruauté de ses autres filles ont rendu fou, et qui s'écrie : « — Où suis- » je? est-ce la belle lumière du jour? Je suis cruellement » maltraité : je mourrais do pure pitié d'en voir un autre » soulTrir ainsi. — Ohl regardez-moi, seigneur 1 — lui ré- » pond la douce Cordelia. — Étende/; vos mains pour me » bénir... Non, seigneur, co n'est pas à vous à vous mettre » à genoux, » s'écrie-t-cUc en retenant les mains de son père qui, toujours tremblant et égaré, veut s'agenouiller devant sa fille en disant : a — Je vous en prie, ne vousmo- » quez pas de moi; je suis un pauvre bon radoteur de » vieillard; j'ai passé mes quatre-vingts ans, et, pour par- » 1er sincèrement, je crains de n'être pas dans mon bon » sens. — C'est moi, c'est votre fille! — lui crie Cordelia » en pleurant et mouillant ses mains de larmes. — Vos » larmes mouillent-elles? dit lo vieux roi. — Oui, en vé- 1) ritel — reprend-il; — oh! je vous en prie, no pleurez » pas! si vous avez du poison pour moi, je le prendrai; » je sais bien que vous ne m'aimez pas, car vos sœurs, » autant que je mo le rappelle, ont, hélas! bien mal agi >i envers moi. »

Toute la tristesse craintive du pauvre vieux roi, tonte la tendresse courageuse de Cordelia, respiraient dans ce beau dessin, profondément empreint du mélancolique et sombre génie de Shakespeare.

L'autre aquarelle offrait une vigoureuse opposition avec la première : on y reconnaissait toute la rustique et sauvage énergie tudesque. Le lieu de la scène était la vaste et antique cuisine du château du vieux Gœtz, transformée en magasin et en hôpital pendant le siège de son habitation féodale par les troupes de l'empire. Elisabeth, frnimo de Gœtz, est occupée à panser la plaie d'un blessé; tous les hommes sont aux remparts; çà et là des enfans et des servantes s'occupent à fondre des balles ou à préparer des vivres pour les assiégés; le vieux Gretz vient d'entrer, sa physionomie rude, ouverte et belliqueuse, respire la bravoure et ropiniâlrelé indomptable de ce caractère de fer ; OBVT, CHOISlEi. — H.

armé par-dessus son buffie, il a posé un instant son casque et son aniuebuse sur une table massive de chêne, où est étalée la moitié d'un daim qu'on n'a pas eu le temps de dépeœr. Gœtz passe une do ses larges mains sur son front, dont il essuie la sueur, et de l'autre, tenant un largo vidercome d'étain, il va étancher sa soif et prendre do nouvelles forces...

« — Tu as bien du mal, pauvre femme? — dit-il à FJi- » sabeth. — Je voudrais l'avoir longtemps, — reprend- » elle; — mais nous tiendrons difficilement. — Du char- » bon, madame! — demande une servante. — Pourquoi? » — Pour fondre des balles, nous n'en avons plus. — Com- » ment ètes-vous pour la poudre? — Nous ménageons nos » coups, madame. »

Pour donner une idée des beautés puissantes et variée» des principales figures de co dessin, il suffira de dire qu'elles rendaient toute la sauvage énergie de ces paroles empruntées à Goethe.

En revenant chez moi, songeant à cet homme inconnu, sans renom, qui m'avait tenu sous le charme irrésistible de son talent, ma jalousie, mon irritation haineuse firent place à une sorte de tristesse plus calme, mais aussi plus douloureuse. Pour la première fois, je rougis de mon oisivité, en comparant les émotions pures et élevées, les nobles ressources que cet homme que je détestais, que Frank devait trouver dans les arts, <i la vie sans but quo je traînais si obscurérhent, sans avoir môme le grossier bon sens de jouir pleinement des plaisirs matériels qu'elle m'ofi'rait.

Jo ne pouvais néanmoins me le dissimuler, lo regret et l'envie étaient les seuls mobiles de ces réflexions. Hélène eût é[iousé un homme riche, oisif et bien né, dans uno position analogue h la mienne, enfin, que je n'aurais pas ainsi peflsé; aussi je songeais avec rage que la renomméo mettrait bientôt sans doute, et pour toujours, une disianco énorme et insurmontable entre Frank et moi! Tôt ou tard, il donnerait à Hélène, non-seulement la fortune que j'aurais pu lui offrir, mais un nom, un grand nom! un nom à jamais illustre, peut-être un do ces noms glorieux et retenlissans qui font rougir d'orgueil la femme ijui le porle!

Oh! cela, je le répète, me semblait afTreux, parce qu'il n'y avait pour moi aucune consolation, aucune espérance possible.

J'en trouvai pourtant, à force do remuer toutes les honteuses misères de mon âme aigrie par l'envie. Je me figurai avec une joie cruelle que Frank, malgré tout son talent, toute sa poésie, pouvait être d'un extérieur vulgaire et repoussant, qu'il n'avait pas sans doute reçu cette éducation raffinée dont l'éléganco donne aux moindres relations un attrait qu'Hélène, femme d'une si exquise distinction, savait si bien apprécier. Me rappelant avec une méchanceté puérile combien peu j'avais rencontré d'hommes de talent ou de génie qui eussent autant de charme et de noblesse dans les dehors que d'éclat et de splendeur dans l'intelligence, j'espérais que Frank ne ferait pas parlie de ce petit nombre do privilégiés.

Le dirai-je? ce fut avec une incroyable et anxieuse impatience que j'attendis la nuit, afin do me rendre devant les volets de la maison d'Hélène, et de voir si je m'étais trompé au sujet de Frank.

Rien de plus fou, de plus riilicule que cette sorte d'espionnage. Et d'ailleurs pourquoi tourner dans ce cercle fatal? pourquoi aviver encore une plaie déjà si saignante? Je ne sais, mais ma curiosité était insurmontable.

Je no pouvais aller trop tôt devant la maison d'Hélène, de peur d'attirer l'attention des passans. Il était donc dix heures lorsijue j'arrivai sur ce boulevard solitaire.

La lumière jaillissait des petites ouvertures des volets, je m'en approchai doucement.

Lo salon était éclairé ; mais d'abord je n'aperçus pas Hélène.

Près de la cheminée un homme dessinait à la clarté d'une lampe. Cet homme ne pouvait être que Frank.

En le voyant, je me sentis déchiré par la jalousie et la haine, car cet homme me parut très jeune et remarquablement beau.

La vive lumière de la lampe éclairait son profil( dont le noble contour offrait une ressemblance frappante et extraordinaire avec les traits de Raphaël è vingt-cinq ans, sa bouche souriait à la fois sérieuse et douce, enfin les cils de ses paupières baissées étaient si longs qu'ils projetaient une ombre sur ses joues d'une pâleur délicate; ses cheveux châtains tombaient, selon la mode des étudians allemands, en nombreuses boucles sur son col, dont on pouvait voir la grâce et l'élégance; car Frank portait une sorte de robe de chambre de velours noir, sans collet, ser-^ , rée autour de sa taille par un cordon de soie pourpre ; enfin sa main blanche et allongée, qui de temps à autre agitait un pinceau dans un vase de cristal, était d'une admirable forme.

Rien de plus misérable, sans doute que mon angoisse presque désespérée à l'aspect de la beauté de Frank. Mais les blessures secrètes et honteuses de l'orgueil, parce qu'elles atteignent les plus profonds replis du cœur, en sont-elles moins douloureuses?

Pourtant, avec l'insatiable avidité du désespoir, qui veut tarir sa coupe amère jusqu'à la lie, je regardai de nouveau dans ce salon, en appuyant mon front brûlant sur l'humide planche des volets.

Je jetai les yeux vers la porte qui communiquait à cette autre pièce où la veille j'avais aperçu le berceau. Cette fois, par cette porte, entièrement ouverte, je vis, au fond de cette chambre, Hélène dormant à côté de son enfant.

Frank dessinait toujours en jetant de temps en temps un tendre regard sur ce groupe enchanteur.

De ma vie je n'oublierai le spectacle sublime de ce noble jeune homme travaillant ainsi, dans le silence de la nuit et le pieux recueillement du foyer domestique, pour assurer l'existence de sa femme et de son enfant, qui reposaient si paisibles sous son égide tutélaire.

Toute la noirceur de mon envie ne put résister à cette scène si simple et si grande; mon âme, jusque-là froide et inflexible, se sentit peu à peu et doucement pénétrée par l'admirition. Je compris ce qu'il fallait d'espérance et de force à ce jeune homme, d'un talent aussi élevé qu'inconnu, pour lutter contre les jours mauvais, malgré les terribles préoccupations d'un avenir incertain,..

Qu'Hélène était belle ainsi, que son sommeil paraissait heureux ! quel calme angélique sur ses paupières ferméesl quelle sérénité sur son front pur et blanc, entouré de deux bandeaux de cheveux blonds! avec quelle grâce maternelle elle abandonnait une de ses adorables mains à son enfant, qui tout en dormant la serrait entre ses petits doigts 1 Hélène, attentive, la lui avait laissée sans doute de crainte de l'éveiller... Quel charme sérieux enfin répandait sur tous ses traits ce mélancolique et doux sourire de la jeune femme heureuse et fière de sa dignité de mère 1

Combien mes regrets furent désolans, avec quelle amer tume je songeai de nouveau à tout ce que j'avais perdu, en contemplant ce tableau candide et chaste, en admirant cet intérieur si pauvre et qui paraissait pourtant si béni de Dieu !

Je ne sais combien de temps je restai absorbé dans ces pensées, mais il devait être tard lorsque je regardai de nouveau dans le salon, car Frank s'était levé et semblait contempler son ouvrage avec cette fugitive et inexplicable confiance de l'artiste, qui le ravit parfois d'un noble orgueil. Révélation rapide et éphémère, qui, dit-on, ne dure qu'un instant, mais qui, dans ce moment, lui montre son œuvre resplendissante de beautés de toutes sortes : puis, phénomène étrange! cette lueur divine une fois disparue, ce cri de conscience du génie une fois éteint, l'artiste en garde à peine le souvenir. Cela n'est plus qu'un songe vague et lointain, dont le souvenir l'agite encore sans le

rassurer sur lui-même, et il retombe alors dans ses doutes écrasans sur la véritable valeur de son talent; tortures éternelles des âmes d'élite, qui comparent avec accablement les vanités de l'art à la désespérante grandeur de la nature.

Après avoir ainsi contemplé son dessin, Frank sourit tristement , le couvrit , et alla vers un petit bureau situé de l'autre côté de la cheminée, ouvrit un tiroir, y prit une bourse, et, ayant mis à part quelques pièces d'or, il parut soupirer en voyant le peu qui restait...

Presqu'en même temps, il jeta un rapide et douloureux regard sur sa femme et sur son enfant; puis, le front appuyé dans ses mains, il resta ainsi accoudé sur le marbre de la cheminée.

Je compris tout.

Sans doute cette noble créature éprouvait alors une de ces craintes affreuses pendant lesquelles l'inexorable réalité l'écrasait de son poids morne et glacé I les ailes radieuses de son brillant génie, un moment déployées, venaient de se heurter à ce terrible et hideux fantôme, toujours béant comme un sépulcre... le besoin 1 Et il avait une femme, un enfant... et cette femme était Hélène!

Pourtant, après un moment de réflexion, Frank releva fièrement son beau visage; son regard , encore humide, brillait alors de courage et d'espoir. Je ne sais si ce fut par hasard , mais ce regard , à la fois si louchant et si énergique, s'arrêta sur la Descente Je Croix de Rembrandt, une des gravures qui ornaient ce salon.

Aussi, en contemplant ce symbole de la souffrance sur la terre, les traits de Frank redevinrent peu à peu d'une sérénité grave; sans doute, il eut presque honte de sa faiblesse et de son découragement, en pensant aux immenses douleurs et à l'angéliquo patience de celui dont le calvaire avait été si haut et la croix si lourde !...

Je revins chez moi plus triste, mais moins malheureux ; quelques bons instincts calmèrent enfin l'ardeur cuisante de mes regrets. Je n'eus pas l'odieuse force d'envier à Frank son bonheur et de me réjouir de cette pauvreté si courageusement soufferte ; l'amour que j'avais eu pour Hélène , le souvenir de ma mère, qui l'avait tant aimée, de mon père, pour qui elle avait été une fille, tout me donna de meilleures pensées; je voulus leur être utile à tous deux, sans pourtant voir Hélène, et le lendemain, pour arriver à ce but, je me rendis chez lord Falmouth.

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