‹ Œuvres choisies de Eugène SueChapitre 50 sur 68 · LA TRAVERSEE · texte numérisé non relu

LA TRAVERSEE

Nous étions partis de France depuis trois jours; le vent, jusqu'alors favorable, nous devint contraire à la hauteur de la Sardaigne.

Sans être positivement sûr d'être attaqué par le mystérieux bâtiment, dont le départ avait été si brusque et si hostile, Falmouth avait recommandé au capitaine de son yacht de se tenir continuellement sur ses gardes. Les caronades de la Gazelle furent donc chargées à mitraille, les armes préparées dans le faux-pont, et la nuit un matelot resta continuellement en vigie, afin d'éviter toute surprise.

Je ne pouvais me lasser d'admirer le calme et la douceur des deux jeunes officiers de la goélette, leur activité silencieuse et le sentiment plein de tendresse qui semblait les attacher l'un à l'autre, et mettre, — si cela peut se dire, — leurs actions les plus indilférentes à un touchant unisson.

Je remarquai aussi que, lorsque la manœuvre exigeait que Williams ou Geordy fissent devant Falmouth quelque commandement, leur voix savait conserver un accent respectueux pour le lord jusque dans les ordres qu'ils donnaient en sa présence. Cette nuance me parut d'un tact exquis, ou plutôt l'expression d'une nature très délicate.

Geordy obéissait à Williams, son aîné, avec une soumission joyeuse; rien enfin n'était plus charmant à observer que la mutuelle affection de ces deux frères, qui à chaque instant s'interrogeaient et se répondaient du regard, s'entendant ainsi, au sujet de mille détails de leur service, avec une rare sagacité, ou plutôt avec une sympathie merveilleuse.

J'avais eu la curiosité de connaître la cabine qu'ils occupaient à l'avant.

J'y vis deux hamacs d'un blanc de neige, une petite table et une commode de noyer luisante comme un miroir; deux portraits grossièrement faits mais naïvement peints, dont l'un représentait leur mère, figure grave et douce (ils lui ressemblaient extrêmement tous deux), l'autre leur père, dont les traits mâles et ouverts respiraient la bonne humeur et la loyauté. Entre ces deux portraits, et pour tout ornement, les armes des deux Irères se détachaient des lambris de chêne de leur petite chambre.

Souvent, lorsque la goélette bien en route ouvrait son sillon de blanche écume à travers les eaux paisibles de la Méditerranée, Williams et Geordy venaient s'asseoir côte à côte sur' un canon, et là, les bras entrelacés, le visage sérieux et pensif, ils lisaient pieusement une vieille Bible à fermoir de cuivre, posée sur leurs genoux, n'interrompant leur lecture que pour jeter quelquefois un regard mélancolique sur l'horizon immense et solitaire... distraction qui était encore un hommage à la grandeur de Dieu!

D'autres fois, cette religieuse lecture terminée, les deui frères se livraient à de longues causeries.

Un jour j'eus la curiosité de surprendre une de leurs conversations : je vins m'asseoir près du canon où ils se tenaient d'habitude, et, après quelques mots échangés avec eux, je feignis de m'endormir.

Je les entendis alors se faire de naïves confidences sur leurs espérances, se rappeler les doux souvenirs de leur pays, s'encourager réciproquement à bien servir Falmouth, ce noble protecteur de leur famille, pour lequel ils témoignaient cet attachement respectueux, dévoué, presque filial, que conservaient autrefois chez nous pendant plusieurs générations 'Successives les familles domestiques (dans l'acception féodale du mot) (1) pour les grandes maisons qui les patronaient.

Quand les deux frères parlaient du lord, c'était toujours sans irrévérence, sans envie, et surtout sans aucun retour amer et jaloux sur leur obscure et pauvre condition.

Une fois, entre autres, ils racontèrent quelques particularités de la vie de Falmouth qui me frappèrent d'étonnement. Cet homme que j'avais cru si blasé sur tous les sentimens humains, avait mille fois témoigné de la bonté la plus généreuse, de la délicatesse la plus exquise. Williams et Geordy en parlaient avec admiration.

A mesure que je vivais dans l'intimité d'Henry, ma surprise augmentait.

Chaque jour je découvrais en lui les qualités les plus éminentcs et les plus opposées au caractère factice ou réel sous lequel je l'avais connu jusqu'alors. Son humeur était d'une sérénité sans égale, sa (inesse, sa pénétration prodigieuses, son esprit d'une élévation rare.

Bientôt, dans nos longs entretiens, je remarquai que son ironie devenait moins acérée, son observation moins caustique, son scepticisme moins implacable ; on eût dit que peu à peu il déposait les pièces d'une armure dont il reconnaissait l'inutilité.

C'était alors avec bonheur que je voyais le caractère de Falmouth se transformer ainsi complètement.

Je me sentais séduit par linsistance cordiale et touchante avec laquelle il me demandait mon amitié. Je jouissais avidement de ce sentiment vif et sincère, dont j'éprouvais pour la première fois les douceurs consolantes; aucun sacrifice ne m'eût coûté pour assurer l'avenir de cette affection si précieuse pour moi ; et, comme je l'éprouvais généreusement, vaillamment, je me sentais digne de l'inspirer.

Heureux de ma confiance, c'était avec l'accent de la gratitude la plus profonde que Falmouth me remerciait d'avoir cru à son amitié. Marchant désormais ainsi dans la vie, bien appuyés l'un contre l'autre, me disait-il, toutes ses peines seraient bravées; car les déceptions de l'amour, de 1 orgueil, de l'ambition, toujours si douloureuses parce qu'elles sont concentrées, devaient perdre toute leur âcreté en s'épanchant dans un cœur ami.

L'accent de sa voix était si vrai, ses traits avaient une expression de sincérité telle, que j'avais complètement oublié ma défiance ; je me livrais avec bonheur à tout l'entraînement d'une affection que je ne connaissais pas encore.

(1) C'est-h-dire faisant partie de la maison; il ne s'attachait h ce titre aucune idée de servilité : les pages, les évêques et les gentilshommes étaient domestiques dans celte acception.

ARTHUR

fî3

Puis venaient dos causeries sans fin dont je ne saurais (lire l'attrait. L'imagination do Falmoutli était vive et l)ril- Janto;soH esprit était très orné. Nous possédions tous deux des connaissances assez variées, assez étendues : aussi n'eûnies-nous jamais un moment d'ennui, malgré les longues heures de la traversée.

A mesure que notre intimité augmentait, ma croyanco en moi et en Falmouth devenait [ijus grande. Je me sentais lieureux et meilleur, un nouvel avenir s'ofTrait à moi; j'avais assez de courage pour ne pas soumettre cette félicité si jeunt) et si fraîche à une desséchante analyse, jo me laissais naïvement aller h des impressions que jo trouvais si pures et si bienfaisantes.

Nous étions en mer depuis cinq jours.

Un soir, assez tard, sur les onze heures, ayant laissé falmouth dans le salon, je montai sur le pont pour jouir de la fraîcheur de la nuit, et j'allai m'asscoir dans une yole suspendue a l'arrière de la goëletle.

J'étais depuis quelque temps absorbé dans mes rêveries, lorsque le matelot placé en vigie héla un navire qui s'approchait.

Je me levai.

La vigie héla une seconde fois.

Je vis alors presqu'aussilrtt passer silencieusement à contre-bord, et à une très petite distance de nous, un bâtiment qu'à ses antennes immenses je reconnus pour le mystic sarde delà baie de Porquerolles.

La nuit était claire, la marche du myslicpeu rapide; sur le pont de ce long et étroit navire, un grand nombre d'hommes se pressaient les uns contre les autres.

Au mât était suspendu un fanal. Éclairé par sa lumière rougeâtre et incertaine, je distinguai à l'arrière, et tenant le gouvernail, l'homme au capuchor. noir, (jue j'avais déjà remarqué lors de la descente de la chaloupe.

Étrange rencontre dont les suites devaient être bien plus étranges encore.

Le mystic s'éloigna; le bruit do son sillage s'alTaiblil.

Pendant quelques minutes, je pus encore le suivre des yeux, grSco à la blancheur de ses voiles ; puis elles devinrent moins distinctes, s'effacèrent tout à fait, et je ne vis plus au loin dans les ténèbres qu'un point lumineux, qui de temps à autre disparaissait selon le jeu des voiles du mystic, comme une étoile sous un nuage.

A l'apparition do ce brttiment si suspect, Williams avait ordonné h son frère d'aller chercher Falmouth.

— Eh bien ! Williams, — dit celui-ci en montant sur le pont, — nous retrouvons donc notre mauvaise connaissance de Porquerolles?

— Le mystic vient de passer à contre-bord de nous, milord.

— Et quel est ton avis ?

— Sauf l'ordre de Votre Grâce, mon avis serait de nous mettre à l'instant en défense, car je pense que ce pirate, retenu comme nous dans ces parages par les vents contraires, va nous attaquer ne nous croyant pas prêts à le jecevoir, et comptant d'ailleurs sur le nombre de son équipage.

— Prouvons donc à ces forbans qu'ils se trompent, mon brave Williams, et que quarante johns-bulls valent mieux que ce ramassis de drôles, que cet échantillon cosmopolite de gibier de potence, t-h bien 1 — ajouta Falmouth en m'apercevant, —voilà, mon cher, qui se colore à merveillecelte aventure m'enchante... C'est une excellenle introduction à notre fantaisie de Canaris... c'est l'ouverture de notre opéra I...

— En vrai dUettanti, £• lui dis-je, — mettons-nous donc eu mesure de faire notre partie, et allons chercher nos armes.

Je descendis dans ma chambre.

Falmouth y entra presque aussitôt que moi. Autant sur le pont il m'avait paru joyeux et résolu, autant je lui trouvai l'air triste et accablé.

Il me prit les mains avec émotion et me dit :

— Arthur... je suis maintenant au désespoir de cette folie!...

— De quelle folie voulez-vous parler?

— Si vous étiez blessé, dangereusement blessé , — me dit-il en attachant sur moi un regard attendri, — je rie me le pardonnerais de ma vie !

— Et ne courez-vous (las les mêmes risques?

— Sans doute... mais que vous subissiez, vous, les conséquences do ma bizarre fantaisie !... c'est ce que je trouve odieux...

— Quelle idée! no faisons-nous pas ce voyage à fraù communs?... Ne devons-nous pas tout partager?... Eh bien! ceci est un accident de la route, rien de plus. N'é-tions-nous pas convenus de chercher les aventures en vrais chevaliers errans? Enfin, vous-même, tout à l'heure, n'aviez-vous pas l'air très satisfait de cette rencontre?

— Tout à l'heure, j'élais devant mes gens, et je ne voulais pas leur laisser rieviner ma pens('e... mais à vous je. puis tout dire... Eh bien! maintenant je suis au désespoir de tout ceci ; et, a^i lieu de nous amuser à faire les fanfarons, j'ai bien envie de profiter de la vitesse de ma goélette pour...

— Y pensez-vous?— m'écriai-je; — et que dirait-on au yacht-club? qu'un de ses membres a pris chasse devant un écumeur de mer! Et puis, mon cher Henry, — lui dis-je en riant,— réfléchissez donc que vos craintes sont peu flatteuses pour mon amour-propre.

— Ah ! tenez... cela est affreux ! pour la première fois de ma vie... je trouve un ami selon mon rêve... et par ma faute jo risque do le perdre ! — s'écria Falmouth, et il se laissa tomber sur une chaise en cachant sa tête dans ses deux mains.

— Mou rlier Henry, — lui répondis-je, profondément touché de son accent,— remercions au contraire le hasard qui nous fournit celle épreuve... L'émolien que nous ressentons tous les deux ne nous montre-t-olle pas que cette amitié nous est déjà bien avant dans le cœur? Aurionsnous trouvé une révélation pareille dans la pâle uniformité de la vie du monde? Croyez-moi, voyons dans ceci une bonne fortune; bénissons-la et profilons en... c'est au feu que se reconnaît l'or pur...

Un pilolin descendant précipitamment vint prier Falmouth de monter sur le pont.

Cet enfant sorti, Henry se jeta dans mes bras avec efî'usion et me dit :

— Vous êtes un noble cœur, mon instinct ne m'a pas trompé.

Je restai seul.

Si Falmouth craignait pour moi les chances de ce combat, je les craignais aussi viveuKmt pour lui.

Cette inquiétude me révélait toute l'étendue de l'alTection que je lui portais.

Par quel miracle celte amitié s'était-elle si promptement développée? comment ses racines étaient-elles déjà si profondes, mal.gré mes doutes, malgré ma défiance, malgré mon incrédulité habituelle?

Je ne sais, mais cela était ainsi, et pourtant depuis un mois à peine nous voyagions .ensemble.

l'eul-èlre ces progrès si rapides étonneront-ils moins si l'on songe au secret instinct qui nous attirait déjà l'un vers l'autre dès avant notre départ

Je pris mes armes.

J'eus alors un moment d'elTroyables angoisses.

En pensant au péril que nous allions courir, je craignis d'être lâche... ou plutôt que mon courage ne fût pas à la hauteur d'un noble dévouement ; je me demandais si, dans un danger suprême, je saurais sacrifier ma vie pour sauver celle de Falmouth, et, je l'avoue à ma honte, je n'osai pas me répondre avec certitude...

Je me savais, il est vrai, brave, d'une bravoure froide, a-sez opiniâtre. J'avais eu un duel, dans lequel mon énergie calme m'avait fait honneur ; mais était-ce là du vrai

œUYRES CHOISIES D'EUGENE SUE.

courage? Un homme bien né peut-il refuser un duel? peut-il ne pas s'y comporter décemment? ne fût-ce que par savoir-vivre ou par orgueil.

Je ne savais donc pas si j'aurais le courage prime-sautier, fulgurant, qui court au danger comme le fer à l'aimant, qui s'exalte encore dans une mêlée sanglante, et qui, planant au-dessus des dangers, dirige ses coups d'une main sûre et choisit ses victimes.

Je me croyais, je me sentais enfin la bravoure, froide et inerte de l'artilleur qui attend sans pâlir un boulet près do sa batterie, mais non l'entraînante intrépidité du partisan qui, le sabre au poing, se précipite avec une ardeur féroce au milieu du carnage.

Et pourtant c'était sans doute dans un combat corps à corps, dans un abordage, que nous allions avoir à défendre notre vie... et si j'allais faillir !.. et si devant ces étrangers... si devant Falmouth j'allais paraître lâche ou faible 1... si mon instinct de conservation allait me frapper de stupeur I

Non, je ne saurais dire ce qu'il y eut d'épouvantabble dans ce moment d'hésitation et d'incertitude sur moimême...

Mais, je l'avoue, ce que je redoutais le plus, c'était, dans le cas où la vie de Falmouth eût absolument dépendu de mon courage, c'était de me trouver au-dessous de ce noble devoir

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