‹ Œuvres choisies de Eugène SueChapitre 49 sur 68 · DÉPART · texte numérisé non relu

DÉPART

Mon intention était de prier lord Falmouth d'acheter pour moi, mais en son nom, le tableau et les deux aquarelles de Frank ; puis do vouloir bien , toujours en son nom, commander à ce peintre une suite de grands dessins dont les sujets devaient être pris dans Schiller, Shakespeare, Goethe et Walter Scott.

Mon but était d'assurer, par ce travail facile et commode, qui ne gênerait en rien l'inspiration nécessaire à de plus grandes œuvres, d'assurer, dis-je, pour assez longtemps l'avenir de Frank et d'Hélène, et de délivrer ainsi ce noble jeune homme des tristes et affligeantes préoccupations qui souvent réagissent d'une manière fatale sur les plus beaux génies.

Je m'adressai de préférence à lord Falmouth, parce que, malgré sa réputation d'homme blasé, et son dédaigneux et profond scepticisme de tout et de tous, il était le seul, parmi les gens de ma connaissance, à qui je pusse faire cette confidence délicate. J'avais d'ailleurs quelquefois remarqué chez lui, sans doute en raison de ce vulgaire

ARTHUR

•axiome qm les exilâmes se touchent, une gramlo propension, non pns h éprouver, mais du moins à contempler, si cela so peut dire , des émotions jeunes, naïves et licurcuscs.

Il était assez difficile de pénétrer chez lui avant quatre heures du soir, heure habituelle do son lover ; pourtant je fus introduit.

— Et d'où sortez-vous?— me dit-il; — depuis huit jours on ne voiis V(/it plus nulle part. Je sais bien que madame de PënAfiel est partie , mais vous n'ôlcs pas un homme inconsolable ; d'autant plus qu'un départ est toujours llatleur... quand on reste...

— J'avais Irès-sérieusement h vous parler,— lui dis-je, craignant que, si la ccnversalion prenait ce ton de légiV rcté, l'interpretalion du service que J'avais à lui demander ne s'en nsscnlit.

— l';t (ju'est-ce donc? me dit-il.

— lîn doux mots, voici ce dont il s'agit : un jeune peintre étranger, et d'un très grand talent, mais jus(]u'ici absolument iiuonnu, a cpousi' ma cousine germaine, une soeur pour moi , avec laquelle j'ai été élevé , c'est vous dire t|ue je la vénère autant que je l'aime. Un malheureux procès fonire ma tante, procès que, pondant un voyage, j'ai pour ainsi dire intenté et gagné malgré moi, par l'abus d'une procuration dont nn'S gens d'affaires se sont servis sans nie prévenir, a jeté beaucoup do froideur entre ma cousine et moi, du moins de sa part, car, ne sachant pas la vérité, elle a trouvé ma conduite d'une honteuse cupidité. Lo gain de ce procès est de peu pour moi ; mais il serait d'un grand secours à ma cousine et à son mari, qui, je vous l'avoue, sont pauvres; d'un autre côté ne nous voyant plus, et connaissant l'ombrageuse fierté de celte jeune femme, il me serait absolument impossible de lui restituer ce que j'ai gagné malgré moi. J'ai donc pensé à un mojen qui concilierait tout, si vous aviez l'extrâmo obligeance de venir à mon aide. Ce jeune peintre a exposé un tableau et deux aquarelles qui révèlent un grand et incontestable talent; mais son nom est encore obscur. Jo désirerais donc que vous achetassiez ces ouvrages comme pour vous, et de plus, que vous lui commandassiez, sous le miîme prétexte, une suite de grands dessins sur dilTcrens sujets de Shakespeare, de Goethe, Schiller et Scott, jusqu'à la concurrence de 50,(X)0 francs. C'est, vous le voyez, une manière indirecte, non pas de rendre l'argent que m'a fait gagner ce maudit procès, je ne le puis malheureusement pas, mais au moins d'ûlre utile à ma cousine, et à son mari , que do plus heureuses eirconst;inces et un travail assuré peuvent placer bientôt à la hauteur qu'il mérile...

Selon son caractère impassible , lord Falmouth ne me témoigna pas la moindre surprise, ne me fit pas la moindre objection; mais, avec la plus aimable obligeance, me promit de faire ce que je lui demandais, et nous convînmes d'aller le lendemain au Musée voir les œuvres de (Frank.

De plus, il m'offrit de recommander très instamment cet artiste h cinq ou six très grands connaisseurs do ses amis, qui devaient bientôt tirer mo« grand peintre de l'obscurité, s'il avait véritablement le talent que j'annonçais.

J'allai donc le lendemain au Musée avec lord Falmouth. Il avait lui-même beaucoup aimé les tableaux, mais.s'cnnuyant de tout, il y demeurait alors très indilTérent : pourtant il fut frappé de l'inappréciable talent qui se révélait si soudainement dans les œuvres de Frank ; il admira surtout lo tableau de Claire et d'Egmont, l'apprécia avec uni! merveilleuse sagacité, et m'avoua qu'il s'était un peu défié de mon enthousiasme, mais qu'il était obligé de reconnaître là un très grand peintre.

Lord Falmouth devait se rendre chez Frank le lendemain soir, lui ayant écrit un mot le matin pour savoir s'il pouvait le recevoir.

Sous prétexte de porlerà lord Falmouth l'argent destiné à ces acquisitions , j'allai le trouver, poussé par le désir puéril de voir la réponse de Frank : elle était très simple,

mais très digne, et non pas empreinte de cette prétentieuse modestie ou de celte obséi]uieuso humilité qui g'dent souvent les plus belles intelligences.

— Si vous voulez venir souper chez moi, — dis-je en sortant du salon à lord Falmouth, — et après votre visite à notre grand artiste, jo vous attendrai... Mais pas plus tard que six heures du matin , — ajoutai-je en souriant.

— Je serai chez vous avant minuit, — me répondit-il, — voici qui vous paraîtra énorme. Le fait est que depuis cinq ou six jours, je ne joue plus; je suis en veine de gain, et cela m ennuie; puis, le jeu par lui-même me paraît décidément slupide, je n'ai pas le courage do jouer assez pour me ruiner, et, comme distraction, la perte et le gain n'en valent pas la peine.

— Et à quelle heure irez-vous donc chez Frank 7 — lui dis-je.

— Mais à neuf heures, ainsi qu'il me le demande dans sa réponse. A propos de cela , vous me trourerez singulier, ridicule, — ajouta lord Falmouth ; — mais j« no puis m'empécher de remarquer la façon matérielle dont une lettre est écrite, et jusqu'à la manière dont elle Mt ployée, car jo tire toujours de ces remarques do très certaines inductions sur le savoir-vivre des gens; et du moins, sous ce rapport, notre jeune peintre me paraît un véritable gentleman.

Jo quittai lord Falmouth.

Je ne puis cacher que cette dernière observation de sa part, à propos de ces riens pourtant si significatifs qui m'avaient aussi frappé dans la lettre de Frank, me fit éprouver, malgré mes généreuses intentions, un cruel et nouveau sentiment d'envie.

Alors, sans doute par suite de celte jalouse réaction, j'en vins pour la pnMTiière fois à insulter à ma noble conduite envers Frank et Hélène ; je me moquai do ma délicatesse avec une amère ironie; je me trouvai ridicule et niais d'obliger ainsi des gens qui ne parlaient sans doute de moi qu'avec dédain; puis j'arrivai par cet enchaînement de pensées misérablesà accuser encore Hélène. Ellenes'ét dt sitôt consolée que parce qu'elle ne m'aimait pas ; malgré mon amour, mes regrets, mes remords, elle avait été sans pitié pour moi; son refus de ma main n'était que la folle exaltation d'un ùmx point d'orgueil. Elle était encore plus fière qu'égoïste et intéressée, me disais-je. Mais heureusement qu'elle ignore la source d'oii lui vient ce secours, et qu'excepté lord Falmouth, dont je connais la discrétion, et auquel j ai d'ailleurs caché le véritable prétexte de celte démarche, personne n'est instruit de ma sotte générosité ; « et puis, après tout, » ajoulai-je, en voulant à toute force trouver un but sordide à ma conduite, « lo tableau et les » dessins me restent!... et lorsque Frank sera connu, /a«- » rai fait une bonite affaire. »

Hélas! c'est ainsi que je trouvai encore moyen de flétrir et de dénaturer ma bonne et noble action par cette odieuse crainte de passer pour dupe d'un sentiment honorable et élevé.

Malgré ces pensées qui vinrent un moment obscurcir le seul rayon do bonheur dont la bienfaisante influence m'eiït un peu ravivé, je voulus voir Hélène pour une dernière fois, si je lo pouvais, et aussi être témoin invisible de la façon dont elle et Frank accueilleraient lord Falmouth.

Je me rendis donc le soir à neuf heures sur le boulevard, ne voulant m'approcher do la maison qu'après l'entrée do lord Falmouth.

Jo n'attendis pas longtemps : bientôt une voiture s'arrêta : c'était la sienne. J'appuyai de nouveau mon front aux volets.

Par une nuance de tact parfait qui me prouva qu'Hélène était toujours la même, il n'y eut rien d'apprêté dans son modeste logis, rien en un mot qui signalât l'attente d'un Mécène. Elle était mise avec son goût et sa simplicité ordinaire.

Lorsque lord Falmouth entra, il salua profondéjiient

Hélène, qui l'accueillit avec une réserve polie, pleine de charme et de dignité. Frank, par ses manières, me parut saisir avec une parfaite mesure le point précis où doit s'arrêter la fierté de l'artiste, pour faire place à l'affabilité de l'homme du monde ; puis, sans doute, d'après la demande de lord Falmouth, il lui montra quelques cartons, et je vis, sur la figure ordinairement si impassible de ce dernier, se révéler presque de l'enthousiasme, à propos de je ne sais quel dessin ; tandis qu'Hélène rougissait d'orgueil et de plaisir en entendant ces louanges que Frank recevait avec une sorte de modestie sérieuse pleine de convenance.

Après une visite d'une demi-heure, lord Falmouth prit congé d'Hélène, qui, sans se lever, lui rendit son salut de l'air du monde le plus affable; Frank sonna, conduisit lord Falmouth jusqu'à la porte du salon, et le salua.

Je me cachai quand lord Falmouth remonta en voiture; puis je revins aux volets.

Frank ni Hélène n'étaient plus dans le salon; ils étaient allés tous dcuT contempler leur enfant, et je les vis sourire près de son berceau en le regardant avec amour, commes'ils eussent rapporté à cette angélique petite créature ce bonheur inattendu qui leur arrivait.

Pour la dernière fois, je regardai cette maison avec une indicible tristesse, et je m'éloignai en faisant un tacite adieu à Hélène.

Rentré chez moi , j'attendis impatiemment lord Falmouth , afin de savoir l'impression qu'Hélène et Frank avaient faite sur lui.

On ne tarda pas à l'annoncer.

— Savcz-vous, — me dit-il en m'abordant, — que votre cousine est une très grande dame? qu'il est impossible d'avoir plus de grâce et de distinction? qu'elle cause à ravir, et que je conçois à merveille votre colère contre vos gens d'affaires qui vous ont fait gagner un procès contre une aussi charmante femme!

— El Frank? — lui demandai-je.

— Notre grand peintre ? Avant un an , cet homme-là sera placé à sa hauteur, j'en réponds, et sa place sera bien belle; c'est peut-être encore moins son admirable tableau qui me dit cela que sa conversation ; nous avons pourtant peu causé; mais dans quelques esquisses qu'il m'a montrées, et dans cinq ou six pensées fort remarquables qu'il m'a développées tout naturellement, j'ai vu de véritables lingots de l'or le plus fin et le plus pur, qui n'attendent que la façon et l'empreinte ; or, je vous assure qu'elli s seront des plus magnifiques. Avec cela les meilleures formes; et, au milieu de cette médiocrité, je ne sais quel parfum d'élégance native qui m'a frappé; enfin, ces deux beaux jeunes gens sont si réservés, si nobles, si dignes dans leur pauvreté, que j'en ai été touché ; aussi vous dois-je une des plus suaves impressions que j'aie ressenties depuis bien des années. Votre commission est faite, les tableaux sont à vous, notre Frank va s'occuper des dessins; quant au prix, il tirera à vue sur mon banquier. Je lui ai «ussi demandé doux tableaux pour moi, car il m'a un peu remis en goût pour la peinture; je lui enverrai de plus deux ou trois connaisseurs très éminens qui sauront le faire valoir; enfin, avant six mois, il gagnera ce qu'il voudra, et alors il perdra la seule chose qui, à mon avis, lui messied, c'est-à-dire la réserve un peu fière de ses façons; car la fortune détend les âmes élevées, tandis qu'elle guindé les âmes basses jusqu'au sublime du ridicule et de l'insolence.

Ces louanges données à Frank par un homme habituellement aussi froid que lord Falmouth, ces louanges me firent mal, car elles consacraient à mes yeux, d'une manière irrécusable, tout le bien que malgré moi je pensais du mari d'Hélène ; je remerciai lord Falmouth de son obligeance ; mais s'aperccvant sans doute de l'impression désagréable qui m'obsédait, il me dit :

— Vous paraissez soucieux ?

— Je le suis assez on effet ; et comme tous êtes de ce

petit nombre de gens auxquels on ne parle pas que des lèvres, je vous l'avoue, — lui dis-je.

— Franchement, j'aime mieux vous trouver dans cette disposition d'esprit que très gai, — reprit-il ; — je ne sais pourquoi, depuis quelques jours, je m'ennuie plus que de coutume. — Puis, après une pause assez longue : — Estce que la vie qu'on mène ici vous amuse infiniment ? — me dit-il.

— Grand Dieu, non I — m'écriai-je.

— Sérieusement?

— Oh 1 très sérieusement.

A ce moment, on m'annonça que j'étais servi.

— Veuillez donc faire mettre ce qu'il nous faut sur des servantes, et renvoyez vos gens ; nous causerons plus librement, — me dit lord Falmouth en anglais pendant que nous passions dans la salle à manger.

Nous restâmes seuls.

— Grâce à Dieu, — me dit-il, — je n'ai jamais plus d'appétit que lorsque je m'ennuie. On dirait qu'alors la bête nourrit la bête.

— Je suis aussi assez gourmand, mais par accès, — repris-je ; — et j'arrive alors jusqu'aux limites de l'impossible, et où il me faudrait un génie créateur et inventif, je ne trouve plus qu'un cuisinier. Et puis, vous allez vous moquer de moi ; mais il me faut une raison peur dîner avec conscience, si cela se peut dire ; après une longue chasse, par exemple, bien commodément étendu dans un fauteuil : j'y trouve une sensualité très délicate; mais faire de mon dîner une étude, réfléchir sérieusement à ce que je mange, c'est un plaisir trop borné ; car on tombe aussitôt dans les redîtes, et alors vient la satiété.

— Eh bien ! — me dit lord Falmouth, — j'ai eu, moi, un véritable Christophe Colomb en ce genre, qui m'a découvert des mondes inconnus ; malheureusement il est mort, non pas par un lâche suicide, comme votre Vatel, mais dans un bel et bon duel (1) avec le chef d'office de monsieur de Nesselrode ; car mon pauvre Hubert méprisait profondément l'office ; il s'en occupait parfois pour se délasser... en se jouant... comme il disait ; aussi prétendait-il que le pudding glacé à la Nesselrode était le fruit d'un de ses loisirs, et que son rival n'était qu'un plagiaire. Mais, triste sort des choses d'ici-bas ! mon pauvre Hubert fut doublement victime, et le grand nom diplomatique qui avait canonisé le pudding dans la légende des gourmands surnagea seul.

— Chose singulière, — dis-je alors à lord Falmouth, — que le duel et le suicide descendent jusque-là, et combien il est vrai que les passions seules changent de nom 1...

— C'est que pour mon pauvre Hubert la cuisine était une véritable passion. Assouvir la faim n'était qu'un vil métier, disait-il ; mais faire manger quand on n'avait plus faim, était un grand art selon lui, et un art qu'il mettait au-dessus do beaucoup d'autres.

— Et il avait raison, — dis-je à lord Falmouth ; — car si l'on était assez sage pour se tenir aux plaisirs sensuels, que la vie serait calme ! ce qu'il y a d'admirable dans la jouissance des appétits physiques, c'est qu'ils peuvent toujours être rassasiés, et que leur satisfaction laisse une torpeur, un engourdissement qui est encore un charme, tandis que les productions d'esprit, même les plus splendides, ne laissent, dit-on, que regrets et amertume.

— Je suis de votre avis, — dit lord Falmouth. — Il est évident que toute pensée abstraite, longtemps poursuivie, ne laisse que doute et lassitude chagrine, parce qu'il n'est pas donné à l'esprit de l'homme de connaître la vérité vraie, ni d'atteindre au vrai beau, tandis qu'un appétit physique, largement satisfait, laisse l'organisation calme et doucement satisfaite, en cela que l'homme a complètement rempli une des vues précises de la nature.

— Cela est vrai ; la pensée use et tue.

— Et avec tout cela, — dit lord Falmouth en vidant lentement son verre, — on vit, le temps se passe, chaque

(1) Historique.

ARTHUR

jour on s'érrio : Quoi ciiniii ! mais cela n'cmpêcho pas, Dieu merci ! les heures de couler.

— Et l'on .nrrive aussi, — lui dis-je, — au terme de la vie, jour sur jour, lieure sur heure...

Lord Falmoutli lit un poste de résignation, remplit son verre, et me poussa le flacon.

Nous reslAnios (luolquos moniens sans parler. Lord Falmoutli rompit le premier le silence, et me dit :

— Votre voiture do voyage est-elle prôteî

— Sans iloule, — lui dis-je fort surpris do cette brusque demanile.

— f:(outez, — me dit-il, comme s'il se fût agi de la chose la plus simple : — vous /*lcs à cette heure très malheureux, vous ne m'avez pas dit pourquoi, par conséquent jo l'iptiore ; Paris vous ennuie autant qu'il m'est odiouT ; j'ai qiieUiueCois r(^vé un projet étrange, fou, et qui pour cela m'a beaucoup séduit, mais il me fallait un eonipagnon qui se sentît l'énergie de vouloir arhetor dos émotions nouvelles, fortes et |)uissantes, peut-être au mépris do sa vie. — Je regardai lord Falmouth fixement. Il continua en vidant son verre à petits coups. — Il nie fallait, pour mettre ce projet à exécution, trouver quelqu'un qui, pour s'associer avec moi, (ùt, comme disent les bonnes gens, tout prt'l à se donner au diable, non par misère, mais au contraire par surabondance des joies et des biens de ce monde... — Je regardai de nouveau lord Falmouth, croyant qu'il plaisantait; il était, comme toujours, fort calme et fort sérieux —Eh bien I — me dit-il lentement, — voulez-vous être ce compagnon ?

— Mais de quoi s'agit-il ? — lui dcniandai-je en souriant.

— Je ne puis vous le dire encore ; mais si vous acceptez mon offre, voici ce que vous aurez à faire : d'abord, compter sur un voyage d'un an au plus... ou sinon...

— Éternel... je comprends. Ensuite ?

— Ne prendre avec vous qu'un homme, sûr, vigoureux et déterminé.

— J'ai cela parmi mes gens...

— Bien : emporter quinze ou vingt mille francs, pas plus.

— Ensuite?

— Vous munir, vous et votre homme, d'excellentes armes.

Je regardais lord Falmouth en continuant de sourire.

— Cela devient grave, — lui dis-je.

— Laissez-moi finir, vous agirez comme bon vous semblera ;— il reprit : — Il faut vous munir d'excellentes arnit>s, de votre passe-port, et envoyer chercher des chenaux à l'instant...

— Comment! partir... cette nuit?

— Cette nuit... h cette heure : vous allez me donner de ([uoi écrire un mot à mon valet de chambre ; mon valet (le pied le lui portera, et reviendra ici avec ma voiture de voyage et tout ce qu'il me faut, car il est important que vous ayez votre voiture et moi la mienne.

— Ah çà ! parlez-vous sérieusement? — lui dis-je.

— Donnez-moi lio quoi écrire, et vous en serez assure. En effet, lord Falmouth écrivit, et un de ses gens partit

avec la lettre.

— Mais, — lui dis-je, — des habits... des malles?

— Si vous m'en croyez, n'emportez que du linge et ce (ju'il vou^ faut pour la route.

— Mais encore, cette route est-elle longue? quelle estelle?

— Celle de Marseille.

— Nous allons donc h Marseille ?

— Pas précisément, mais dans un petit port tril-s proche de Cette ville.

— Et quoi faire ?

— Nous y cmliarquor.

— Et pour quelle direction ?

— Ceci est mon secret, confiez-vous à moi, et vous ne le regretterez pas... Pourtant, je dois vous dire,— ajoutaf-il d'un air oui malgré moi m'impressionna, — je dois

vous dire, sans faire do mauvaise plaisanterie, que vous n'auriez pas tort, en cas de non-retour, de faire les dispositions que vous pourriez avoir à faire.

— Mon testament 1 — m'écriai-je en riant de toutes mes forces cette fois.

— Comme vous voudrez, — me dit lord Falmouth do son air impassible.

Tout en preîiant ce voyage pour une espi^-ce do mystificitioti, à laquelle je me prêtais d'ailleurs fort volontiers, tant j'avais hâle de quitter Paris, oii trop de cruels souvenirs m'attristaient, jo ne savais véritablement pas s'il ne serait pas prudent d'écrire quelques derniers mots ; pourtant, je dis à lord Falmouth :

— Allons, c'est un pari que vous avez fait de m'amener à écrire mon testament?

— Ne le faites donc pas, — me dit-il sans sourciller.

Je savais que plusieurs fois lord Falmouth était ainsi parti fort impromptu pour de très longs voyages. Je pensais donc qu'il se pouvait après tout qu'il eût envie de s'absenter. Or, comme sa compagnie me plaisait fort, et que l'objet du voyage qu'il voulait me cacher, sans doute pour piquer ma curiosité par ces apparences mystérieuses, pouvait me convenir, et peut-être avoir des suites qu'il m'était impossible de prévoir, je crus bien d'écrire quelques mots, en cas de non-relour, comme il disait.

Celte détermination si prompte me semble aujourd'hui au moins aussi bizarre que les résultats qu'elle amena; mais j'avais été si chagrin depuis quelque temps, j'étais tellement libre de toute affection, de tout devoir, que la brusquerie même de cotte détermination me plut, comme plaît toujours une chose étrange à vingt-cinq ans.

Je fis venir mon ancien précepteur, et je lui laissai me ordres et mes pouvoirs.

Au bout d'une heure, mes préparatifs étaient terminés, la voiture de lord Falmouth nous attendait. J'y montai avec lui. Nos gens devaient nous suivre dans la mienne.

Dix minutes après, nous avions quitté Paris.

LORD FBLWOUTH.

J'étais parti de Paris avec lord Falmouth, sous le poids d'une tristesse accablante. Bien qu'il me fût indifférent de quitter alors la vie du monde pour je ne sais qu'elle pérégrination dont j'ignore encore le but mystérieux, le souvenirdcs affections si cruellement, si incomplètement brisées que je laissais derrière moi, devait me poursuivre et m'atteindre au milieu des distractions de ce voyage.

— Hélène, Marguerite! ! ! noms douloureux que la fatalité me jetait chaque jour comme une raillerie cruelle, comme un remords ou comme un défi, je ne pouvais vous oublier et ma conscience vous vengeait !

Car enfin, une fois tarie, que la coupe se brise... il n'im- ()orte! Mais follement la jeter pleine encore à ses pieds! mais se sentir les lèvres desséchées alors qu'on aurait pu puisera une onde fraîche et pure 1 ! ! cela était alfreux !

En analysant mes impressions, j'y reconnaissais d'ailleurs mon instinct d'égoisme habituel; jamais je ne songeais au mal horrible que j'avais fait à Marguerite ou à ïlélène, mais je songeais toujours à la félicité enchanteresse don* la ^wrlo me dése^pér'»!*.

J'abandonnais, je fuyais Paris, mais je tenais encore, pour ainsi dire malgré moi, à ce centre de regrets amers, par mille liens invisibles I Si quelquefois je me laissais entraîner à l'espoir de revoir, de retrouver un jour Marguerite, tout à coup la réalité du passé venait arrêter cet élan de mon cœur, par une de ces secousses sourdes, brusques, pourainsidireélectriques,dont la commotion va droitàrânio et fait douloureusement tressaillir tout notre être.

J'étais aussi épouvanté en contemplant avec quelle indifférence je pensais à mon père; et encore, si j'y pensais, c'était pour faire une comparaison sacrilège entre la douleur que m'avait autrefois causée sa mort et le chagrin d'amour que je ressentais.

Faut-il, hélas ! l'avouer à ma honte ? En étudiant avec une expérience si malheureusement précoce ces différentes sortes de tristesses, ce dernier chagrin me sembla moins intense, mais plus acre ; moins profond mais plus orageux, ; moins accablant, mais plus poignant que le premier.

C'est qu'il y a, je crois, deux ordres de souffrances : la souffrance du cœur... légitime et sainte. La souffrance de l'orgueil... honteuse et misérable. La première, si désolante qu'elle soit, n'a pas d'amertume; elle est immense, mais on est fier de cette immensité de douleur, comme on le serait du religieux accomplissement de quelque grand et triste devoir.

Aussi, les larmes causées par celle souffrance coulent abondantes et sans peine; l'âme est disposée aux plus touchantes émotions de la pitié ; on est plein de commisération et d'amour ; enfin, toutes les intortuues sont les sœurs chéries et respectées de voire infortune.

Au contraire, si vous soulfrez pour une cause indigne, voire ca?ur est noyé do fiel ; votre douleur concentrée ressemble à une rage muette que la honte contient, à une morsure aiguë que la vanité cache; l'envie et la haino vous rongent, mais vos yeux sont secs, et le malheur d'autrui peut seul vous arracher quelque pâle et morne sourire.

Telles furent du moins les deux nuances de chagrin bien tranchées que je ressentis lors de la mort de mon père, et lors de ma rupture avec Hélène et Marguerite.

Ce n'était pas tout : à peine avais-je quitté Paris avec lord Falmoiith, que, par un misérable caprice, je me repentais d'avoir entrepris ce voyage ; non que j'en redoutasse l'issue, mais j'aurais préféré être seul, pour pouvoir bien envisager mon chagrin, lutter avec lui corps à corps, et en triompher peut-être.

Je l'ai bien souvent éprouvé : quand on souffre, rien de plus funeste que de vouloir se distraire de sa douleur.

Si pendant quelques momens vous parvenez à engourdir vos maux, le réveil en est horrible.

Lorsque vous vous trouvez tout à coup précipité dans l'abîme de la souffrance morale, après le choc terrible qui ébranle, qui meurtrit jusqu'aux fibres les plus délicates de votre cœur, ce qu'il y a surtout d'affreux, c'est cette nuit subite, noire et profonde do l'àme, qui ne lui permet pas môme de voir les mille plaies qui la déchirent.

Affreusement brisé, vous gisez anéanti au milieu d'un chaos de douleurs sans nom ; puis, peu à peu, la pensée succède au vertige ; ainsi que la vue s'habitue à distinguer les objets dans les ténèbres, vous commencez si cela sa peut dire, à vous reconnaître dans votre désespoir.

Alors, sinistres et décolorés comme des spectres, surgissent lentement un à un autour de vous les regrets navrans du passé, les visions enchanteresses d'un avenir qui ne sera plus jamais; alors vous apparaissent les fantômes des heures les plus fortunées, les plus radieuses, les plus dorées d'autrefois... car votre douleur n'oublie rien : l'écho le plus lointain, le parfum le plus vague, le murmure le plus mystérieux, tout se reproduit impitoyablement à votre pensée: mais ce mirage d'un bonheur perdu est étrange et sinistre... On croit voir un magnifique paysage, baigné d'azur, de lumière et de soleil, à travers la prunelle

vitreuse d'un mourant, et tout semble voilé d'un brouillard gris et sépulcral.

La souffrance est alors à son paroxysme, mais elle ne peut que décroître : elle est aiguë et pénétrante, mais elle se peut analyser : vos ennemis sont nombreux, sont menaçans, sont terribles, mais vous les voyez, mais vous les pouvez combattre.

Vous luttez ainsi, ou, comme un loup blessé, qui au fond de son antre n'attend sa guérison que du temps replié daus votre souflranco solitaire, vous pouvez, proche ou éloigné, assigner un terme à votre chagrin, et espérer au moins dans l'oubli .. L'oubli I cette seule et incroyable réalité de la vie ; l'oubli 1 cet océan sans fond où viennent incessamment se perdre toute douleur, tout amour et tout serment.

Et encore, bizarre impuissance de ce qu'on appelle la philosophie humaine! on sait qu'un j.our, que bientôt peutêtre, le temps doit effacer tant de peines, et cette conviction si certaine ne peut en rien calmer ou abréger vos tournions.

C'est pour cela, je le répète, qu'il m'a toujours semblé que se distraire de sa douleur, au lieu du l'alfrouter bien résolument, c'est recommencer chaque jour cette cruelle initiation à la souffrance, au lieu de l'épuiser par son propre excès.

On concevra donc que, dans la disposition d'esprit oùje me trouvais, ce voyage aventureuscmont entrepris devait quelquefois me sembler (lénible.

Nous avions marché toute la nuit. Nous nous trouvions éloignés do quarante lieues de Paris. Falmouth s'éveilla bientôl, me serra la main et me dit :

— La nuit porte conseil. Maintenant je réfléchis qu'après tout, mon projet peut vous sembler fort stupide. Aussi, je veux vous dire mon secret pendant que nous sommes encore assez près de Paris pour que vous y puissiez être de retour celte nuit,si ce que j'ai à vous proposer no vous convient pas.

— Voyons... dites-moi ce projet mystérieux.

— Le voici donc, — reprit Falmouth. — Connaissez-vous le club des yachts?

— Oui... et vous en êtes, je crois, un des membres.

— Eh bleu! comme tel je possède une charmante goélette, maiiitcnaut mouillée aux îles d'Hyères, près Marseille. Cette goélette est armée do huit caronades et montée de quarante hommes d'équipage.

— C'est donc une véritable campagne de mer que vous me proposez ?

— A peu près; mais vous saurez d'abord que l'équipage de mon yacht, depuis le capitaine jusqu'au dernier mousse, me sont dévoués jusqu'à la potence inclusivement.

— Je le crois sans peine.

— A''ous saurez de plus que mon yachl, qui s'appelle la Gazelle, est digne de son nom; il ne marche pas, il bondit sur les eaux. Trois fois, aux courses de l'île de Wight, il a battu le brick de lord Varborough, notre président, et a gngné le prix du yacht-club ; en un mot, il n'y a pas un navire de guerre de la marino royale de France ou d'Angleterre, que mon yacht ne puisse dislancer aussi facilemont qu'un cheval decourse distancerait un cheval de charrette.

— Je sais que presque tous ces bâtimens de plaisance de votre aristocratie marchent comme des poissons ; mais encore?

— La vie maintenant vous semble fade et monotone, n'est-ce pas ? Eh bien 1 voulez-vous lui donner quelque peu de saveur ?

— Sans doute.

— Mais d'abord, — me dit Falmouth de son air gravement moqueur, —je dois vous déclarer sur l'honneur que je nesuis pas le moins du monde philhellène... car j'ai au contraire un penchant et une prédilection très marqués pour les Turcs...

— Comment? — lui dis-je.avec étonnement; — et

ARTHUR

quoi rai)|iort y a-l-i! ciilro notre voyage et les Turcs ou les pliillicllt'iH's?

— Un rapport tout simple : je veux vous proposer d'aller en Grèce.

— Pour faire ?

— Avez-vous entendu parler de Canaris? — me dit Falmouth.

— De cet intrépide corsaire qui a déjh incendié avec ses brfllots tant do vaisseaux turcs? Certainement.

— Eh bien ! est-ce que vous n'avez jamais été tenté d'aller voir cola?

— Mais «l'aller voir quoi?

— n'aller voir Canaris incendier un vaisseau turc? — mo dit Falmoulri de l'air du monde le plus indiffèrent, et comme s'il ei1t élo question d'assister à une course ou de visiter une manufacUire.

— Je vous avoue, — lui dis-jo en ne pouvant m'empêclier de sourire, — que je n'ai jamais eu jusqu'à présent cette curiosito-là.

— C'est étonnant, — reprit Falmouth ; — moi, depuis six mois, je ne rôve quo de Canaris et do son brûlot... et je n'ai fait venir mon yacht de l'île deWhiglà Marseille que dans l'intention de me passer cette fantaisie; de sorte que, si vous y consentez, nous partirons do Jlarseille pour Malte, à bord de ma goélette; une lois arrivés h Malte, je me charge «l'obtenir du gouverneur, lord Ponsonby, l'autorisation de servir, avec mon yacht, comme auxiliaire des Grecs, quoique je no soit pas philliellène, je vous le répète, et d'aller augmenter l'escadrille de lord Cochrane. Or, si vous le vouliez, pendant quelques mois, nous mènerions ainsi à bord une vie qui tiendrait un peu de la vie des chevaliers orrans ou... des pirates; nous trouverions là des dangers, des combats, des tempêtes : que sait-on? enfin, toutes sortes de choses neuves et un peu avantureuses qui nous sortiraient de celte vie mondaine qui nous pèse, et nous aurions peut-être le bonheur do voir réaliser mon idée fixe, c'est-à-dire de voir Canaris brûler un vaisseau turc, car je no mourrai coulent que lorsque j'aurai vu cela. Qu'en dites-vous î

Tout en trouvant sigulier le goût de Falmouth pour rexpérinienlation des brûlots, je mo vis aucune objection sérieuse à sa proposition. Je ne connaissais pas l'orient; Lien souvent ma pensée s'était égaré avec amour sous son beau ciel. Cette vie paresseuse et sensuelle m'avait toujours séduit; et puis quoiqu'ayant déjà beaucoup voyagé, je n'avais pas idée de ce que pouvait être une navigation un peu sérieuse, et j'éprouvais une sorte de curiosité de savoir comment j'envisagerais quelque grand danger.

A part même les risques qu'on pouvait courir en s'associant à une des expéditions de Canaris , je savais que depuis l'insurrection grecque l'Archipel était infesté de pirates, soit turcs, soit renégats, soit algériens, et qu'un bâtiment aussi faible que celui do Falmouth avait d'assez nombreuses chances d'être attaqué. Somme toute, l'ensemble de cette proposition ne me déplut pas ; et je répondis, après un assez long silence, dont Falmouth semblait attendre l'issue avec impatience : — Quoiqu'à ma grande honte la curiosité de voir Canaris brûler un vaisseau turc ne soit pas positivement ce qui me décide, j'adhère complètement à votre projet, et vous pouvez me regarder comme un des passagers de votre goëletto.

— Nous voilà donc réunis plus longtemps I — médit Falmouth. — Tant mieux, car j'ai à vous délivrer de bien des préjugés.

Je le regardai avec élonnement , je le priai de s'expliquer ; il éluda.

Le but de notre navigation arrêté, il fut convenu que nous partirions des îles d'Hyères pour Malle aussitôt notre arrivée à Marseille.

Peu à peu la vue des objets extérieurs, le mouvement du voyage calmèrent ou plutôt engourdirent mes souffrances; mais c'était avec inquiétude que je me laissais aller à cette sorte de bien-être passager ; je savais que mes chagi'ins reviendraient bientôt plus vifs. Ce sommeil bienfai-

sant devait avoir un cruel réveil. Il faut dire aussi que Falmouth se montrait de la cordialité la plus affectueuse, do l'enjouement le plus aimable, du caractère le plus égal.

Sa conversation et son esprit mo plaisaient d'ailleurs beaucoup ; j'avais sincèrement apprécié sa délicatesse et son obligeance gracieuse, lors de ses relations avec le mari d'Hélène.

Malgré ma froideur apparente et mes continuels sarcasmes contre l'amitié , ce sentiment que je prétendais m'(Mre si indifférent, je me sentais quelquefois attiré vers Falmouth par une vive sympathie.

Alors, je le répète, ce voyagé m'apparaissait sous un aspect charmant ; au lieu de le regarder comme une distraction fielleuse et importune, je faisais des rêves d'or en songeant à tout ce qu'il pouvait avoir d'agréable, si je voyais, si je rencontrais dans Falmouth un ami tendre et dévoué.

C'étaient les longues et intimes causeries do la traversée, heures si favorables aux épanchemens et aux confidences ; c'étaient des courses, des fatigues, des périls même à partager en frères, à travers des pays inconnus... confidences, courses, fatigues, périls, qu'il serait si bon de nous rappeler plus lard en nous disant : « Vous souvenez- » toux?.,. » Douces paroles, doux écho du passé qui fait tressaillir le cœur... Sans doute, me disais-je, la satiété des plaisirs est mauvaise, mais du moins heureusement blasés sont ceux-là qui, rassasiés de toutes les délicatesses de l'existence la plus raffinée, ont le valeureux caprice d'aller retremper leur àmc au feu du brûlot de Canaris.

Interprété de la sorte , ce voyage n'était-il pas noble et grand? n'y avait-il pas quelque chose de touchant, de chevaleresque, dans celte communauté do dangers si fraternellement partagés?

Lorsque je me laissais naïvement aller à ces impressions, leur bienfaisante influence amollissait mon âme douloureusement tendue; un baume précieux se ré; audait sur mes blessures, je me sentais meilleur; je déplorais encore tristement le passé, mais je ne le haïssais plus, et la foi généreuse que j'avais en moi pour l'avenir calmait l'amertume de mes regrets.

Enfin , pendant les pures et religieuses aspirations de mon cœur vers une amitié consolante , je ne saurais dire le bonheur qui me transportait ; ainsi quo Dieu embrasse d'un seul regard tous les ûges de l'éternité, au soudain rayonnement de ma jeune espérance, il me semblait découvrir tout à coup l'horizon de la félicité que Je rêvais, mille ravissemens nouveaux, mille joies enchanteresses; à ces mots un ami , je sentais s'éveiller en moi les instincls les plus nobles, l'enthousiasme le plus généreux. J'étais alors sans doute bien digne d'inspirer et de partager ce sentiment si grand et si magnifique, car j'en ressentais tous les religieux devoirs, et j'en éprouvais tous les bonheurs !

Mais, hélas! cette extase durait peu , et de cette splière radieuse je retombais souvent dans le noir abîme du doute le plus détestable, du scepticisme lu plus humilianl.

Ma défiance de moi et ma crainte d'être dupe des sentimens que j'éprouvais s'exaltaient jusqu'à la monomauie la plus ombrageuse.

Au lieu de croire Falmouth attiré vers moi par une sympathie égale à celle que je ressentais pour lui, je cherchais à pénétrer quel intérêt il pouvait avoir eu à m'offrir de l'accompagner. Je savais sa fortune si énorme que je ne pouvais voir dans son offre le désir de diminuer de moitié les frais du voyage qu'il voulait faire en me proposant de l'entreprendre avec lui... Néanmoins, en songeant aux contradictions si extrêmes et si inc plicables de la nature humaine et à la plus que modeste simplicité que Falmouth allVctait parfois, je ne regardais pas cette misérable arrière-pensée comme absolument inadmissible.

Sans renoncer à cette honteuse supposition, je vis encore dans sa proposition l'insouciauce dédaigneuse d'un

ŒLVRES LlIOlSIES D'KLGÈNE SUE.

homme blasé, qui prendrait au liasard et indifféremment le bras du premier venu pour faire une longue promenade, pourvu que ce premier venu suivît la même direction que lui...

Telles étaient les arrière-pensées qui venaient bien souvent malgré moi flétrir un avenir que quelquefois je rêvais si beau !

O mon père ! mon père I... bien fatal est le terrible don que vous m'avez fait en m'apprenanl à douter !... Votre armure de guerre, je l'ai revêtue; mais je n'ai pu m'en s(Tvir pour combaltre; elle m'écrase sous son poids. Refoulé, replié sur moi-môme, je sens ma faiblesse, ma misère, et je l'exagère encore.

Nous arrivâmes à Marseille et bientôt aux îles d'Hyères sans aucun événement remarquable.

Nous étant seulement arrêtés à Marseille pour changer de chevaux, nous arrivâmes bientôt aux îles d'IIyèrcs. Le yacht do Falmoulh se trouvait mouillé dans la baie de Frais-Port, en rade de Pori)uerolles.

La Gazelle était merveilleuse de luxe et d'élégance; rien de plus joli, de plus coquet que ce petit navire. Toute sa capacité inléricure avait été réservée à l'habitation de Falmoulh. ( e logement, fort commode, consistait en un salon commun et en deux chambres à coucher, ayant chacune une salle de bam. A l'avant étaient les cabines du capitaine et du lieutenant du yacht. Quarante matelots composaient l'équipage; ils portaient des vestes bleues à boutons armoriés aux armes de Falmouthl une ceinture de laine rouge serrait leurs pantalons blancs, et un large ruban noir flottait à leur chapeau de paille.

Sur le pont de la goélette, d'une éblouissante propreté, ou voyait huit caronades de bronze sur leurs affûts d'acajou soigneusement cirés; enfin quelques pierriers de cuivre, une salle d'armes symétriquement remplie de fusils, de pistolets, de sabres, de picjues et de haches, complétaient l'armement de ce joli navire.

Le capitaine du yacht que Falmouth me présenta, et qu'il appelait Williams, grand et robuste jeune homme do vingt-cinq ans environ, avait une figure douce et candide. Il était, me dit Fjimouth, fils d'un de ses fermiers de Suffùlk. La plupart des marins de la goélette appartenaient aussi à ce comté, où le lord possédait de nombreuses propriétés riveraines de la mer. Le lieutenant du yaclit, frère cadet de Williams, s'appelait Geordy. Plus jeune que lui de cinq ou six années , il lui ressemblait extrêmement: même apparence de force, de calme et de douceur.

Les rapports de ces deux jeunes officiers avec Falmouth é'.aient profondément respectueux : ils l'appelaient monseigneur ( milord), et lui les tutoyait avec une familiarité liienveillanteet presque paternelle.

Nous entrions dans les premiers jours du mois de juin le temps était magnifique; le vent, assez vif et très favorable h notre voyage, soufflait du nord. Après avoir consulté Williams sur ropportunitr du départ, Falmouth décida que nous mettrions h la voile le lendemain malin.

Pour faire route vers le sud , il nous fallait aller reconnaître les côtes occidentales de la Corse, de la Sardaigne, de la Sicile, et relâcher à Malle; puis, après avoir vu le gouverneur et pris dans cette île un pilote, nous devions nous élever au nord-est, et entrer dans l'Archipel grec, afin de nous rendre à Hydra, où Falmoulh espérait rencontrer Canaris.

La baie du Frais-Port, lieu de mouillage de la Gazelle, était située au sud de Porquerolles, et seulement fréquentée par des bateaux de pêche ou quelques petits navires sardes, niçards et catalans, qui faisaient le cabotage de ces côtes.

Lorsque nous arrivâmes sur cette rade, nous n'y trouvâmes qu'un grand mystic sous pavillon sarde, qui était à l'ancre assez loin de la Gazelle.

La nuit venue, la lune parut dans tout son éblouissant éclat au milieu d'un ciel magnifliiuement étoile; l'air était parfumé par la senteur des orangers des jardins d'Hyères.

Falmouth me proposa une promenade sur la côte : nous partîmes. Nous suivions une rampe de rochers fort à pic, élevée de vingt-cinq ou trente pieds au-dessus du rivage qu'elle contournait, et sur lequel venaient paisiblement mourir les lourdes lames méditerranéennes.

Du haut de cette sorte de terrasse naturelle nous découvrions au loin , devant nous, une mer immense , dont le sombre azur était sillonné par une zone de lumière argentée; car la lune s'élevait toujours brillante et radieuse. A l'ouest on distinguait l'entrée de la baie du Frais-Port, où était mouillé le yacht, et à l'est la pointe montucusè du cap d'Armes , dont les falaises blanches se découpaient hardiment sur le bleu foncé du firmament.

Ce tableau calme et majestueux nous frappa; aucun bruit ne troublait le profond silence de la nuit ; seulement, do temps à autre, nous entendions le murmure faible et monotone des flots endormis qui se déroulaient sur la grève.

J'étais tombé dans une profonde rêverie, lorsque Falmouth me fit remar(|uer, à la clarté de la lune, le mystic dont on a parlé, qui s'avançait hors de la baie remorqué par sa chaloupe : quoiques minutes après il jeta l'ancre à l'extrême pointe et en dehors du port, comme s'il efit voulu se tenir prêt à mettre à la voile au premier signal.

— Notre yacht passera seul la nuit dans la baie, — me dit Falmouth, — car le mystic me paraît se disposer à partir.

— Entre nous , votre Gazelle n'aura guère h regretter celle compagnie, — lui dis-je, — car j'ai vu au jour ce bâtiment, et il est impossible de rencontrer un navire d'une plus sordide apparence : comparé à votre goélette, si élégante et si coquette, il a l'air d'un hideux mendiant auprès d'une jolie femme...

— Soi!, —me dit Falmouth , — mais le mendiant doit avoir de bonnes jambes, je vous en réponds. J'ai aussi remarqué ce bâtiment, il est aff'reux; et cependant je suis sûr qu'il marche comme un dauphin... Tenez, regardez l'immense envergure do ses antennes, qu'il vient de h'sser.

J'interrompis Falmouth pour lui montrer, à trente pieds au-dessous, son lieutenant Geordy, qui , s'avnnçant avec précaution le long du rivage, semblait craindre d'être vu. Avait-il à traverser une partie de la grève éclairée par la lune, au lieu de marcher directement, il faisait un détour pour se tapir derrière quelques gros blocs de rochers qui bordaient la côte en cet endroit , et se traînait en rampant.

— Que diable fait donc là Geordy? — dit Falmouth en me regardant avec étonnement.

Nous continuions à suivre Geordy des yeux , lorsque nous le vîmes s'arrêter brusquement, se jeter dans l'enfoncement d'un rocher et s'y blottir.

Par un mouvement d'imitation machinale, Falmoulh et moi nous nous arrêtâmes en même temps. Entendant alors un bruit de voix, nous avançâmes la tête avec précaution, et nous vîmes aborder la chaloupe qui avait remorqué lo mystic à la pointe de la baie.

Une douzaine de matelots, portant de longs bonnets catalans on laine rouge et des vestes brunes à camail, montaient cette embarcation. Un marin, assise l'arriére, la gouvernait, il était vêtu d'un caban noir, et son capuchon rabattu ne permettait pas de bien distinguer ses traits ;

ARTIlUn.

pourtant jo ne sais pas pourquoi l'onsemblo de sa figure me laissa une impn^ssion désagréable.

Lorsi]uo la chaloupe eut abordé, l'homme au caban resta seul, et jola aux marins une corde qu'ils amarrèrent a un roilier.

Ces hommes regardèrent d'abord autour d'eux avec in- ()uiéludc et circonspection, puis so dirigèrent rapidement vers le gros bloc de rocher qui cachait Geordy.

A leur a()proche, celui-ci tira de sa poche une pairo de pistolets.

Nous nous regardâmes, Fahnoutli et moi, très indécis sur ce que nous devions faire; le rocher était à pic, sa rampe >e continuait ainsi fort loin ; en cas d'attaque, il nous devenait impossible da soutenir Geordy autrement que par nos cris, et encore , lors mfime que nos cris eussent mis on fuite ces marins, en dix minutes leur chaloupe pouvait rejoindre le myslic et appareiller avec lui.

Nous étions dans cette perplexiti", lursque les matelots s'arrêtèrent devant le roc qui servait de retraite à Geordy; au moyen de pinces de fer, ils soulevèrent [iéniblement une large pierre , qui fermait une ouverture sans doute très spacieuse, car ils en tirèrent à la liAto plusieurs caisses et quelques barils fort pesans, qu'ils transportèrent dans la chaloupe.

Au risque de nous faire découvrir, Falmouth partit d'un bruyant éclat de rire, et médit :

— Ce sont tout bonnement do braves smogglers qui ont caché Ih leur contrebande, de peur de la visite des douaniers ou des gardes-cAles français, et qui s'apprêtent à remettre en mer celte nuit avec ce fruit défendu. Cela m'explique pourquoi ils ont un navire qui doit si bien marcher.

— Mais, — lui dis-je, — si cela était, pourquoi le lieutenant de votre brick, qui n'est ni garde-côte ni douanier, viendrait-il les épier ainsi ?

— Vous avez raison, — reprit Falmouth , — jo m'y perds ; voyons donc la lin de tout ceci.

Dix minutes après l'embarquement des caisses, la chaloupe, si chargée qu'elle enfonçait presque au niveau do l'eau, regagna péniblement le mystic, qui venait de hisser ses dernières voiles.

A peine l'embarcation avait-elle pris le large que Geordy s'élança de sa cachette, et courut de toutes ses forces dans la direction de la baie où était mouillé le yacht; mais cette fois le lieutenant , au lieu de se glisser derrière les rochers, suivit le bord de la grève, et les marins do la chaloupe l'aperçurent à la clarté de la lune.

AussitAt i'honime au caban noir placé à la poupe so leva, abandonnant son gouvernail, prit un fusil, et ajusta vivement Geordy.

La lueur brilla dans l'obscurité, le coup partit...

Quoiqu'un second coup do feu eût suivi le premier, Geordy ne nous parut pas blessé, car il continua de courir jusqu'à un détour de la cOteoù nous le perdîmes de vue.

— Regagnons le mouillage de la goélette , — dis-je à Falmouth. — il sera peut-être temps encore de nous rendre à bord de ce mystic, et d'obtenir justice de son attaque.

Tout en courant précipitamment le long de la rampe des rochers, nous voyions toujours la chaloupe forcer de rames pour rejoindre le myslic.

En peu d'instans elle l'eut atteint, fut hissée à bord , el le bâtiment ouvrant au vent du nord ses grandes antennes, cormie deux ailes immenses, disparut bientôt dans les sombres profondeurs de l'horizon.

— Il est trop tard, — dit Falmouth. — les voilà partis. Nous arrivâmes en toute hâte à une misérable auberge,

située près de l'embarcadère du Frais-l'ort; nous y trouvâmes Geordy... Il n'était pas blessé.

*— Mais explique-moi donc, — lui dit Falmouth, — ce que tu as été faire sur la côte, et pourquoi ces misérables viennent de te tirer deux coups de fusil ? OBl'T. CHOISIES. — II.

Geordy, fort étonné do voir Falmouth instruit de cette circonstance, lui donna les détails suivans:

Ce m.vstic sarde, mouillé dans la baie lors de l'arrivée du yacht, devait appareiller très prochainement. Quoiqu'il eût prétendu être sur son lest, et retourner sans chargement do Barcelonne à Nice, la présence de la goélette anglaise sembla changer les dispositions du capitaine de ce bâtiment.

Son séjour à Porquerolles se prolongeant de plus en plus, Williams et Geordy s'étonnèrent avec raison de voir un pauvre bâtiment de commerce perdre ainsi un temps précieux; car son équi[iage se montait à vingt hommes, nombre do matelots déjà singulièrement considérable pour un navire de cette force, qui, drmeuraiit sans emploi, ne pouvait couvrir la dépense considérable de ses frais d'armement. Les deux Anglais, désireux de juger par euxmêmes de ce que pouvait être ce bâtiment, s'y étaient rendus sous le prétexte de demander un léger service au capitaine. Ils avaient pu examiner l'intérieur du myslic, qui leur sembla beaucoup plus disposé -pour la course que pour le commerce; mais ils n'y virent ni armes ni munitions de guerre, car tout était ouvert, depuis la cale jusqu'au pont; en vain ils avaient tâché de rencontrer le capilaine, qui n était aulre que l'homme au caban noir. Co dernier avait toujours éludé cette entrevue.

Enfin, dans leur minutieuse visite à bord de ce mystérieux bâtiment, ainsi que dans leur inspection des papiers du capitaine, les douaniers français n'avaient rien trouvé de suspect.

Au dire de Geordy, parmi les vingt hommes qui formaient l'équipage, on comptait cinq ou six Italiens; le reste so composait d'Espagnols et d'Américains, qui semblaient un ramassis de forbans à la physionomie sinistre et patibulaire, (".e qui avait surtout contribué h exciter les graves soupçons des Anglais, c'est que presque chaque jour, depuis une certaine absence du capitaine sarde, l'équipage de son bâtiment s'était peu à peu augmenté, et le mystic venait do mettre à la voile avec près de cinquante marins, nombre de matelots exorbitant pour un si petit navire.

— Mais, — dit Falmouth à Geordy, — pourquoi le.s as-tu ainsi épiés ce soir?

— Comme ces gens, que je crois pirates, s'apprêtaient à mettre à la voile en même temps que le yacht de Votre Grâce, ou peut-être avant, — lui dit Geordy, — je me doutais qu'au moment de partir ils iraient peut-être à ti'rre chercher des armées cachées , puisque nous n'en avions pas vu à leur bord; aussi, dès que je les ai vus tout à l'heure déborder du mystic avec leur chaloupe, et so diriger vers les rochers du nord, je me suis glissé le long de la côte, et je suis arrivé à temps pour avoir la certitude de ce que nous pensions, mon frère Williams et moi...

— C'est-à-dire que ces gens-là sont réellement des pirates? — dit Falmouth. "

— Sans aucun doute,mylord; les caisses sont remplies d'armes, les barils de poudre; ils avaient trouvé moyen de les déposer là avant la première visite des douaniers français.

— Et les as-tu entendus parler ?

— Oui, milord; j'ai entendu un matelot américain dire à son camarade en montrant les barils de poudre: — Toilà de la glu pour piendre la mouche anglaise... c'est-àdire la goélette de Votre Grâce.

— C'est à merveille, — dis-je en souriant à Falmouth ; — nous sommes encore au port, et voilà les dangers qui commencent. Vous êtes vraiment gâté par le destin...

— Je comprends parfaitement leur projet, — reprit Fa/ moufh; — ils comptent sans doute remplacer leur alTreux m.vstic par ma jolie Gazelle. Ce serait pour eux une eicellente acquisition ; car, une fois propriétaire de mon yacht, aucun navire de guerre ne pourrait les atteindre, et aucun bâtiment marchand ne pourrait leur échapper.

— Et il est superflu d'ajouter, — dis-je à Falmouth, —

que, comme notre présence les gênerait beaucoup, ils nous jetteront sans doute à la mer de peur des indiscrétions.

— C'est une des conditions habituelles de ces sortes d echanges; mais nous y mettrons, j'espère, quelques empêchemens, — dit Falmoulh; — puis il ajouta :

— Je n'ai pas besoin, Geordy, une fois en mer, de te recommander de toujours bien explorer l'horizon pour que nous ne soyons pas surpris par ces drôles. Tu es d'ailleurs un vigilant et brave marin, le digne frère de ton frère. Vous êtes tous deux bercés depuis votre enfance sur l'eau salée : aussi je dors sans inquiétude dès que le yacht est entre vos mains. Je vous ai vus tous deux face à face avec bien des dangers, au milieu de tempêtes bien affreuses. Eh bien! croiriez-vous, — ajouta Falmouth en se retournant vers moi et en me montrant Geordy, — croiriez-vous qu'avec cet air doux et timide, lui et son frère sont des lions dans le danger?...

A cet éloge, Geordy sourit modestement, baissa les yeux, rougit comme une jeune fille, et alla rejoindre son frère Williams pour tout préparer, car nous devions mettre à la voile de la baie de Porquerolles le lendemain matin au soleil levant.

Page 1