LE CHATELAIN DE HENFERESTEB
A dix lieues au nord de Vienne s'élevait lo vaste manoir d'IIenfeiester; cet antique édilice, noirci par le temps, aux nmrailles revêtues de lierre, aux toits couveris de mousse, semblait désert et abandonné. Le corps de logis principal, et une grosse tour qui le flanquait à l'est, tombaient presque en ruines. La seule partie habitée du château était la tour de l'ouest; h quelques haies de buis poussant en lous sens sur l'esplanade entourée de tilleuls qui s'étendait devant la porte du château, on devin. ut les traces d'un ancien purterre, alors envahi par les ronces et par les herbes parasites.
L'automne tirait à sa fin, le feuillage des grands massifs de bois qu'on voyait à l'horizon commençait à prendre do riches teintes pourprées.
Le ciel était gris et pluvieux, l'air humide et froid: la nuit s'approchait, la hmte et étroite fenêtre qui éclairait le rez-de-chaussée de la tour s'illumina tout à coup; les couleurs de ses vitraux, quoiiju'un peu noircies par la fumée, resplendirent d'un vif éclat, et les armes des seigneurs d'ilinferesler brillèrent au milieu de l'obscurité, qui devenait de |ilus en plus profonde.
La salle basse de la tour formait une immense pièce circulaire; c'était à la fois la salle à manger et la cuisine du châlelain d'Henferester. Les étages supérieurs contenaient plusieurs chambres délabrées, auxquelles on montait par une spirale de pierre rude et étroite. Une corde, attachéo à l'humide muraille par des pitons de fer rouilles, aidait à gravir cet incommode escalier.
Un grand feu brillait dans l'immense cheminée de la cuisine; une lampe de cuivre à trois becs, suspendue aux solives enfumées du plafond, éclairait cette pièce: sur les murs, h peine recrépis, on voyait ici des bois de cerfs qui supportaient dos fusils et des couteaux de chass", ailleurs des défenses et des traces de sangliers, ainsi que plusieurs tètes de loups empaillées.
Le sol, battu comme l'aire d'une grange, était semé de paille hachée en guise de t ipis. Dans un coin, uneénorme barrique de bière était mise en perce sur deux poutres. Au-dessus de ce muids s'élevaient deux autres tonneaux de difi'érentes grandeurs. L'un contenait du vin du Rhin; l'autre, plus petit, du kirchenwasser de la forêt N >ire. Do chaque côté des tonneaux étaient rangés des widerkoin d'étain de capacités également variées.
Un peu plus loin, deux grands barils s'adossaient à la muraille, l'un rempli de lard salé, l'antre de choucrouto conservée dans du vinaigre. Une fourchette et une cuillère de fer, suspendues au-dessus des deux barils, faisaient, pour ainsi dire, pendans aux widerkom rangés près des tonneaux.
Enfin une huche renfermant une douzaine de pains aussi grands que des meules de moulin complélait l'ameublen'ient culinaire de cette salle.
A l'exceplion d'un quartier de daim qui rôtissait devant l'énorme brasier de la cheminée, et d'une marmite de fonte où bouillaient le lard et la choucroute, rien ne rappelait l'apparence d'une cuisine. On ne trou\ait là ni ces savans f,jurneau>', ni ces moules, ni ces casseroles si ingénieusement variées et si chères aux gourmands.
Pour tous ustensiles, il y avait un gril accroché devant
la gueule du four, béante sous le manteau de la cheminée, et un grossier tourne-broclie mis eu mouvement par un chien.
Enfin un quartier de daim, semblable à celui qui rôtissait, était accroché tout saignant à un crochet de fer près de la porte d'entrée.
Grâce aux émanations combinées de la venaison, du lard, de la choucroute, de la bière, du vin et du kirchenwasser, il régnait dans cette pièce voûtée une atmosphère si épaisse, ou, pour mieux dire, si nourrissante, que des estomacs délicats auraient pu rigoureusement s'en rassasier.
La pluie, mêlée do grêle, tombait au dehors avec violence, et pétillait aux vitraux.
Deux vieux Germains à cheveux blancs, vêtus de casaques grises serrées par des ceintures de buflle, s'occupaient des préparatifs du repas du châtelain de Henferester, qui, en chasse depuis le malin, n'était pas encore de retour.
Ces préparatifs étaient simples. Des domestiques approchèrent de la cheminée une table de chêne massive et très longue; à son haut bout ils mirent la chaire de bois de chêne du châtelain, chaire assez grossièrement sculptée à ses armes, au dossier to'miné en manière de dais, et dont aucun coussin n'amortissait la dureté.
Devant la chaire, les serviteurs posèrent une assiette ou plutôt un plat d'argent, un morceau de pain de deux livres, et trois widerkom, aussi d'argent et armoriés, qui servaient à la fois au châtelain de verres et de bouteilles. Le premier, destiné à la bière, contenait deux pintes; le second, destiné au vin, une pinte, le troisième, destiné au kirchenwasser une demi-pinte.
Ces widerkom étaient généralement remplis une seconde fois pendant le courant du repas; de nappes, de serviettes, de couverts, on n'en parle que pour mémoire, ces objets et int regardés comme une suporfluité ridicule. Les chasseurs de celte époque avaient toujours à leur ceinturon deux couteaux dechasse; l'undroitet long, destiné à /)Zo«ger la bêle; l'autre large, recourbe, un peu plus grand qu'un couteau de table ordinaire, était destiné à faire la curée; c'est de ce dernier qu'ils se servaient pour couper leurs viandes à leurs repas.
Les valets distribuèrent ensuite des plats d'étain et des morceaux de pain de chaque côté de la table. Ces places inférieures étaient réservées aux différens serviteurs du châtelain, selon leur importance.
Le seigneur de Henferester, tidèleaux vieilles et patriarcales traditions germaniques, mangeait avec ses domestiques. A sa droite était la place d'Krhard 'Iruches, son piqueur; à sa gauche, celle de Selbitz, son majordome.
Ce dernier, après avoir mis la choucroute à bouillir et la venaison à rôtir, s'occupait de préparer le couvert avec Link, vieux palefrenier.
Quant aux femmes, on n'en voyait jamais dans le château. Tous les samedis, la vieille Wilhelmino, ménagère du ministre, venait taire et cuire le pain pour la semaine, pendant que le châtelain était au conseil à Vienne. Le mercredi, autre jour de conseil, dame VVilhelmine mettait en ordre le linge du château, toujours en l'absence du seigneur, qui avait le beau sexe dans l'antipathie la plus profonde.
— Le seigneur tarde bien à venir, — dit le majordome en regardant avec tristesse le quartier de daim qui commençait à se dpssépher.
— La nuit est noire et la pluie tombe bien fort, maître Selbitz... Peut-être la chasse aura-t-elle emmené le seigneur dans la lorêt d'Harterassen... Maître Erhard Truches avait envoyé dire ce matin par Karl, le valet de chiens, que c'était un sanglier que le seigneur avait à chasser... et toujours les sangliers sortent des bois do Fersenfak, gagnent la plaine des Marais, se remliûchent dans la forêt d'Harterassen, et vont se t^ire prendre dans l'étang du Prieuré... Tout cela fait au moins huit lieues pour aller et autant de retraite, niaîlre Selbitz...
— Et par la nuit, of \yn- |a pluie, et par les mauvais
chemms de la forêt, c'est long... Mais, écoute donc, Link, — dit le majordome en prêtant l'oreille, — n'est-ce pas le son de la trompe du seigneur?
— Non, maître Selbitz, c'est le vent qui souffle dans la girouette.
— Quelle heure peut-il être? — dit le majordome; car l'usage des pendules était aussi inconnu au château qu'à 0-tnïti.
— Il doit être entre six et sept heures, maître Selbitz; car Elphin, le cheval rouan du seigneur, demande son avoine à grands cris depuis un bout de temps... Tenez... l'entendez-vous? Patience... patience 1 vieil Elphin, — dit le palefrenier en se retournant du côté de la porte, — quand tes compagnons Kol et Lipper seront arrivés, tu auras ta provende, mais pas avant, vieux glouton !
— Pour le coup, c'est bien la trompe du seigneur que j'entends ! — s'écria le majordome. — Dieu soit béni !... Quel temps! Allons... cours tenir l'étrier à monseigneur, Link... pendant que je vais jeter au feu une bottée do pommes de pin pour le faire flamber.
— C'est bien la trompe du seigneur, — dit Link après avoir attentivement écouté; — mais il ne sonne pas joyeusement sa fanfare ou la retraite prise. Ahl maître Selbitz, mauvaise chasse! mauvaise chasse!
— Raison de plus pour ne pas le faire attendre. Allons, hâte-toi !
Le palefrenier sortit en courant. Selbitz, après awir avivé le feu, mit sur le plat d'argent du seigneur une grande letlre à cachet rouge, qu'un exprès de Vienne avait apportée dans la journée.
A ce moment, on entendit le claquement sonore d'un fouet, et une voix de stentor retentissante et grondeuse qui s'écriait :
— Allons, au diable noir!... chiens maudits!... Erhard, fais attention si le cheval pie mange bien; car la journée a été rude !
Puis on entendit le bruit de grosses bottes ferrées et éperonnées; la porte s'ouvrit, et le châtelain d'Henferester entra, au milieu d'une douzaine de chiens courans, couverts de boue et ruisselans de pluie, qui se précipitèrent dans la cuisine pour prendre place devant la cheminée et s'y sécher.
Le châtelain leur accordait ce privilége,autant par amour pour la race canine que par intérêt pour son plaisir, sachant que les chiens qui rentrent au chenil grelottans et glacés tombent souvent malades.
le châtelain de Henferester, homme colossal, âgé de quarante-cinq à cinquante ans, semblait d'une force herculéenne. En entrant, il jeta sur la huche un vieux chapeau de feutre. Ses cheveux, d'un blond ardent, étaient coupés courts; sa barbe rousse, qu'il ne rasait que les jours de conseil, était si épaisse et si abondante, qu'elle couvrait presque tout son visage. Ses traits, fortement accusés, hâlés par le grand air, étaient durs et ne manquaient pas d'une certaine noblesse.
Son vieux justaucorps vert était trempé de pluie et boutonné jusqu'au menton. Ses culottes de daim semblaient noires de vétusté, et ses grosses bottes fortes, couvertes de boue, lui montaient presque au milieu des cuisses; son ceinturon de cuir supportait ses couteaux de chasse à manche de corne. Il portait en sautoir une grande trompe de cuivre terni, et tenait dans sa large main velue son fouet et sa lourde carabine.
Après avoir remis cette arme et sa trompe h son majordome, qui les suspendit au mur, le châtelain s'approcha du feu d'un air mécontent, distribua quelques rudes coups de botte à ses chiens pour se faire faire place, et s'assit lourdement dans sa chaire, en disant à sa meute d'une voix irritée :
— .^.rrière, fainéans, maladroits! vous mériteriez plutôt de faire tourner la roue du tourne-broche que de suivre la voie d'un noble animal de vénerie... Mettre bas après cinq heures de chasse!... et cela parce que le fort du sanglier était trop fourré, n'est-ce pas? Vous êtes donc deve-
LE MARQUIS DE LÉTuRIÈRE.
nus birn.lélii-als?... hum 1... lU jusiiuii lui, vicir; Ralph! — ajouta-l-il d'un air furieux en alloiigciint un coup (le pied au chien à qui s'adressait cette inlei-pellation.
Le majordome, voyant l'humeur de son maître, voulut la calmer en lui rappelant le souvenir do chasses plus heureuses :
— Je comprends que monseigneur soit mécontent quand il ne fait pas bonne chasse, car il n'y est pas hahiluo; mais...
— C'est bon... c'est bon... — dit le chatelam d un ton bourru. Ote cedaint dts la broche, et fais-moi souper, car j'ai une faim de diable. Ce .sanglier nous a menés jusqu'à la fon-t de llarterasseu ; là les chiens ont mis bas devant un fourré, d'ailleurs si épais qu'il eût vraiment fallu la cuirasse d'un .sanglier pour y pénétrer.
Monseigneur voit donc bien que ce n'est pas tout à
fait la faute de ses braves chiens... Mais monseigneur est tout trempé, s'il voulait changer?
— Changer!... Et pourquoi voulez-vous que je change, maître Selbitz le douillet? —s'écria le châtelain d'un air courroucé; — me prenez-vous pour une femmelette? pour un Français?.... Est-ce que j'ai jamais l' habitude de changer en revenant de la chasse? Est-ce que mes chiens changent? Ist-ce que mes chevaux changent?
— Non, sans doute, monseigneur, mais vos habits fulîient sur votre corps comme la cuve de dame Wilhelmine lorsqu'elle fait la lessive.
— C'est la preuve qu'ils sèchent et que l'humidité s'en va...
— Mais... monseigneur...
— Mais taisez-vous, maître Selbitz le sol, maître Selbitz le bavard, et dimuez-moi un coup de kirchenwasser.
Puis, avisant la lettre qui était sur son assiette, le châtelain ajouta :
— Qu'est-ce que cela, Selbitz?
— Une lettre qu'un courrier de monsieur le comte de Hasfeld a apportée.
— Au diable les affaires 1 C'est bien assez d'aller à Vienne deux fois par semaine, dit le châtelain en décachetant la lettre.
Cette lettre était ainsi conçue :
« Je dois vous provenir, mon cher baron, que le marquis français, monsieur de Létori?>re, doit arriver aujourd'hui chez vous pour vous solliciter au sujet de mon procès; je n'ai pas besoin de vous rappeler la promesse formelle que vous m'avez faite de joindre votre vole à ceux de vos collt^-gues, pour faire triompher la cause de monseigneur le duc de Brandebourg...
» Agréez, mon cher baron , etc. »
— Et que diable ce Français vient-il faire ici? — s'écria le châtelain avec emportement. Par les saints rois de Cologne! je ne puis donc pas être un moment en repos?... Voilà ce muguet de Versailles qui vient me relancer ici comme un sanglier dans sa bauge... Dans ma pensée son procè-s est perdu... archiperdu... : que veut-il de plus?... Est-ce qu'il croît, d'ailleurs, que je me serais intéressé à lui ? un impudent petit-maître qui brode au tambour, et qui met, dit-on, du rouge et des mouches?... un de ces hommes à bonnes fortunes, aussi corrompus i]u'cfféminés, toujours pendus aux cotillons des femmes? Mais, par l'enfer! je ne puis échapper à ce marquis!... S'il vient, je suis obligé de lui donner l'hospitalité; il y a quinze lieues d'ici à Vienne, je ne puis le renvoyer sans le voir. Au diable les plaideurs et les procès!... Et s'il arrive ce soir? il faudra lui oflYir de passer la nuit ici; et où le coucher encore?... tout est si délabré ici. VA ce heau-fds va m'arriver en litière comme une femme en mal d'enlant!
Le baron frappa du pied avec colère, appela son majordome, et lui dit d'un air irrité :
— Voilà qu'il m'arrive peut-être un Français ici ce soir... un marquis... un plaideur... Du temps qu'il fait, on ne peut le laisser retourner à Vienne... Où le mettrons-nous, ju^i et sa suite î car ce mignon voyage sans doute avec
tout son attirail de coiffeurs... d'habilleUrs et de parfunu'ur.';!
— Ma foi! monseigneur, — dit le majordome en se grattant l'oreille, — il n'y a que la chambre aux rats où il ne pleuve pas.
— lili bien! donc, va pour la chambre aux rats. Puis le baron ajouta avec une sorte d'ironie amère :
— Ut pour donner une bnllanio idée de l'hospitalifé qu'on reçoit au château d'IIenferester, et surtout pour que «e douillet visiteur ait toutes ses aises, n'oubliez pas, majordome, de couvrir son lit do ses plus belles courtines de soie, de le garnir d'cdredon, do draps de fine toile de Frise, de bien battre le tapis de Turquie, de mettre des bougies parfumées dans les candélaltres de vermeil, et do faire bassiner le lit avec des charbons de bois d'aloès... Entendez-vous bien, mnjordome?
— Oui, oui, nionsi'isiii'ur, — dit maître Selbitz tout en s'occupant de retirer du feu le quartier de t'aim, le lard et la choucroute, et très joyeux de la plaisanterie de son maître, — oui, monseigneur, soyez tranquille, je vous entends : la paille du lit sera fraîche et bien remuée; la couverture de laine bien battue, h; plancher bien balayé, les rideaux et les tentures de toiles d'araignées bien secoués, et les volets bien ouverts, pour que la lune jette une belle clarté dans la chambre de votre hôte; enfin, puisqu'il est si douillet et si frileux... son lit sera bassiné... avec le chien du tourne-broche.
Le châtelain ne put s'empêcher de rire de cette facétio de .son majordome, qui ne faisait que décrire très exactement la chambre aux rats, d'ailleurs en tout semblable à celle que le baron occupait lui-même, tant ce dernier était indiflérent aux habitudes du bien-être le plus vulgaire.
— A table... — dit le châtelain avec impatience, en approchant sa chaise et en prenant à son ceinturon son couteau de curée.
A ce moment on entendit résonner la trompette que portent habituellement les postillons allemands.
— C'est peut-être ce damné marquis ! — s'écria le châtelain. Holà... Erliard !... Selbitz ! courez le recevoir.
Et le baron, se levant lourdement de sa chaise, s'avança vers la porle, en disant d'un Ion bourru :
— Il faut qu'il ait le diable au corps pour voyager par un temps pareil... Mais bah !... au fond de ,sa chaise de poste... il est encore mieux qu'il ne sera dans le château. Voyons donc un peu ce beau mignon... ce beau fils, le plus (fl'éminé de tous les efféminés de la cour de France.
Et le baron sortit pour remplir, malgré lui, les devoirs de l'hospitalité à l'égard de son hôte.
Contre l'attente du cliâtelain, Létorière descendit de cheval au lieu de descendre de chaise, et abandonna sa monture aux soins du postillon.
Le maître ih Henferester comprenait trop bien les devoirs de sa po.sition pour faire un mauvais accueil à un gentilhomme qui venait le .solliciter. Il trouva d'ailleurs Létorière beaucoup moins délicat et beaucoup moins petit-maître qu'il ne l'aurait cru. Il fallait une certaine énergie pour faire quinze lieues sur un cheval de poste, en pleine' nuit et par un temps épouvantable.
Lorsque le marquis i-ntra, il faillit être suffoqué par l'atmosphère siibflanlieUe dont nous avons parlé; il s'y joignait de plus une forte odeur de chenil, cau.sée par la présence de la meute. A la vue de l'étranger, les chiens commencèrent d'aboyer avec un merveilleux accord.
Le marquis s'arrêta, parut écouter ces hurlemens avec
ŒUVBES CHOISfES D'EUGÈNE SUE.
unesa'tisfnclion indicible, et s'écria on très bon allemand :
— Sur ma foi I baron, je n'ai jamais cntondu de chiens mieux gorges que les vôtres. Par saint Hubert! voilà de quoi faire battre le cœur d'un vrai chasseur.
Puis, sans s'occuper du châtelain, le marquis se mit à examiner, à détailler avec un sérieux intérêt les qualités des chiens qui sapprochaient de lui, et reprit d'un ton d'admiration croissante :
— Bons chiens! braves chiens! Nos chiens de Normandie et de Poitou ne valeni pas cela... Les vôtres sont mieux coilïés, mieux jarrelés. Voilà, pardicul les plus beaux chiens d'oidre que j'aie vus de ma vie.... Viens ici, mon belleau...
Et Létorière prit un grand chien blanc à manteau noir par les deux pattes de devant, le regarda en connaisseur pendant quelques minuies, et d'un air approbateur il dit au châtelain, qui restait ébahi :
— Voilà un de vos meilleurs chiens, baron. C'est un de vos limiers, n'est-ce pas? Il y a longtemps qu'il vous en sf^rt. Tant mieux! les longues années font les bons limiers...
Étourdi par l'assurtnce et par la volubilité du marquis, le châtelain, trop franc chasseur, trop fier de ses chiens pour se formaliser de l'alt;ntion qu'ils excitaient, et surtout frappé de l'observation de Létorière au sujet du limier, répondit presque machinalement:
— Mais qui vous a dit, monsieur, que ce chien... rJoick, fût mon limier?
— Comment! qui me l'a dit, baron? D'abord la trace de la hotle, qui se voit à son cou, sur son pelage usé, aussi clairement qu'on voit les marques de la bricole sur le poitr.iil d'un cheval de trait, et puis sa voix sourde et voilée, qui prouve asse^ qu'il ne crie jamais... En voilà plus qu'il ne faut pour révéler un limier à celui (]ui n'est pas novice dans la confrérie des joyeux veneurs! Et puis quel nez développé! Et l'os de la chasse, donc!... aussi saillant que le doigt! Croyez-moi, baron, de votre vie vous ne trouverez un plus fin limier!... Ménagez-le donc... Ah çà! je vois là un quartier de daim qui refroidit; ne le laissons pas se morfondre plus longtemps; j'ai une faim de tous les diables! Vous allez voir comme je joue des mâchoires!... touchez là, baron ! par saint Hubert! notre patron commun, vous ê'Ies un brave de la vieille Allemagne... On me l'a dit, et maintenant j'en suis s'il-...
— Monsieur, pourrais-je savoir à qui j'ai l'honneur de parler.' — demanda le baron de plus en plus étonné des façons cavalières du marquis.
— C'est juste, baron. Je me nomme le marquis de Létorière; je viens pour vous parler de mon procès. Mais comme il faut voir clair dans ce chaos plus noir que l'enfer, et qu'il fait nuit, nous atlendrons le jour... c'est-à-dire demain malin, pour en causer... Maintenant, à table, à table! puisque je me suis invité sans cérémonie; excusez la rudesse de mes façons, mais je suis un enfant des forêts...
Le châtelain resta stupéfait; il s'attendait à voir un petitmaître parlant du bout des lèvres, prétentieux, musqué, délicat, ignorant en vénerie autant qu'un boutiquier de Leipsick, et il trouvaitun jeune homme joyeux, résolu, qui semblait savant chasseur, et dont l'habillement pouvait lutter de négligence avec le sien.
Le baron se trouvait dans des dispositions presque favorables à Létorière. L'admiration que ce dernier avait manifestée pour les chiens augmentait encore la bienveillance du châtelain pour son hôte; aussi lui répondit-il avec cordialité:
— Le manoir de Henfcrester esta vos ordres, monsieur le marquis; je voudrais seulement vous ofliir une meilleure hospitalité.
— Vous êtes trop difficile, baron. Si vous méconnaissiez mieux, vous verriez que je ne pouvais en désirer une plus selon mes goûts. A table, baron!
Et le marquis s'approcha du feu,
Létorière avait subi une complète transfiguration morale
, et physique.Le gentilliommc qu'on avait applaudi au théâtre pour la superlative élégance de son habillement, pour la grâce et pour le charme de sa personne, portait alors un vieil habit de chasse bleu à collet de velours jadis rouge, de grandes bottes non moins fortes, non moins crottées, non moins éperonnées que celles du Nemrod allemand. Un nœud de cuir rattachait ses cheveux sans poudre, mis en désordre par le mouvement de la route; sa barbe était à moitié longue, et la blancheur délicate de ses mains disparaissait sous une légère teinture de suie qui les faisait paraître aussi hâlées que celles du châtelain. Tout enfin était changé dans le marquis, jusqu'au timbre enchanteur de sa voix, alors brusque et un peu enrouée. Aucune de ces particularités n'échappa au baron.
— Sais-tu, Erhard, — dit-il tout bas à son piqueur, — sais-tu que ce Français a reconnu tout de suite le vieux Moïck pour un limier et pour un de nos meilleurs chiens?
— Vraiment, monseigneur? — dit trhard d'un air de doute.
— C'est comme cela, Erhard; je commence à croire qu'ils savent en France ce que c'est que la chasse.
Puis s'adressant à son majordome, pendant que le marquis se séchait au feu, le baron lui dit :
— Ote les couverts, Selbitz; les Français ne sont pas habitués à nos manières allemandes.
Selbitz allait exécuter cet ordre, à son grand mécontentement et à celui d'Erhard, lorsque Létorière, craignant de se faire deux ennemis auprès du châtelain par unesusceptibilité mal entendue, s'écria :
— Ah çà ! baron, vous voulez donc queje demande mon cheval et que je l'etourne à Vienne sans souper ? Et pourquoi diable faites-vous ôter le couvert de ces braves gens? Suis-je donc moins bon gentilhomme que vous pour me trouver choqué de vos habitudes domestiques?
— C'est notre vieille coutume allemande, il est vrai, — dit le châtelain, — mais je croyais qu'en France...
— Baron, nous sommes ici en Allemagne, chez un des plus dignes représentans de la vieille noblesse de l'empire. La règle de sa maison doit être inviolable; ainsi donc, mon digne veneur,— it il s'adresa à Erhard Trusches :— et vous mon brave directeur de la famille des tonnes, tonneaux et tonnelets, reprenez vos places, avec l'agrément du baron, qui, je l'espère, ne me refusera pas cette grâce.
Sur un signe du châtelain, les deux serviteurs, tout joyeux, replacèrent leurs couverts au bas bout de la table. I e baron montra de la main un siège au marquis, chacun se prépara à attaquer le quartier de daim et l'immense plat de choucroute au lard qui fumait sur la table.
Le baron plongeait son couteau aans la venaison pour la découper, lorsque Létorière s'écria, d'un air grave et solennel, en mettant sa main sur le bras du châtelain:
— Un moment, baron!... du diable, moi, si je dîne jamais avant d'avoir dit le Benedicite et les Grâces!
Le châtelain fronça le sourcil, et répondit d'un air aussi impatient qu'embarrassé :
— Depuis la mort de mon chapelain, j'ai un peu oublié le texte, mais je les dis d'intention... Ah çàl toi, ne saistu pas le Benedicite... Erhard ?
— Non, monseigneur, — ditErhard d'un ton bourru.. .—Je le dis pendant un jour pour toutel'année, et c'est hier que j'ai fait ma provision.
— Et toi, Selbitz?
— Moi, monseigneur, c'est mon frère le ministre à BlUmenthal qui le dit jous les tours pour moi...
— Ah çà ! baron, vous et les vôtres, vous êtes donc des Turcs? Alors ce sera moi qui réciterai \e Benedicite.
El le marquis, se levant, dit à haute voix : « Grand Saint Hubert, faites, s'il vous plaît, que la venaison soit grasse, le vin bon, l'appétit franc et la soif intarissable!...» Puis il vida d'un trait le widerkomqui tenait une pinte de vin du Rhin, s'essuya les moustaches du revers de sa main, et dit nmen en reposant la coupe sur la table.
Cette plaisanterie fit rire aux éclats le digne châtelain;
LE MARQUIS DE LÉTORlfcRE.
imitant la prouesse, de son hi^te, il but (i"un coup sa pinte do vin, répéta amen d'une voix de Stentor, et trouva décidément son plaideur un convive très n'Jouissanl.
Les deux serviteurs, tout aussi é^Mves (|iie leur maître par l'étrange Beiiedicite du marquis, modérèrent néanmoins les éclats de leurs gaieté.
— Selbitz, — dit le châtelain, bientôt animé par le feu du repas et par les sailliesde Létorière, — vareniplir nos widerkom; n'oublie pas le tien et celui d'Erhard; c'est fête aujourd'hui à Ilenl'i'n\s1er en l'honneur de mon hôte...
Et le baron lendit an'eclueusement sa large main au marquis, dont il serra rudement le poignet, autant par cordialité (pK" par envie de montrer sa force.
Létorière, qui sous une enveloppe délicate cachait une force athlétique, répondit aussi rudement à cette pression. Le châtelain, qui ne s'attendait pas à cette preuve de vigueur, dit en riant d'un air étonné :
— Une tige d'acier est souvent aussi forte qu'une grosso barre de (or, noire hôto.
— Mais, malheureusement, baron, un grand verre contient plus qu'un petit, —reprit le marquis.
Bientôt le vin et la bière circulèrent; le baron vit avec une sorte d'orgueil national Létorière, après avoir mangé cinq ou six tranches do venaison, bravement attaquer la choucroute au lard fumé, dont il vanta l'appétissante saveur en vidant deux ou trois fois son moyen et son grand widerkom.
Tout en satisfaisant cet appétit furieux, Létorière ne restait pas muet. Son esprit vif et naturel, se mettant h la hauteur de son convive, le ravissait par mille facéties; en un mot, SelbitzetErhard virent, à leur grand étonnoment, leur maître, ordinairement grave et taciturne, rire dans cette soirée beaucoup plus(iu'il n'avait ri pendant bien des années.
Le piqueur reconnaissait dans Létorière un veneur consommé, écoutait religieusement ses moindres paroles, lorsque le baron lui ordonna de reconduire ses chiens au chenil et de leur donner à souper. Une seconde marmite destinée à la meute fut ôtée du feu.
Le majordome desservit, mil sur la table les widerkom de kirchenwasser, un pot de grès rempli de tabac, et présenta au baron une pipe vénérable. Celui-ci la remplit en disant à Létorière, avec qui il se sentait tout à fait en conliance :
— Ah çhl la fumée du tabac ne vous incommode pas, marquis?
Pour toute répons", le marquis tira de sa poche une énorme pipe, qui attestait de longs et nombreux services, et commença de la bourrer a\ec une aisance très expérimentée.
— Vous fumez donc aussi, marquis? — s'écria le châtelain ravi, joignant les mains avec admiration.
— Est-ce qu'on vit sans fumer... baron?... Au retour d'une chasse, après un bon repas, qu'y a-t-il de préférable au plaisir de fumer sa pipe, les pieds sur les chenets, en buvant do temps à autre une gorgée de kirchenwasser.. ce sauvage fils de la forêt Noire... qui est, à mon avis, autant au-dessus de l'eau-de-vie de France qu'un coq de bruyère est au-dessus d'un coq de basse-cour 1 Et, après cotte audacieuse flatterie le marquis s'enveloppa d'un épais nuage de fumée.
Le châtelain, animé par de fréquentes libations, et dont la tète n'était peut-être pas aussi calme et aussi froide que celle de son hôte, regardait le manpiis avec une sorte d'extase; il ne |)Ouvait comprendre comment un corps si fn'leen apparence était si vigoureux, comment un Français pouvait boire et fumer autmt et plus que lui, widerrnmvierge, le vainqueur des plus redoutables buveurs de l'Empire.
— A la santé de votre maîtresse, mon hôte,— dit-il gaiemont au marquis.
— Ma maîtresse?... c'est ma carabine!— dit Létorière en s'allongeant près du feu, et en tianniiant avec io bout de scstojjtes bottes, dont les semellesavaient un pouce d'épais-
seur.— Au diable les femmes! Elles ne peuventsentir l'odeur du tabac, de l'eau-de-vie ou du chenil, sans porter leur flacon h leur nez. Est-ce ([ue vous faites beaucoup de cas des Iciinncs, vous, baron?
— J'aime mieux entendre le bruit des éperons que Io froufrou des jupons, mon hôte; mais h mon âge c'est Sagesse, — dit le baron di; plus en plus étonné de voir Io marcpiis partager ses goôts rustiques et ses antipathies I)our l'afToterie du beau sexe.
— A tout âge c'est sagesse, baron; et je donnerais toutes les guitares amoureuses, toutes les mélancoliques guimbardes des troubadours pour la vieille trompe d'un forestier.
— Savez-vous une chose, mon hôte? — dit le baron en heurtant sa coupe contre colle du marquis.
— Dites, baron, — reprit le marquis on bourrant de nouveau sa pipe.
— Eh ! bien ! avant do vous avoir vu, sachant que vous veniez pour m'intéresser à votre procès, que malheureusement...
— Au diable le procès'... baron, — s'écria Létorière;— que celui qui en parlera ce soir soit condamné à boire une pinte d'eau!
— Soit! marquis... Eh bieni avant de vous avoir vu, il me semblait que j'aurais autant aimé faire buisson creux que do vous recevoir; franchement, je redoutais votre arrivée... Je vous croyais un muguet, un beau tils.
— Merci, baron. Eh bien! alors, moi, je vous croyais un Alcindor, un berger cythéréen.
— Maintenant, quoique je ne vous connaisse que de cesoir, — reprit le baron, je vous dirai tout aussi franchement que, lorsque vous quitterez le pauvre manoir de Henferestor, j'aurai perdu le meilleur compagnon qu'on puisse trouver pour passer gaiement une longue soirée au coin du feu.
— Et [)our passer une rude journée de chasse au fond des forêts. Au diable le muguet qui préfère le bal et la galanterie à la bouteille, à la pipe, à la vénerie! Si vous voulez? me prouver que vos chiens sont aussi bons qu'ils sont beaux, baron, vous verrez que je suis digne de les appuyer !
— Touchez là... mon hôte... Demain au point du jour nous serons en chasse.
— Va comme il est dit, baron... nous parlerons du procès après-demain, pas avant... Toujours la pinte d'eau à celui qui en reparlera.
— Bravo, mon hôte, — dit le baron. — Mais il se fait tard : si vous êtes fatigué, le vieux Selbitz va vous comluire dans votre chambre, c'est-à-dire dans une halle meublée d'un grabat, c'est tout ce que je puis vous olfrir... ma chambre est pis encore.
— Ah çà! sans cérémonie, baron; si ça vous gêne, jo prendrai une de mes bottes pour traversin, vous me donnerez une brassée de paille, et je passerai une excellente nuit devant ce brasier, qui brûlera jusqu'au jour.
— J'ai passé ainsi bien des nnils dans des huttes de charbonniers, — dit le châtelain avec un soupir de regret, — lorsque je chassais dans la forêt Noire; mais enfin, mon hôte, tel mauvais que soit votre lit, il vaudra toujours mieux que ce sol battu comme une aire.
— A demain matin donc, mon hôte, je sonnerai moimême le réveil, — dit le marquis; — mais, en attendant, laissez-moi sonner le bonsoir, baron.
Et Létorière, prenant au nmr la trompe du châtelain, sonna cette dernière fanlarcavec une telle perfection, avec un ton de chasse si franc et si puissant, que le baron, enthousiasmé, s'écria:
— Depuis trente ans queje chasse, je n'ai jamais ouï une trompe pareille!
— C'est tout simple, baron; c'est que vous n'avez jamais bien pu vous entendre vous-même; votre trompe est trop juste pour que vous ne soyez pas passé maître dans cette noble science... Mais à demain, baron; bonne nuitl Et sur-
tout ne rêvez ni d'eau, ni de vin aigre, ni de bouteilles Tides.
— A demain, marquisl
Et le baron appela Selbitz, lui ordonna de conduire son lifue dans la cliambreaux rats, dont on connaît la description; seulement un grand feu y était allumé.
Létorièrc, fatigué de la journée, s'endormit bientôt profondément, et le châtelain l'imita, après avoir plusieurs fois répété à Selbitz et à Erhard, en leur donnant ses ordres pour le lendemain, qu'il était domuiage que ce jeune gentilhomme fût Français, car il était bien digne d'être né en Germanie;
I;ES CONFIDEirGES.
Le lendemain, h son réveil, le baron apprit par Selbitz que le marquis était parti au point du jour avec Erhard Trusches, pour aller faire le bois, et avait cliargéle majordome de présenter ses e^'cusps au châtelain.
— Qui se serait pourtant attendu, d'après la réputation du marquis, à trouver en lui un si rude chasseur et un si rude buveur, Selbitz? Car sais-tu bien qu'hier il m'a tenu tête à table, et que nous avons vaillamment vidé nos widerkom? — dit le châtelain.
— Oui, monseigneur, et il a gagné la chambre aux rats d'un pas aussi ferme que s'il n'avait bu que du petit lait à souper.
— Allons, allons, — dit le baron en recevant des mains do son majordome ce qui lui était nécessaire pour s'habiller pour la chasse, — allons, Selbitz, il fayt avouer qu'après tout ce marquis est un brave et digne gentilhomme; avec cela d'une gaieté qui vous réjouit le cœur! Quels bons contes il nous faisait... Je voudrais bien le voir passer quelques jours au château; car c'est, sur ma foi! un agréable compagnon. .Quoiqu'il y ait plus de vingt ans de différence entre nous deux, il me semble que nous sommes liés depuis des années; enfin, si ce n'était pas une connaissance d'hier, Je dirais... et du diable si je sais pouniuoi ! Selbitz, je dirais que je ressens de l'amitié pour lui; ma foi, vivent les caractères francs et ouverts, il n'y a rien de tell
Après avoir mangé à la hâte une tranche de venaison froide, une jatte de soupe à la bière, et bu deux pintes de vin du Rhin, le baron monta à cheval et arriva bientôt au rendez-vous qu'il avait donné à Erhard Trusches dans un des carrefours de la forêt.
Il y trouva le piqueur, son valet et sa meute.
Erhard Trusches semblait triste et absorbé; le baron, surpris de ne pas voir Létorière au rendez-vous, s'informa de lui à Erhard.
Après un moment de silence, Erhard dit d'un air à la fois timide et inquiet:
— Monseigneur connaît-il bien son hôte?
— Que veux-tu dire, Erhard? — s'écria le baron. —Où est le marquis? Ne t'a-t-il pas accompagné ce malin pour faire le bois?
— Oui, monseigneur; c'est pour cela que je vous demande si vous êtessôr de lui... Tenez, monseigneur, cela me portera malheur d'avoir plaisanté hier au souper sur le Benedicite!
— Ah çà! t'expliqueras-tu?
— Je veux dire, monseigneur.... — et Erhard ajoutait à voix basse et presque en tremblant, — que je crains bien quevotre hôte no soit ce/xi qui apparaît queUiuefois au clair de la lune, dans les carrefours solitaires de la forêt, pour offrir aux chasseurs désespérés trois balles, une d'or, une d'argent et une de plomb, et le tout au prix de leur âme! — ajouta Erhard d'un air sombre et effrayé.
— Ah rà! tu prends mon hôte pour le diable, maintenant! — s'écria le baron en haussant les épaules et riant.
— Allons, ton coup du matin t'a renversé 1^- cervelle, vieux Erhard !
Le piqueur secoua la tête.
— Alors, monseigneur, expliquez-moi comment il se fait que celui que vous appelez votre hôte, que celui qui n'est jamais venu dans cette forêt, la connaisse aussi bien que moi?
— Que veux-tu dire? — reprit le baron très étonné.
— Ce matin, au point du jour, je suis parti avec le marquis. —« Maître Erhard, m'a-t-il dit, ti tu veux me prêter un limier, nous nous partagerons le quête de la forêt. Je paruourr.ii les enceintes du prieuré de la Chapelle-à-l'Ermite, du Sapin-Foudroyé et de la Mare-Noire... »
— Il t'a dit cela ! — reprit le baron stupéfait.
— Comme je vous le dis, monseigneur, et il a ajouté :
« J'ai bon espoir de détourner un dix-cors, car la demeure de la Chanelle-à-rErmite est très bonne pour le cerf... Toi, maître Erhard, tâche de détourner un sanglier. Dans les forts d'Enrichs il y en a toujours, tant les fourrés sont épais. De la sorte, le baron aura le choix entre le pied et la trace (1). »
— Mais, monsieur le marquis, — lui ai-je dit tout ébahi,
— vous connaissez donc notre forêt? vous y avez donc bien souvent chassé ?
« Je n'y ai jamais chassé, » me dit-il, « mais je la connais aussi bien que toi... Allons, bonne chance, maître Erhard, » m'a-t-i! répondu. Et là-dessus, il a disparu sous bois, en emmenant le pauvre Moïck, notre meilleur limier, qu'il va peut-être changer en loup-cervier ou en bêle à sept pattes par ses maléfices diaboliques.
Le baron n'était nullement superstitieux ; mais il ne comprenait rien aux discours d'Èrhard, qu'il savait trop respectueux pour se prrmellrc une plaisanterie à son égard. Néanmoins il ne pouvait admettre que le marquis fôt doué des connaissances topographiques dont parlait le piqueur.
— Et toi, qu'as-tu vu dans ta quête? — demanda-t-il à Erhard.
— Celui que vous appelez votre hôte m'a porté malheur, monseigneur... Je n'ai rien.
— Rien! comment, rien 1... Mais c'est la première fois depuis deux ans (jue lu n'as rien au rapport? et un jour où nous devons chasser devant un étranger, encore!
— Où le mauvais esprit peut, les hommes ne peuvent rien, monseigneur, — dit Erhard d'un air grave. — Celui que vous appelez voire hôte n'a qu'à sonner de sa trompe, et tous les animaux de la forêt viendront à lui comme l'oiseau vient au serpent.
— Allons, va au diable, vieux fou! — s'écria le châtelain avec dépit.
— Je n'irai pas bien loin pour cela, monseigneur, — murmura-t-il à voix basse, en montrant Létorière qui sortait d'un taillis en tenant le vieux Moick en laisse.
— Vivat, baron ! — s'écria Létorière, — si le cœur vous en dit, vous pouvez courre un dix cors, et frapper à ma brisée de la Chapelle. A la largeur de ses pinces, je parierais qu'il est de ces gros cerfs à chanfrein blanc et à jambes blanches ; le roi de France en a quelques-uns dé semblables dans son domaine de Chambord : je reconnaîtrais leur pied entre mille. Ils sont d'un magnifique corsage.
— Vous avez bonne chance, marquis, — dit le baron ; — mais vous êtes sorcier,
— Ce n'est pas moi qui suis sorcier, baron, c'est votre limier qui est excellent. C'est à lui que je dois mon cerf. Quant à toi, mon brave Erhard, — ajouta-t-il en se tournant vers le piqueur,— si tu l'avais eu au bout de ton cordeau, tu aurais fait ce que j'ai fait. Ah çà! baron, à cheval, à cheval ! il y a une bonne lieue d'ici à ma brisée, et les jours de novembre sont courts. Tiens, voilà ton Uliier, Erliard.
(1) PUd de cerf, tr<ii«« de sanglier.
LE MARQUia DE LÉTORIÈRE.
En niùiuo temps lo marquis mil un louis dans la main Ju veneur.
Mais celui-ci, profitant du moment où le marquis no pouvait le voir, jeta la iiièeo, eonnnr si elle eiU été rougie au leu, et du bout do sa botte il la iai:lin sous des feuilles sèches.
— Belle monnaie d'enfer! — dit-il tout bas; — si je lavais mis dans ma pnelie, dans un quart d'heure, au lieu d'une pièce d'or, j'^- aurais eu une chauve-souris rouge ou une grenouille noir(>.— Puis le (liqueur prit le cordeau de son limier avec autant d(! piécaution que si le marquis avait eu la peste, et regarda son chien avec un attendrissement inquiet, le croyant à tout jamais malélicié.
Après avoir mis ses bottes fortes par-dessus ses guêtres de daim, le marquis monta le vieil Klpliin, et lo baron rcmarciua avec un nouveau plaisir que son hôte était excellent cavalier.
— Baron...— s'écria I.étorière en arrivant dans une enceinte de la l'orôt, — voici ma brisée... faites découpler, je vais entrer dans le fourré avec trois ou quatre de vos plus vieux chiens pour attaquer...
— Un moment, — dit le baron d'un air sérieux, — vous passez pour un sorcier aux yeux d'Erhard Trusches; il chassera mal s'il vous pren I pour le diable, car il pensera plus à son âme qu'à la voie du cerf.
— Comment? Expliquez-vous, baron?
— Viens ici, Erhard, — dit le châtelain.
Le piqueur s'avança d'un air inquiet et craintif.
— N'est-il pas vrai, — continua le châtelain, — que tu ne comprends pas comment mon liAte, qui n'est jamais venu dans cette IbnM, la connaît si bien? comment il sait que la Chapelle-h-1'Erinite est la meilleure demeure du cerf, et qu'il faut placer les relais à la Croix-Blanche et à la lisière de la plaine du Prieuré?
— C'est la vérité, — dit Erhard à voix basse... — Les hommes ne peuvent pas en savoir si long...
— Et du diable si j'y comprends moi-même quelque chose, marquis! — dit le baron.
Après avoir haussé les épaules en souriant, le marquis tira de sa poche un petit livret recouvert de cuir, et s'avança vers Erhard :
— Tiens, vieux sang-lier, voici mon grimoire. Le piqueur recula d'un air effrayé.
Le marquis ouvrit le livret, et déploya sur l'arçon de sa selle une carte forestière spécialement destinée à la vénerie impériale, et sur la(|uelle les enceintes, les routes, les sentiers, les demeures et les passées des animaux étaient scrucrupuleusement indiqués et raisonnes.
— La carte de la vénerie impériale!... — 's'écria le baron. — J'aurais dû m'en douter.. .Voilà le mystère expliqué. Mais il faut une admirable perspicacité, une rare habitude de la chasse pour en faire un tel usage. Ah 1 marquis, marquis... vous n'avez pas votre second... en Europe... Donner à courre la première fois qu'on quête dans une forêt... c'est ce que j'ai vu de plus fort! Comprends-tu, maintetenant, vieux fou?... — dit le baron au piqueur; — c'est à se mettre à genoux devant le marquis... notre maître à tousl
— Oui, oui, monseigneur, je comprends, et Dieu soit loué! car il aurait pu arriver un grand malheur...
En disant ces mots, Erhard prit son tire-bourre et déchargea sa carabine.
— Que fais-tu là, Erhard? — dit le baron.
Le piqueur montra au baron une balle noire sur laquelle une croix était tracée, et lui dit :
— A la première enceinte j'aurais pourtant envoyé cette lalle charmée dans le corsage de monsieur le marquis, que je prenais pour le diable... Le vieux Ralph dit qu'il n'y a rien de tel pour conjurer les sorts.
— Malheureuxl... — s'écria le baron.
— Il a raison, — dit Létorière avec le plus grand sangfroid; — mais tu as oublié, Erhard, qu'il faut, pour que le charme soit complet, avoir trois pièces d'or dans sa po-
che gauche, afin que le diable ne puisse pas entrer dans votre bourse.
Et le maniuis jeta trois louis à Erhard, qui cette fois no les ensevelit pas sous des feuilles...
Le cerf attaqué fut bientôt sur pied.
11 est inutile de décrire tous les divers incidens de cette chasse, durant laquelle Létorière montra une expérience consommée; l'animal fut pris, et le marquis, arrivant le premier à l'hallali, tua bravement, d'un coup de couteau le cerf qui tenait dangereusement aux chiens.
Les chasseurs arrivèrent au château à la nuit tombante. Selhitz avait, comme la veille, préparé lo lard, la choucroute, la venaison, les grands,. les moyens et les petits \viderkom bien renqilis.
( omme la veille, le baron et le marquis firent honneur à ce repas; comme la veille, ils bourrèrent leur pipe après souper, et ils s'établirent au coin du feu, pendant que le majordome s'occupait des soins du ménage.
(luoique le baron si' senlît subjugué par l'esprit jovial et par le caractère ouvert et résolu du marquis, il éprouvait un peu de dépit à rencontrer dans un honnne si jeune un rival invaincu, soit à la chasse, soit à table.
Létorière, trop adroit pour ne pas deviner le baron, lui ménageait un éclalant triomphe.
Le châtelain, qui, du reste, s'intéressait vivement à son hôte, voulut remettre de lui-même la conversation sur le procès.
— Au diable le procès!...— s'écria le marquis. — C'est mon refrain... Si je perds ma cause, j'aurai gagné un bon compagnon. Touchez là, baron ! Je voudrais avoir vingt procès pour les perdre de la sorte!... Mais mon widcrkom est vide... Holà, Selhitzl holà... vieux Satan 1... le kirchenwasser s'est évaporé devant ma soif comme la rosée devant le soleil.
— Pauvre garçon ! il cherche sans doute à s'étourdir, — pensa le châtelain ; — je ne dois pas le laisser boire seul.
Kt le baron fit remplir sa coupe.
— Baron, une chanson, — dit Létorière très animé. — Connaissez-vous la Retraile? On dit que l'air et les paroles ont été composés par l'un de vos vieux chasseurs.
— Chantez toujours, marquis; je vous dirai si je la connais.
Et Létorière, après avoir vidé de nouveau son widerkom, préluda par quelques « heim! heim I » sonores, et entonna la chanson suivante d'une voix de stentor :
Au loin la trompe ri^sonne !
Le cerf est mort !
Que l'hallali sonne, sonne,
C'est un dix cors...
— Allons, en choeur, baron... Vive Dieu I c'est à propos aujourd'hui.
— De toute mon âme, marquis; je ne connaissais pas cet air de retraite, mais il est, pardieu ! digne de Mozart.
Et le baron répéta ce refrain d'une voix si puissante, qu'il fit trembler les vitraux.
— Ecoutez le mineur, baron... C'est mélancolique comme les derniers sons d'une trompe lointaine pendant une belle nuit.
Et le marquis continua, d'une voix moins éclatante et sur une mesure plus lente :
Déjà l'étoile Du soir paraît, Le jour se voile.
Dans la forêt >'
Tout se tait !
Voici l'heure de la retraite, Qu'a coupler les chiens on s'apprête.
A cheval, piqueurs, et sonnez !
Vos montures éperonnez.
Voici la nuit brune Et la blanche lune...
Rentrons au manoir Sans voir Le chasseur noir I
La voix du marquis sembla s'affaiblir en chantant ces dernières paroles sur un rhytlime mélancolique et presque triste; ses traits perdirent leur expression de joyeuse insouciance, et un nuage de tristesse passa sur son front, qu'il appuya bientôt sur sa main.
Selbitz, qui était en ce moment debout derrière la chaise de son maître, lui dit à voix basse, en montrant le marquis :
— Quand la fleur est trop abreuvée, elle penche sur sa tige ; quand il s'agit de bien boire, aujourd'hui n'est pas toujours fils d'hier. Allez, allez, monseigneur! vous serez toujours le wideiiiom-vierge. Voilà le Français qui s'appuie le front sur sa main gauche ; c'est toujours comme cela que commençait l'ivresse du forestier général de Hasbreck; mais, il faut être juste, ça lui prenait dès le premier jour.
Le baron sourit d'un air d'orgueilleuse satisfaction, et répondit à voix basse:
— Que veux-tu, Selbitz! c'est si jeune... mais, malgré sa jeunesse, c'est un rude jouteur. Hier il m'a tenu tète: lutter deux jours de suite, c'était trop pour lui. Mais, après moi, je ne connais personne qui puisse l'égaler...
— Achevez-le donc, monseigneur... achevez-le donc, pour l'honneur de la vieille Allemagne! — dit le ti-aître majordome.
— Eh bien, marquis! — dit le châtelain à voix haute, — votre chanson est-elle déjà finie? ne buvons-nous pasà votre glorieuse chasse d'aujourd'hui?
— Buvons, — dit le marquis en tendant son widerkom d'un bras qui semblait alourdi... Puis, après avoir bu, il répéta à voix basse et triste ces deux derniers vers de sa chanson:
Voici la nuit brune Et la blanche lune...
Rentrons au manoir Sans voir Le chasseur noir !
— Il a le vin lugubre, — dit le baron à son majordome.
— Il me rappelle le comte Ralph, qui, vous le savez, monseigneur, à la dixième bouteille environ, entonnait presque toujours le psaume des morts, — répondit Selbitz à voix basse.
— Allons, marquis: Au premier sanglier que nous prendrons! — dit le châtelain, voulant porter un dernier coup à la raison de Létorière.
— Buvons... — dit Létorière, qui commença dès lors à donner quelques légers symptômes d'ivresse, en parlant d'une manière tour à tour lente et brusque, triste etjoyeuse. — La chasse, baron... c'est bon, lâchasse... le vin aussi... ça étourdit... ça emporte... on n'a pas le temps de penser... et puis on a l'air gai... et au fond on est... Mais, bah!... tenez, baron... il faut que je vous fasse une confidence.
— Oh! déjà des confidences?,.. — dit le majordome, — c'est comme le minisire de Blunienthal... mais le révérend ne les commençait guère qu'au hui'iième widerkom... Vous souvenez-vous, monseigneur... de la bonne liistoire qu'il nous a dite sur la gaillarde meunière du Val-aux-Primevères?
— Tais-toi donc, et écoule, — dit le châtelain, qui reprit tout haut: — Parlez, parlez, marquis... Allons, buvons à vos confidences...
— Eh bien donc! baron... figurez-vous que mon procès me tourne la cervelle...
— Vraiment, marquis! — dit-il tout haut. — J'en étais sûr, — reprit-il à voix basse, — ce pauvre garçon voulait s'étourdir...
— Vrai comme voilà mon verre vide... je ne voulais pas vous dire cela, baron...; mais vous êtes mon ami... je dois tout vous confier... Apprenez-donc que, j'ai fait une visite à mes juges...
— Ah bah! — dit le baron assez satisfait de l'expansion involontaire de son hôte, et très curieux de surprendre peut-être le secret de ses démarches, — vous avez vu vos juges?
— Oui.... baron.... d'abord un nommé... un nommé... Spectre...
— Vous voulez dire Sphex, marquis!
— Sphex ou Spectre... ça m'est égal... Mais, mille carabines! baron, laissez-moi rire... quoique ça soit d'un de vos confrères... c'est pas ma faute, je fais autant de cas d'un savant en us... que d'un verre cassé ou d'un cheval fourbu...
— Bien dit, marquis, vous n'êtes pas fait plus que moi pour respirer l'odeur des bouquins... Nous aimons trop l'air des forêts!
— Figurez-vous donc... baron... que ce vieux Spectre, j'aime mieux l'appeler Spectre parce que ça dit son nom et sa figure... a eu l'insolence de me demander, au bout do deux minutes d'entretien... si je parlais latin?
— Vous... marquis... vous, parler latin! — dit le baron en partageant l'indignation du marquis. — Ah çà! où avait-il mis ses lunettes? Est-ce que vous avez l'air de quel([u'un qui parle latin? A-t-on vu un vieil impudent pareil? Pour qui diable vous prenait-il?
— Vous sentez, baron, qu'on ne peut pas s'entendre dire cela de sang-froid... même par son juge... Ah çà! lui disje, est-ce que j'ai l'air d'un rat rongeur de vieux livres? d'un buveur d'encre? d'un cuistre? Parler latin? mille diables! Si je ne venais pas pour vous demander votre appui pour mon procès... je vous ferais voir commerit je traite ceux (|ui nie ilisent que je parle latin!
— Bien touché, mon hôte... j'aurais donné cent florins pour avoir assisté à cette scène, — dit le baron en riant aux éclats.
— Alors le docteur m'a déclaré tout net qu'il n'avait rien à me dire sur mon procès, et que je pouvais considérer ma cause comme perdue parce que fêlais connu!... Mille morts! baron... j'étais connu!!! c'était trop. Il m'avait demandé si je parlais latin... je n'ai pu me maîtriser, et je lui ai franchement proposé un coup d'épée...
— A Sphex! un coup d'épée!.. . — reprit le châtelain en riant à perdre haleine, — le vieux singe a dû être impayable... et qu'a-t-il dit?
— Il n'a rien dit du tout; il a levé les mains au ciel et a disparu comme par enchantement derrière une pile de gros livres; alors je m'en suis allé... me doutant bien que le docteur me garderait rancune, et du diable si je sais pourquoi; car on peut échanger un coup d'épée et être amis malgré cela...
— Il est d'une naïveté rare, — dit tout bas le châtelain, — il faut qu'il s'abuse singulièrement sur ses manières et sur son extérieur.
Létorière reprit:
— Il me restait à voir le conseiller Flachsinfingen : j'arrive chez lui, je le demande, on me met face à face avec une vieille sorcière vêtue de noir, qui aurait pu passer pour la femelle du savant, tant elle était sèche et maigre. Elle tenait par-dessus le marché une Bible à la main. « J'ai affaire au conseiller et non pas à sa femme, » dis-je au laquais. « Moi ou le conseiller, c'est tout un, reprend la sorcière; dites-moi, monsieur, ce que vous avez à dire à mon mari. » Alors, baron, moi qui ne manque pas d'adresse, j'imagine un moyen pour faire fuir la femme et faire venir le mari.
— Voyons, marquis, — dit le châtelain en ajoutant tout bas: Quand celui-là sera fin et adroit, je boirai de l'eau jjure..". c'est rude et noueux comme le chêne, mais franc conune l'osier. — Eh bien! ce moyen, marquis?
— (< Mille diables, madame, dis-je à la conseillère, ce que j'ai à dire au conseiller est trop cru pour vos chastes oreilks; c'est un procès réservé pour le huis clos. — Dites tou-
LE MARQUIS DE LÈTORIÈRE
jours, monsieur. <> Alors baron, je me mets à lui raconter un conte de caserne qui aurait fait rougir un y)andour.
A cette nouvelle facétie, le baron eut un nouvel acciis de gaieté, et s'écria :
— Un conte do caserne! h la prude et dévote Flachsmfinsen!.. Je donnerais, le diable m'cm porte 1 mon limier Moick pour avoir assisté h celte scène-là. Et qu'a-t-elle dit?
— Elle est devenue rou^e comme uneécrevisse, m'a appelé insolent, et m"a fait signe de sortir.
— Si c'est connne cela que vous procédez pour intéresser vos juges à votre cause, mon hôte je vous en fais mon compliment, — dit le châtelain.
— Et que diable vouliez-vousque je trouve à dire, moi, à un savant et à une prude? On ne se refait pas!
— Certes non, — nuirniura le baron, — le pauvre garçon est comme moi, il aurait bien de la peine à s'accoutumer au jargon d'un docteur et au bavardage d'une vieille femme.
— Il ne me restait plustiu'h vous visiter, baron. Je vous ai visité... vous êtes un brave... et j'ai peur de vous ennuyer de mes aftairos... 51ais ce procès... si vous saviez... si je le perdais!... j'ai l'air comme ^a insouciant; tirais tenez, si cela était... si je le perdais! — s'écria Létorièro avec énergie, — jis n'y survivrais pas; je prierai, morbleu! sainte cartouche et ma carabine d'avoir pitié de moi.
A|irès avoir laissé échapper ce sinistre secret, Létorièro sembla rassembler ses idées, passa la main sur son front, et, regardant autour do lui d'un air étonné:
— Ah çà! 011 suis-je?... Vous êtes là, baron? Allons, allons... votre vin du Rhin est capitaux en diable, mon hôte; j'ai dormi, je pense... — Et le marquis abaissait malgré lui ses paufiières qui semblaient alourdies.
— Vous n'avez [las dormi, mais vous en avez, je crois» bien envie, mon hôte, et votre coupe est pleine.
— Alors, videz-la pour moi, baron... car... le procès... le cerf... aujourd'hui... Ahi... au diable le procès... vive la chasse!... A boire... à vous, baron!...
Et Létorièro feignit de tomber assoupi et appuya sa tête sur ses deux bras.
— Il reluse de boire, je suis vainqueur! — s'écria le châtelain.
Et aussitôt il appela Selbitz et Erhard, autant pour constater son triomphe sur le Français que pour leur ordonner de l'aider à monter dans la chambre aux rats.
Létorière, dont la tète était aussi calme que celle du baron, se prêta à l'aide qu'on lui donnait, sembla monter machinalement fescalier qui conduisait à la chambre, et tomba lourdement sur son grabat.
Le baron se trouvait dans un étrange embarras. S'il s'intéressait profondément à Létorière, surtout depuis que ce dernier lui avait laissé croire qu'il no survivrait pas à la perte de son procès, le bon châtelain avait aussi formellement promis sa voix aux princes allemands, dont il croyait les droits fondés.
Pour accorder son désir d'obliger le marquis avec sa parole déjà donnée, le baron eut recours à un singulier compromis: « Nos votes seront secrets: du caractère dont je connais Sphex et Flachsinfingen, d'ailleurs très paitisans des princes, se dit-il, il est hors de doute qu'ils voteront tous deux contre ce pauvre Létorière, surtout après l'alo-arade (ju'il a faite au savant et à la conseillère. Or leur hostilité assure le triomphe de la partie adverse du marquis. Maintenant, pourvu que les princes allemands gagnent, ainsi que le veut la justice, qu'importe que ce soit à l'unanimité ou à la majorité de deux voix contre une? Tout ce que je désire, moi, c'est de pouvoir, sans causer d'injustice, renvoyer ce pauvre marquis avec de bonnes paroles et une preuve de mon amitié; car je n'aurai jamais le courage de dire non à un aussi brave veneur et à un si jovial compagnon. »
Cette résolution prise, le châtelain attendit avec impatience le réveil de son hôte, et lui annonça qu'ayant réfléchi toute la nuit à son procès, sa conviction s'était modilice, et qu'il lui donnait sa parole de voter pour lui.
OEUV. CHOISIES. — 11
Létorière, après avoir mille fois remercié le baron, repartit pour Vienne. Quoi qu'il eôt dit au chûtelain, le marquis n'avait encore vu ni le conseiller Sphex ni la femme du conseiller Flachsinfingen.
XIU
LE DOCTEUU SPHEX.
Le docteur Aloysius Sphex habitait une maison très retirée, située au fond d'un des faubourgs de Vienne. De lourds barreaux garr' -raient les fenêtres; d'épaisses lames de fer augmentaient encore la solidité d'une porte basse et étroite-, fermée par une forte serrure.
Il fallait bravement passer entre deux énormes chiens des montagnes, enchaînés derrière cette porte, pour arriver à une pi'tite cour intérieure, où l'herbe croissait de toutes parts, et qui conduisait à la cuisine. Danscctt(^ pièce froide et nue se tenait la vieille ménagère du docteur, accroupie près de deu ' tisons éteints.
Le docteur habitait au premier étage une vaste bibliothèque poudreuse, en désordre, encombrée d'in-folios qui sembliuent n'avoir pas été ouverts depuis longtemps. Une haute fenêtre à petits vitraux, encadrés de plomb et à demi cachés par un pan de vieille tapisserie, jetait dans cette retraite un jour douteux et rare. Une vaste cheminée h colonnes torses, en pierre et à manteau sculpté, avait clé transformée en corps de bibliothèque, car le docteur n'allumait jamais de fim, dans la crainte d'incendier ses livres.
Afin de se garantir du froid piquant de l'automne, le conseiller s'était imaginé de se retrancher dans une vieille chaise à porteurs, qu'il avait fait placer au milieu de sou ciibinet d'étude. Fermant les glaces de ce meuble, il se trouvait ainsi assez commodément établi pour lire et pour écrire.
Le docteur Sphex, petit vieillard maigre, frêle, aux sourcils épais, aux yeux perçans, au sourire caustique, à la mâchoire inférieure très proéminente, aux pommettes ridées, avait une physionomie singulièrement sardonique et maligne.
Lorque deux heures sonnèrent à son antique pendule de marqueterie, le conseiller sortit de sa chaise avec une précision [iresque automatique.
Il portait un vieil habit noir fort usé; il s'enveloppa d'une sorte de houppelande grise, mit un chapeau à larges bords sur sa perruque rousse, et, pour mieux assujettir sa coiffure, il se servit d'un mouchoir à carreaux, ployé en triangle, dont il noua les deux pointes sous son menton.
Après avoir mis ses lunettes dans une de ses poches, et dans l'autre un précieux Elzevir, petit volume relié en cliagrin noir, le docteur Sphex prit sa canne et se prépara à sortir.
Mais, comme si une réflexion soudaine lui fôt venue, il retourna sur ses pas, traversa la bibliothèr|ue, et entra dans une autre pièce dont il ferma la porte derrière lui.
Les yeux du vieillard semblaient rayonner de joie.
Il prit une clef suspendue à la cliaîne de sa montre, ouvrit le coH'ret, et en tira avec un religieux respect une boîte en cèdre, plate et oblongue.
Elle ( ontenail un manuscrit de format in-4'' sur vélin, La forme des caractères de l'écriture était celle employée au dixième siècle; les titres et les lettres capitales étaient dorés et ornés de vignettes.
Après avoir contemplé ce manuscrit avec le regard avide, inquiet et insatiable que l'avare plonge dans son trésor, le docteur Sphex remit sa boîte en place et ferma soigneusement le coffret qui contenait ce précieux monument de calligraphie.
Ainsi rassuré sur l'existence et sur la conservation de son
ŒUVRES CHOISIES lyEUGÈNE SUE.
bien le plus cher, le conseiller sortit pour sa promenade accoutumée.
En passant devant la cuisine de sa ménagère, il lui dit d'un air bourru :
— Si le marquis français revientencoreà la charge, que je sois chez moi ou non, dites-lui toujours que je suis absent.
— Il est encore venu ce matin, monsieur.
— C'est bon, c'est bon ; qu'ai-je besoin de voir cet étourneau, ce muguet, ce beau fils, qui, dit-on,
Non pudet ad morera discincti vivere Nattœ (1)
Le vieillard se dirigea vers une petite vallée située derrière les faubourgs, et appelée le Creux-des-Tilleuls.
De même que certains amateurs dédaigneusement exclusifs n'admettent qu'une école de peinture et n'admirent qu'un maître de cette école, le docteur Spliex s'était passionné pour les satires de Perse, et mettait cet ouvrage au-dessus de tous les autres poètes latins de l'antiquité.
Non-seulement il possédait toutes les éditions de ce poète, depuis la plus rare, l'édition ■princep.': de Brescia (1470), jusqu'à la plus moderne, celle de Homs (1770) mais il avait acquis à un très haut prix le manuscrit dont on a parlé, et qu'il considérait comme un trésor inestimable.
Le conseiller avait traduit, commenté Perse, et le commentait journellement encore. A force de se pénétrer de l'espiit de cet auteur, il avait fini par s'en assimiler tellement les pensées, qu'il s'appliquait continuellement à lui même et aux autres des citations empruntées à ce satirique stoïcien.
Son admiration touchait à la monomanie. De même qu'à l'aide du microscope l'observateur découvre des mondes inconnus sur un brin d'herbe ou dans une goutte d'eau, l'imagination eailtée du docteur trouvait, sous les plus simples paroles de son auteur chéri, les significations les plus profondes.
Le conseiller s'achemina donc à pas lents vers le lieu de sa promenade quotidienne. Il s'approchait de l'arbre renversé qui lui servait ordinairement de siège, lorsqu'il entendit parler à haute voix...
Contrarié de trouver sa place prise, le docteur s'arrêta derrière un buisson do houx.
Mais que devint-il, lorsqu'il entendit une voix pure et suave réciter, avec l'accentuation la plus savamment prosodique et la plus finement expressive, ces vers de la première satire de Perse :
' 0 curas liominum ! 0 quantum est in rébus inane ! etc (2)
Le conse lier suspendit sa respiration, écouta, et, lorsque la voix s'arrêta, il s'avança brusquement pour voir quel était l'étranger qui semblait goûter son auteur de prédilection.
Il vit un jeune homme très négligemment vêtu; plusieurs rouleaux de papier sortaieni ,os poches de son vieil habit noir; il avait à côté de lui un assez volumineux in-4o. Tout l'extérieur de Létorière, car c'était lui, donnait enfin l'idée la p'us juste d'un pauvre poète; étroite cravate de grosse toile, vieux feutre rougi de vétusté, visage pâle et légèrement famélique, rien ne manquait à cette autre transfiguration.
A la vue du vieux conseiller, le marquis se leva respectueusement.
— N'est-ce pas, jeune homme, que notre Perse est le roi des poètes? —s'écria vivement Sphex en frappant du plat de sa main sur l'Elzevir qu'il venait de tirer de sa poche, et en s'approchant d'un air radieux vers Létorière.
(1) Qui n'a pas honte de vivre comme un Natta (vaurien célèbre).
(2) Quels soins occupent l'iiorarae ! 6 que de vani((^ dans la vie I...
— Monsieur, — dit le marquis d'un air étonné, ~ je né
sais...
— J'étais là, j'étais là, derrière cette touffe de houx; je vous ai entendu réciter le commencement de la première satire de notre poète, de notre Dieu! Car, par Hercule! jeune homme, je vois que vous l'appréciez comme moi : jamais Toscan n'a dû prononcer avec plus de pureté que vous l'inimitable poésie de notre commun héros; et franchement, mon vieux cœur est tout réjoui de cette rencontre aussi heureuse qu'inespérée.
Hune, Macrine, diem numera nieliore lapillo (1),
s'écria le vieillard ; et il tendit cordialement la main à sa nouvelle connaissance, après avoir emprunté cette citation à son auteur chéri.
— Si ce n'était prétendre trop, monsieur, — répondit Létorière avec humilité, j'oserais vous répondre :
Non equidem hoc dubites amborum fœdere certo Consentire deos, et ab une sidère duci (2).
— Bravo! mon jeune ami, impossible de répondre avec plus d'esprit et plus d'à-propos! Il faut que vous connaissiez mon Perse, mon inimitable stoique, aussi bien que je le connais; mais ce que vous avez, et ce que, hélas ! je n'ai pas, c'est cette belle et harmonieuse prononciation toute musicale qui m'a transporté! Aussi,— ajouta le conseiller en hésitant, — si je l'osais, je vous demanderais, au nom de notre commune admiration, de me dire encore une fois les premiers vers de la troisième satire.
— Avec plaisir, monsieur, — dit en souriant Létorière.
Hœc cedo, ut admoveam lemplis, et farre litabo (3).
— De mieux en mieux! — s'écria le savant en frappant dans ses mains. — Mais, à propos de cette citation, quelle signification donnez-vous à far? — et le docteur attacha un regard presque inquiet sur le jeune homme, dont il voulait mettre la science à l'épreuve par cette question.
— Selon ma modeste expérience, — répondit bravement le marquis, — /"ar* signifie la graine dont on fait la farine; et, contrairement à l'opinion do Casaubon et de Scaliger, je crois que cette expression s'applique non au pain, mais au blé, à l'orge, à toutes espèces de grains, en un mot; car vous le savez, monsieur, le far était avec le sel la plus commune des offrandes; c'est elle, je crois, que Virgile désigne par ces mots: friiges,saha'... snhamola... C'est donc en manière d'humble offrande à notre commune divinité, monsieur, que je vais dire les vers qui vous plaisent.
Puis Létorière récita généreusement la satire tout entière, en donnant à sa voix harmonieuse une expression tour à tour si fine, si mordante ou si énergique, que le docteur Sphex, enthousiasmé, s'écria :
— C'est qu'il ne laisse rien échapper! pas une nuance! pas une intention! il ne s'arrête pas à la surface des mots! il les scrute, il les creuse, il les traverse, il pénètre sous cette écorce brillante et en f;iit ressortir le sens profond et caché. Jeune homme... jeune homme... — ajouta Sphex en se levant, — hommage à vous; car lire ainsi, c'est traduire! Traduire ainsi, c'est s'assimiler tellement à l'original que c'est presque substituer l'individualité de l'auteur h la vôtre! Or, je vous déclare qu'un homme assez heureux, assez rarement doué pour s'individualiser avec Perse, mérite à mes yeux presqu'autunt d'égards qu'en mériterait Perse luimêinel Oui, je considère ce phénomène d'assimilation comme une sorte de parenté de génération intellectuel) Marquez ce jour, Macrin, avec la pierre favorable.
(2) N'en douiez pas, les dieux ont voulu nous lier par de-; rapports certains, nous donner la même constellation pour guide.
n) Pi'issé-je apporter au temple celte offrande, et l'orge sufi:ia piiui' faire agréer ma prière.
LE MARQUIS DE LÉTORIÈRE
cllel Or (Joue, touchez là, jeune homme... Sans l'ininienso différence d'âge qui nous sépare, je dirais (|uo nous sommes frères en inteMigenco, procréés du m<^mo père.
Le docteur Sphex avait parlé avec tant de véiiémence et tant d'enthousiasme, que Létorière le regardait avec un profond étonnement, craignant de s'être trom|)é et d'avoir sous les yeux un mononiane au lieu du conseiller auliquo qu'il attendait.
Le savant interprétant différemment ce silence, dit au marquis:
— Voyez un peu, j'agis comme un vieux fou. Je vous traite de frère, et je no songe seulement pasà vousdemandcr à quel savant latiniste j'ai l'honneur de parler.
— Mon nom est Létorière, monsieur, — dit le maniuls en saluant.
— Létorière! — s'écria Sphex en se redressant brusquement. — Seriez-vous, par hasard, parent du marquis du même nom?
— C'est moi qui suis le marquis do Létorière, monsieur.
— Vousl... vous?... vous?... — dit le docteur sur trois tons difTércnts. — Allons donc, c'est impossible. Le marquis de Létorière est, dit--on, aussi ignorant qu'une carpe, aussi léger qu'un papillon; c'est un de ces beaux diseurs de fadaises incapables do comprendre un mot de latin, et qui, en fait de Perse, ne connaissent guère que les étofTes de ce nom-15 ! — ajouta le conseiller, très satisfait de cette détestable plaisanterie.
— Je vois avec peine qu'on m'a calomnié, monsieur, — dit le marquis.
— En vérité! Sérieusement, vous seriez monsieur de Létorière? — dit Sphex d'un air stupéfait.
— J'ai l'honneur de vous l'afnrmer, monsieur, — dit le marquis.
— Mais êtes-vous ici pour un procès?... Répondez, monsieur!... répondez! ne me trompez pas!
— Monsieur ! — dit le marquis comme s'il etlt été choqué de l'indiscrétion du conseiller.
— Pardon de ma vivacité, monsieur... Si j'ai l'air si bien instruit de ce qui vous regarde, c'est que... — et le docteur hésila, — c'est que j'ai quelques parens dans le conseil aulique, et je suis informé de tout ce qui s'y passe.
— Eh bien! il est vrai, monsieur; je suis malheureusement ici pour un procès, — dit en soupirant Létorière.
— Mais, mon jeune ami, reprit le conseiller, permettezmoi de vous dire que vous me semblez très insouciant do vos affaires!... vous venez reciter des vers aux zéphyrs.... d'admirables vers, il est vrai; mais, entre nous, ce n'est guère là le moyen de gagner votre procès... Croyez-moi, jeune homme, si la justice est aveugle, elle n'est pas sourde... et il est mille moyens d'intéresser vosjuges.
— Hélas! monsieur, j'ai vu mes juges... et c'est parce que je les ai vus... que je conserve peu d'espoir. Dans mon chagrin, je demande aux lettres des consolations et des renseignemens; j'en demande surtout à mon poète favori. Je cherchais la force de lutter contre le mauvais sort en Telisant ses vers. Ne trouvez-vous pas, monsieur, que sa poésie énergi(|ue, fière et sonore, doit ranimer les âmes afl'aiblics, ainsi que le bruit guerrier d'un clairon ranime les soldats découragés?
Le savant fut profondément touché de l'expression à la fois simple et digne avec laquelle Létorière prononça ces derniers mots.
— Pardonnez à un vieillard, — lui dit-il, —l'intérêt qu'il vous témoigne; mais ne vous evagérez-vous pas aussi les mauvaises dispositions de vos juges?... Avez-vous bien fait ce qu'il fallait pour les intéressera votre cause, avant d'en désespérer ainsi?
— Ceux de mes juges que j'ai vus, monsieur, ne (>ouvaient guère avoir de sympathie pour moi, et je ne devais pas d'ailleurs compter leur en imposer.
— Pourquoi cela, mon jeune ami?
— Notre poète pourrait au besoin vous répondre, monsieur:
Velle suum cuique est, nec veto vivilur une.
Hic satur irrigue mavult turgescere sonino ; Hic campo indulget (1)...
— Je comprends, je comprends, — dit le conseiller en souriant de la juste et maligne application de ces vers; — je sais qu'on dit de par Vii'inie que le conseiller Flachsinfingen aurait bi(>n figuré parmi les gourmands convives du festin de Trin:alcyon, et ()ue le brûlai châtelain de Henfercsler aurait pu lulter dans le cirque de Rome contre les bêles s:nivagrs! lùi ctTcl, vous, pauvre lettré, pauvre poète,
pauvre rossignol au doux chant quels rapports pouviez-
vous avoir avec cette panse inerte de Flachsintingen, qui ne songe qu'à sa table? Qu'auriez-vous pu lui dire, si ce n'est :
Qiia) tibi summa boni est? Uncta vixisse patella Semper ! (2)...
n en e.st de même de ce gladiateur, de cette brute de
Ilenferester dont je ne puis voir le lourd et grand corps
sans me rappeler ces vers de notre dieu:
Hic aliquis de gente hircosa centmionum
Dicat : « Quod salis est sapio niihi ; non ego euro
Esse quod Arcesilas œruninosique Solones » (3).
— Hé bien! vous avouerez, monsieur, — reprit le marquis en souriant, — que n'ayant en vérité pas autre chose à dire à mes juges, je ne devais guère espérer de les intéresser. Hélas!... je ne suis ni un coureur de forêts ni un gourmand... sans cela peut-être aurais-je éveillé quelque sympathie chez mes juges!
— Mais tous les conseillers ne sont pas des gladiateurs et des moutons menés par leurs femmes, mon jeune ami...
At me nocturnis juvat impallescere chartis (4).
— Ah ! monsieur... tout mon malheur est de ne pas avoir
de juges qui vous ressemblent...
— On m'avait pourtant parlé d'un certain docteur Sphex, — dit le conseiller en attachant un regard iiercant sur le marquis, — d'un vieux bonhomme qui n'était* pas sans lettres... qui jugeait le matin et se livrait le soir à ses études cliéries...
His mane edictum, post prandia Callirhoë do (5).
— Je me suis plusieurs fois présenté à la porte de monsieur le conseiller Sphex, monsieur, — dit Létorière, — et si ce que vous me dites est vrai, je regrette doublement de ne l'avoir pas renconiré, car c'est peut-être le seul de mes juges auipiel j'aurais pu inspirer queliiue sentiment de bienveillance, ou dont j'aurais pu réclamer l'intérêt au nom de nos goûts communs.
— Par Hercule!... jeune homme, n'en douiez pas!.,. Mais tout n'est pas désespéré... je connais assez cet original de Sphex; si vous voulez m'accoinpagner, je me ferai un plaisir de vous recommander, et même de vous présenter à lui.
(1) Chacun son goût, aucun ne se ressemble ; celui-là préfère s'engraisser a lahle et dans les bras du sommeil ; celui-là aime les durs exercices du champ de Mars.
(•2) l'our vous, le souverain bien quel est-il ? De faire chèrelie tous les jours.
(3i Mais j'entends un vieux liouc de centurion me ri^pondre : « J'ai autant de savoir qu'il m'en faut à moi ! j'ai bien besoin de devenir un Arcesilas ou un Soloii morose ! »
('<; Mais à moi il me plaît de pâlir sur les livres.
(5) Un édit le matin à ces gens, et le soir Callirhoè 1 1 (et la soir mes plaisirs).
— Comment pourrai-je, monsieur, reconnaître et mériter cette précieuse laveur?
— Jeune homme, les g-ens comme vous et comme le conseiller Sphex sont rares; et chacun doit gagnera la rencontre que je vous propose. Donnez-moi votre bras et marchons.
Le vieillard se faisait un malin plaisir de la surprise qu'il ménageait à Lélorii^re; celui-ci ne manijua pas, en effet, de se récrier sur la liizarrerie et sur le bonheur du destin, lorsque, en arrivant au logis du conseiller, celui-ci découvrit son incognito.
Au grand étonnement de la vieille Catherine, le docteur lui ordonna de mettre deux couverts, car le marquis n'i^vait pu reluser de partager le repas du conseiller, qui lui avait dit en manière d'allusion à la frugalité de sa vie:
.... Posilum est, algente calino,
Durum dus, et populi cribro decussa farina (1).
annonce d'ailleurs réalisée de tous points. Un anachorète se fût à peine contenté des mets servis dans la bibliothèque par la vieille Catherine.
Le conseiller, de plus en plus enchanté de son hôte, lui lut ses traductions, ses commentaires; et, faveur inespérée, dernier terme et dernière preuve de confiance, lui montra le précieux manuscrit.
A cette vue, Létorlère manifesta une admiration si p.T^sionnée, si jalouse, que le docteur commença àregarii ■ son hôte d'un air inquiet, et se reprocha presque son imprudente confiance.
— Est-ce que vous habitez seul votre maison avec votre ménagère? — dit tout à coup le marquis d'un air sombre en serrant en' e ses mains le précieux manuscrit, comme s'il eût voulu se l'approprier.
— Serail-il assez enthousiaste de Perse pour vouloir m'assassiner et me voler mon manuscrit? — se demarida le conseiller avec une lourde terreur mêlée d'admiration.
Mais le marquis, lui remettant le manuscrit entre les mains d'un air égaré, s'écria:
— Pour l'amour du ciel, monsieur, cachez, cachez ceci! Pardonnez à un insensé!
Et il sortit précipitamment de la chambre, en mettant ses mains sur ses yeux.
Le conseiller referma le secret et trouva son hôte assis, d'un air accablé, dans la bibliothèque.
— Qu'avez-vous, jeune homme? — dit le savant avec intérêt.
— Hélas! monsieur, pardonnez-moi!... A la vue de ce manuscrit, une pensée infâme, monstrueuse, m'est venue, malgré la sainte loi de l'hospitalité.
— Vous avez eu l'envie de me ravir mon trésor? Lélorière baissa la tète d'un air confus.
— Touchez Ih, mon jeune ami. Je vous comprends... Je ne vous comprends que trop, — dit le conseiller en poussant un soupir. — C'est un grand honneur que vous venez de rendre à notre auteur; et si vous saviez l'histoire de ce manuscrit... — Et, après un moment de silence, il ajouta: — Vous verriez que je dois excuser la terrible tentation dont vous n'avez pu vous défendre.
Malheureusement la confidence du conseiller s'arrêta lîi.
Les deux amis passèrent le reste de la journée à analyser, à grand renfort d'érudition, les jugemens de Casaubon, de Kœnig, de Ruperti, sur leur poète favori. Ils y découvrirent des beautés cachées qui avaient échappé à tous les éditeurs.
Létorière, par un heureux hasard de mémoire, porta jusqu'à l'extase l'admiration do Sphex, en lui faisant remarquer que ce passiige de la satire IH: « Les leçona de ce faqeportiqne oit est peinte la tié/aite du Mède, » se rapportait à Zenon, chef du stoïcisme. En un mot, dans ce long et savant entrelien, Létorière, admirablement servi par ses
(1) On vous sert sur un plat glacé des légumes tout crus avec un pain de farine d'orgi; mal passée.
souvenirs, par l'étude approfondie qu'il avait récemment faite de Perse, à la recommandation de Dominique, et par la surprenante nexibilité de son esprit, captiva complètement le docteur Sphex.
Cependant pas un mot du procès n'avait été dit de part et d'autre. Le marquis s'en taisait par prudence, le conseiller par embarras; car, quelque bien disposé qu'il filt pour Lélorière, il pensait avec amertume que sa voix ne suffirait pas pour assurer le gain de la cause de son jeune protégé.
— Quel dommage! — s'écria le conseiller, — que vous quittiez sitôt Vienne! nous aurions passé de longue.s et délicieuses journées dans l'admiration toujours renaissante de notre dieu, et nous aurions dit comme lui :
Unum opus et requiem pariter disponimus ambo, Atque verecunda laxamus séria mensa (1).
— Je sens cette privation comme vous, monsieur le conseiller. Malheureusement il faut sacrifier ses plaisirs à ses devoirs. — Et Lélorière se leva.
Frappé de la réserve du marquis à l'endroit de son procès, le conseiller dit, en attachant sur son hôte un regard pénétrant :
— Mais ce procès, nous l'oublions...
— Le moyen de songer, monsieur, à de tristes intérêts matériels lorsqu'on parle de l'objet de son culte avec quelqu'un qui partage notre admiration!
— Hum! hum! — dit le docteur en secouant la tête; et, souriant d'un air caustique, il récita ces vers:
« Mens bniin, fanin, fides ! » li.fc clare, et ut andiat hospes ; llla ^ilii intror>uni, et sub liniua imiiiuruiurat : « Oh ! si EbuUit paU'iii jira'claruni funus (2) ! »...
— Oui... oui... on dit tout haut: J'oublie mon procès.... et tout bas on voue aux dieux infernaux le méchant conseiller qui ne nous donne pas une parole d'espoir... n'estil pas vrai?
— Que voulez-vous, monsieur? — dit le marquis en souriant, et répondant par une citation du même livre:
Messe tenus propria vive (3).
— Et vous croyez avoir récollé l'indifTérence, jeune homme? — s'écria le savant en riant de cet à-propos. — Eh bien! moi, je vous détromperai. Il ne sera pas dit que la voix du vieux Sphex ne protestera pas du moins contre le jugement d'une panse comme Fiachsinfingen ou d'un vieux bouc de centurion, d'un gladiateur brutal comme Henforester. Dans mon opinion, l'é(iuilibre entre vos droits et ceux des princes allemands était si parfaitement égal, qu'il ne fallait qu'un souffle pour faire pencher la balance.
— Scis etenim justum geniina suspendere lance Ancipitis libree {i) ..
dit le maniuis: —Ne doutant pas de l'intégrité du juge,
je n'ai jamais douté du succès de ma cause auprès de lui»
Enchanté de cette nouvelle citation, le conseiller s'écria :
— Et vous avez bien fait, jeune homme; ma voix sera solitaire; mais ainsi elle protestera d'une façon plus éda-
(1) No\is nous mettrons au travail, nous le quitterons en=em- We.'et un modeste repas égayera ensuite nos sérieuses matinées.
(-2) « Sagesse, honneur, vertu, » voilh ce qu'on demande tout haut. Voici les |»rieies -ous-enlendiies qu'on fait tout bas : « Oh ! si un convoi magnifique emportait le beau-père ! »
(2) 11 faut vivre de ce qu'on récolte.
i3) Vous savez en effet tenir d'une main impartiale la balance de la justice.
LE MARQUIS BE LÉTORIÈRE
tante encoro coniro un jiicrnmnnt que je roji^nrdprai comme inii|uo s'il vous ost ronlraiip, comme je le crains. Adieu donc... C'est après-demain que nous prononçons sur votre cause.... que les dieux vous soient favoraitics! Quanta moi, par Castor! je sais ce (juej'ai à faire.
Et lo docteur termina l'entretien par cette dernière citation:
Ast vocat offiriiim : tralm nipta, Brullia saxa Prenrlit amioiis inops ; renupie oiiincm sui'daquc vota CondiUil lonio (1) I...
lE CONSEILLER FLACHSINFIKGE^.
Le lendemain du jour où Létorièrc avait quitté le docteur Sphi'x, une agitation extraordinaire régnait dans la maison du conseiller aulique Flachsinfincfon. Il était onze heures du matin. Madame Martlia Flachsintlngen, grande femme de quarante ans environ, sèche, pAle et grave, vêtue d'une longue robe brune, portant une collerette empesée et une sorte de béguin de velours noir, était en conférence avec son mari le conseiller, gros homme pansu, coloré, <à l'air jovial et ricaneur.
Enveloppé dans une robe de chambre de lampas, la tête entouré d'un bonnet de nuit serré par un ruban couleur do feu. le conseiller semblait écouter sa femme avec une déférence mélce d'impatience.
La conseillère tenait dans ses doigts décharnés un billet qu'elle relisait pour la seconde fois avec une attention profonde, en pesant sur chaque mot.
Ce billet était ainsi conçu :
« Monsieur le marquis de Létorière aura l'honneur de se présenter aujourd'hui, h midi, chez madame la conseillère de Klaclisinfingen, si elle daigne le recevoir. »
Après avoir lu, elle reprit:
— Se présenter chez madame la conseillère, quelle audace!
— Mais, Martha, — dit humblement le conseiller, — je ne vois pas ce qu'il y a d'audacieux h...
— Vous ne voyez pas! Oh! certes, vous êtes si pénétrant, vous ne voyez pas qu'une telle lettre, de la part d'un vo luptueuT, d'un débauché, d'un Nabuchodonosor comme ce marquis de Létorière, est pire encore qu'une insulte? car c'est pour ainsi dire une préméditation, une menace d'insultel
— Comment cela, Martha?
— Mais vous avez donc oublié fout ce qu'on raconte de cet homme abominable? qui ne laisse après lui, dit-on, que filles séduites... qu'épouses coupables?... Nesavez-vous pas que c'est un Pharaon, qui croit vous ensorceler d'un coup d'oeil... une manière de Tarquin effréné, qui, la première fois qu'il se trouve avec une femme ose lui parler le langage de la galanterie la plus perverse!
— Le fait est que c'est un de ces verts galants que les maris, les pères et les mÔT-es donnent au diable vingt fois par jour, hé, hé, hé! — répondit le conseiller en riant d'un gros rire,
Cet accès d'importune hilarité fut sévèrement puni par la conseillère, qui pinça vertement son mari en s'écriant:
— Vous êtes [jourtant assez misérable pour rire sottement lorsque vous avez en main la preuve qu'un pareil débordé a peut-être la prétention de mettre le comble à ses triomphes infernaux en attaquant l'honneur de votre femme'...
(i) Mais vous avez à rendre un bon office ; votre ami a fait naulVage, il s'est sauvé sans une obole sur les rochers de Lucanie; son avoir et ses vœux inutiles, tout est au fond île la nier)
Le conseiller regarda la consfillrre d'un air ébahi en joignant les mains:
— Aitiquer votre honneur, Martha! Eh! bon Dieu du ciel ! i|ui pense h cela?
— Oh! (]uel homme! qurl homme! Mais écoutez donc! Et la conseillère relui une lidisièmo fois la lettre...
« Monsieur de Létorière aura l'honneur de se présenter aujourd'hui, à midi, chez maitame de Flacbsinfingen. »
— Comprenez-vous bien? chez ma'lame. Est-ce clair? Ce n'est pas chez monsieur le conseiller (ju'il veut se présenter, c'est chez madame la cousnllère. C'est donc une es- |)ècode rendez-vous qu'il med(>mande. Il ne le cache pas, il no prend [las de détours, il l'avoue sans honte; et vous, vous M(! bondissez pas, vous restez là, inditl'érent à cet affronl ! Allez, allez, Flachsinlingen, vous n'êtes pas digne d'aMiir une honnête femme! Me demander un rendez-vous! l'impuiliquc ! — répéta la conseillère avec indignation.
— Comment, Martli: , vnus supposez sérieusement que lo marquis songerait'.'.... Allons donc! vous êtes folle, archilulle! — s'écria le conseiller. — S'il vous demande un rendez-vous, c'est pour vous parler au sujet de son procès; rien de plus simple. Conuno tout le monde, il sait que j'ai placé toute ma confiance eu vous, c'est-à-dire que vous me menez par le nez ; eh bien ! pour m'influencer, il veut d'abord tout naturellement agir sur vous, iMartha.
— Agir sur moi! Comment? agir sur moi ! C'est bien ce que j'empêcherai au péril de mes jours! — s'écria la conseillère d'un ton héroique,
A ce moment on entendit une voiture s'arrêter à la porte.
— Ciel ! c'est lui ! — dit la conseillère en s'a|ipuyant sur le fauteuil de son mari. — Je n'ai pas une goutte de sang dans les veines. Flachsinfingen.ne me quittez pas; au nom du ciel, défendez-moi de cet audacieux!
-Mais la voiture continua sa route; c'était une fausse alerte.
Martha passa la main sur son front, et dit avec émotion :
— Le coeur m'a manqué, je l'avoue; mais on n'est pas maîtresse de sa terreur.
— Ah çà! puisque vous avez si peur de ce marquis, pourquoi diable le recevez-vous, l'all'rontez-vousl — demanda naïvement le conseiller.
— Pourquoi? pourquoi '! — répéta Martha d'un air indigné, en montrant son mari avec un geste de souvei-ain mépris. — Il me ilemande pourquoi'? voilà bien la question d'une âme honteusement absorbée par la gloutonnerie! rour(|uoi? Pourquoi le guerrier qui fuit lâcliement devant l'ennemi est-il déshonoré? pourquoi éprouve-t-on l'or par le l'eu? pourquoi lo juste i]ui a vaillamment combattu, qui a résisté, est-il supérieur au juste qui n'a pas Intlé? Pourquoi l'Écriture, — et Martha montra sa Bible ouverte au livre des Juges, — pourquoi l'Écriture dit-elle: o Vous rjui vous êtes exposés volontairement au péril, bénissez le Seigneur. Parlez, vous (pii montez sur des ânesscs d'une beauté singulière, et qui marcliezsans crainte dans... '»
— Mais, — s'écria le conseiller en ititerrompant sa femme avec impatience, — mais, encore une fois, vous êtes Iblle! Oui est-ce qin' pense à vous combattre sur vos ;1nosses? h vous attaquer? à lutter avec vous? à vous éprouver par le feu?... Est-ce qu'à votre âge on... Ah bah!... allons donc; vous me feriez dire quelque sottise, Martha.
— Joignez maintenant l'insulte à la grossièreté; rien no m'étonne de vous.
— Mais, encore une fois, ne le recevez pas ce marqui?, no le recevez pas! — s'écria le conseiller exaspéré; — mon parti est bien pris de soutenir les droits des princes allemands, puisque vous le voulez! Ainsi ce que vous dira ou non ce Nabuchodonosor, ce Pharaon, ce Tarquin, ne changera rien à la chose; soyez tranquille, je n'ai pas besoin qu'il vous attaque, comme vous dites, ni que vous lui résistiez, pour vous tenir pour la plus honnête femme de toute la Germanie. Ainsi, n'y pensez [ihis, fermez votre porte, et laissez-moi aller surveiller les fnurneaux deLipper; mon estomac m'avertit ipi'il est bientôt midi, et jo compte si fort sur un certain brochet au four, avec une
sauce à la gelée de groseilles, quej'eu ai rêvé toute lu nuit.
Après avoir laissé parler son mari, madame de Flachsinlingen reprit d'un air de mépris calme et concentré :
Je comprends, monsieur, que vous ne songiez qu'à
votre ignoble sensualité lorsque la vertu de votre femme peut être attaquée... C'est donc moi qui me chargerai de défendre votre honneur et le mien. Nouvelle Judith, je braverai cet Holopherne, et comme elle je dirai: « Donnezmoi, Seigneui-, assez de constance dans le cœur pour le mépriser, et assez de force pour le perdre... »
— Allons... voilà que c'est Holopherne maintenant I — s'écria piteusement le conseiller.
— Mais, malgré ma résolution, — continua Martha, — comme je ne suis après tout qu'une faible femme, comme ce mécréant est capable de se porter aux plus affreux excès, tout ce que je vous demande, c'est de vous tenir bien armé et bien à portée de me secourir, si mes efforts étaient malheureusement vains I
— Mais, Martha, rassurez-vous, rassurez-vous; on ne se juge jamais bien soi-même... et je vous jure qu'il y a en vous... un certain air... un certain je ne sais quoi.., qui lait que jamais imprudent n.e se hasardera... à vous manquer de respect,.. Ainsi je n'ai pas besoin de ra'armer pour...
— Vous savez si je veux ce que je veux ? — dit la conseillère en interrompant le conseiller, et en jetant sur lui un regard qui sembla le fasciner. — Quoique je regrette beaucoup de retarder l'heure de votre dîner, vous allez pourtant prendre une arquebuse, et, caché sous cette table, vous assisterez à cette entrevue... prêta venir à mon aide, si besoin est, lorsque je crierai: A moi, Flachsinfingenl
— Que je me cache sous cette table avec un arquebuse! Et pourquoi faire? mon Dieu !
— Je vous dis, moi, monsieur, que cela sera, et cela sera. La scène se passait dans le cabinet du conseiller; un
assez grand nombre d'armes du moy^n âge étaient accrochées sur la boiserie comme objets de curiosité.
La conseillère choisit une arquebuse et un poignard, qu'elle mit sur la table ; elle examina quelque temps un léger bouclier persan et un corselet de mailles d'acier, et fut sur le point de se revêtir de ces armes défensives pour résister plus sûrement aux attaques présumées du marquis ; mais, se croyant suffisamment pourvue avec le poignard, elle revint près de son mari.
— Ce poignard sera pour moi ; cette arquebuse sera pour vous. Deborah n'eut qu'un clou pour arme; Judith, une épée; Dalilah, des ciseaux... Martha aura un poignard.
— Mais, Martha, prenez garde, cette arquebusa est restée chargée depuis le jour où j'ai voulu l'essayer... A quoi bon, juste ciel ! tout cet attirail?
Une voiture s'arrêta de nouveau à la porte. La conseillère ressentit une forte émotion de terreur lorsque sa servante vint lui dire:
—i C'est un marquis français qui demande madame...
— Jésus-Dieu 1... c'est lui... du courage! — dit-elle à voix basse ; et elle ajouta: — Quand je sonnerai, Claire, vous introduirez cet étranger.
La servante sortie, la conseillère embrassa solennellement son mari, et lui dit d'une voix émue:
— Allons, allons, Flachsinfingen, le moment est venu... armez votre arquebuse, et que Dieu me sauve!...
Et elle leva le tapis en faisant du geste à son mari le signe de se glisser sous la table.
— Mais, ma femme, je vais étouffer là-dessous... c'est absurde !
— Bl'entendez-vous? — dit Martha d'un air impérieux.
— Mais... il est inutile...
— Flachsinfingen, m'avez- vous entendue? — dit la conseillère furieuse, en saisissant son mari par le bras et en accentuant pour ainsi dire chacun de ses mots par un pincement énergique.
— Il faut que je sois, par Dieu! aussi faible, aussi sot que vous-êtes folle pour me prêter à ce manège, — dit le.
cons'illcr en se frottant le bras et en s'introduisant sous la table avec assez de peine.
— Maintenant, quand je crierai: A moi, Flachsinfingen! sortez de là, et faites feu sans pitié sûr le Philistin, — lui dit sa femme; puis elle rabaissa le tapis, qui étouffa les derniers murmures du conseiller.
Sûre de cet auxiliaire caché, Martha fit de savans préparatifs de défense. La table sous laquelle était le conseiller devait se trouver entre elle et l'adversaire qu'elle redoutait. Déplus, Martha se flanqua de deux chaises et s'entoura d'un paravent; elle avait aussi à sa portée un long poignard de Tolède.
Alors la conseillère agita sa sonnette avec un cruel serrement de cœur, après avoir dit à voix basse:
— Tenez-vous prêt... Flachsinfingen...
Quelques sons inarticulés sortirent de dessous le tapis, la porte s'ouvrit, Létorière, entra et la conseillère mit la main sur son arme.
l'entrevue.
Cette fois encore la métamorphose du marquis était complète. Il ne semblait pas plus de vingt ans; ses cheveux châtains sans poudre, partagés au milieu de son front, encadraient sa charmante figure, alors candide et ingénue. Il était vêtu de noir, baissait timidement les yeux, tournait son chapeau entre ses mains d'un air embarrassé, et restait à la porte sans oser faire un pas.
La conseillère, émue, irritée, menaçante, qui, une main sur la garde de son poignard, s'att«ndait à voir entrer un brillant et hardi seigneur au regard effronté, aux allures audacieuses, au propos déhbéré, resta stupéfaite à l'aspect de cet adolescent d'une si rare beauté, qui, tout intimidé, semblait hésiter à s'approcher d'elle.
Ne pouvant en croire ses yeux, et craignant quelque méprise, Martha lui dit d'une voix aigre:
— Etes-vous bien monsieur le marquis de Létorière?
— Oui, madame la conseillère, — répondit le marquis d'une voix tremblante, sans lever les yeux et en rougissant beaucoup.
— Vous venez de France?
— Oui, madame la conseillère; il y a trois jours que je suis arrivé...
A cette voix douce, d'un timbre si pur et si jeune, l'étonnement de Martha redoubla ; elle abandonna ses armes, se pencha vers le marquis, et lui dit d'une voix un peu moins grondeuse:
— Vous êtes enfin monsieur de Létorière, qui sollicitez pour un procès?
— Oui, madame la conseillère...
— Pour un procès contre les ducs de Brunswick et de Brandebourg?
— Oui, madame la conseillère...
En entendant ces réponses d'une naïveté presque niaise, et balbutiées avec tous les dehors de la crainte, Martha, rassurée, se leva et fit même deux pas vers la porte, en disant au marquis:
— Mais approchez- vous donc, monsieur...
Létorière, pour la première fois, leva ses grands yeux tendres et mélancoliques, les attacha quelque temps sur la conseillère, puis les voila de nouveau sous leurs longues paupières.
De sa vie Martha n'avait rencontré un regard à la fois si doux, si séduisant; elle se sentit émue, et dit au marquis avec une sorte de brusque impatience:
— Mais approchez-vous donc... monsieur... on dirait en vérité que je vous fais peur...
LE MAROUIS DE LÉTORIÈRE.
— Ohl non, madame la conseillère.... vous no mo fnitcs pas peur.... « car la femme vortu(Hise est un excellent portage, et elle sera donnée à riioninie pour Ses bonnes actions, » dit l'f'.criture...
— Il cite l'Écriture! —s'écria Marllia avec admiration, et elle reprit tout à fait rassurée: —Je vous inlimido donc bien ?
— Mais... madame... c'est que vous avez l'air si imposant... Vous ressemblez tant i\ une des lîllesde notre roi.ijuc le c<pur me bat mak'ré moi; — et le marquis mit, avec un mouvement plein de grAce, sa main sur son cœur.— Mon Dieu!., je puis à peine parler. Ah! ne m'en voulez pas, madame, on n'est pas maître de cela, — dit I.éloriiVe en jetanl un regard à la fois timide et implorant sur la conseillère, singulièrement flattée de l'elfet qu'elle produisait, et de sa ressemblance avec une des filles du roi de France.
— Mais je ne sais si je rAve ou si je veille, — se disait Martha; — comment! c'est là (-et elTronté'? cet audacieux? ce séducteur impitoyable? Mais peut-(Mre se joue-t-il de moi? peut-iMre cetlo'appanMice ciudiae n'est-elle qu'une feinte abominable du mauvais esprit? Peut-être est-ce une ruse du ti^ro i\»\ s'approche h pas lents de sa proie pour mieux la saisir et la dévorer?
A mesure que ces soupçons lui vinrent à l'espril. la conseillère, imitant elle-même, jusqu'à un certain point, dans sa retraite, la démarche oblique et soupçonneuse du tigre, regagna prudemment son fort, c'est-à-dire la table, et dit tout bas à son mari :
— Préparez votre arquebuse, Flachsinfingen, le moment approche.
Au brusque mouvement que fit le tapis, il fut impossible de deviner si le conseiller armait son arquebuse ou s'il faisait un geste d'impatience.
Une fois bien retranchée et h portée de son poignard, la conseillère reprit son accent impérieux, sa physionomie rébarbative, et dit durement h Létorière:
— Eh bien ! que voulez-vous, monsieur? mon mari est convaincu de la justice des droits des princes allemands, et toutes vos démarches seront inutiles.
— Adieu donc, madame, puisque vous ne voulez pas daigner m'entendre. Je n'ai plus d'espoir... Hélas! mon Dieu! que je suis malheureux!
Le marquis, mettant une de ses mains sur ses yeux, so dirigea vers la porte d'un air douloureusement abattu.
A ce mouvement, qui était loin d'annoncer des intentions hostiles, à cet accent désolé, la conseillère oublia tous ses soupçons, sortit pour la seconde fois do son fort, s'approclva du marquis, et lui dit d'une voix très adoucie, qui trahissait un peu de dépit:
— Mais ([ui vous dit que je ne veux pas vous entendre, jeune homme? Pourquoi vous en aller?... Quoique le gain de votre procès soit compromis, il est du devoir de mon mari d'écouter vos réclamations... Confiez-moi cela... rassurez-vous; ai-jedonc l'air si terrible? Voyons, venez près de moi, n'ayez pas peur. — Et ce disant, Martha prit le marquis par la main et l'amena à pas lents près d'un fauteuil en lui répétant: —Rassurez-vous donc, il ne faut pas être si craintif non plus, mon enfant.
A ce moment, un bruyant éclal r!e rire se fit entendre, le tapis de la table se souleva tout à coup, et le gros conseiller parut, son arquebuse à la main, en s'écriant avec un redoublement d'Iiilarilé:
— Uii est flonr votre poignard? où est donc voire cuirasse? où est donc votre bouclier, Mariha?... C'est vous maintenant qui êtes obligée de rassurer ce Pharaon, ce Nabuchodonosor... Ah! ah! ah! voilà Judith qui calme l'émotion d'Holopherne!
Tout ceci était à peu près incompréhensible pour Létorière, qui, un moment surpris de la brusque apparition du conseiller, n'eut bientôt i\uh comprimer l'envie de rii'e qu'excitait la grotesque tournure de Flachsinfingen.
Mais Martha, aussi courroucée qu'humiliée des railleries do son mari sur les folles précautions ipi'elle avait pi'ists, se précipita vers le consi^iller ii'un aii' indignéen s'écriant :
— N'avcz-vous pas do honte de recourir h de si vils moyens [)our venir espionner votre femme? Oh! l'odieux tyran! ohl l'abominable jaloux? Lui ai-je, mou Dieu! jamais donné lieu de douter de ma vertu?
Et Martha leva les yeux au ciel pour prendre Dieu à témoin (II' l'injustice des soupçons du pauvre conseiller, qui, étourdi, hébété par ces reproches si inattendus, rrs'ail béant, son arquebuse à la main.
— Comment? ma femme, — dit-il, — vous ...
— Je ne veux rien entendre, — s'écria Mariha en le prenant par 1(! bras. — (.aissez-moi...
— Mais... pourtant...
— Sortez, monsieur, sortez! votre présence me fait un mal alfrcux... — Et Martha poussait rudement son mari vers la porte d'un cabinet qui ouvrait sur celte pièce.
— Mais... ma femme!... — Et le conseiller se rebéquai*. encore,
— Et devant ce jeune homme ! Mon Dieu! que va-l-il penser de moi? — s'écria Martha.
— Mais, par le diable! c'est vous qui...
— S'emhu.squer là traîtrouseusement arec une arquebuse! — ajouta Martha.
— Mais enfin... ma femme! — Et le conseiller, perdant du terrain, était toujours refoulé vers la porte.
— Un véritable guet-apens, digne d'un bandit italien ! — reprit Jlarlha avec, horreur.
— Pourtant, ma fenuue, c'est vous qui...
— Un conseiller antique jouer un tel rôle! Ah! vous m'épouvantez... sortez ! sortez.
Et après une assez longue lutte, Flachsinfingen disparut enfin dans le cabinet, dont sa femme poussa les verrous.
— Âh çn ! — se dit en riant I.étorière lorsqu'il se vit enfermé avec Martha, — ce n'est, pardieu ! plus elle, mais bien moi maintenant qui vais peut-être avoir besoin de défenseur. Je regrette fort la [jrésence de l'homme à l'arquebuse, — ajouta-t-il en regardant autour de lui avec un certain effroi.
Marthe revint bientôt, les yeux baissés comme une prude offensée.
— Que je suis confuse de cette scène, monsieur!... Hélas! mon mari est malheui-eusemcnt j.'''5ux... affreusement jaloux!... Jé.sus-Dieu ! sans le moindre motif... Il i st enfui si visionnaire que, sachant que je devais avoir nn entretien avec vous... avec un jeune geulilhomnie... — et lu conseillère hésitait, — qu'on disait si... enfin... dont la réputation était lellement... en un mot mon mari s'était caché pour... Mais, mon Dieu! vous me comprenez, du reste.
— Oui, madame; on m'avait déjà dit (|ue monsieur le conseiller était bien jaloux... — dit timidement le marquis.
— Ah!... on vous avait dit cela! — Et Martha minaudait.
— Oui, madame, on m'avait dit que monsieur le conseiller était très jaloux de l'influence que vous exerciez sur ses cliens, qui .s'adressaient toujours à vous plutôt qu'à lui. On vous sait si bonne... d'un jugement si droit !... Et pourtant votre mari devrait vous bénir chaque jour; car l'Ecriture dit que « le mari qui a une bonne femme est heureux » et que « le nombre de ses années se multipliera au double. »
Ceci, prononcé avec une expression de virginale innocence, avec un accent si doux et si religieux, que Martha stupéfaite, après avoir longtemps regardé cette physionomie enchanteresse, se dit :
— Mais c'est un véritable agneau pascal... Pauvre innocent!... toujours les textes saints à su pensée... Comme il m'intéresse! — Et elle reprit tout haut: — Mais, ditesmoi, comment, si jeune, vos parens vous laissent-ils voyager seul ? Comment confient-ils les soins d'un procès si important à votre inexpérience?
— Hélas! madame, je suis orphelin, je suis pauvre... je n'ai pas d'appui; je n'ai pour ami et pour guide que mon vieux précepteur.
ŒUVRES CHOrSiES D'EUGÈNE SUE.
— Mais comment se fait-il qu'intéressant comme vous l'êtes vous ayez une réputation telle que la vôtre?
— Moi, madame? — demanda Létorière avec une simplicité angéliqui!. —Et quelle réputation, mon Dieu?
La conseillère était stupéfaite; elle croyait bien à l'exa- {4éralion de certaines renommées, mais qu'un adolescent d'une candeur si rare, d'une éducation si sainte, pût passer pour un séducteur effréné, c'est ce qu'elle ne pouvait comprendre.
— Vous n'avez pas de parent de votre nom à la cour de France? — dit-elle d'un air inquiet au marquis.
— Non, madame.
— Ce sont les princes allemands qui auront évidemment répandu ces bruits fâcheux sur leur adversaire, — pensa Martha. — Mais dites-moi, quelles démarches avez-vous faites jusqu'à présent?
— Hélas ! de bien inutiles, madame. Je suis allé dabord chez monsieur le baron de Heufcresler.
— Juste ciel! pauvre enfant, vous vous êtes aventuré dans l'antre de cet affreux Polyphèmef
— Oui, madame. Ohl il m'a bien fort effrayé... et puis...
— Allez... allez, dites-moi tout, et, pour vous mettre à l'aise, apprenez que mon mari et moi nous détestons cordialement le baron.
— Je ne le savais pas, madame... C'est pour cela que je craignais de vous dire...
— Non, non, dites tout.
— Eh bien ! madame, je suis allé au château de Henferester. Monsieur le baron a d'abord commencé par se moquer de moi, parce que je venais en voilure au lieu devenir à cheval.
— Le vilain centaure ! il se figure que tout le monde est comme lui, de fer et d'acier, — dit Martha avec mépris.
— Lorsque j'ai commencé a lui parler de mon procès, il m'a ditde sa grosse voix : « D'abord à table... nous causerons mieux le verre à la main. »
— L'ivrogne ! je le reconnais bien là.
— N'osant pas contrarier monsieur le baron, je me suis mis à table; mais au risijue de lui déplaire, par exemple, comme il n'avait pas dit lu BènéJicité, je lui ai demandé la permission de le dire.
— Pauvre petit martyr! à merveille, mon enfant... Et ce brutal vous a laissé dire, j'espère.
— Oui madame; mais ensuite il a beaucoup ri, ce qui m'a bien scandalisé...
— Je le crois... malheureuse brebis, où vous étiez-vous égarée, mon l 'ieu !
— Comme je mangeais très peu, monsieur le baron m'a tlit : « Vous avez donc dîné? — Non, monsieur, mais l'Ecriture dit : « Ne vous empressez point étant au festin. »
— Bien répondu à ce glouton, mon enfant; vous auriez pu ajouter en manière de prédiction, que « rinsoi>inie, la colique et les tranchées seront le partage de l'homme inr tempérant (1), » c<ir c'est, en vérité, tout ce que je lui souhaite, à ce vilain brutal! — ajouta la conseillère.
— Alors, madame, il m'a donné un grand \erre tout rempli de vin pur, en me disant de trinquer avec lui. « Mais, monsieur, lui ai-je dit, je ne bois jamais de vin pur. » Alors, madame, il s'est mis à rire aux éclats, et m'a répondu : « C'c'^t égal, buvez toujours à votre maîtresse. »
— Parler a, ;i-i à un enfant de cet âge, quelle corruption abominable ! — lit la conseillère leva les mains au ciel.
— Je n'ai pas compris ce que voulait me dire monsieur le baron ; j'ai trempé mes lèvres dans ce grand verre, et je l'ai remis sur la table, tout interdit. Alors le baron m'a regardé de travers en me disant d'une grosse voix : o Vous ne buvez pas de vin, vous ne mangez pas, vous ne parlez pas. Peut-être serez-vous plus communicatif entre un widerkom de kirschenwasser, et une pipe bien bourrée de labac ! »
((} lïcclniast., ch. xxxi, v. 23.
— Du kirschenwasser! une pipe! Oh! le vieux pandour ! Vouloir donner ses odieux goiHs de corps de garde à cet adolescent, qui ressemble plutôt à une fille qu'à un jeune homme !
— Mais, ai-je répondu à monsieur le baron, je ne bois jamais de liqueurs fortes, et je n'ai jamais fmne... Alors il s'est misa jurer, mais à jurer, que j'en étais honteux pour lui, et il m'a dit : « Vous ne fumez pas, vous ne buvez pas! je vois que nous ne nous entendrons guère, car, moi, je ne m'intéresse qu'aux gens qui me ressemblent!... Du moins, chassez-vous ? — Oui, monsieur le baron. J'ai chassé les alouettes au miroir. » Alors, madame, il s'est mis à rire et à jurer encore plus fort qu'il n'avait fait jusque-là, et il m'a dit : « Jeune homme, excusez ma franchise, mais le châtelain de Henferesler aimerait mieux ne toucher à un verre, à une bride ou à une carabine de sa vie, que de s'intéresser à un chasseur d'alouettes... je ne puis rien pour vous. » Et voilà, madame, comme j'ai quitté monsieur le baron, et comme je suis revenu tout désespéré.
— Et le docteur Sphex, l'avez-vous? — dit Martha en réfléchissant.
— Oui, madame. Mais il m'a demandé avant tout si je connaissais la littérature profane... et un certain auteur païen nommé Perse, qu'on dit illisible pour des jeunes gens de mon âge. Je lui ai dit que non. Alors il m'a dit que ma cause était mauvaise, que mes adversaires avaient des droits certains... Et j'ai vu qu'il n'y avait pas plus d'espoir de ce côté-là que de l'autre.
La conseillère se sentait profondément émue.
— Écoutez, mon enfant, — dit-elle au mar()uis, — vous m'intéressez plus que je ne le saurais dire... Je suis bien chdgi-ine de voir les autres conseillers si contraires à vos intérêts; mais je n'y puis rien : tout ce qui dépend de moi, c'est (le tâcher de vous assurer la voix de mon mari...
— Ah! madame, il serait vrai! — s'écria Létorière avec l'expression de la plus vive reconnaissance, — Ah! l'Écriture à bien raison de dire : « La femme forte est la « joie de son mari; elle lui fera passer en paix toutes les « années de sa vie... » Oui, madame, car je bénirai votre mari, et il sera fier d'avoir, grâce à vous, fait triompher le bon droit.
— Toujours l'Écriture! on dirait en vérité un petit pasteur,—dit Martha avec abandon. — Mais, reprit-elle, n'allez pas après cela concevoir de folles espérances, ne vous désespérez pas non plus; le baron et le docteur peuvent revenir de leurs préventions... — Et Martha ajouta en ellemême : — Qu'il m'en coûte de le tromper ainsi ! il a bien peu de chance, mais je n'ai pas le courage de le désespérer.
— Ah ! madame !— s'écria Létorière en se jetant à ses genoux, — je le sens, vous serez mon bon ange... C'est à vous que j'attribuerai tout lehonheur qui m'arrivera désormais... Mon Dieu! madame que vous êlcs bonne et généi'eusel Oh! laissez-moi là, à vos pieds, vous remercier encore.
La conseillère, très émue, très attendrie, détourna la tête, et dit doucement au marquis, en lui donnant sa main à baiser :
— Allons! allons, enfant, relevez-vous, ne restez pas là...
Le marquis, toujours à genoux, prit résolliment la main qui lui était offerte, la porta bravement à ses lèvres en fermant les yeux, et dit d'une voix reconnaissante et passionnée :
— Oh I madame, comment jamais reconnaître tant de bontés!...
— Eh bien! eh bien! petit fou, — dit Martha en dégageant doucement sa main et en donnant de l'autre un léger soufflet à Létorière, — allez-vous me faire repentir de mes bontés?...
Depuis que le marquis s'était jeté aux genoux de Martha, la ligure réjouie du conseiller, toujours armé de son arquebuse, avait graduellement apparu à un reil-de-bœuf qui surn)onlait la porte du cabinet où il était enfermé.
LE MARQUIS DE LÉTORIÈRE
Voyant sa fomme si pnu disposée à recourir au poisnard pour repousser l'Holoplierne, leTarquin, ioNabucliodoiiosor, le conseiller voulut joyeusement se venger de son incarcération, et tira son coup d'arquebuse en l'air, en disant :
— Marthe, n'avez-vous pas crié : « A moi, Flachsinfingen ! »
Puis, accoudé sur le support de la fenêtre, il se mit à rire aux éclats.
La conseillère, outrée de cette nouvelle facétie de son mari, prit le parti de se trouver mal.
Létorière se sauva on appelant au secours, et laissa Martlia entre les mains de ses femmes et de son mari, qui, voyant la fûcheuse issue de sa plaisanterie, descendit à la hâte pour se faire pardonner son impertinence.
XYI
LE JCGEME5T.
Le jour du jugement du procès de Létorière, les trois conseillers se rendirent au palais. Leur vote devait être secret et déposé dans une urne.
Avant la séance, Henfere^ler, Flachsinfingcn et Sphex échangèrent quelques froides civilités, en s'examinantavec assez d'inquiétude; un moment le docteur pensa à intéresser Flachsinfingcn en faveur de Létorière, mais il eut peur de compromettre la cause de son protégé au lieu de la servir. Chacun des conseillers éprouvant à peu près la même crainte, ils se cachèrent mutuellement le sens do leur vole, et causèrent de choses indifférentes à la cause.
« Ce brave jeune homme va sûrement perdre son procès; il sera victime de l'injuste partialité de mes confrères, mais au moins ma voix protestera en sa faveur. »
Telles furent les réflexions que chaque juge fit à part soi.
Lorsque les pièces du procès eurent été exposées de nouveau par les commissaires-rapporteurs, après une longue séance employée à écouter et non à discuter les faits, les trois conseillers se levèrent et déposèrent solennellement leurs votes dans l'urne.
Le châtelain de Henl'erester, qui ce jour-là présidait la cour, ordonna au greffier de dépouiller le scrutin.
Chaque conseiller avait écrit sur un billet le nom de la partie qui lui semblait devoir gagner la cause.
Le greffier plongea la main dans l'urne, tira un bulletin et lut : « Le marquis de Létorière. »
— C'est mon vote, — se dit chaque conseiller.
Au second bulletin, le greffier lut encore : « Le marquis de Létorière. »
Les conseillers commencèrent à se regarder avec inquiétude.
Au troisième bulletin, le greffier lut encore : « Le marquis de Létorière. »
La stupéfaction des trois magistrats fut complète.
Le greffier enregistra le jugement. Toutes les formalités judiciaires remplies, les conseillers entrèrent dans leur salle de délibération.
Malgré leur joie dé voir le marquis gagner sa cause à l'unanimité, ils étaient singulièrement étonnés de cette étrange coïncidence d'opinion ; aussi se hûlèrent-ils d'en venir aux explications.
— Comment, diable! avez-vous voté pour le marquis, — s'écria im(iétueusement le baron en s'adrcssanl à Flachsinfingcn et à Sphex d'un air ébahi.
— J'allais vous faire la même question, baron! — reprit Sphex. Comment vous èt(>s-vous décidé à lui donner votre VOIX? et vous aussi Flachsinfingen?
— Mais, moi, c'est bien différent, — dit le châtelain. — Entre nous, nous pouvons parler franchement : vous m'a-
OEUV. CHOISIES. — II
vouerez qu'h égalité de droits on penche pour ses préférences, n'est-ce pas? Eh bien! c'est parce que meschienset ceux du marquis chassent ensemble, comme on dit, que jo lui ai donné ma voix. Fn un mol, c'est un homme dont le caractère, dont les manières, dont les habitudes me plaisent. Je lui avais promis mon vote en désespoir de cause, sachant bien que vous deviez tous deux lui être hostiles, le suis ravi puisqu'il a gagné; mais que le diable m'étrangle SI je comprends comment et pourquoi vous avez voté pour lui!
— Le caractère et les habitudes du marquis vous plaisent! — dirent h la fois Sphex et Flachsinfingcn au baron avec stupéfaction.
— Certes, jamais plus hardi chasseur n'a sonné de la trompe dans nos forêts... jamais plus gai compagnon, jamais plus franc buveur n'a vidé son widerkom rubis sur l'ongle, comme disent les Français!
Les deux conseillers partirent d'un commun éclat dé riro aux yeux du cliAtelain.
— Un hardi chasseur!... un sonneur de trompe, luil... pauvre jeune latiniste! pauvre lettré! — dit Sphex en donnant cours à son hilarité et haussant les épaules de pitié.
— Un rude buveur!... un gai compagnon !... ce candide adolescent qui cite la Bible à tout propos!... ce jouvenceau timide qui ne pouvait regarder ma femme sans rougir jusqu'aux oreilles, — dit Flachsinfingcn avec un rire non moins sardonique.
— Lui!... le marquis?... un lettré?... un latiniste?... Le marquis citer la Bible et rougir devant une femme? — répéta h son tour le châtelain avec des écriais de rire immodérés. : — Ah çà! mes maîtres, vous êtes fous, ou plutôt vous voyez toutes choses à travers vos lunettes.
— Vous êtes fous vous-même, avec vos cors de chasse et vos widerkom! — s'écria Sphex impatienté. — Que peut-il y avoir de commun, je vous prie, entre le marquis et ces grossiers amusemcns de gladiateurs et d'ivrognes? — ajouta le docteur avec une expression de souverain mépris. — Vous ne tomberiez pas dans cette erreur, mon cher baron, si vous aviez entendu Létorière réciter et commenter les admirables vers du roi des poiites latins de l'antiquité!...
— Et moi ! — s'écria le baron courroucé, — je crois à ce que me.s yeux ont vu, et non aux rêves do votre imagination malade! Devant moi le marijuis a tué un cerf du plus beau cou|> de couteau de chasse (ju'un veneur ait jamais donné! Devant moi il a sonné de la trompe mieux cjue le premier piqueurde la vénerie impériale! En deux jours il a bu devant moi plus de bière, plus de vin du Rhin et plus de kirschenwasser que vous n'en boire? dans toute votre vie, docteur Sphex! Devant moi il a monté mon vieil Elphin, que bien des écuyers trouveraient difticile! Eh bien! encore une fois, je vous dis, à vous et k Flai'hsintingcn, que Létorière, ce rude et hardi cavalier, se sert trop bien de l'éperon, de la trompe et du verre pour perdre son temps à pâlir sur de vieux bouquins ou à rougir devant une femme!... Encore une fois, vous ôles deuc songe-creux.
A celte apostrophe du châtelain, les deux autres conseillers se récrièrent: bientiM la discussion devint si violente, que les trois juges, parlant à la fois et ne pouvant s'entendre, en vinrent aux personnalités.
Il fallut la présence d'un huissier du conseil pour mettre un terme à cet incompréhensible entretien.
L'huissier s'approcha de Flachsinfingcn et lui parla bas à l'oreille.
~ Messieurs, — dit-il, — c'est ma femme qui désirerait me parler; voulez-vous l'entendre"' elle ne peut qu'éclairer la discussion, car elle a conversé pendant deux heures entières avec monsieur de Létorière... Écoulez-la, et vous verrez que ce qu(^ j'avance est de la plus rigoureuse vérité.
— Qu'elle entre si elle veut, — s'écria le châtelain. — Mais, malgré tous les-jupons de Germanie, je répète que j'ai vu Létorière tuer ua cerf de sa main, et qu'il boit aussi biavcmeut que moi.
— Et malgré tous les veneTirs, tous les piqueuis et tous les buveurs d'Allemagne,— s'écria le docteur Sphe",— je soutiens que j'ai entendu I.étorière me. réciter des vers de Perse, et les commenter plus doctement que ne le ferait le plus savant professeur de nos universités! Or, vous ne me ferez jamais croire, baron, qu'un homme aussi lettré, qu'un homme d'un esprit aussi délicat, aille courir les forèlB comme un braconnier et boire comme un pandour.
— Et moi, malgré tous les professeurs, tous les piqucurs, tous les buveurs do l'empire, je soutiens que j'ai vu Létorière trembler comme un enfant devant ma femme, qui a été obligée de le rassurer, et que je lui ai entendu citer la Bible aussi saintement qu'un pasteur! — s'écria à son tour Fldchsinfingen exaspéré. — Il n'y a qu'à voir le marquis pour s'assurer qu'il n'y a rien dans son air, dans sa tournure qui seule le gladiateur.
La conseillère entra au milieu de ces assertions si diverses.
— Jene doute pas, messieurs, — dit Flachsinfmgen, — que ma femme ne vous mette d'accord ; elle est demeurée jusqu'ici étrangère à notre discussion, et...
Biais Martha ne laissa pas achever son mari, et, s'adressant au baron et au docteur d'un air affable et complimenteur :
— Il n'est bruit, messieurs, dans le palais, que du gain du procès de monsieur de Létorière ; permettez-moi de vous féliciter de celte unanimité de jugement si inespérée... Grâce à votre sage union, messieurs, on peut dire que la cause de l'innocence et do la religion est gagnée! Car, pour moi, monsieur de Létorière, ce pauvTO enfant, représente à merveille l'innocence et la religion au moral, et mémo au physique, si cela se peut dire, car il a l'air d'un ange.
— Eh bien! que vous disais-je messieurs? — s'écria Flachsinfingon.
— El de quel diable d'ange et d'enfant parlez-vous là, s'il vous plait, madame? — s'écria le baron.
La conseillère reprit d'un ton un peu aigre:
— Je parle, monsieur le baron, d'un pauvre enfant que vous connaissez aussi bien que moi, car vous avez voulu faire boire, faire fumer, faire chasser cette innocente créature lorsqu'elle a été vous visiter pour vous intéresser à son procès. Olilje sais tout, monsieur le baron; mais, échappant à vos tentations, cet ange a courageusement résisté; il a bu de l'eau pure comme son âme, et n'a pas craint de vous rappeler à vos devoirs religieux que vous aviez oubliés...
— Mais, morbleu, madame! — s'écria le châtelain, — vous ne savez...
— Je sais tout, je sais tout, vousdis-je! — reprit la conseillère-avec volubilité; — mais je vous pardonne, en voyant par votre vote que le seul ascendant de l'innocence a suffi pour faire tomber vos injustes préventions.
Le châtelain devint cramoisi, et se dit à lui-même :
— Si cela dure dix minutes de plus, j'aurai un coup de sang, j'en suis sûr...
— Mais, madame, — dit le docteur Sphcx, — vous vous trompez étrangement... et...
— Et vous aussi, monsieur, — reprit la conseillère, — vous lui avez donné votre voix; gloire à vous! Vous avez bien fait; mais maintenant, dites-moi : comment avez-vous pu croire qu'un adolescent si religieusement élevé... si religieusement nourri des saintes Écritures... aurait souillé sa chaste mémoire de toute votre abominable littérature profane! Pourquoi lui avoir fait un crime de ne pas connaître les vers d'un certain... Perse... dit-on, le plus effronté des satiriques?
— Mais, par Hercule!... madame... c'est au contraire lui..
— Ah!... par Hercule 1... quel afl'reux jurement païen! — s'écria la conseillère en levant les mains au ciel. — Je sais tout, vous dis-jc... Mais... je vous dirai comme j'ai dit au baron : Puisque vous êtes revenu de vos injustes préventions... puisque vous vous ;*tps joint à mon mari pour faire
triompher notre virginal protégé... gloire à vous... honneur vous soit rendu 1 !
— Mon cher baron... je me sens les nerfs horriblement agacés par cette scène, — dit le docteur en pâlissant et en prenant les mains du châtelain par un mouvement d'impatience convulsive; — je ne suis pas bien...
— Et moi, mon pauvre docteur, je suffoque... j'ai des vertiges, ma tête se fend!... J'étouffe... j'ai besoin d'air!
La porte s'ouvrit, et l'huissier vint annoncer que monsieur le marquis de Létorière demandait à avoir l'honneur de saluer et de remercier messieurs les conseillers.
— C'est Dieu... qui nous l'envoie! — s'écria la conseillère;— qu'il entre! qu'il entre, ce doux agneaux pascal !...
— Vous allez voir cet agneau buveur d'eau pure! — dit le baron avec un sourire sardonique.
— Vous allez voir cet ennemi de l'antiquité profane, — dit le docteur sur le même ton... en se frottant joyeusement les mains.
— Vous allez voir ce Nemrod... — dit Flachsinfmgen.
— Vous allez voir la perle des jouvenceaux, — dit Martha avec la plus profonde, avec la plus intime conviction.
Létorière entra.
La surprise des quatre spectateurs fut au comble; ils restèrent pétrifiés et se regardèrent avccébahissement.
Le marquis était vêtu avec la plus remarquable élégance: il portait un habit de velours bleu céleste, brodé d'un feuillage d'or et d'argent d'une délicatesse extrême; sa veste, de drap d'argent, était pailletée d'or, ainsi que son haut-de-chausse de même couleur que l'habit; des bas de soie blanc-rosé à coins d'or ; des souliers à talons rouges; un épée à monture d'or, rehaussée d'ornemens d'argent du plus beau travail; une aiguillette bleue, argent et or; un chapeau à plumes blanches, que le marquis tenait à la main, complétaierit cet éblouissant costume.
Cette complète métamorphose eAl déjà suffi pour renverser toutes les conjectures, ou plute^t pour confondre tous les souvenirs des conseillers et de Martha ; mais ce qui excita davantage encore leur étonnemcnt, c'était Timpossibiliié où ils étaient de retrouver dans la figure de Létorière aucune des expressions qui les avaient individuellement frappés.
Ainsi, dans ce charmant gentilhomme si magnifiquement vêtu, à l'air à la fois spirituel et malin... à la tournure d'une élégance et d'une grâce si parfaites, quoique un peu efféminée, le baron ne retrouvait plus son agreste chasseur si débraillé, si négligé... le docteur cherchait en vain son savant humaniste, à tournure de poète affamé, et dame Martha demandait tout aussi vainement, aux yeux noirs et brillans du marquis, le regard timide et voilé de l'adolescent citateur de la Bible.
Létorière sentit la nécessité de mettre un terme à Tétonnement de ses juges ; il les salua profondément et leur dit:
— Me scra-t-il permis, messieurs, de vous témoigner ici toute ma profonde gratitude, et d'en réitérer l'assurance à chacun de vous en particulier?
Les trois Allemands se regardèrent stupéfaits, et attendirent en silence la fin de cette scène étrange.
Létorière s'avança près de madame de Flachsinfingen, lui prit la main avec un mouvement de la plus aimable galanterie, la porta à ses lèvres, et lui dit d'une voix douce et grave :
— Je savais d'avance, madame, que pour mériter voire intérêt, que pour être à la hauteur de votre noble caractère, il fallait avoir comme vous une âme pure et relu
LE MARQUIS DE LÉTORIÈRE
gieusn... Eu me montraiil à vo;is sous ces dcliors, je n'ai pns inonti. J'ai un moinont onipruiiti! voire langage, madame, cl rrovez qu'il est trop noble et trop Inau pour que je l'oublie jamais... — El il la salua respectucnisemenl.
— Quant à vous, monsieur le baron, pour vous prouver quejc suis toujours digne de faire parlic de la con(réri(! dcs.ioyeux veneurs, je n'ai d'autre moyen que de vous supplier de venir l'année prochaine faire la Sainl-llubi'rl à mon chilleau d'Oppreuse... Si vous daignez accompagner monsieur le baron, — dit le marquis an docteur Splie ;, — nous continuerons nos commcnlan-es sur notre poi'le favori. Enlin, messieurs, autrefois celait seulement par guiU que j'aimais la chasse, la lecture des poi'tes anciens et de l'Ecriture... maintenant, ce sera par reconnaissance et par .souvenir de votre précieux intérêt...
Ce disant, Lélori^re salua profondément les trois conseillers, <iui restèrent sans parole, et soitit.
Radieux de ce gain qui assurait son mariage avec mademoiselle de Soissons , Létorière entrait chez lui , lorsqu'il reçut ce billet que la princesse lui avait écrit par un courrier :
« Le roi se meurt... Ma liberté, notre avenir sont mena- « ces... Venez! venez!... »
Tombant du plus riyonnant espoir dans une elTrayanto angoisse, le marquis partit à l'instant pour Paris.
Le jour m'orne de son retour à Paris, monsieur de Létorière, au moment où il se déboîtait pour se rendre à Versailles en toute haie auprès du roi, re^'ut la visite de monsieur le baron d'Ugeon, parent de madame de Soubise. Accompagné de deux seconds, il venait demander au marquis satisfaction de la conduite blessante que co dernier, avant son dépari pour l'Allemagne, avait tenue envers la maréchale J» l'hôtel de Soubise.
Très étonne de celle récrimination, que rien ne motivait, monsieur de Létorière, sans refuser ce duel, déclara qu'arrivant de Vienne à franc étrier pour voir une dernière fois le roi son maîtn', qu'on disait mourant, il ne consentirait h se battre (|u'après avoir rempli ce devoir sacré.
La bravoure du marquis était trop connue pour quesn proposition ne (ùl pas acceptée : il l'ut convenu que, lorsque monsieur de Létorière serait pnH à accepter la rencontre, ses seconds en préviendraient monsieur le baron d'Ugeon.
Après avoir prie Dominique de se rendre ,t l'abbaye de Montmartre, cl de remelire une letlre do sa part à la princesse Julie, le marquis partit pour Versailles.
Louis XV se mourait d'une petite vérole pourprée.
('elle terrible maladie, si rapidement contagieuse, et qui laissait des traces si efl'r.yablrs, avait i au.se une grande épouvante parmi les couriisans. Lélorière trouva les petits appartemens, occupés par leioi mourant, presque déserts, (.elle panique était d'autant plus grande qu'on ne conn.iissail pas alors la vaccine. A peine les gens de service élaienlils restés h leur poste. Louis XV avait formellement défendu de laisser enirer chez lui monsieur le Dauphin cl les autres princes et princesses, dans la crainte d'e-poser la famille royale à celle funeste contagion.
Monsieur le vicomte de T'", un des gentilshommes ordinaires de la chambre, alors en service, était dans la pièce qui précédait l'apiiarlenK ni du r^i lorsque Létorière anï va pile et douloureusement tmu.
Le marquis, oub'iaiit dans ce moment alTreu" les usages de la cour, allait .■soulever la portière du cabinet qui menait chez Louis XV, lorsque le "iconite s'approcha vive-
ment el lui dit à voix ba.sse, en lui mettant la main sur lo bras :
— Arrêtez, monsieur; vous n'avez pas les entrées de la chambre de Sa Majesté.
— On dit, monsieur, le roi presque délaisse par ses serviteurs ; ils rcdoulent la conl.-'gion... S'il est vrai que la moil règne dans cette chambre, on peut braver l'cliquello pour y entrer, — dit Letorièie avec amertume, et il fil un mouvement pour passer outre.
— Encore une fois, vous ne pouvez vous présenter chez Sa Majesté, monsieur... — reprit le vicomte de T"". — Jo ne sais d'ailleurs si elle consentirait à vous recevoir.
— Allez donc le lui demander, monsieur; le roi ne refusera pas les services de celui qu'il a toujours comblé de ses bontés.
La proposilion d'entrer dans la chambre de Louis XV parut fort ell'rayer monsieur de T'", (|ui répondit fièrement au marquis, cl toujours à voix basse :
— Je n'ai d'ordres à recevoir que de monsieur le premier gentilhomme en service, monsieur.
A ce moment, une voix assez faible el bien connue des deux in t-rlocu leurs demanda :
— Qui est là.' Qui parle ainsi h voix basse?
— C'est le roi!... 11 vous a entendu, monsieur. Vous répondrez des suites do ceci, —dit monsieur doT*"; et il reprit tout haut : — Que Votre Majesté daigne m'excuser si je lui répond sans enirer; mais j'exécute ses ordres formels. La personne qui est là, sire, est...
—C'est Lélorière, qui supplie le roi de lui permettre de s'approcher, — dit le marquis à demi-voix en inlerrompaut monsieur de T"*.
— Vraiment... c'est vous, mon enfant! vous êtes donc do retour'? — s'écria Louis XV avec une grande expression
'de contentement. Puis, réfléchissant qu'il pouvait expo.ser le marquis au danger do la contagion en lui permettant l'accès de sa chambre, lo prince ajouta :
— Non... non... l'air de cet appartement est mortel... N'entrez pas, je vous le défends...
— Pour la première fois de ma vie, j'oserai méconnaître un ordre du roi... Riais j'ai un devoir à accomplir et jo l'accomplirai, — s'écria Lélorière, qui, soulevant la portière, s'avança vers le lit du monarque.
— Sortez... sortez à l'instant même! malheureux enfant! — s'écria le prince en se levant sur son séant et en élcnilantsa main vers la porte d'un air impérieux.
Mais Létorière se précipita sur la main de Louis XV malgré ses elïorts, il la baisa respectueii.sement à plusieurs reprises, el s'agenouilla près du lit en disant :
— Que le roi me pardonne mon audace... mais maintenant il n'y a plus de motif pourem'il repou.sse messoins...
— Sortez... laissez-moi !... reprit Louis XV.
— Il va quatre ans, j'étais plus heureux... le roi daignait me lai.sser baiser sa main royale dans le palais de Versailles,— dit lo marquis avec un accent de vénération filiale.
— Mais, il y a quatre ans... ma main ne pouvait pas vous communiquer une épouvantable maladie... la mort peutêtre! — s'écria Louis XV douloureusement ému.
La courageuse insistance de Lélorière touchait d'autant plus cet e'cellent prince, qu'à l'exception de queli|ue5 valets intcrieurs, il avait élc abandonne par presque tous les courtisans.
Les grands officiers de sa couronne, que leur devoir aurait diWetenir auprès de sa personne, n'avaient obéi quo ti-op fiilèlcmenl à ses ordres, qui leur défendaient de rester pr.ès de lui.
Les beaux traits du roi, défigurés par la violenc(> de la maladie, révélaient déjà lesapprochcsd'une mori prochaine. A ce moment suprême, les funesles disscnlimens, les sombres agitations politi(|ucs qui avaient obsurci la lin de son règne, lui causaient de nouvelles préoccupations. Le noblo dévouement de Lélorière vint un moment faire diversion au; pr'iisces accablantes qui rendaient si pénibles les derniers momens du roi.
— Vous êles un insensé... vous mériteriez toute ma colère pour oser me désobéir cl vous exposer ainsi... — s'écria Lous XV d'un accent plus chagrin que sévère, en attachant un regard attendri sur Létorièrc, qui, toujours agenouillé près du lit, gardait un profond silence.
Qye le roi ait pitié de moi!... mais celte occasion est
beul-êlre la seule où je puisse lui témoigner ma reconnaissance.
Mais, encore une fois, cette maladie est contagieuse...
Vous ne voyez donc pas qu'on m'abandonne... que je suis seul... que je veux être seul! — se hâta d'ajouter le prince avec amertume, comme s'il eût voulu déguiser sa première pensîe; le dévouement du marquis faisant paraître plus hideuse encore aux yeux du roi l'ingratitude de ses courtisans. — Brave et noble cœur! — ajouta Louis XV en contemplant le marquis avecattendrissement. — Tun'eis pas peur, toi... tu es fidèle...
— Que le roi récompense donc ma fidélité en m'accordant ce qu'il n'accorde à personne... le droit de le servir, de rester près de lui... — dit Létorière en joignant ses tnains d'un air suppliant.
— Il le faut bien... maintenant, — dit Louis XV. Puis il reprit presque avec désespoir :— Mais tu es jeune! mais tu es beau! mais tu es aimé! et tout cela, tu le risjues pour venir près de moi! Tout cela, tu me le sacrifies peut-être, pauvre jeune homme!... quand tant d'autres... — Et, après un moment de silence, Louis ajouta : —Il doit y avoir foule chez le dauphin pour saluer le roi Louis XVI.
— Sire, que dites-vous ?
— C'est le sort des vois qui s'en vont, mon enfant... Ah! si je n'avais que l'oubli, que la mort à redouter!... Mais la France... la France... oÙTa-t-elle? et mon petit-fils, quel êera son avenir?...
— Sire, la France vous a nommé le Bien- Aimé ; longtemps encore vous justifierez ce nom, et monseigneur le dauphin le méritera un jour...
— Je ne m'abuSe pas... je suis faible, j'approche de ma fin...— ajouta Louis XV eu secouant tristement la tèle; — et puis je crois que certaines morts sont significatives: le maréchal d'Armant ièrcs, le marquis de Chauvelin sont morts subitement devant moi... dans mon cabinet... C'est un avertissement du ciel...
— Xe pensez pas cela, sire. Cette maladie est dangereuse, mais les soins...
— Les soins seront impuissans, je le sens; aussi est-ij affreux pour moi de penser que jai peut-être inutilement compromis votre existence... mais maintenant il est trop tard. Votre imprudence... non, non... votre généreux dévouement a rendu tout regret stérile... Mais, ditîs-moi, jai appris avec joie le gain de votre proc^. Maintenant, rien ne peut plus s'opposer à votre union avec la princesse Julie... Oh ! il m'a fallu rompre bien des lances pour vous contre la maréchale et contre la maison de Savoie, — ajouta Louis XV en souriant doucement avec une adorable expression de bonté. — Il m'a fallu user de toute mon autorité pour empêcher qu'on ne retirât mademoiselle de Soissons de l'abbaye de Montmartre.
— Ah ! sire, que de hontes ! vous daignez penser...
— C'est le moment ou jamais; demain peut-êlrc il serait trop tard... Toute ma crainte est qu'après moi la princesse Julie ne trouve pas d'appui chez mon petit-fils... Mais si Dieu me donne quelques jours, j'y aviserai; il me sera doux de vous laisser aussi heureux que vous le méritez, mon cher enfant...
La maladie du roi fit de rapides et d'etTrayans progrès; Létorière ne le quitta pas d'une minute. Il est inutile de dire de quels soins tendres, respectueux et touchans il entoura le roi mourant. La vue du marquis semblait calmer les douleurs de Louis XV. Plusieurs fois il lui tendit la main en silence, avec une douce expression de gratitude. Bientôt tout espoir de sauver le prince s'évanouit, et Létorière assista, l'œil fixe et morne, à l'agonie, à la fin du souverain qui avait eu pour lui les bontés dun père...
•xsx
Après la mort de Louis XV, le marquis de Létorière quitta Versailles en toute hâte pour se rendre à Paris, et de là à l'abbaye de Slontmartre, pour y voir la princesse Julie. Se sentant pendant la route tour à tour brûlant et glacé, il attribua ce malaise douloureux aux émotions cruelles qui Venaient de l'agiter. A peine arrivé, il interrogea Dominique sur la princesse. Louis XV mourant n'avait que trop bien prévu l'avenir. Un exempt de la prévôté de France était établi à l'abbaye, par ordre du roi Louis XVI, pour empêcher mademoiselle de Soissons de sortir et de recevoir les personnes qui ne seraient pas munies d'une autorisation de madame de Soubise. Dominique n'avait donc pu ni voir la princesse, ni lui faire remettre les lettres du marquis.
Cette nouvelle fut un coup de foudre pour Létorière. Sans doute il comptait sur la fermeté et sur le caractère de mademoiselle de Soissons: mais il savait aussi la toutepuissance de la mai.son de Savoie, et l'influence de madame de Soubise à la nouvelle cour. Il était plongé dans l'amertume de ces réflexions, lorsque les seconds de monsieur le baron d'Ugeon vinrent lui demander quelle heure il lui convenait d'assigner pour la rencontre promise. Il parut crui?l aa marquis de courir lOS chances d'un duel avant d'avoir revu la prin^ese Julie; mais il avait déjà sollicité un délai, il ne pouvait en exiger un second. Il résolut donc de se trouver le lendemain, à trois heures de l'après-midi, avec ses témoins, derrière les murs de la ferme des Mathurins, endroit alors fort isolé.
Le marquis avait trente-six heures à lui : pendant cet intervalle, il espérait trouver le moyen de s'introduire près de mademoiselle de Soissons, ou de lui faire au moins parvenir une lettre.
Dame Landry fut dép'chée à l'abbaye de Montmartre, déguisée en marchande colporteuse; elle avait un assortiment complet do linons, de batistes, de crêpes, de rubans et dedentelles. Pour se faire bien venir de la tourière, elle lui donna une belle guimpe. La sœur, enchantée, lui promit de la laisser entrer dans les cours à l'heure de la promenade de ces dames, qui ne manqueraient pas de lui faire de nombreuse emplettes. Madeleine s'informa des personnes de distinction qui habitaient l'abbaye. La tourière nomma la princesse Julie.
— Madame Marthe, nourrice de mademoiselle de Sois^ sons, n'est-elle pas avec elle? — demanda la femme du tailleur.
— Sans doute, — reprit la sœur, — et dans un instant vous la verrez, car elle descend presque toujours à cette lieure, pour le service de sa maîtresse.
— C'est qu'on m'a recommandée à madame Marthe, — dit Madeleine, — et je suis silre que, par sa protection, je pourrai vendre bien des choses à la [)rincesse; j'ai surtout là... une pièce de dentelle qui ne déparerait pas la robe d'une reine, — et la tailleuse, entr'ouvrant une toilette, montra un magnifique échantillon à la tourière.
— Jésus, mon Dieu! que c'est beau! Monseigneur l'archevêiue n'en a pas de plus belles à son rochet, lorsqu'il vien officier ici.
— Et il se pourrait bien,— dit Madeleine,— que la princesse achetât cette merveille pour en faire cadeau à monseigneur; c'est du moins ce que m'a dit la personne qui m'a recommandée à dame Marthe.
— La voici justement, — dit la tourière. Martlie entra, l'air triste et morne.
— Voilà une marchande qui vous est recommandée, ma
LE MARQUIS DE LÉTORIÈRE
damo Miiillio, — dit la tourièrc. — Elle a les plus belles dentelles qui se puissent voir.
— J(.> n'ai besoin de rien, —dit Marthe d'un air chagrin.
— Mais, madame... — reprit Madeleine en hésitant et en tàihanlde faire un sifjne irinti'liigence h la nourrice,— on m'avait dit que madame la princesse... désirerait faire emplette de dentelles, et...
—On vous a trompir, ou plutôt vous voulezme tromper, ma mie, —reprit aigrement dame Marthe.— Vous m'avez tout l'air de ces marchandes ambulantes qui se gardent bien de revenir voir si on est content des objets qu'elles ont vendus. . , ,,
— Vous ne me confondriez pas avec ces misérables, madame,—en redoublant ses signes d'intelligence,— si vous saviez quelle est la personne qui m'a recommandée à vous.
— Et qui cela?
— Monsieur le marquis do Létori&re...
A ce nom, dame Maitiie échangea un regard rapide et profond avec Madeleine. Les deux femmes s'étaient comprises. La lourière. ignorait le nom et môme l'existence du marquis.
Néanmoins, la nourrice, ne voulant pas éveiller les soupçons en se rendant silOt à ce nom, reprit d'un ton bourru :
— Cherchez d'autres dupes, ma mie; je ne connais pas ce marquis-là.
— C'est pourtant le neveu de monsieur l'abbé du VIghan, — reprit Madeleine.
— Le neveu de monsieur l'abbé du Vighan !... c'est bien diflcrent, —s'écria la nourrice; — (piene disiez-vous cela plus liit? Le neveu de monsieur l'abbé du Vighan ne peut recommander que d'honnêtes personnes. Et qu'avcz-vous à vendre?
— Cette pièce de dentelle. — Et Madeleine jeta un coup d'œil expressif h Marthe. — Elle est bien précieuse et belle d'un bout à l'autre ; la princesse peut la dérouler, elle n'y trouvera pas un défaut.
— Je vais la lui montrer... et n'avcz-vous que cela?
— Je n'ai que cela de digne de votre maîtresse.
— Attendez-moi, je reviens, — dit Marthe.
Au fond de ce paquet de dentelle était une lettre du marquis : il demandait h Julie le moyen de pénttrer jusqu'à elle. Mademoiselle de Soissoiis lui répondit qu'elle se considérait comme sa femme devant Dieu, qu'elle était résolue à fuir l'abaye, si elle en trouvait la possibilité, malgré la surveillance dont on l'entourait. Elle pouvait à toute lieure aller prier dans la chapelle. Celte chapelle était sé- Dàrée dujardin du cloître par un long passage souterrain. Une partie des murailles donnait sur la campagne; en les escaladant à un endroit que mademoiselle de Soissdhs désignait, on trouvait dans le jardin, à c5lé d'une fontaine, la porte du passage souterrain. Cette porte forcée, on arrivait jusqu'à la chapelle. Mademoiselle de Soissons prévenait Létorière que chaciue nuit, à une heure, elle l'y attendrait pour lui jurer, au pied des autels, de n'être qu'à lui, et pour aviser aux moyens de fuir en Angleterre et d'échapper aux persécutions de sa famille.
La princesse Julie mit cette lettre écrite h la hàto dans le rouleau de dentelle, et Marthe le rapporta à Madeleine en lui disant que la princesse n'avait pas trouvé la garniture assez magnifique.
Instruit des résolutions de mademoiselle de Soissons, le marc|uis envoya Jérôme Sicard étudier les localités.Les murs du cloître étaient très élevés, mais entourés de fondrières désertes. On pouvait les escalader avec sécurité. Malheureusement les préparatifs indispensables à cette entreprise ne permirent pas au marquis de la tenter avant la nuit du lendemain.
Pour la première fois il craignit la mort en pensant que son duel devait précéder son entrevue avec mademoiselle de Soissons.
Létorière passa une nui t péniblement agitée. Son sommeil fut troublé par des visions étranges. A son réveil, il se sentit faible, abattu. Pour la première fois, il pensa qu'il
était peut-être victime de la contagion et de son dévouement à Louis XV. Son médecin reconnut on effet des symptômes alarmans do petite vérole pour|)rce; mais la maladie ne devait atteindre son entier développement (juo le lendemain. Par un point d'honneur mal entendu, et contrairement aux avis de ses deux témoins, le manjuis s'opiniAtra à vouloir se battre le jour même, et malgré sa faiblesse, contre monsieur le baron d'Ugoon.
A trois heures un quart la rencontre eut lieu; les amis du mar(|iiis, voyant sa rougeur lehrilu et son abattement, crurent d(^ leur devoir d'en appeler h la loyauté de monsieur d'Ugeon, et de lui dem.mder de remettre le duel, sans toutefois avoir prévenu Létorière de leur démarche. Mais un mot dur et blos-ant de monsieur d'Ugeon sur ce nouveau délai ayant rendu toute conciliation impossible, le combat commença, létorière ét:iit en escrime d'une force supérieure, sa bravoure était éprouvée; mais U-s rapides a[iprochesde la contagion raflaiblissaient d(jàsi extrèmcmen(, qu'il pfti'dit tousses avantages, et reçut un coup d'épée en [ilcinc poitrine. Ses seconds le transportèrent chez lui, et l'abandonnèrent aux soins du pauvre Dominique.
l'addave.
Onze heures venaient de sonnera l'horloge du cloître de l'abbaye de Monlmartre. La nuit était orageuse ; le ciel gris et voilé, malgré la plarté de la lune qui paraissait à de longs intervalles sous des nuages noirâtres déchirés par le vent. Pour se rendre à la chapelle, mademoiselle de Soissons devait traverser, en sortant de son apppartcment, une galerie ouverte dont les arceaux donnaient sur une des cours intérieures de l'abbaye.
Au milieu de cette cour s'élevait le tombeau de madame la comtesse d'Iïgnionl, celte si charmante et si malheureuse fille de monsieur le maréchal de Richelieu. La princesse Julie avait reçu, par l'entremise de sa nourrice et de dame Landry, un mot de Létorière. Il lui annonçait qu'il ferait tout au monde pour s'introiluire dans l'ahhaye celte nuit même. Il était onze heures; nvidemoiselle de Soissons, op- [ircssée par d'inexplicables pressentimcns, se mita prier sur les marches delà tomhedc madame d'Egmont. D'un moment à l'autre le marquis pouvait arriver par le passage souterrain de la chapellç. I.e silence était |irofond, et seulement interrompu par les gémissenieiis du vent qui s'enpouflVait sous les arceaux. Malgré sa résolution, malgré la [)urelé de son ûme, la princesse Julie s'éjiouvanlait presipie d'avoir donné un rendez-vous à Lélorière dans la chapelle de l'abliaye. Elle y voyait un sacrilège. Peu à pou ses terreurs ccssinenl pour faire place à une anxiété , à une inquiétude dévorante.
Une lampe brûlait dans la chapelle, et ne jetait qu'une lueur douteuse au milieu des ténèbres. Mademoiselle de Soissons, agenouillée près de la porte qui communiiiuait au souterrain du cloître, écoulait avidement de ce côté. Enfin des pas se firent entendre, la serrure fut brisée, et Létorière parut d(!vant la princesse, qui ne put retenir un cri de surprise et d'amour.
— Enfin c'est vous, je vous revois, mon ami l... — s'écna-t-elle avec une joie délirante; et elle ajouta aussitôt : — Mais venez dans la galerie, sortons de ce saint lieu.
Lorsque la clarté de la lune permit à la [irincesse do voir le marquis, mademoiselle de Soissons fut frappée de la pâleur de ses traits. Il était enveloppé d'un manteau brun, et marchait avec peine. Malgré sa blessure reçue le jour même, malgré les progrès de la contagion, malgré les pleurs et les supplications de rominique, le marquis, accompagné de Jérôme Sicard, était parvenu à escalader les murs de l'abbaye.
— Je vous revois enfin, Julie, — dit-il avec un accent de tendresse inexprimable.
— Pour bientôt ne plus jamais nous séparer, mon ami I — dit la princesse en tendant sa main au marquis.
— Ma main! non, non, juste ciel ! — s'écria Létorière en reculant effrayé. Et il s'enveloppa plus étroitement encore dans son grand manteau.
Mademoiselle de Soissons, au comble de l'clonnement, le regardait en silence.
— Julie, Julie, pardon si je m'éloigne ainsi de vous; mais, apprenant la maladie du roi, apprenant qu'il était abandonné de tous, je suis venu près de lui, je ne l'ai pas quitté d'un instant jusqu'à sa mort.
— Ah ! je comprends! — s'écria la princesse.— Cette terrible maladie est contagieuse, et votre dévouement vous coûtera peut-être la vie, nous coûtera peut-être notre bonheur.
— Non, non, rassurez-vous, Julie, tout espoir n'est pas perdu... Quoique souffrant, j'ai voulu vous voir pour vous ôter toute inquiétude, pour vous dire que mon procès était gagné, et que maintenant aucun obstacle ne s'opposait plus à notre bonheur.
— Aucun... aucun autre que la mort, peut-être ! — s'écria la princesse avec désespoir. — Mon Dieu, mon Dieul dans quelle effroyable inquiétude je vais vivre!
— Rassurez-vous... Madeleine Landry tâchera de venir donner chaque jour de mes nouvelles à Marthe. Vous lo voyez... je ne suis pas gravement malade, puisque j'ai pu venir... — dit le marquis d'une voix faible.
— Je ne pourrai jamais vivre dans une si mortelle inquiétude,— reprit la princesse; — je fuirai avec vous... celle nuit même.
— Julie... c'est impossible... rien n'est préparé pour cela. Au nom du ciel ! attendez... ne compromettez pas notre avenir par une démarche précipitée.
— Mais je vois bien, moi, que vous êtes horriblement souffrant, je ne vous laisserai pas sr^ul dans un tel ôlat... c'est impossible. L'énergie, le courage, ne me manquent pas : où vous avez passé, je passerai. Une fois sortie d'ici, j'irai me mettre sous la protection dn bailli de :-o!ar; on n'osera pas m'arraclier ouvertement do l'asile que j'aurai choisi chez l'ambassadeur de Sardaigne. Mais au moins, là... chaque jour... chaque heure... je saurai de vos nouvelles.
— Encore une fois, Julio, cela est impossible, — dit Lélorière en se soutenant à peine et en s'appuyant sur un des supports de la tombe de mndanio d'Egniont.
— Et vous croyez, — reprit mademoiselle de Soissons avec exaltation, — vous croyez que pendant cinq ans je vous aurai suivi pas à pasavcc toute la sollicitude d'une mère... que j'aurai bravement lutté conlr(.' !(; vœu de ma famille, pour aujourd'hui vous abandonu."r sûullVanI, presque niouraut, sous je ne sais quel prclu\tu de convenances. Non,
non, cet amour est trop pur et trop saint pour craindre de se montrer le front haut.
— Julie... pardonnez-moi, — murmura Létorière en tombant sur une des marches de la tombe,— je ne vous ai pas tout dit.
— Mon Dieu, mon Dieul il se trouve mal !
— Silence, Julie! une dernière prière... que je sente vos lèvres sur mon front.
— Mais il va mourir!!! mais il meurt! Charles!... mon Charles! — s'écria la princesse désespérée en s'agenouillant auprès du marquis, toujours si étroitement enveloppé dans son manteau que ce fut en vain que mademoiselle de Soissons chercha sa main.
—Je ne vous ai pas dit que le baron d'Ugeon m'avait appelé en duel, — continua Létorière d'une voix de plus en plus affaiblie.
— Un parentde la maréchale!... ils l'ont assassiné... traîtreusement assassiné.
—Non... je me suis battu... ce matin... avec lui... il s'est loyalement conduit... et j'ai reçu... dans la poitrine... une blessure... Julie, — ajouta le marquis d'une voix éteinte ; — j'ai voulu vous revoir... Adieu... Cette bague... vous savez... vous la reprendrez... Votre regard m'aura suivi partout... jusqu'à la mort... Mon Dieu, pardonnez-moi I... je me croyais assez fort pour ne mourir que demain... Julie... encore... Adieu...
Et Létorière mourut en prononçant ce dernier mot.
On lit ces lignes dans les Souvenirs de madame la marqtiùe de Créquy :
« La princesse Julie, pauvre malheureuse enfant, n'a jamais revu son bel ami monsieur de Létorière... Ses plaies s'étaient rouvertes, et tout le sang qui lui restait s'écoula pendant la fin de la nuit... Il expira sans nul secours, et le lendemain mutin il fut trouvé mort sur les dalles du cloître.
» C'était peut-être sur la pierre qui couvre la tombe de ma pauvre amie, madame d'Egmont. Ayant été élevée à l'ahbavc de Montmartre, elle avait sollicité comme un bienfait d'être inhumée auprès demadame deVibraye, son amie d'enfance, et dignitaire de cette maison.
» On étouffa cette horrible affaire. Ce cadavre était magnifique : on l'enveloppa dans un suaire, on le fit rapporter dans son lit, et l'on dit que monsieur de Létorière était mort de la petite vérole. »
Quelques années après, la princesse Julio épousa un prince de Saxe-Cubourg.
FIN DU M.VRQtIS DE LETGRICKE.