‹ Œuvres choisies de Eugène SueChapitre 51 sur 68 · LB COMBAT · texte numérisé non relu

LB COMBAT

Je remontai sur le pont.

J'avais pris une carabine à deux coups et une pesante hache turque damasquinée, jadis achetée comme objet de curiosité, et qui dans cette circonstance devenait une arme excellente, car, en outre de son lourd tranchant, elle se terminait par un fer de lance très aigu.

Je lâchai de découvrir le niyslic; mais, soit que ce bâtiment eût éteint son feu, soit qu'il eût beaucoup prolongé sa bordée, je ne le revis plus.

L'équipage du yacht avait été promptcment armé,

A la lueur des mèches de quelques boute-feux fichés par leur pointe ferrée dans des seaux remplis d'eau, on voyait les marins chargés du service de l'artillerie auprès des caronades ; d'autres matelots, pla(-és de chaque bord de la goëletlo, chargeaient leurs armes, tandis qu'un vieux contre-maître à cheveux gris vint prendre le gouvernail des mains d'un de ses camarades beaucoup plus jeune, et dont l'expérience n'était pas sans doute assez consommée pour remplir ce poste important pendant le combat.

Tout ceci se passait dans le plus profond silence; on n'entendait que le bruit sourd des baguettes sur les bourres ou le retentissement des crosses de fusils sur le pont.

Williams, à l'arrière, debout sur son banc de quart, donnait les derniers ordres. Geordy, chargé de la direction de l'artillerie, surveillait cette partie de service.

Falmouth monta sur le pont. Il avait repris son masque d'insouciance habituel.

— Milord, tout est prêt, — lui dit Williams, — Votre Grâce veut-elle combattre ce pirate à la voile ou à l'abordage?

— Qu'est-ce que vous aimez le mieux, du combat à l'abordage ou du combat sous voile? — me demanda Falmouth, comme s'il se fiU agi de choisir entre du vin de Bordeaux ou du vin de Madère.

— Cela m'est absolument indiftérent,— lui dis-je en

souriant; — agissons sans cérémonie : confiez-vous au goût de Williams, c'est le plus sûr.

— Que pensi's-tu, Williams? — demanda Falmouth.

— Que, nous tenant sous voile, avec l'artillerie du yacht de Votre Grâce, nous pouvons écraser ce mystic sans qu'il puisse nous approcher... ni nous faire grand mal ; car je ne suppose pas qu'il ait embarqué d'artillerie...

— Et l'abordage? — demanda Falmouth.

— Je crois, milord, assez connaître l'équipage du yacht pour être certain qu'après une bonne mêlée les pirates seront repoussés, ou peut-être même que leur mystic restera en notre pouvoir. Mais, — s'écria tout à coup Williams en indiquant un point blanc du bout de sa longue vue, — le mystic a viré de bord ; voici qu'il revient sur nous, milord.

En effet, je vis bientôt apparaître dans l'obscurité les voiles blanches du mystic, qui s'approchait rapidement.

J'armai ma carabine, je mis ma hache près de moi, ot j'attendis.

Je me rappelle parfaitement ce que je vis dans mon rayon d'action, n'ayant pas eu, je l'avoue, le courage de m'isoler assez de mes préoccupations personnelles pour embrasser l'ensemble de cette scène meurtrière.

J'étais debout à l'arrière et à bâbord du yacht.

A quelques pas devant moi, au pied du mât d'artimon, me tournant le dos, un vieux matelot manœuvrait le gouvernail. Williams, sur son banc de quart, donnait quelques ordres à un contre-maître qui l'écoutait, le chapeau à la main. Falmouth, monté sur un canon, tenant d'une main les haubans, de l'autre son fusil, regardait dans la direction du mystic.

Le plus profond silence régnait à bord du yacht ; ce fut un moment d'attente grave et solennelle...

Quand à moi, ce que j'éprouvai me rappela beaucoup, qu'on excuse cette comparaison puérile, l'émotion inquiète que je ressentais dans mon enfance lorsque je m'attendais de minute en minute à ce qu'un coup de fusil fût tiré dans le courant d'une pièce de spectacle.

Puis, faut-il avouer une autre pauvreté de mon caractère? jamais je n"avais affronté aucun péril sans m'en être à l'instant représenté toutes les chances funestes. Ainsi, dans le duel dont j'ai parlé, duel qui fut acharné... bien acharné, je songeais non pas à la mort, mais aux mutilations hideuses qui suivent une blessure : au moment de cet abordage, j'avais les mêmes préoccupations... Je me voyais avec horreur, privé d'un bras ou d'une jambe, devenir ainsi pour tous un objet de pitié répulsive.

Un léger coup sur l'épaule me tira de ces réflexions.

Je me retournai : Falmouth, sans interrompre le Rule Britamna (ju'il sifflait entre ses dents, me montra du bout de son fusil quelque chose de blanc à l'horizon, qui s'approchait de plus en plus.

Je commençai à distinguer parfaitement le mystic.

Tout à coup je fus ébloui par une nappe de lumière qui un moment éclaira l'horizon, la mer et tout ce que je voyais du yacht... en même temps j'entendis la détonation successive do plusieurs armes à feu, et le gémissement dés balles qui passèrent près de moi.

Au bruit sec, à l'espèce de pétillement dont la détonation fut suivie, à quelques éclats de bois qui tombèrent à mes pieds, je m'aperçus que les balles s'étaient logées soit dans la mâture, soit dans la muraille du navire.

Mon premier mouvement avait été de me reculer, mon second fut d'ajuster et de tirer dans la direction du mystic... mais la réflexion me retint.

Mon impatience, ma curiosité devinrent alors extrêmes, je dis curiosité, parce que ce mot seul me semble bien exprimer l'impatience avide qui m'agitait.

Je sentais mes artères battre violemment, le sang m'afflucr au cœur et mon front rougir.

A peine la détonation avait-elle longuement retenti... que le mystic sortit d'un épais nuage de fumée, ayant une de ses voiles i demi carguée.

ARTULR.

C'était un spectacle étrange.

A l'incertaino clarté de la lune, lo corps de ce navire et ses cordages se dessinaient en noir sur le nuago blanchâtre (jue lo vent poussait vers nous.

Un instant après, le mystic prelongea la goélette de l'arrière à l'avant prcsijue h la toucher.

Éclairé par le fanal, l'honinic au capuchon noir tenait toujours le gouvernail ; d'une main il manœuvrait lo timon, do l'autre il montrait le yacht, et je l'entendis crier en italien, aux pirate» qui se pressaient tumultueusement à son bord :

— Ne lirez plus... à l'abordage I à l'abordage I D'après la manœuvre des piral(îs , l'abordago devant

sans doute avoir lieu à droite, tout réquipagc du yacht se précipita de ce bord.

Les canonniers saisirent les cordes qui répondaient aux batteries des caronades...

J'ajustai l'homme au capuchon noir, que j'avais parfaitement bien au bout de ma carabine.

Au moment oùjo pressais la détente, Williams s'écria :

— Feu partout 1

Jo tirai, mais je ne pus voir l'effet de ma balle.

Une forte explosion ébranla le yacht. C'étaient les qua- Ires caronades de tribord chargées h mitraille qui venaient do faire feu presque à bout portant sur le niyslic pirate, au moment sans doute où il abordait le yacht, car celui-ci reçut un choc si violent que je fus presque renversé.

Plusieurs balles sifllèrent autour de ma tête.

Un corps lourd tomba derrière moi, et j'entendis Falmou th nie dire d'une voix affaiblie.

— Prenez garde à vous!...

Je me retournais vers lui avec inquiétude... lorsqu'un homme portant le bonnet catalan sauta sur le pont, nie prit <l'une main à ma cravate, et de l'autre mo tira un coup pistolet de si prè» que l'amorce me brûla les cheveux et la barbe.

Un mouvement brusque que jo fis en me rejetant en arrière dérangea le coup, qui partit par-dessus mon épaule. Je tenais ma carabine à la main, encore chargée d'un coup; •u moment où le pirate, voyant qu'il m'avait manqué, me frappait à la tOte avec la crosse de son pistolet, je lui applii]uai le canon de ma carabine en pleine poitrine... et je tirai.

La commotion fut si forte que j'en eus le bras engourdi.

Le oirato tourna violemment sur lui-m(^me, trébucha sur moi, et tomba sur le dos en faisant quelques bonds convulsifs.

Je mn reculai, et je marchai sur quelqu'un ; c'était sur Falmouth, (|ui gisait au pied du grand mût.

— Vous êtes blessé? — m'écriai-jecn me précipitant sur lui.

— Je crois que j'ai quelque chose comme la cuisse cassée ; mais ne vous occupez pas de moi !... — s'écria-t-il. — prenez garde 1 voilà un autre de ces brigands qui monte, je vois sa tête... Faites-lui face, ou vous êtes perdu 1

■ A l'aspect de Falmouth étendu sur le pont, j'eus lo cœur brisé.

Je ne songeai pas un moment au danger que je pouvais courir; je voulus avant tout arracher Henry à une mort certaine, car, se trouvant ainsi sans défense, il devait être infailliblement massacré.

Heureusement j'avisai le panneau de l'arrière, qui n'avait pas été refermé (c'était une ouverture de frois pieds carres, qui communiquait dans le salon commun). Jo pris aussitôt Falmouth par-dessous les bras, et je le traînai jusqu'à cette ouverture malgré sa résistance, car il se débattait en criant :

— Voilà ce brigand monté... Il va sauter sur vousl Sans répondre à Falmouth, et usant de ma lorce, je l'assis sur le bord du panneau, $ei jambes pondantes dans l'intérieur, et je lui dis :

— Maintenant, laissez-vous glisser, vous serez du moins en sûreté.

— Le voilai il est trop tard. Vous vous perdez en me sauvant ! — s'écria Falmouth avec un accent déchirant.

Comme il disait ces mots, jo lo fis, par un dernier effort, glisser dans l'intérieur de la chambre, où il n'avait plus rien à craindre.

Tout ceci s'était passé en moins de temps qu'il n'en faut pour l'écrire.

J'étais encore baissé... un genou à terre, lorsqu'une main de fer me saisit au col, un genou vigoureux s'appuya sur mes reins, et en même temps on me porta un coup violenta l'épaule... Ce coup fut suivi d'une fraîcheur «iguë.

Ma hache était sur lo pont, à ma portée; je la saisis, et, tout en faisant un effort désespéré pour me relever, je lançai derrière moi, et au hasard, un coup furieux qui atteignit sans doute mon adversaire, car ma hache s'arrêta sur un corps dur, et la main qui m'étreignait me lâcha tout à coup.

Je pus alors me redresser.

A peine étais-je debout, que l'homme au capuchon noir qui m'avait attaqué pendant que je descendais Henry dans la chambre du yacht se précipita sur moi.

J'étais sans armes... Ayant laissé tomber ma hache, nous nous prîmes corps à corps.

Une lutte acharnée commença.

Son caban à capuchon rabattu l'enveloppait presque entièrement et cachait son visage. Il enlaça une de ses jambes nerveuses autour des miennes pour me faire perdre l'équilibre; puis, me serrant à m'étoulTer, il voulut m'enlever du pont et me jeter par-dessus le bord de la goélette.

S'il était vigoureux, je ne l'étais pas moins.

Le désir ardent de venger Falmouth, la colère, et diraije cette puérilité, le ilégoût de sisntir le souffle de ce brigand sur ma joue, me donnèrent de nouvelles forces.

Dégageant une de mes mains de ses mains nerveu.ses. je pus heureusement prendre le pirate à la gorge... J'y sentis le cordon d'un scapulairc, je le tordis autour de mon poing, et je donnai brusquement deux ou trois tours.

Je commençais probablement à étrangler mon advcrversaire, car je m'aperçus que son étreinte faiblissait...

Par un hasard heureux, un mouvement du bâtiment nous fit trébucher tous deux.

Déjà épuisé, le pirate tomba les reins cambrés sur lo plat-boni du yacht... un dernier effort, et je le jetais à la mer... J'allais y parvenir en me précipitant sur lui de tout mon poids, lors(iu'il me mordit au visage avec fureur.

Quoique plusieurs coups do feu projetassent à ce moment une vive lueur, et que le capuchon du pirate fût à moitié relevé, je ne pus distinguer ses traits, car sa ligure était toute couverte de sang.

Seulement, en mo jetant en arrière, je remarquai que ses dents étaient singulièrement blanches, aiguës et .séparées...

M'étant de nouveau rué sur lui, je parvins à l'enlever du pont, à lo mcltro presque en long sur lo plat-bord, et enfin à le précipiter par-dessus la lisse du yacht.

Mais lorsqu'il se vit ainsi sus|icndu au-dessus de la mer, le pirate fit un dernier effort, s'accrocha d'une main à mon collet, de l'autre à mes cheveux, et me tint saisi de la sorte, lui en dehors du bâtiment, moi en dedans...

Je cherchais à me dégager, lorsque je reçus un coup violent sur la tête...

Les mains de l'homme au capuchon s'ouvrirent, et jo m'évanouis...

LE DOCTEUB.

Bien pénible est la tâche que je me suis imposée.

Voici venir encore une des phases de ma vie que je voudrais pouvoir à jamais effacer de ma mémoire... un de ces momens de terrible vertige pendant lesquels...

Mais l'heure de cette fatale révélation n'arrivera que trop tôt.

Étourdi du coup violent que j'avais reçu, je m'étais évanoui au moment où le capitaine des pirates tombait à la mer.

Lorsque je revins à moi, je me trouvai couché dans ma chambre, la tête et l'épaule enveloppées de linges.

Le médecin de Falmouth, dont j'ai oublié de parler, homme grave et fort instruit, était près de moi.

Ma première pensée fut pour Henry.

— Comment va lord Falmouth? — dis-jeau docteur.

— Milord va très bien, monsieur ; sa blessure n'est heureusement pas dangereuse.

— N'a-t-il pas la cuisse casiée?

— Une tïès forte contusion, plus douloureuse peut-être qu'une fracture, mais peu grave...

— Et les pirates?

— Ils ont pu échapper et remettre à la voile, après avoir perdu cinq des leurs dans cette attaque, mais sans doute ils emportent un grand nombre de blessés...

— Et nous, avons-nous perdu beaucoup de monde?

— Trois matelots et un contre-maître ont été tués... de plus, neuf de nos marins sont blessés plus ou moins grièvement.

— Il fait jour, ce me semble? Quelle heure est-il donc, docteur?

— Onze heures, monsieur.

— En vérité, je crois rêver... tout ceci s'est donc passé... ?

— Cette nuit...

— Et mes blessures, que sont-elles?

— Une blessure à la tête et un coup de poignard à l'épaule gauche... Ah! monsieur, une ligne plus bas... et cette dernière atteinte était mortelle... Mais comment vous sentez-vous, ce matin ?

— Bien; j'éprouve un peu de cuisson à l'épaule gauche, voilà tout; mais Falmouth, Falmouth?

— Milord no pourra pas marcher d'ici à quelques jours, monsieur. Malgré sa blessure, il a voulu m'aider à vous donner les premiers soins et vous veiller cette nuit; mais, depuis une heure, ses forces l'ont abandonné, et je l'cd fait transporter chez lui : il repose maintenant. Sitôt qu'il sera réveillé, il viendra de nouveau près de vous, car il a Bien hâte devons exprimer toute sa reconnaissance, monsieur.

— Ne parlons pas de cela, docteur.

— Comment ne pas parler de cela, monsieur ? — s'écria le docteur. — N'avez-vous pas, au milieu de ce comljat acharné, oublié votre propre sûreté pour retirer milord du plus grand péril? N'avez-vous pas été blessé en accomplissant ce trait de courageuse amitié? Ah I monsieur, milord oubliera-t-il jamais que c'est à vous qu'il doit la vie?... Et nous-mêmes, oublierons-nous jamais que c'est à vous que nous devons la conservation de ses jours?

— L'attaque a donc été bien vigoureuse, docteur?

— Partout elle a été terrible... mais nos marins, quoique inférieurs en nombre, l'ont intrépidement repoussée... Ils ont enfin rivalisé d'audace avec vous, monsieur ; car votre sang-froid, votre lutte corps à corps avec le capitaine do ces forbans ont fait l'admiration de tout notre équipage.

— Et vous m'assurez que la blessure de Falmouth n'est pas dangereuse-?

— Non, monsieur... mais, si vous le permettez, je vais aller voir s'il n'a pas besoin de moi.

— Allez, allez, docteur, et revenez m'avertir quand je pourrai le voir.

Je restai seul.

Henry me devait la vie 1 '

Je ne saurais dire avec quel orgueilleui bonheur mon cœur répétait, commentait ces paroles!

Combien je bénissais le hasard qui m'avait mis à même de prouvera Falmouth que mon amitié était vive et vraie.

Jusqu'alors, tout en me livrant à l'entraînement de cette aflection, j'avais senti qu'il lui manquait la consécration solennelle de quelque grand dévouement.

Si j'attachais quelque prix à mon acte de courage, c'est qu'en m'élevantà mes yeux, c'est qu'en me montrant que j'étais capable d'une résolution généreuse, cet acte me rassurait sur la solidité de mon attachement pour Falmouth.

Or, avec mon caractère, croire en moi, c'était croire en lui; me croire un ami vrai, aident, dévoué, c'était me croire digne d'inspirer une amitié vraie, ardente et dévouée.

Je ressentais cette confiance intrépide du soldat qui, sûr désormais de se comporter hardiment au feu, attend avec impatience et sécurité une occasion nouvelle de prouver ce qu'il vaut.

La réaction de cette confiance fut telle qu'elle influa même sur mes sentimens passés.

Fier de ma conduite envers Falmouth, je compris alors qu'Hélène, que Marguerite avaient pu m'aimer pour des qualités que leur cœur devinait sans doute, et qui venaient de se révéler à moi.

Pour la première fois enfin je compris, bonheur ineflable!... tout l'amour que ces deux nobles créatures avaient eu pour moi.

Une heure après que le docteur m'eut quitté, la porte de ma chambre s'ouvrit, et je vis entrer Falmouth, porté par deux de ses gens.

A peine son fauteuil fut-il approché de mon lit, qu'Henry se jeta dans mes bras.

Dans ce muet embrassement, il appuyait avec force .sa tête sur mon épaule; je sentis ses larmes couler, ses mains trembler d'émotion; il ne put me dire que ces mots :

— Arthur... Arthur... mon ami!...

Bien des années se sont écoulées depuis ce beau jour ; bien des noirs chagrins ont passé sur cette joie si radieuse, et rien n'en a pu altérer le souvenir, car maintenant encore mon cœur bat délicieusement à ces pensées I

Il est impossible de dire avec quelle déliiatesse, avec quelle effusion Falmouth me témoigna sa reconnaissance. Les termes me manquent pour peindre ce que l'accent, ce que l'expression des traits, des regards, de la voix peuvent seuls traduire.

Les vents contraires durèrent plusieurs jours et nous empêchèrent d'atteindre Malte aussitôt que nous l'avions espéré.

La blessure de Falmouth marchait rapidement vers sa guérison ; mais la mienne fut d'une cure plus lente.

Henry, pendant cette période, me prodigua les soins du frère le plus tendre.

Avec quelle anxiété douloureuse chaque matin il épiait le regard du docteur, lorsque celui-ci levait l'appareil de ma blessure 1 Que de minutieuses questions sur l'époque

ARTHUR

probable de ma guérison! Quelles (^talent enfin son impalioni-e ou sa joie, lorsiiue les prévisions du docteur en éloit;iuiicnt ou en rapprochaient le ternie I

l'arlerai-je encore do mille riens, do niiUo atlontions charmantes, qui révélaient sa sollicitude eN(]uise, et dont je mo sentais profondément heureux?

Falmouth me dit toute sa vie, je ne lui cachai rien de la mienne.

Il avait douze ans de plus que moi ; sa parole convaincue, éloquente, nourrie de l'expérience des lioniinrs el des choses, prenait peu à peu sur mon esprit une autorité singulière.

Rien de plus élevé, de plus grandiose que ses convictions morales ou politiques.

Je restais confondu d'étonnement et d'admiration en découvrant ainsi chaque jour de nouveaux trésors de sensibilité exquise, do haute raison et de savoir éminent, sous les dehors ironiques el l'roids que Falmouth afTcclait habitiicllement.

Que dirai-je I sous le masque sceptique et railleur du don Juan bvronien, c'était le chaleureux et vaillant cœur du Po.ta de Schiller, c'était son ardent et saint amour do l'humanité, c'était sa foi sincère dans le bien, c'étaient ses croyances généreuses, ses magnlQques théories pour lo bonheur de tous.

Si Talmouth m'avait apparu sous ce nouvel aspect, c'est que pendant nos longs jours de navigation nous avions eflleuré, traité, approfondi bien des sujets d'entretien.

Ainsi, j'étais jusqu'alors resté profondément indifférent aux questions politiques ; et pourtant je sentis vibrer en moi de nouvelles cordes, lorsque Henry, encore transporté d'indignation, me racontait les combats acharnés (]ue lui, pair d'Anghiterre, avait soutenus dans le parlement contre lo parti ultratory, qu'il me peignait comme la honte de son pays 1

Je ne pouvais rester froid devant l'émotion douloureuse, devant les regrets poignans do Falmouth, qui déplorait la vanité de ses efforts, et surtout la faiblesse coupable avec laquelle il avait abandonné la lutte, alors que la victoire n'était pas désespérée.

J'entre dans ces détails, parce qu'ils amenèrent un des événemens les plus pénibles de ma vie

Depuis deux jours, Falmouth me semblait profondément absorbé.

Plusieurs fois je l'avais pressé de me confier le sujet de ses préoccupations ; il m'avait toujours répondu en souriant de ne pas m'inquiétcr, qu'il iravaxùail pour nous deux, et que bientAt je verrais le fruit de ses élucubrations.

En effet , un matin Henry entra chez moi d'un air grave, me remit une lettre cachetée, et me dit avec émotion :

Lisez ceci... mon ami, il s'agit de notre avenir...

Puis il me serra la main et sortit.

Voici cette lettre...

Voici ces simples et nobles pages, où la grande 3me de Falmouth se révèle tout entière

— Quelle lut ma réponse I

Ah I... ce souvenir est abominable...

Page 1