‹ Œuvres choisies de Eugène SueChapitre 52 sur 68 · LA LETTRE · texte numérisé non relu

LA LETTRE

Lord Falmouth à Arthur.

« A Ijord du yacht la Gazelle, 13 juin 18...

a J'aurais pu vous dire tout ce quo je vous écris, mon ami ; mais je désire que vous conserviez cette lettre...

» Si les projets dont je vous entretiens se réalisent... un jour nous relirons ceci avec intérêt, en songeant que tel aura été le point de départ d(! la glorieuse carrière que jo rûve pour nous deux.

» Si au contraire le sort nous sépare, ces pages vous resteront comme un récit simple et vrai des circonstances qui m'or\t inspiré l'attachement que j'ai pour vous.

» Lorscjuc je vous rencontrai pour la première fois, ce fut à un déjeuner chez monsieur de Cernay : l'agrément de votre conversation me frappa ; puis, à quelques traits de votre esprit, je visipi'avec tous les dehors de la bienveillance et de la cordialité, vous deviez pourtant rester atout jamais séparé des autres hommes par une barrière infranchissable.

» Dès lors jo m'intéressai vivement à vous.

» Je savais par expérience que les caractères excentriques tels que le vôtre soulTrcnt cruellement de l'isolement qu'ils s'imposent ; car ces natures fières, délicates et ombrageuses ne peuvent se fondre dans la masse du monde... se sentant toujours meurtries ou blessantes, leur instinct les porte à se créer une triste solitude au milieu des hommes.

» Je partis pour l'Angleterre sous l'empire de ces idées.

» A Londres, je rencontrai plusieurs personnes qui me parlèrent de vous d'une façon qui me confirma dans mon opinion à votre égard.

» Je vous retrouvai quelques mois après chez madame de Pënâficl, dont vous étiez 1res occupé.

» Comme je partageais alors les préventions du monde contre elle, et que vous ne m'aviez pas encore appris tout ce qu'elle valait, je m'étonnai de vous voir, vous, chercher le bonheur dans une liaison avec une femme d'une légèreté si reconnue, l'exquise susceptibilité que je vous supposais devant êtro à chaque instant cruellement froissée dans vos relations avec madame de Pënâfiel.

» Les hommes comme vous, mon ami, sont doués d'un tact, d'une finesse, d'une srtreté extraordinaires qui les empêchent généralement de se méprendre sur les affections qu'ils choisissent : est-ce vrai? Hélène, Marguerite, n'étaient-elles pas en tout dignes de votre amour? Aussi, croyez-moi, confiez-vous toujours en aveugle à vos premières impressions.

» Je vous dis cela parce que je sens combien je vous aime, et qu'il doit être dans votre instinct de m'aimer aussi.

B Pardon de cette parenthèse j revenons à la marquise.

» Tant que je vous vis heureux, vous ne m'intéressiez que par le mal que j'entendais dire de vous.

» Mais bientôt le déchaînement du monde contre votre bonheur devint si général et si acharné, les calomnies devinrent si furieuses, que je commençai à croire que madame do Pënâliel méritait votre amour comme vous méritiez le sien. Plus tard, vous m'avez tout dit, et je reconnus ma première erreur ; puis vint celte cruelle rupture.

» Vous avez bien douloureusement expié vos doutes 1 1 qu'ils vous soient pardonnes!

» Lorsque vous m'avez demandé de vous aider à rendre service au mari de votre cousine Hélène, la délicatesse de vos procédés à son égard fut si touchante, que vous grandîtes de beaucoup dans ma pensée; je ressentis pour vous une estime, une admiration profonde... Oui, mon ami... j'admirai plus encore votre désintéressement que votre manière d'agir... parce quo jo pénétrais que, par une fatale disposition de votre caractère, vous trouviez moyen de flétrir à vos propres yeux le mérite de cette action, et quo vous ne seriez pas même récompensé par votre conscience.

» Depuis longtemps jo méditais, par désœuvrement, d'aller en Grèce ; je vous vis si malheureux, que je cru» le moment favorable pour vous proposer d'entreprendre ce voyage avec mpi. Je l'entourai do mystère pour piquer

votre curiosité, et lorsc|ue je vous vis décidé à m'accompagner, je fus bien heureux.

» Pourquoi si heureux, mon ami"? parce que, sans vous ressembler en tout, le hasard ou les hautes exigences de mon cœur m'avaient fait jusqu'alors méconnaître les douceurs de l'amitié, et que je me sentais attiré vers vous par (ie grandes conformités de caractère et d'esprit ; parce que je croyais que ce voyage vous serait une utile distraction ; parce qu'enfin je trouvais une précieuse occasion de nouer avec vous des rapports solides et durables.

» Jo vis que j'aurais auprès de vous de grandes défiances à vaincre, des doutes bien enracinés à combattre... mais je ne me rebutai pas, je me fiai à la persévérance do mon attachement et à la sagacité de votre coeur ; il vous avait choisi l'amour d'Hélène, de Marguerite; il devait me choisir, moi... pour votre ami.

» Pourtant, m'apercevant de la lenteur de mes progrès dans votre affection, je craignis quelquefois que vous ne vous fussiez mépris aux dehors de froideur et d'insouciance que j'affectais habituellement. Pourtant peu à peu la confiance vous vint, et quelques jours après notre départ de France, nous étions fnres...

» Le développement rapide de notre amitié ne me surprit pas ; il y avait entre nous, je crois, une telle affinité, nos deux âmes étaient pour ainsi dire si vivement aimantées par la sympathie, qu'au premier contact elles devaient se lier à tout jamais.

B Une fois certain de voire affection, j'examinai mon trésor à loisir.

» Je fis comme ces antiquaires qui, maîtres enfin de la rareté qu'ils convoitaient, se délectent dans l'examen, dans l'admiration de ses beautés. Ce fut ainsi que j'appréciai votre savoir, votre sens profond... Ce futalors que je cherchai à éveiller les grands instincts que je croyais exister en TOUS...

» Je ne m'étais pas trompé Depuis ces découvertes,

vous ne fûtes plus à mes yeux un pauvre enfant nerveux et irritable que l'on aime parce qu'il est faible et parce qu'il souffre, mais un jeune homme fier et hardi, à la forte pensée, à la vaste intelligence, à l'esprit flexible, qui avait tous les défauts de ses qualités éminentes.

» Le mystic sarde nous attaqua : j'eus un horrible pressentiment... je roulais éviter le combat. Cela fut impossible, et je remercie maintenant le destin... car vous êtes presque guéri, et je vous dois la vie.

» Oui, Arthur, je vous dois la vie du corps, car j'existe; je vous dois la vie de l'âme, car vous êtes mon ami.

» Savez-vous que si je ne connaissais pas la puissance de ma gratitude... je serais efi'rayé?

» Depuis longtemps je cherchais le moyen de faire aussi, moi, quelque chose pour votre bonheur, à vous qui avez tant fait pour le mien.

» Ma tâche était difficile... Vous aviez tout : jeunesse, intelligence, nom, fortune, généreux et noble caractère... mais je m'aperous qu'une fatale tendance annihilait de si rares avantages !

» Là était la source de vos malheurs. C'est h cette source que je voulus remonter pour la détourner. Que je le délivre à jamais de ses doutes affreux, me disais-je... ne me devra-t-il pas les avantages dont ce douie l'empôche de jouir?

» Vous m'avez souvent dit que vos accès de défiance et de misanthropie chagrine sont les seuls véritables malheurs de voire vie... Mais savez-vous ce qui les cause, ces accès?... Vinaclion morale dans laquelle rousvicez!

» Votre imagination est vive, ardente ; n'ayant pas d'aliment, elle vous prend pour victime 1...

« De cette réaction continuelle de votre esprit sur votre cœur, de ce besoin insatiable d'occuper votre pensée, naît cette funeste habitude d'analyse qui vous pousse à de si horribles études , qui vous conduit à do si désolantes découvertes chez vous et chez les vôtres!

» Croyez-moi, mon ami; car pendant bien des nuits j'ai profondément réfléchi aux conditions de votre caractère,

et je crois dire vrai ; croyez-moi, du moment où vous aurez donné une glorieuse pâture à l'activité dévorante qui vous obsède, ce sera avec délices, ce sera avec une confiance ineffable que vous vous indulgerez dans l'impression des sentimens tendres. Vous y croirez aveuglément ; car vous n'aurez plus le temps de douter.

» Avant de savoir ce que vous valiez , ce voyage de Grèce m'avait semblé pour vous une occupation suffisante; mais maintenant que je vous connais mieux , je le sens, ce voyage n'est plus en proportion avec la puissance de conception que j'ai reconnue en vous... Maintenant, enfin, que je compte sur vous comme je compte sur moi, de nouveaux horizons se sont ouverts à ma vue. Ce n'est, plus à des entreprises stériles que je voudrais employer notre courage et notre intelligence... J'ai un plus noble but... peut-être le regarderez-vous comme une chimère ; mais réfléchissez, et vous reconnaîtrez qu'il a de nombreuses chances de succè?.

B Le problème que j'avais à résoudre était donc celuici : vous rendre heureux sans me nuire , c'est-à-dire sans vous quitter; occuper assez magnifiquemenl votre esprit pour qu'il ne me disputât plus votre amitié ; appliquer enfin à quelque grand intérêt toutes vos précieuses qualités, qui, laissées sans emploi, se dénaturent et deviennent fatales, comme ces substances généreuses que la fermentation rend délétères.

B Quand je vous ai parlé de l'Angleterre, de son avenir, de la part que je prenais dans les luttes où se débattaient des destinées, je vous ai vu attentif, curieux, ému... de nobles , d'éloquentes paroles vous sont échappées ; vous avez émis, avec toute la naïveté de l'inspiration, des idées neuves, hardies. J'ai bien étudié vos mouvemens, vos traits, votre accent; tout m'a convaincu que si vous le voulez , mon ami, vous serez appelé à agir puissamment sur les hommes. Votre savoir est vaste, vos études sont profondes, votre caractère est ardent et fier, votre position

indépendante, votre nom recommandable écoutezmon

projet.

» Nous allons d'abord à Malle, pour laisser arriver le terme de votre guérison, et prendre le repos dont vous avez besoin. Nous renonçons au brûlot de Canaris et nous retournons eu Angleterre.

n Lors de vos Noyages dans mon pays , vous ne vous êtes guère occupé d'études sérieuses; cette fois, guidé par moi, qui partage vos travaux, vous étudierez le mécanisme du gouvernement anglais, ses intérêts, son économie, etc.; puis nous allons demander les mêmes renseignemens à l'Allemagne, à la Russie, aux États-Unis, afin de compléter votre éducation politique.

B Si je ne savais la maturité précoce de votre esprit, mon ami, je tous dirais de ne pas trop vous eflVayer de ce grave itinéraire. Tous deux jeunes, riches, gais, intelligens, forts et hardis, comme le sont deux frères qui comptent l'un sur l'autre , nous marchons à notre but en nous reposant do l'étude dans les plaisirs, et des plaisirs dans l'étude.

» Notre position dans le monde et l'espèce même de nos études nous obligeant à parcourir tous les degrés de l'échelle sociale, nous mettent dans chaque pays en rapport avec toutes les supériorités de nom , d'intelligence ou de fortune. Savez-vous enfin quel est l'horizon lointain de cette exi.stence si brillante, de cette ambition qui met en jeu toutes nos facultés, des plus futiles jusqu'aux plus élevées? Savez-vous, enfin, quelle est pour vous la récompense de ces occupations attachantes, mêlées des joies du monde et partagées par l'amitié la plus constante? le savez-vous?... Peut-être les soins de la destinée d'un grand pejple.'car vous pouvez un jour devenir ministre... premier ministre...

B Quant aux moyens à employer pour atteindre ce terme, qui va vous paraître incommensurable, nous en causerons, et TOUS verrez que votre savoir, que votre nom, que votre fortune, que vos longues études politiques, que l'expérience des hommes et des choses que nous aurons ac-

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ARTlIUn.

quise pendant nos voyagos vous ouvriront les portes du pouvoir, soit ijuc vous vous présentiez à l;i chambre des députés, soit que vous entriez dans la carrière diploniati- ([uepar queliiue emploi important.

» Dn tout cas, mon ami, votre direction devient la mienne : si vous restez à Paris comme membre du gouvernement, j'accepte près do la cour de France une mission que j'ai longtemps refusée ; si vous ûtes envoyé près de quelijue cabinet étranger, je puis assez compter sur mon inllurnce pour être si1r d'aller vous rejoindre.

» Sans (loule, notre position est telle que ni vous ni moi nous n'avons besoin de ces placen pour nous retrouver, et continuer les rapports dont nous sommes si heureux ; mais, je vous l'ai dit, il nous faut avant tout combattre votre ennemi mortel... le desoelvkement, et le combattre d'une manière grande, élevée, en tout digne de votre intelligence. Or, mon ami, aurons-nous jamais une plus noble ambition? nous occuper de la destinée do nos deux paysl voir notre amitié servir de lien à leurs inlérôts, les

unir, les confondre comme elle a uni et conlondu nos

cœurs l

» I<:t ne me dites pas que ceci soit un rêve, une chimère... Des gens d'un talent médiocre sont arrivés au terme que je vous propose. Et d'ailleurs, lors même que le succès du voyage sérail incertain, la route n'est-elle pas admirable? De quelle fécondité pour l'avenir ne seront pas nos tentatives, en admitlant même qu'elles soient folles?

» Allons, allons, Arthur, du courage; usez fièrement, grandement des dons (]ue le destin vous a prodigués, et surtout, mon ami , échappez à cotte inaction si funeste à votre repos et à votre cœur...

D Oh ! échappez-lui ; car, je vous l'avoue, maintenant votre amitié m'est si chère , votre bonheur m'est si précieux, que je ferais tout au monde pour les voir l'un et l'autre abrités par quelques noble et légitime ambition.

I) Voilà mes projets... voici mes espérances... Qu'en pensez-vous, mon ami ? Je vous ai écrit tout ceci, parce, malgré moi, j'ai craint qu'en vous parlant une raillerie, un doute de votre part ne vînt glacer mon élo(]uence ; et comme, avant toute chose, je tenais à vous convaincre , j'ai pris le parti de parler seul. '

» Afin de pousser la bizarrerie jusqu'au bout, je vous demande une réponse écrite.

M Selon que vous accepterez ou non ces offres d'une amitié sincère, voire lettre d. itéra un des jours les plus heureux ou les plus malheureux de ma vie.

Avant de recevoir celte lettre,., j'étais profondément heiireux... j'étais plein de confiance et de sécurité dans l'allection de Falmouth pour moi, j'étais plein de foi dans celle que je ressentais pour lui; pourquoi ces pages si sin [les et si touchantes changèrent-elles tout à coup ce jûLir brillant en une nuit profonde?

Deux fois je relus celte lettre...

Ce qui me frappa d'abord fut le sublime, l'inexplicable dévouement de Falmouth , qui , pour m'arracher au désauvremcnt qu'il considérait comme si fatal à mon b'ili^ur, m'offrait de partager mes voyages, mes études A jusqu'à la carrière que le succès pouvait m'ouvrir.

Ce qui m'étoima beaucoup aussi... ce qui me blessa presque... fut l'exagération nécessairement moqueuse avec laquelle Falmouth parlait de mon mérite; mérite qui, selon lui , n'allait pas moins i|u'à faire de moi un premier ministre... ou un ambassadeur.

oBur. cuoisiis. — II.

Malheureusement , sans doute , je ne suis pas né pour comprendre les magniliqucs exaltations de ranulié;car la résolution de Falmouth me sembla si exorbitante, sien dehors de toutes pro[)orlions humaines , si au-dessus des preuves ijuo j'avais pu lui doimer de mon affection , que je me demandai plusieurs fois si c'était bien h moi qu'il faisait celte ùft'ie... et comment j'avais pu mériter qu'il mo la fît.

Si ce que j'avais fait pour lui n'élait pas digne de ce dévouement de sa part... quel était donc le motif qui l'avait engagea m'olfrir tant... pour si peu?...

Je ne subis pas sans lutte l'influence de ces malheureuses pensées, car je prévoyais quclcjuc prochain et terrible accès de défiance.

Plusieurs fois je voulus détourner mon esprit de la pente fatale où je le voyais s'engager, mais je me sentais entraîné malgré moi vers les noirs abîmes du doute.

Épouvanté , je fus sur le point d'aller trouver Henry et de le supplier de me sauver de moi-même... de m'expliquer pour ainsi dire tout ce qui me semblait incompréhen.sible dans son adniiiable dévouement, de le mettre h la portée de mon esprit, encore peu fait à ces amitiés puissantes et radieuses dont il était si ébloui (|u'il ne [wuvait les contempler sans vertige... Mais une fausse, mais une misérable honte me retint; je vis une faiblesse, une Idchelé, un humiliant aveu d'infériorité dans ce qui eût été de ma part une preuve touchante de confiance et d'abandon.

Malgré moi, je sentis avec terreur qu'il allait en être de mon amitié pour Falmouth conmie des autres sentimens que j'avais éprouvés. Cette amitié était à son paroxysme , elle devait délicieusement occuper ma vie, agrandir mon avenir... Il me fallait la briser.

. J'éprouvais une sensation étrange; il me semblait que mon esprit descendait rapidement d'une sphère idéale , peuplée des figures les plus enchanteresses, vers un dé.sert sombre et sans bornes.

Une comparaison physique expliquera cette impression loule morale. Les ailes qui m'avaient quoique temps soutenu d ns la région des plus divines croyances me manquant tout à coup, je retombai sur le soi aride et dévasté de l'analyse, au milieu des ruines de mes premières espérances 1

Ma foi, jusque-là si sincère et si pure à l'amitié, à la sainte amitié, devait, hélas I augmenter encore ces tristes débris.

Plus je songeais à l'admirable proposition de Falmouth, plus j'appréciais la sollicitude exquise, presque paternelle, qui la lui avait dictée... moins je m'en sentais digne.

Je ne pouvais comprendre, je ne pouvais croire que le service que je lui avais rendu en le mettant à l'abri du danger vahlt une telle abnégation de lui-môme. Cet ordre de pensées m'amena bientôt à rabaisser tout ce qu'il y avait eu de véritablement généreux dans ma conduite envers Henry.

Monomanie étrange I Au contraire de ces hommes qui, faisant des bassesses par nature, emploient toutes les ressources do leur intelligence à prouver que leur conduite est honorable, je parvins à force de sophismes à avilir à mes yeux une noble action dont je devais être fier.

Après tout, me disais-je, quel service si énorme ai-jo donc rendu à Falmouth pour qu'il me fasse des offres si magnifiques? Je lui ai sauvé la vie... soit ; mais Williams, mais le dernier matelot de son yacht se serait trouvé dans une position semblable que je l'aurais également secouru...

C'était donc de ma part un premier mouvement instinctif, et non le fruit de la réflexion.

Et puis, cette action m'avait-elle coûté? Non, je n'avais pas hésité un instant; le mérite en était don;- médiocre, car la valeur d'une action ne saurait être jugée qu'en raison des sacrifices iju'elle impose.

Un miUiûunaue donnant un louis à un pauvre m*a tou-

jours pou touché; ce pauvre partagoant ce louis avec un plus malheureux que lui nie paraîtrait sublime.

Une fois sous l'obsession de ces paradoxes, aussi tristes qu'insensés, je ne m'arrêtai plus.

Ma bravoure ne fut pas moins rabaissée à mes propres yeux.

En me montrant si intrépide dans ma lutte contre ces pirates, me disais-je, avais-je un moment pensé à l'honneur de soutenir dignement le nom français aux yeux des Anglais, à délivrer la mer des brigands qui l'infestaient, à prouver à Falmouth que, malgré la faiblesse maladive de mou caractère, je possédais au moins le courage d'action; avais-je au moins été emporté par la soif du danger, par une fureur aveugle mais pleine d'audace : non... j'avais sans doute obéi à un instinct machinal de conservation; j'avais rendu coup pour coup; j'avais voulu tuer pour n'être pas tué. Il n'y avait donc pas plus de grandeur et de noblesse dans mon action que dans la rage désespérée de l'animal aux abois qui se rue avec férocité sur l'ennemi qui l'attaque.

Puis, pour dernier argument contre moi-même, je me demandais pourquoi mon cœur se remplissait ainsi de tristesse et d'amertume. Il fallait que mon action ne fût pas compli'tement grande, puisque les sentimens élevés qu'elle avait éveillés dans mon âme s'effaraient déjà [lour faire place aux doutes les plus odieux sur moi et sur Falmouth.

Hélas I la terrible conclusion de toutes ces imaginations maudites ne devait pas se faire attendre.

Maintenant que je réfléchis de sang-froid à ce cruel aveuglement, je songe que j'étais peut-être poussé à cette impitoyable analyse par une jalousie misérable que je ne m'avouais pas.

N'étant pas capable d'un dévouement semblable à celui do Falmouth, sans doute je voulais le flétrir en lui trouvant une arrière-pensée misérable.

Peut-être encore voulais-je me soustraire à une influence que je redoutais...

Je lis donc une sorte d'inventaire glacial de ce que me devait Falmouth et de ce qu'il m'offrait... On eût dit l'énuméralion funèbre des dépouilles d'un mort.

Ceci me parut évident, irrécusable, è savoir : que le prix que Falmouth mettait au service que je lui avais rendu était exorbitant.

PouBQuoi m'offrait-il ce prix exorbitant?

Je venais de trop me rabaisser à mes yeux, je me sentais trop avili, même par ces doutes, par ces calculs ignobles, pour croire un instant que la sympathie qu'il disait éprouver pour moi fût réelle; ne m'avait-il pas avoué qu'un tact très délicat lui indiquait toujours les âmes d'élite pour lesquelles il devait ressentir quelque affinité?

Comment alors un caractère si généreux pouvait-il éprouver de l'attrait pour moi, si indigne, si incapable d'en inspirer?

Quel intérêt a-t-il donc à feindre cette exagération ?

Son nom est beaucoup plus illustre que lo mien, sa fortune est énorme, sa position est des plus éminentes; ce n'est donc pas la vanité qui peut le rapprocher de moi...

Son courage est connu, ce n'est donc pas un défenseur qu'il peut vouloir en moi.

Son esprit est vif, brillant, original; et pendant longues années il a vécu seul, je ne puis donc être à ses yeux une sorte de bouffon...

Je fus longtemps, je l'avoue, à trouver quel était Vintérct qui faisait agir Falmouth...

Tout à coup, à force de creuser l'abîme fangeux des plus hideux instincts, une idée infernale me vint à l'esprit.

J'eus un moment d'exécrable triomphe : j'avais detiné...

Jecrus tout comprendre, tout expliquer par cette étrange, par celle aliominable interprétation.

Un horrible vertige me saisit.

LE BUEL.

J'écrivis à la hâte les lignes suivantes en réponse à l'admirable lettre de Falmouth.

Je sonnai et je lui envoyai le billet.

Comme toujours, une fois cette lettre partie, lorsque je revins à moi, lorsque je réfléchis à cet outrage infiime... je fus épouvanté.

Si je m'étais trompé I! I

J'aurais donné ma vie pour ne pas avoir écrit ces lignes terribles.

H n'était plus temps...

Ma chambre était séparée de celle de Falmouth par une cloison..."

Dans une épouvantable anxiété, j'écoutai...

Lorsque le valet qui avait apporté ma lettre à Falmouth eut refermé la porte, il se fit un profond silence.

Puis, tout à coup, un mouvement impétueux renversa une chaise... et j'entendis Falmouth se précipiter à la porte d'un pas lourd et incertain, car il pouvait à peine marcher.

Il allait venir...

Mon cœur battait à .se rompre.

Ses pas approchèrent...

Je me sentis mouillé d'une sueur froide... j'eus peur.

Ma porte s'ouvrit brusquement. Il entra se traînant sur sa canne.

De ma vie... non, de ma vie je n'oublierai l'expression de colère fulgurante qui éclatait sur son visage; on eût dit un masque de marbre illuminé par deux yeux flamboyans...

— Vos armesl — s'écria-t-il d'une voix vibrante d'indignation en me montrant la lettre qu'il tenait à la main. — Vos armes!

Un remords aff"reux me saisit, il fut si violent qu'il m'inspira une lâche rétractation de mon infamie.

— Henry! — lui dis je en lui montrant cette lettre d'un air désespéré, — pardon...

— Pardon!... Vous ne voulez donc pas vous battre? — s'écria Falmouth avec rage.

Le rouge me vint au front, la honte de me voir soupçonné de faiblesse m'exaspéra, et je lui répondis:

— Monsieur... mes armes seront les vôtres.

— Je vous fais grâce de ces délicatesses. Quelles sont A'os armes? flnissons-en... — répéta-l-il durement.

J'allais éclater; mais me souvenant que Falmouth était chez lui, je me contins.

(l) Toute cette lettre se trouve soigneusement raturée dans le rnanusciit du Journal d'un inconnu.

ARTHUR

— Vous et moi, — lui dis-je, — nous sommes tropa blessés, je crois, pour pouvoir nous servir do nos épces... le pistolet sera donc l'arme la plus convenable...

C'est juste, — dit Falmoutii en se laissant tomber

sur un lauteuil.

Il sonna.

Un de ses gens entra.

— Priez monsieur Williams de descendre, — dit Falmouth.

Le valet sortit.

— Williams et Geordy nous serviront do témoins, — me dit impérieusement Falmoutti.

Je fis un signe do consentement machinal... j'étais anéanti...

Williams descendit.

— Où sommes-nous, Williams? Quelle est la terre la plus proche?

— Le vent ayant soufûé du nord depuis en malin, milord, il nous met en bonne route pour Malte. S'il continue, nous pourrons y arriver demain soir.

— Tflclie donc, mon brave Williams, de nous y conduire le plus tiH possible... Mais donne-moi ton bras pour rentrer chez moi.

Je restai seul.

Je n'ai pas besoin de dire l'amertume de mon désespoir.

Ravivée par une fièvre ardente qui se développa, ma blessure me lit de nouveau beaucoup souffrir.

Plongeant à chaque instant dans les vagues soulevées par le vent, dont la violence augmentait d'heure en heure, la goélette recevait de rudes secousses. Ce tangage me causait un ébranlement si douloureux, que parfois je ne pouvais retenir un cri aigu.

Le docteur vint s'informer de mes nouvelles et me demander comment je me trouvais; par une sorte dobslination puérile, je lui cachai mes soullrances.

Cet homme appartenait à Falniouth. Un scrupule exagéré m'cniiiôrliait d'accepter désormais ses soins.

Quelles heures je passai, mon Dieu ! Cette crise fut épouvantable.

Les émotions que je venais de ressentir, jointes à l'ardeur de la lièvre, exaltèrent à ce point ma sensibilité nerveuse, que, replié dans mon lit, je ne pouvais supporter l'éclat du jour; je cachai ma ûgure dans mes mains, et je pleurai amèrement...

D'habitude, les larmes me soulageaient, mais celles-ci étaient Acres et cuisantes.

Puis, lorsque mon désespoir eut atteint son paroxysme, par un triste besoin de contraste qui m'était fanulier, je comparai ce qui était à ce qui avait été... surtout h ce qui aurait elé... si je n'avais pas volontairement flétri, brisé, souillé tant de nouvelles chances de bonheur I

Au lieu de chercher à cacher ma honte dans la solitude et dans les ténèbres, au lieu da me plonger dans les idées les plus tristes, au lieu do subir cet isolement que je venais de provoquer si outrageusement, je me serais senti le cœur allègre, épanoui I

Cet honmie, (jui alors me haïssait, qui me méprisait, qui n'attendait plus que l'heure de laver son injure dans mon sang, eill, comme toujours, été là,. près de mol, an'ectueux et reconnaissant. Ces plaintes que m'arrachait la douleur physique, et que j'étouffais si péniblement, eussent été adoucies par la touchante sollicitude d'un frère !

Et penser... mon Dieu! m'écriai-je, (|uc cette réalité que moi-même j'avais si souvent rêvée en songeant à l'amitié, était là près de moi !

Kt penser que celte fois encore, par le plus étonnant concours de circonstances, je n'avais qu'à me laisser aller au bonheur qui m'était offert!

Et penser que cette fois encore, une monomanie fatale, furieuse, m'avait fait abandonner toutes les chances de félicité possibles pour les remords les plus affreux !

Alors, me voyant si incurablement malheureux, des idées de suicide me vinrent à l'esprit. Je me reprochai d'être odieusement à charge à moi et

ux autres. Je me demandai à quoi j'étais bon; ce que je faisais des avantages que le hasard avait accumulés sur n)i)i : jeunesse, santé, richesse, force, intelligence et couraffe.

Jusqu'ici h quoi avais-jo employé ces dons précieux? A fain^ le malheur de tous ceux qui m'avaient aimé!

Aussi je mi! résolus dans ce duel avec Falmouth d'exposer aveuglément ma vie et de respecter la sienne.

En faisant feu sur lui... j'aurais cru commettre un fratricide...

Par un douloureux caprice, je voulus relire cette lettre...

Inexplicable fatalité!... pour la première fois j'en compris toute la grandeur... toute l'imfiosante générosité.

Ce fut alors (|ue. je pus embrasser d'un regard désfs- [léré la [htIo immense, irréparable, que je viciais de faire! Mais, hélas! il n'était plus temps, tout élait fini!

Depuis quelques momens, les mouvemens de la goëlctfe devenaient de plus en plus durs. J'entendais au dehors un mugissement continu : quelquefois augmentant [)rogressivement de violence, il Unissait par tonner comme la fo\idre... puis à ces éclats soudains succédait un grondement sourd et lointain.

Tantôt les pas précipités des matelots faisaient résonner le pont au-dessus de ma tête, tantôt ce bruit cessait brusquement, ou était dominé par la voix retentissante de Williams, qui donnait des ordres.

Je no pouvais en douter, nous étions -assaillis par une tempête. Il me fut impossible de rester dans l'inaction.

Quoique faible, je voulus me lever, pensant qui' peutêtre le grand air me ferait du bien. Je sonnai, et à l'aide de mon valet de chambre je parvins à m'iiabiller.

J'avais presque com[)létoment perdu l'usage du bras gauche.

■ Je montai sur le pont; Falmouth ne s'y trouvait pas.

Les vagues étaient furieuses.

Quoiqu'il fût à peine quatre heures, le jour était si bas qu'on so voyait à peine.

A l'horizon, la mer dessinait les sombres ondulations do sa courbe immense sur une ceinture de lumière ardente connue du bronze rougi au feu.

Au-dessus de cette zone empourprée s'étageaient pesamment de lourdes masses de nuages noirs et ocreux; la voûte du firmament reflétait dans les flots ces ténèbres opaques, cl les vagues, perdant leur transparence d'azur ou d'émeraude, ressemblaient à des montagnes de vaso marbrée d'écume.

La tempête sifflait dans les cordages par à-coups furieux et retentissans. Quoique impétueux, le vent était chaud ; les vagues qu'il fouettait, et dont les lourdes nappes venaient souvent déferler sur le pont du yacht, semblaient presque tièdes.

Bientôt le médecin monta.

— Vous êtes imprudent, — me dit-il, — de quitter ainsi votre chambre.

— J'étouffais en bas, docteur; le mouvement du navire me faisait beaucoup souffrir; il me semble qu'ici je suis mieux.

— Quel horrible temps! — dit le docteur, — pourvu que nous puissions atterrir à Malte avant la nuit!

— Nous ne sommes "donc pas éloignés de cette île?

— Nous en sommes très proches, seulement cette brume (■paisse nous empêche d'apercevoir les terres. Avant uii'; heure, la goélette va mettre en panne pour demander un

pilote... pourvu toulcfois que par un temps pareil on puisse entendre nos coups de canon et voir nos signaux.

Une heure après survint une légère éclaircie dans le ciel.

Nous aperçûmes devant nous, à l'horizon, de hautes terres encore voilées de brouillards; c'était, à ce que me dit Williams, le cap de Harrach, pointe septentrionale de l'île de Malte, au haut duquel s'élevait la tour de L'Espinasse ser.vant de vigie.

Williams mit alors la goélette en panne, et fit tirer plusieurs coups de canon pour demander un pilote.

— Le vent est si fort, — me dit le docteur, — que les pilotes de Harrach n'oseront peut-être pas s'aventurer en mer.

Néanmoins, après les salves du yacht, nous vîmes plusieurs fois apparaître au sommet des lames et disparaître dans leurs noires profondeurs une petite voile latine hardiment manœuvrée.

— Il faut que ces Malfais soient de biens intrépides marins,— me dit le docteur; — car ils viennent, malgré cette mer épouvantable, presque droit dans le vent.

Le bateau pilote s'approchait de plus en plus ; mais comme, en s'approchant, il demeurait quelquefois^ caché par la hauteur des flots, et ne reparaissait ainsi qu'à d'assez longs intervalles, à chacune de ses apparitions progressives sur la crête des lames il semblait tout à coup démesurément grandi.

Je ne sais pourquoi cet effet, fort naturel d'ailleurs, me semblait étrange.

Enfin ce bateau parut à une portée de fusil de la goélette.

Par ordre de Williams on lui jeta une amarre. Je m'approchai pour mieux voir ces hardis marins.

Ils étaient cinq : quatre occupés à la manœuvre des voiles, l'autre au gouvernail.

Après avoir fort habilement élongé le yacht, pour recevoir lo cordage qu'on lui jeta, l'homme qui était au timon profita du moment où la lame élevait lo bateau qu'il montait presiiue au niveau du pont de la goélette, pour y sauter adroitement en s'accrochant aui haubans.

Une fois cet homme à bord du yacht, les autres matelots allèrent mettre leur embarcation à la remorque de la goélette.

Le pilote, après avoir salué Williams, commença de marcher sur le pont, malgré le brusque tangage de la goélette, avec une sûreté de pied qui prouvait une longue pratique de navigation.

Bientôt il s'arrêta, leva la tête et jeta un coup d'œil de connaisseur sur le gréoment du yacht, dont il fut sans doute satisfait, car il fit un signe d'approbation muette.

Malgré la tempête et les dangers que la goélette pouvait courir, car la nuit avançait et la violence du vent ne diminuait pas, cet homme avait une ap[)arencc de sécurité telle que la physionomie de l'équipage, jusqu'alors quelque peu assombrie, se rasséréna tout à coup... On eût dit que le pilote apportait avec lui cette confiance subite qu'ins[)ire souvent l'arrivée d'un médecin impatiemment attendu par une famille mquiète.

M'étanl tenu près du couronnement où je m'appuyais, afin de ne pas être renversé par les secousses du navire, je n'avfis encore pu bien voir le pilote; mais bientôt il s'approcha près de moi.

Cet homme pouvait avoir quarante ans. Il était d'une stature élevée, maigre, osseux ; ses traits étaient basanés, ses joues creuses, ses yeux verts, ses sourcils noirs, épais et rudes. Il portait un bonnet de laine à carreaux écossais rouges et bleus, qui lui cachait exactement le front jusqu'aux orbites. Un gros capot de drap brun, ruisselant d'eau de mer et cachant le haut de ses grandes bottes de pêcheur, complétait son costume.

Je ne sais pourquoi il me sembla que cet homme ne m'était pas inconnu. J'avais un souvenir vague de sa phy-

ionomie sinistre, quoiqu'il me fût impossible do me rap-

eler les circonstances de cette rencontre ; néanmoins je

ressentais une impression désagréable que j'attribuais au malaise et à la fièvre.

— Pourrons-nous mouiller à Malte ce soir, pilote? — lui demanda Williams.

Après s'être approché des boussoles et avoir assez longtemps interrogé l'état du ciel, de la mer et du vent, le pilote répondit en très bon anglais :

— Nous pourrons peut-être aborder dans l'île ce soir... mais non pas dans le port de Malte, monsieur.

— Non !... — s'écria Williams, — et pourquoi?

— Parce que ça n'est pas possible, — dit le pilote avec insouciance.

— Mais, — reprit Williams, — quoique le vent soit très fort et qu'il souffle du nord, il n'est pas assez violent pour nous jeter à la côte. La goélette manœuvre à mervei41e, elle saura bien s'élever...

— Et saura-t-e'ile résister à la rapidité des courans qui filent de sept à huit nœuds à l'heure, monsieur, et qui, comme le vent, portent en pleine côte*!

— Je vous dis , pilote , — reprit Williams , — qu'il y a deux ans, je suis entré à Malte par un temps encore plus forcé que celui-là...

— Mais non pas plus forcé que celui qui menace pour cette nuit, — dit le pilote.

— Pour cette nuit?— reprit Williams d'un air incrédule.

— Pour cette nuit. — reprit le pilote avec fermeté.

— Quels indices certains avez-vous du temps qu'il fera cette nuit, pilote?

— La pointe Tamea et les précipices de Kamich sont à cette heure submergés... et c'est toujours le signe précurseur d'une grande tempête.

— Ce sont là des terreurs et des superstitions de bonne femme ! — s'écria Williams.

Le pilote attacha sur lui ses yeux verts et perçans, haussa légèrement les épaules, et sourit.

Lorsque cet homme se prit à sourire , je me crus sous l'obsession d'un rêve; il me sembla reconnaître les dents blanches, séparées, aiguës, du pirate avec lequel j'avais lutté corps à corps lors de l'attaque de la goélette.

Mon étonnement fut si grand , que je fis tout à coup deux pas en avant en attachant sur le pilote deux yeux stupéfaits; mais celui-ci supporta mon regard avec la plus parfaite impassibilité, et, je l'avoue, je fus obligé de baisser la tête devant son coup d'œil calme et indifférent.

Williams , impatient du silence du pilote , lui dit , sans s'apercevoir de ma prooccupation :

— Mais enfin, que proposez-vous?

— Si le temps devient trop forcé, comme je n'en doute pas, monsieur, au lieu de risquer de voir le yacht jeté à la côte par la tempête et par les courans ananl qu'il n'ait pu atteindre l'entrée du port de Malte , mon avis est de doubler la pointe de Harrach, et au lieu d'aborder du côté nord de l'île , d'aborder à la côte sud... au petit port de Marsa-Siroco , où vous trouverez un très bon mouillage. Si , comme vous le dites , votre goélette s'élève bien au vent, alors rien ne gênera sa manœuvre une fois sous lo vent de l'île... mais au moins, en cas de tempête, elle ne risquera pas d'être jetée à la côte, puisqu'elle aura derrière elle, pour fuir devant le temps, les cent lieues qui séparent l'île de Malte de la côte nord d'Afrique.

— Cette proposition sent trop la timidité, pilote ! — s'écria Williams ; — une ourque flamande aurait plus do hardiesse. D'ailleurs, milord veut absolument mouiller ce soir dans le port de Malte, et moi je maintiens la chose praticable.

— Alors il faut l'exécuter vous-même, monsieur, — reprit le pilote d'un air impassible; puis, allant à l'arrière, il dit en anglais aux matelots qui restaient dans sa chaloupe : — Holà !... préparez-vous à larguer l'amarre, nous allons retourner à Harrach...

Cette fois encore, en entendant la voix claire et perçante (lu pilote, sauf la dillérence d'idiome, il me sembla reconnaître l'accent do l'homme au capuchon noir, qui, un mo-

ARTflUR.

mont nvant l'abnnlajre flu yacht , avait crié h ses pirates : « Ne lirez pas .' fi l'abordage ! »

Williams, voyant (]uo le piloto s'apprôlait spriousnmnnt h partir, lui dit d'atlpndn- un instant, qu'il allait prendre les (lerniiTS ordres du lord, et il dis(iarut on effet.

Je restai sur le pont, dans une perplexité de plus en plus grande.

Il est vrai que j'étais bien certain de reconnaître la voix et la bizarre disposilion de dents do cet l)oninio, mais ceci ne pouvait-il p.isiMreun jeu du hasard? Ouollc apparence qu'un homme blessé et jeté à la mer, il y avait huit jours, fi^t ce mflme pilote maltais que je retrouvais vigoureux et dispos?

Je re;;ardais toujours fixement le pilote; il no détournait pas la vue. Sans doute fatigué do cette muette observation, il s'avanrn vers moi, et me dit résoii\ment :

— Que' me voulez-vous donc, monsieur?

— Vous êtes depuis longtemps piloto à Malto? — lui dcmandai-je.

— Depuis sept ans , monsieur.

Et il me montra une large plaque d'argent qu'une longue chaîne du nn^me métal tenait attachée sous son capot.

Sur cette plaque je vis , d'un côté , les armes d'Angleterre , et de l'autre le nom de Joseph Belmont , pilote roijal, n" 18.

— Mais vous êtes Français?— lui demandai-je en français.

— Oui, monsieur, — me répondit-il.

Mon élonnement était à son comble.

Williams reparut sur le pont, et s'adressant au pilote :

— Allons, faites comme vous l'entendrez milord y

consent.

— La mer devient si grosse, — dit le piloto h Williams, — que je vais donner l'ordre h mes matelots de quitter leur amarre et de nous suivre <i peu de distance.

En ofl'et, l'embarcation, abandonnant le cordage qui la remorquait, navigua de conserve avec le yacht.

La nuit vint...

Selon l'usage, Williams remit au pilote le porte-voix, insigne du commandement.

Les prédictions de cet homme au sujet du temps se réalisèrent bientôt; car, (luoique cette nouvelle direction nous eilt mis en quelques bordées sous le vent de l'île, et conséquemmont nous eût beaucoup abrités, la tempête augmentait de violence.

Le pilote, debout près du gouvernail, donnait ses ordres avec un calme parfait, et, au dire de Williams, il manœuvrait avec une sagesse et une habileté rares.

Kn attendant le lever de la lune, ipii devait faciliter noire mouillage, nous louvoyions alors parallèlement à la côte méridionale de l'île do Jlalte.

La nuit était profonde.

Les lampes des boussoles , renfermées dans leurs boîtes de cuivre, formaient une pâle auréole au pied du grand m;U. Cette lumière éclairait seulement le timonnier et lo pilote, tandis que le reste du yacht cl de l'équipage demeurait plongé dans une obscurité que le contraste de la lumière faisait paraître plus épaisse encore.

Ainsi rellétés on dessous par cctlo clarté, à peu près comme le sont les acteurs par la rampe de la scène d'un théâtre, les traits du pilote me parurent avoir un caractère étranj^e d'audace, de rose et de niTchanceté.

Quoique le temps (àl affreux, quoique la proue du yacht frtt il chaque instant couverte par les lames furieuses, de temps à autre je vis le pilote se frotter les mains avec une sorte de satisfaction farouche, en souriant d'un rire singulier qui montrait ses dents blanches, aiguës et séparées.

Était-ce un sentiment tout contraire, je ne sais... mais dans ce moment il me semblait parfaitement reconnaître le pirate contre lequel j'avais lutté. Cette préoccupation devint telle que , malgré ma résolution de me taire à ce sujet, je ne pus m'em pécher de demander à Williams s'il ^tait bien sir de cet homme.

— Aussi silr qu'on peut l'être! Notre conseil de marine du port de Malle n'accorde jamais de commissions do pilotes (pi'à des gens éprouvés... Celui-ci m'a montré sa patente ; elle est fort en règle. Tout on lui révèle, d'ailleurs, un excellent marin... et je commence à croire qu'il avait raison. Quoique nous soyons abrités par la terre, vous le voyez , nous ressentons encore si rudement la violence du vont, i|uo cette tempiMe, renforcée des courans très ra[)i(les qui portent à la côte, aurait bien pu y jeter noire yacht.

— Vous allez trouver mon idée bien étrange, — dis-jc en hésitant à Williams, — mais quehiuefois il me .semble reconnaîtnî dans ce pilote...

— Qui donc, monsieur?

— Le capitaine des pirates contre lequel je me suis baltu et que je croyais tombé h la mer.

— Il fait si noir que je ne puis voir l'expression de vos traits, monsieur, — répondit Williams, — mais je suis sût que vous riez en me disant cela.

— Je vous parle très sérieusement, je vous jure.

— Mais, mon.sieur, soiroz donc que cela est impo.ssible : encore une fois, les fonctions de pilote ne sont confiées qu'à des gens très connus; ils ne peuvent quitter leur poste que pour venir piloter les bâtimonsqui entrent dans l'île. Songez donc encore que ce mystic pirate était déjà mouillé h Porquorolles depuis plus d'un mois, lors de l'arrivée du yacht de milord aux îles d'IIyères... Songez donc que... Mais, — dit Williams en s'intorrompanl et en me quittant, — voici la lune qui se lève et se dégage des nuages ; sa clarté va nous servir pour atteindre le mouillage... Excusez-moi, monsieur... mais il me faut faire préparer les ancres...

Les raisons que m'avait données Williams, quoique solides en apparence, ne purent tout à fait me convaincre.

Pourtant, voyant que l'heure du débarquement approchait, et qu'en effet, au dire de gens expérimentés, la manœuvre du pilote avait été aussi prudente qu'habile, je fus forcé du moins de suspendre mon jugement, car jusqu'alors on ne pouvait faire aucun reproche à l'homme que je soupçonnais.

Le docteur monta sur le pont, me donna des nouvelles de Falmouth et me demanda dos miennes.

— Le grand air me fait du bien, — lui dis-je, — et ma blessure me semble moins douloureuse.

— Dieu merci! — dit-il, — milord se trouve mieux aussi; cette contusion aura été violente, mais ses suites de peu de durée. Tout à l'heure il vient do marcher seul. Le [liloie avait raison, — ajouta le docteur en montrant les vagues; — voyez comme la mer semble se calmer à mesure que nous approciions des terres de l'île...

En effet, garanties de la violence du vent [jar la hauteur de la ceinture des rochers à pic qui forment la côte méridionale de Malte, les vagues s'aplanissaient de plus en plus.

Bientôt la lune, se dégageant tout à fait dos nuages qui l'avaient jusqu'alors obscurcie, éclaira parfaitement une immense muraille de rochers qui s'étendait devant nous, et dont le pied était baigné par la mer.

La goëlet'.e était alors h une portée de canon du rivage que nous prolongions; à peu do distance de nous, se tenait le bateau pilote.

— Nous allons bientôt atteindre le port de Marsa-Sirocoî — lui demanda Williams, qui connaissait les différens mouillages de l'île.

— Nous y serons bientôt. Mais comme nous devons passer entre les pierres noires et la pointe de la Wardi,etquo ce chenal est très dangereux h c<tusc des brisans, je vais, monsieur, si vous le voulez, prendre le gouvernail, — dit lo pilote à Williams.

D'après un signe do ce dernier, le timonnier quitta la barre.

Je me rappelle celle scène comme si elle s'était passée hier.

CECVRES CHOISHiS D'EUGËNE SUE.

J'étais assis sur le couronnement.

Devant moi, Williams, très près du pilote qui prit le timon, interrogeait comme lui tour à tour la boussole, la côte et la voilure du yacht.

Le docteur, penché sur la lisse, regardait le sillage du navire... A très peu de distance de nous, on voyait le bateau-pilote, qui me sembla ne plus faire la même route que le yacht ; cela me parut singulier...

Devant et très près de nous s'élevait une énorme masse de rochers perpendiculaires.

Quoique la mer fût devenue plus calme, elle était encore sourdement soulevée par une forte houle dont les ondulations irçmenses allaient se briser sur le rivage arec un bruit formidable.

Le pilote venait de faire déployer une nouvelle voile, sans doute pour augmenter la vitesse du yacht, lorsqu'un cri d'effroi retentit à l'avant, et j'entendis ces mots :

— Toute la barre à bâbord 1 nous sommes sur des brisans I...

Je ne sais de quelle manière le pilote obéit à cet ordre et comment il gouverna la goélette ; mais au moment où ce cri venait d'être proféré, un choc épouvantable, suivi d'un long craquement, arrêta subitement la marche du yacht.

La commotion fut si violente que moi, Williams et deux matelots, nous roulâmes sur le pont.

— Le yacht a touché I — s'écria Williams en se relevant... — maudit soit le pilote 1...

Ma blessure m'empêchait de me redresser avec la môme agilité. J'étais encore à terre lorsque quelqu'un passa rapidement près de moi ; un corps lourd tomba à la mer, et je ne vis plus le pilote, ni au timon ni sur le pont.

Songeant à mes pressentimens, oubliant le danger que nous courions, je me relevai, et, à une portée de fusil du yacht, j'aperçus le bateau-piloto; sps matelots ramaient vigoureusement vers un point noir entouré d'écume, que je distinguais parfois h la clarté de la lune.

C'était le pilote qui nageait pour rejoindre son embarcation.

— Un fusil!... un fusil!... — m'écriai-je. — J'étais sûr que c'était lui...

A ce moment, un second choc du yacht sur les brisans fit tomber le grand mât avec un fracas horrible.

Pendant le moment de stupeur et de silence qui suivit cette chute, j'entendis ces mots en français :

— Souvenez-vous du mystic de Porqiierolles ! C'était le pirate... le yacht était perdu...

La dernière scène do ce terrible drame fut si rapide, si confuse, que c'est à peine si mes souvenirs peuvent la retracer, à travers le chaos d'émotions précipitées, effrayantes, qui se succédèrent comme les éclats de la foudre pendant un orage.

A un troisième et dernier choc, le yacht, soulevé par une immense lame sourde, retomba de tout son poids sur un banc de rochers aigus.

Déjà crevée, la cale se défonça presque entièrement, j'entendis dans l'intérieur du navire l'eau qui s'y précipitait en bouillonnant comme dans un goutfre.

La mer l'avait totalement envahi !

Malgré ma blessure, qui me tenait un bras fixé contre ma poitrine, j'allais me jeter h la mer, lorsque je vis paraître Falmouth sur le pont; il s'appuyait sur Williams.

A ce moment une autre lame énorme, prenant le yacht par son travers, le chavira complètement.

Je me sentis rouler jusqu'au bord du navire, puis enlevé, étourdi, écrasé par une pesante masse d'eau qui passa sur moi en tonnant comme la foudre.

De ce moment, je perdis à peu près toute perception des événemens.

Ce dont je me souviens seulement, c'est que je ressentis longtemps une oppression effroyable ; j'étoufTais quand j'ouvrais la bouche pour respirer; j'aspirais des gorgées d'une eau anière et tiède ; mes oreilles tintaient doulou-

reusement, un poids énorme me pesait sur les yeus, je me .sentais défaillir...

Néanmoins je fis des efforts désespérés pour nager.

Il me parut encore que tout à coup je respirai plus librement, que je vis lo ciel, et plus près de moi une masse de rochers rougeâtres...

Je crus enfin sentir une main vigoureuse me soulever par les cheveux, et entendre la voix de Falmouth qui me disait :

— JVoMS sommes quittes! Adieu!...

Je ne me rappelle rien de plus; car bientôt je tombai dans un engourdissement douloureux, auquel succéda l'insensibilité la plus profonde.

l'île de EBIOS. — JOURS DE SOLEIL.

Je retrouve ce fragment de journal, écrit un an après le naufrage du yacht de lord Falmouth sur la côte de Malte.

Si j'avais la moindre prétention littéraire, je n'oserais dire que ces pages, tracées sous l'impression du moment, peignent très naïvement la nature enchanteresse au milieu de laquelle je venais de vivre, durant une année, dans le plus doux far niente du cœur.

En effet, ce paradis que je m'étais créé vient de renaître pour ainsi dire à mes yeux, avec son luxe de beauté antique, avec son palais de marbre blanc doré par le soleil, avec son ciel d'azur, arec sa verdure d'orangers aux parfums enivrans, avec ses horizons vermeils qui encadraient si magnifiquement les eaux bleues de la côte de l'Asie d'Europe...

Cette année aura peut-être été l'année la plus heureuse de ma vie... car ses jours rapides et fleuris ne m'ont pas causé la moindre souffrance morale.

Je n'ai pas une seule fois, si cela se peut dire, senti mon cœur.

Mais, hélas! pourquoi les sens n'ont-ils pas tué l'âme dans cette lutte? pourquoi le plaisir n'a-t-il pas tué la pensée?

La pensée, cette royauté de l'homme, dit-on... véritable royauté, en effet, car elle est fatale comme toutes les royautés 1

La pensée, cette couronne ardente qui brûle et consume le front où elle rayonne !

Suivant mon habitude de classer mes souvenirs heureux, j'avais intitulé ce fragment : Jours de soleil.

Le ton insouciant, léger et moqueur qui règne parfois dans cet écrit me semble offrir un singulier contraste avec le caractère sombre et désolant des événemens dont je viens d'évoquer la mémoire.

Ile de Khios, 20 juin 18.«

Je ne sais ce que l'avenir me réserve; mais, ainsi que je disais autrefois dans mes jours de tristesse et de désolation, comme il faut plus ne défier de soi que de sa destinée, je veux au moins un jour, en relisant ces pages, revoir les rians tableaux au milieu desquels je vis maintenant si heureux.

J'écris ceci le 20 juin 18... dans le palais Carina situé sur un des côtés de l'île de Khios , environ un an après la perte du yacht.

Lors de ce grand péril , ce pauvre Henry m'a sauvé la vie. Malgré sa blessure, il nageait vigoureusement vers lo rivage. Me voyant sur le point de me noyer, car je pouvais

ARTHUR

îl poino rao sprvir do mon bras pauclio , Falmoulh m'a saisi (i'uno main, et, du l'aulro lutlant contro la houle, il m'a déposé mourant sur la grève.

Mes forces s'étaient sans doute épuisée» par les émotions du i-ombat, par ma blessure, par mes elTorls désespérés lors du naufrage, car je suis resté longtemps en proie au délire d'une fièvre anlente, dont j'ai été guéri [lar les soins exceJlens du médeciu que Falmouth m'avait laissé.

J'étais si gravement malade qu'on l'ut obligé de me traiisporler à Marsa-Siroco, petit bourg maltais voisin de la eiMe où avait péri la goëletle; jo restai dans ce village jusim'h ma parfaite convaiescenre. Lorsque le délire mo qviilta et ipie je pus causer, lo docteur m'apprit les circonstanres dout jo viens de parler, at mo remit une lettre de Falmouth que je joins à ce journal.

a Après tout, j'aime encore mieux, mon cher comte, vous avoir sauvé de la noyade que de vo\is avoir logé une balle dans la tête, ou d'avoir reçu do vous un semblable souvenir d'amitié.

B J'espère que la vigoureuse doHcftequo vous avez reçue pendant ce naufrage sera d'un elTet salutaire pour l'avenir, et qu'elle vous aura délivré de vos accès de folie.

» Mes projets sont changés, ou plut<M redeviennent ce qu'ils étaient d'abord ; plus que jamais je tiens à mo passer ma fantaisie du brûlot de Canaris ; mais comme la méchanceté diabolique de ce pirate-pilote, quo la potence réclame, a perdu mon pauvre yacht, j'ai frété un bâtiment à Malte et je pars pour Hydra.

» Au revoir. Si nous nous retrouvons un jour, nous rirons fort, je l'espère, de tout ceci.

D II. Falmouth. »

» P. S. Je vous laisse le docteur, car on dit les médecins maltais détestables. Il vous remettra une lettre de recommandation pour le lord gouverneur de l'île.

» Renvoyez-moi le docteur à Ilydra par la première occasion, quand vous n'en aurez plus besoin. »

Je suis maintenant si engourdi par le bonheur, quo c'est à peine si je me souviens des regrets poignans que dut me laisser celle lettre si froidement railleuse.

Une fois à Malte, je vis lord P..., qui fut pour moi d'une obligeance parfaite. Il fit faire les recherches les plus actives pour découvrir le prétendu pilote. Ce misérable avait en effet appartenu à la marine anglaise, mais depuis deux ans il avait quitté les fonctions de pilotage de l'île de Malts.

Son signalement fut envoyé dans tout l'Archipel, où on le soup.;onnait d'exercer la piraterie.

Je vis chez lord P... un certain marquis Justiniani, descendant de cette ancienne et illustre maison do Justiniani de Gênes, qui donna des ducs à Venise et des souverains à quelques îles de la Grèce.

Le marquis possédait d'assez grandes propriétés dans rtlc de Khios, qui venait d'être récemment ravagée par les Turcs.

Il me parla d'un palais appelé le palais Cariim, bftti vers la fin du seizième siècle par le cardinal Ange Justiniani. Le mar(|uis avait longtemps loué Cf palais à uti aga. La description qu'il me fit de cet édifice et du climat mo séduisit. Je lui proposai de partir pour Khios, de visiter l'habitation et le parc qui en dépendait, et do lui louer ou de lui acheter le tout, si cela se trouvait à ma convenance.

Nous partîmes.

Après trois jours de traversée nous débarquâmes ici.

Partout les "Turcs avaient laissé les traces sanglantes de leur passage; ils tenaient garnison <lans le château do Khios. Ma qualité de Français et l'attitude ferme et digne de notre marine et de nos consuls dans le Levant m'assuraient une sécurité parfaite dans le cas où je me serais décidé à habiter Khios.

Jo visitai lo palais, il me convint ; bientôt le marché fut conclu.

L(! lendemain, mon inUirprète me présenta un juif renégat qui me proposa d'acheter une douzaine de belles esclaves gret'qufs provenant do la dernière descente des Turcs dans les îles de Samos et de I.esbos ; sur ces douze filles, dont la plus agé(! n'avait pas vingt ans , trois seulement étaient, disait-il, d'une nature délicate et toute d'agrément.

Les neuf autres, grandes et robustes, quoique très belles, pouvaient travailler soit au jarlinagc , soit dans l'intérieur do la maison. Il ne me demandait que deux mille piastres par tôle (environ 501» fr. de notre monnaie).

Sans doute afin do mo décider à l'emplette , le renégat me confia qu'il était en marché avec un reïs tunisien, pourvoyeur du sérail du bey ; mais qu'aimant à voir ses esclaves bien traitées, il me donnait la préférence sur le reïs, sachant que ces pauvres créatures auraient fort à soufTrir pendant leur traversée sur le chebec barbaresquo qui devait les conduire à Tunis.

Je voulus voir les esclaves.

Le type merveilleux de la beauté grecque s'est, depuis l'antiquité, conservé si pur dans ce pays privilégié, que sur ces douze femmes de conditions et de nature si diverses, non-seulenu'nt il n'y en avait pas une qui no fût agréablo ou jolie, mais trois d'entre elles étaient do la beauté la plus rare et la i)lus parfaite.

Le marché conclu, j'achetai les douze femmes; de plus, le renégat me céda, comme contraste , deux nains nègres d'une monstruosité assez pittoresipie, et j'envoyai le tout au palais Carina, sous la direction de mon interprète et d'une vieille Cypriote que lo juif me recommanda comme excellente femme de charge.

Cette résolution subito d'habiter l'île de Khios et d'y vivre paresseusement dans l'oubli de tout et de tous, m'a été suggérée il y a un an par le souvenir cuisant des chagrins affreux que je venais de ressentir.

Après ma rupture avec Falmouth, si indignement provoquée par moi , mo reconnaissant incapable ou indigne de toute affection généreuse, puisque j'y cherchais toujours les arrière-pensées les plus misérables, jo crus que la vie matérielle ne m'offrirait ni les mêmes craintes ni les mêmes doutes...

Qui m'avait jusqu'alors rendu si malheureux? N'était-ce pas la peur de passer pour dupe des senlimens que j'éprouvais? la crainte d'aimer à faux? Aussi, en concentrant à l'avenir ma vie dans l'adoration des réalités, que pouvais-je risquer?

La nature est si riche , si féconde, si inépuisable, quo mon admiration devait encore être au-dessous des merveilles que la création prodigue.

Sur quoi désormais ma défiance pouvait-elle d'ailleurs s'exercer 7

Le parfum d'une belle fleur ne trompe pas, les splendeursd'un magnifique paysage ne trompent pas... la beauté exquise des formes ne trompe pas; et puis quel intérêt , quelle arrière-pensée supposer à la fleur qui embaume l'air? à l'oiseau qui chante? au vent qui nmrmure dans les feuilles? à la mer qui baigne lo rivage? à la nature enfin qui déploie tant de trésors, tant de couleurs, tant de mélodies et tant de parfums?

Sans doute je resterai seul pour jouir de ces merveilles, me suis-jo dit ; mais, je l'avoue, la solitude me plaît. J'ai en moi un profond sentiment du beau matériel qui pourra suppléer peut-être à la croyance au beau moral, dont je n'ai pas sans doute l'inteiligenco.

La vue d'une riche nature, d'un beau cheval, d'un beau chien, d'une belle fleur, d'une belle femme, d'un beau ciel, m'a toujours plongé dans une sorte d'extase; et quoique la foi religieuse me manque malheureusement, à l'aspect des magnificences de la création je me suis toujours senti des élans de gratitude inefi'able et profonde envers la puissance inconnue qui nous comble de ses trésors.

Tout en regrettant les facultés dont je suis privé, disais-je, je veux au moins profiler de celles qui me restent, et puisque je ne saurais être heureux par l'âme, que je le sois au moins par les yeux et par les sens.

Et je ne me trompais pas, car je n'ai jamais joui d'une félicité plus parfaite.

Falmoutn était le meilleur, le plus noble des hommes, je le sais... Je serai toujours désolé de ma conduite à son égard. Mais quand je compare ma vie, maintenant si complètement heureuse , à l'avenir studieux et politique qu'Henry me peignait sous de si brillantes couleurs , en vérilé, puis-je regretter autre chose que l'amitié que j'ai si follement perdue par mes soupçons affreux.

Et d'ailleurs, Henry avait raison, le désœuvrement m'était fatal ; aussi me suis-je délicieusement occupé à parfaire ici les tableaux vivans sar lesquels je repose à chaque instant mes regards; il m'a fallu du temps, des soins, des éludes même, pour parvenir à m'entourer, ainsi que je le suis, de toutes les merveilles de la création, pour rassembler toutes les richesses éparses que j'ai concentrées dans cet Éden.

Les sages diront que ces bonheurs sont des enfantillages, et c'est justement pour cela que ce sont des bonheurs. Les- bonhevLTs nérieux immatériels, comme ils les appellent, ont toujours un lendemain , ils sont périssables; mais les mille petites joies que sait trouver dans ses rêveries un caractère toujours jeune, quoique rapides, légères et mobiles, sont toujours renaissantes, car l'imagination qui les prodigue est inépuisable.

Et puis à cette heure que je me suis fait d'adorables habitudes d'indépendance, la vie du monde avec ses dures exigences me semble une sorte de confrérie dont les règles me paraissent d'une observance aussi rigoureuse que celle de l'ordre des lrap[)istes.

Car je ne sais si je n'aimerais pas mieux être à mon aise dans l'ampleur d'une bure grossière, qu'emprisonné dans des habits gênans; respirer l'air pur et frais du jardin que jo cultiverais, que l'air étoulTant des raouls ; me tenir sur nus genoux à matines, que sur mes jambes pendant une nuit de fiMe; je ne sais enOn si je ne préférerais pas le silence méditatif du cloître au caquetage des salons, et si je ne dirais pas avec le même désintéressement le « frère, il faut mourir, n de l'ordre religieux, que le o Frère, il faut se divertir, » de l'ordre mondain.

Une chose seulement m'étonne, c'est d'être resté si longtemps sans savoir où se trouvait le bonheur véritable. C'est d'être seul à en jouir dans cette île enchantée. Quand je songe à la vie onéreuse et pourtant étroite, obscure et misérable que le plus grand nombre s'impose par routine, dans des villes infectes, sous un climat pluvieux, presque sans soleil, sans fleurs, sans parfums, au milieu d'une race abâtardie, laide et chétive, lorsqu'il pourrait comme moi vivre sans gêne et en maître absolu parmi les opulentes délices de la création, dans un climat merveilleux... j'ai quelquefois peur que mon paradis soit tout à coup envahi.

Aussi chaque jour je me réjouis do ma détermination; la plénitude du bonheur me déborde, mes souvenirs les plus cruels s'eftacent , mon âme est engourdie dans une félicité si enivrante, que le passé même, autrefois si désolant, me devient indifférent.

Hélène, Marguerite, Falmouth... votre souvenir nem'apparaît plus que pâle, lointain... voilé.

Je me demande comment j'ai pu tant souCfrir pour vous et par vous.

Mais qu'entends-je sous mes fenêtres? C'est le son

de la lyre albanaise de Daphné qui invite Noémi et Anathasia à danser la romaïque...

Que la description de tout ce qui m'entoure, que le riant tableau que j'ai sous les yeux, pendant que j'écris ces lignes, ici à Khios, dans le palais Carina, reste sur ces feuilles inconnues comme l'image fidèle d'une réalité charmante...

Sans doute ces détail» paraîtraient puérils à tout autre

qu'à moi ; mais c'est un portrait que je veux, et un portrait d'Holbein , s'il se peut, vu et peint à la loupe avec une fidélité scrupuleuse ; car si jamais je viens à regretter cet heureux temps de ma vie, chaque trait, chaque indication de ce tableau deviendra pour moi d'un prix inestimable.

Ehios, palais Carina, 20 juin 18...

Comme presque tous les palais de l'Italie moderne , le palais Carina, bâti par les Génois, lorsque l'île de Khios était une de leurs possessions, le palais carina est immense et désert; les appartemens sont splendides, mais démeublé». Le musulman qui l'occupait avant moi avait fait disposer à l'orientale une des ailes de ce vaste édifice.

C'est cette partie que j'habite.

C'est là que je me retire pendant l'ardente chaleur du jour ; car ses fenêtres s'ouvrent au nord, et il y règne une fraîcheur délicieuse.

Des stores d'un jonc odorant, à demi baissés , permettent à la fois de jouir de la vue extérieure, et de rester rfans une douce obscurité.

Les murailles, revêtues d'un stuc argenté qui ressemble à une tenture de satin blanc, sont rayés de larges bandes, alternativement lilas et vertes, où se lisent écrits en lettres d'or plusieurs versets du Koran.

Le plafond, richement peint, est divisé en caissons aussi lilas et verts, rehaussés d'une légère dorure en arabesques. Un épais tapis de Perse couvre le plancher.

A l'extrémité de cette pièce, une gerbe d'eau limpide jaillit d'un bassin revêtu de jaspe oriental , et y retombe en cascade avec un doux murmure ; de grands vases de Chine bleu et or, remplis de fleurs, sur lesquels viennent se percher délicatement quelques colombes privées, entourent cette fontaine, et les bouffées aromatiques qui émanent de ces immenses bouquets ni'arrivent comme un parfum humide.

Puis, faut-il avouer cette énormité? les sensualités du goût me sont chères, et je m'occupe délicieusement à les satisfaire ou h les prévenir.

Ainsi, près de moi, sur une table recouverte d'une épaisse nappe turque , fond paille, brodée de fleurs bleues rehaussées de fils d'argent , sont des sorbets à l'orange et à la merise, dans leurs vases poreux qui suintent la neige... des tranches d'ananas couleur d'or, des pastèques et des melons d'eau, à la pulpe rouge et à la pelure verte, disparaissent presque sous la glace brillante qui remplit do grandes jattes de porcelaine; sur un plat du Japon s'élève une pyramide d'autres fruits exquis que Daphné la brune a entremêlés de fleurs.

Tout à l'heure, la folle Noémi va me verser dans une coupe de cristal les vins généreux de Chypre, de Scyros ou de Madère, sagement laissés à une tiède température dans leurs carafes de Venise aux longs cols émaillés.

Si je veux chercher une douce excitation à la rêverie, alimenter ma paresse et mon far nienle, Anathasia la blonde m'offrira en souriant mon narguileh rempli d'eau de jasmin , ou ma longue pipe à bout d'ambre dont le fourneau sera rempli par ses mains délicates du tabac parfumé de Latakié.

Enfin si, abandonnant mes songes éveillés, je me livre esprit et âme aux pensées des autres , j'ai là près de moi les œuvres des poètes que j'aime : Shakespeare, Goethe, Schiller, Scott, le grand , le divin Scott! le moderne Homère... Byronl... dont jo vis hier à l'horizon passer le noir vaisseau.

Quoique un peu frais , l'air est saturé de parfums. Les vapeurs de l'aloès, de la myrrhe et du baume du sérail, brillant dans des cassolettes do vermeil, mêlent leurs vapeurs aux douces exhalaisons dos fleurs; car, vivant pour les sens, je n'ai pas oublié l'olfaction...

Je me suis livré avec idolâtrie à mon goût pour les odcurs , goût malheureusement si dédaigné, si incompris

ARTHUR

ou si attaqué. J'ai réalisé mon rèvo d'une soito de gammo do senteurs, qui s'élèvent des plus faibles jusqu'aux plus S cli.iuili's, et dont l'aspiration cause une sorte d'ivresse, d'cxiase, (|ui ajoute à toutes les voluptés uuo volupté nouvelle et enchanteresse...

Et d'ailleurs comment no pas vivre pour ainsi dire do

parfums lorsqu'on liahito Kliios l'île des parfums ! l'île

privilégiée des sultanes, ijui seule fournit au sérail les essences do rose, do jasmin et do tubéreuse...

Kliios, qui soulo proiluit le précieux lentisque, dont l'odalisquo rêveuse cl ennuyée pétrit machinalement la gomme oilorantc entre ses dents d'ivoire ; Khios, dont lo commerce mémo a un caractère d'éléfj^ance charmante, car elle trafique do tissus do soie, do teintures éclatantes, de fleurs, détruits, d'oiseaux, do miel... Kt ce sont de jeunes feiiimes et de jeunes (illes, presque toujours belles d'une beauté antique et pure, (jui recuoillont les trésors do cette île fortunée entre toutes les îles do la douce et féconde lonie I

Des fenêtres de l'appartement que j'occupe, situé dans une des ailes de cette immense habitation, j'aperçois un adiiiirablc t.ililoau...

Que ce souvenir me soit un remords éternel, si jamais je quitte cette adorable retraite pour quoliiue ville bruyante et sombre , aux horizons de murailles, au sol fangeux, à l'air épais 1

A gauche, c'est la façade du palais , dont les portiques découpés à jour, les aiciuies et les immenses escaliers de marbre blanc fuient à perte do vue.

Depuis sa base incrustée de porphyre jusqu'à sa corniche à balustrades, ornée de statues et de grands vases remplis de myrtes et de lauriers roses, tout l'édifice est inondé pur le soleil , et dessine sa silhouette chaude et dorée coimno du marbre jaune antique sur un ciel de ce bleu de saphir particulier à l'Orient.

Au loin , l'azur de la mer se joindrait à l'azur du ciel, sans une ligne montucuse d'un pourpre violacé. Ce sont les montagnes de la Uomanie, dont les cimes hardies sont baignées d'une vapeur flamboyante.

A ma droite, en opposilion merveilleuse avec cette masse éblouissante de marbre et de lumière , jo vois, séparé de la façade par une pelouse de trèfle tendre que paissent plusieurs gios moulons de Syrie à la queue traînante, et quelques gazelles au pelage argenté, je vois s'étendre, parallèlement au palais, un bois profond, liumido et ombreux.

Les têtes gigantesques des chênes, des cèdres et des platanes séculaires forment un océan de sombre verdure; le soleil commence à décliner, et cuivre ces flots de feuillage de ses ardons refiels.

Sur ce rideau mouvant , d'un vert opaque et foncé, se détache mille autres nuances de vert , qui deviennent do plus en plus tendres et transparentes à mesure qu'elles se rapprochent des fraîches rives du fleuve Belophano, qui, s'élargissant en face du palais, y forme une sorte de grand Canal.

Ses bords sont plantés de baguenaudiers, de pins en parasol au tronc rougeAtre, do peupliers à feuilles satinées, d'arbousiers, d'alaternes vernissés, sur lesquels vient parfois étinceler un rayon do soleil, ijui se glisse furtivement sous ces dômes de verdure lorsque la brise de mer agite leurs rameaux...

Tout près de la rive, je vois encore des lataniers en éventail, dont le tronc disparaît sous de grosses touflos de sabiniers à campanules orange, etd'ipoméas, dont les fleurs roses en corjmbe sont à l'intérieur du pourpre le plus vif.

Co sont encore d'immenses allées , à la voflto impénétrable au jour, tapissées de gazon, qui aboutissent à un hémicycle de verdure assez rapproché du palais.

Oes allées sont si touffues, si longues, si obscures, qu'on ne peut en apercevoir la lin à travers la vapeur bleuâtre dont leur perspective indécise est voilée.

Euûu, au premier plan de ce tableau, et do plain-pied

OEl'V. CUOlÂlKi. — II.

avec ma fenêtre, est une terrasse de marbre blanc à lourds baluslres , aussi ornée de vases et de statues , d'où l'on descend pur un large escalier circulaire Jusqu'aux bords du canal.

Abritée par le palais, une moitié de cet escalier est dans l'ombre; l'autre est inondée de soleil. Sur une des premières marches, un nain noir, que j'ai fait bizarrement habiller d'un pourpoint écarlate à la vénitienne, est couclié près do deux grands lévriers de la plus haute taille et do la plus belle forme.

Par un caprice de la lumière, le nain, chaudement éclairé, se trouve dans la zone d'éblouissante clarté, qui semble couvrir chaque marche d'une poussière d'or tandis que les lévriers sont dans l'ombre , qui se découpe inégalement sur les degrés, et jette ses tons gris, bleuâtres et traiisparens sur le pelage blanc des chiens accroupis.

Un peu plus loin , en plein soleil , un paon perché sur la rampe do l'escalier fait miroiter son plumage étincelant... On dirait une pluie do rubis, de topazes et d'émcraudes , qui ruisselle sur un fond d'outremer tacheté do noir velouté.

Dos cygnes nagent doucement dans les eaux du canal, et semblent traîner après eux mille rubans argentés; do grands fiamans roses so promènent gravement sur ses rives verdoyantes en lustrant leur plumage; tandis que, plus loin , deux aras au corps cramoisi glacé do vermeil, so disputant les fruits des lataniers, entr'ouvrent leurs ailes bleu turquin, et laissent voir le dessous do leurs longues pennes nuancées de pourpre mordoré...

Enfin, se balançant sur une touffe d'amaryllis, un beau pagegeai d'un jaune soufre, dont le col reflète les nuances prismatiques de l'opale, déploie sa longue queue blanche, pendant que des hirondelles et des martins-pêcheurs effleurent l'eau du canal d'une aile agile

Je viens de relire ces pages, qui traduisent pour ainsi dire mot à mot lo merveilleux spectacle que j'ai sous les yeux. C'est tout, et ce n'est rien; c'est à la réalité ce que peut être la nomenclature aride du naturaliste aux magnificences de la création

J'entends des éclats de rire doux et argentins, et je vois paraître au-dessus des dernières marches de l'escalier, dont la projection les cache jusqu'aux épaules, les figures folâtres de quelques-unes des esclaves que j'ai achetées.

Elles se baignent dans lo fleuve.

Les unes , élevant leurs beaux bras au-dessus de leur tête , tordent leur longue et brune chevelure, et en font pleuvoir u ;o rosée de perles liquides qui roulent sur leurs soirs et sur leur dos nus, fermes et polis.

D'autres, so tenant enlacées, semblent s'avancer d'un pied timide sur le sable du lac; car elles baissent la tôle et paraissent craintives.

Rien de plus délicieux que leur profil pur et fin, qui, tout entier dans la demi-teinte, ressemble à do l'albâtre, et se détache sur lo fond lumineux de l'horizon , comme la blancheur mute d'un camée sur sa couche transparente.

Leurs cheveux arrondis en bandeaux sont tressés très bas derrière leur tête, et laissent voir une petite oreille, un col élégant et rond, où semblent commencer les lignes serpentines les plus suaves et les plus heureusement grecques.

Non loin de co groupe charmant, foulant le gazon fin et ras qui s'étend du côté du bois jusqu'aux rives du canal, vêtues du charmant costume do J'î:e de Kbios , Noémi et Aiiulhasia dansent la romaïque aux sons do la lyre albanaise de D.fpliné.

L'hémicycle do verd\irc dont j'ai parlé les défend des rayons du soleil de plus en plus oblitjues; de grands

massifs de rosiers, de giroflées de Mahon, de lilas de Perse et de tubéreuses entourent cette salle de feuillage.

Ces corbeilles de fleurs sont à chaque instant butinées par des myriades de papillons aux plus vives couleurs : c'est l'ulysse aux ailes d'un vert brillant à reflets glacés d'améthyste, le marsyas d'un bleu cuivré, ou ledanaéd'un brun de velours rayé de nacre.

Joyeuses filles, comme elles dansent au son de la lyre de Daphnél une de mes trois esclaves d'a^re'meM*, ainsi que disait le renégat.

Daphné a été enlevée à Lesbos par les Turcs. Les nobles proportions de cette Lesbienne , son visage d'une beauté sévère , rappellent le type grandiose de la Vénus de Milo.

Elle est assise sur un banc de mousse ; son teint est blanc rosé; ses yeux, ses sourcils, ses cheveux sont noirs comme l'ébène; un étroit bandeau, composé de petites pièces d'or, se courbe sur son front hardi et va s'attacher dans la natte épaisse qui réunit ses cheveux deirière sa tête.

Daphné, un peu courbée sur elle-même, vêtue d'une tunique jaune paille et d'une jupe blanche, arrondit avec grâce ses beaux bras nus jusqu'à l'épaule, et joue de la lyre albanaise, qu'elle appuie sur ses genoux. Une de ses jambes plus étendue que l'autre laisse voir une cheville charmante chaussée d'un bas de soie rose vif, tissé dans l'île, et la cambrure d'une petite mule de maroquin noir brodé d'argent.

Selon l'habitude des Grecs modernes , Daphné chantait en s'accompagnant, tandis que les deux jeunes filles qui dansaient au son de sa lyre répétaient sou refrain à leur tour.

Voici la traduction de ces paroles ; elles n'ont rien de bien remarquable, et cependant je tressaille à l'accent de langueur passionnée avec lequel j'entends Daphné les chanter : c'est, je crois, un jeune fiancé qui parle à sa fiancée.

« Je suis blessé par ton amour, hélas I Ah ! jeune fille I «jeune fille 1 ton amour me consume, tu m'as frappé » au cœur. Laisse-moi posséder tes charmes, et que les » flammes dévorent ta dot. 0 jeune fille I je t'ai aimée de » toute mon âme, et tu m'as abandonné comme un arbre B fané. »

Noémi et Anathasia semblent mettre en action les paroles de cette chanson par leur pantomime expressive.

La danse de Noémi la brune, qui remplit le rôle de l'amoureux, est virile et résolue, tandis que les poses d'Anathasia, la blonde fiancée, sont timides, suppliantes et chastes , comme celles d'une jeune fille qui fuie ou qui redoute les caresses de son amant.

Noémi est grande et svelte.

Ses cheveux sont châtain clair à reflets dorés, ses sourcils et ses cils sont très épais et noirs comme du jais; elle a les yeux d'un gris d'iris.

Rien de plus voluptueux que l'expression de ses yeux démesurément grands, presque toujours nageant, si cela peut se dire, sous une flamme humide; son teint brun est peutêtre un peu animé; ses lèvres moqueuses et sensuellps sont peut-être d'un incarnat un peu dur, tant sa pourpre vive et sanguine tranche sur l'émail de ses dents; son sourire, qui relève les coins de sa bouche fortement ombrée d'un duvet blanc , a parfois quelque chose de trop passionné, de trop fougueux; [juis, par une singulière concordance, ses narines très roses et très dilatées semblent s'ouvrir davantage à. chacun des mouvemens qui soulèvent son sein sous l'étroit yellek ou corsage de soie cerise qui le cache à demi; deux épaisses et longues tresses de cheveux nattées de ruban cerise s'échappent d'un fez de satin de même couleur qui couvre le sommet de sa tête , et tombent plus bas que sa taille souple, ronde, que l'ampleur des hanches de Noémi fait paraître plus fine encore sous «a jupe orange. Enfin, rien de plus agile, de plus nerveux,

que ses petits pieds chaussés de mules de maroquin rouge brodé d'or.

Anathasia, au contraire, est de petite taille ; ses charmans cheveux blond cendré, que je lui fais natter et descendre le long de ses joues fraîches et roses comme celles d'un enfant, encadrent à ravir son front de neige ; son teint est d'un éclat éblouissant, et ses doux yeux bleus sous leurs longues paupières semblent réfléchir tout l'azur du ciel d'Ionie.

Lorsque l'ardente Noémi, chantant le rôle du fiancé au désespoir amoureux, s'approche d'elle d'un air suppliant et passionné, la petite bouche d' Anathasia, vermeille comme une cerise, devient tout à coup sérieuse et prend une candide et adorable expression de pudeur alarmée; c'est presque avec effroi... que reculant à pas lents... elle joint ses mains charmantes , qu'on dirait du plus pur ivoire.

Anathasia est toute vêtue de blanc... J'avais quelquefois rêvé une sylphide effleurant à peine le gazon du bout de ses pieds délicats. Telle est Anathasia, dont les mignonnes proportions sont de la plus exquise élégance.

Jamais la nature n'avait réuni sous mes yeux des richesses si variées... Ma fantaisie avait présidé à cet arrangement si complot, qui résumait pour ainsi dire les trésors de la création.

J'étais jeune, tout cela m'appartenait; ma vie était partagée entre les délices sensuelles et les ravissemens de l'intelligence.

Quel autre bonheur pouvais-je rêver, que de vivre toujours dans ce pays enchanteur, dans l'oubli du passé, et dans l'espoir d'un avenir qui, pour moi, serait toujours tel ; car durant ma vie entière l'or devait m'assurer la possession des biens souverains que j'avais sous les yeux !

Je me trouve si profondément heureux, que je sens comme un besoin ineffable de rendre grâces à la puissance qui me prodigue tant de félicités

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