CROYANCE
Ile de Khios, octobre 18...
Je reprends ce journal, interrompu depuis trois mois.
Je l'au laissé à la description du palais Carina et do ses habitans, description si exacte qu'elle ressemblait assez à l'inventaii'e d'un architecte ou d'un marchand d'esclaves.
Je consulte mon thermomètre moral. Je me sens très bien, l'esprit libre et léger.
Je crois rêver quand, relisant quelques pages d'un journal d'autrefois que j'ai apporté de France, je vois,que j'ai été triste, rêveur et mélancolique.
Septembre vient do finir ; les pluies qui précèdent toujours ici l'équinoxe commencent à refroidir l'atmosphère. Le vent d'ouest siffle dans les longues galeries du palais. J'ai quitté le rez-de-chaussée pour un logement plus clos et plus chaud.
Je suis abasourdi...
Tout à l'heure, les aras, les paons et les papegeais, déployant toute la sagacité de leur instinct, ont sans doute pressenti le changement prochain de la température , car ces pénétrans oiseaux se sont mis à pousser en chœur des cris affreux... Cette preuve de leur intelligence m'a d'abord prodigieusement agacé les nerfs.
Pourquoi aussi la nature est-elle si inégale dans ses dons? Plumage éclatant, voix discordante.
Ce n'est pas tout : épouvanté parce vacarme, les lévriers s'y sont joints et ont hurlé avec fureur. Alors les nains
ARTHUR
sont venus, ^1 t^mu] renfort do coupsile fouet et de S'Iap'Ssemens, augmenter ce tapage inf(!rn,il on voulant le lairo cesser...
Je mo suis réfugié ici... mais les damnés cris des perro- (|Uots mo poursuivent encore. Sans doute tous ces ciiarnians accenfoireu des tableaux qui m'entourent sont merveilleux do couleur cl d'éclat... quand ils sont à leur place; mais je n'aime décidément pas les tableaux liurians et gla|)issans.
Des liiHes pas.son5 aux humains ; la transition ne sera pnsdiflicile, car mes belles esclaves n'ont [las l'inlelliKenco beaucou(i plus drveloppée que les aras et les papegeais, et si pirfois elles sont aussi bruyantes qu'eux, leurs cris n'ont pas mt^me l'avantage de m'annoncer la pluie ou le beau temps.
A projios de cris , je suis fâché do la querelle de Noémi et de Dapliné; mais l'excessive violence de ces bonnes créatures tient à leur éducation quelque pe>i sauva,i;e : j)Ourlant, malgré ma tolérance, il me sembUî que donner a sa compagne un coup de couteau dans In bras est un emportement blAmable ; aussi ai-je sérieusement grondé Noi'ini.
Je soupçonne fort Anathasia la blonde, avec son air enfantin et candide, d't^lre l'objet de cette jalousie, et d'avoir sournoisement excité ces deux braves filles l'une contre l'autre, comme deux coqs de perchoir. Il est vrai quo c'est la vieille Cypriote qui m'a fait ce méchant rapport, et Qu'elle déteste tout ce qui est jeune et beau.
Noémi devient d'ailleurs de plus en plus irascible. L'autre jour elle a largement souffleté Cliloé , ma jardinière, qui a les dents si blanches et les yeux si noirs... Elle l'a souffletée parce qu'elle avait apporté les fruits trop lard, et que m.on dessert en avait été retardé.
Après tout, Noémi a du bon... mais elle est diablement ombrageuse et farouche.
Une chose m'étonne, c'est que ces filles soient complètement insensibles aux beautés de la nature.
A l'aide de mon grec do collège, je suis parvenu à comprendre et à parler passablement le grec moderne. Vingt fuis j'ai essayé de faire vibrer en elles quelques cordes poétiques : tout est resté muet.
Rien d'ailleurs de plus inculte, de plus barbare que leur esprit.
A l'exception de quelques chants populaires, elles sont d'une ignorance eflVoyable, ne sachant ni lire, ni écrire; leurs rivalités, leurs jalousies, leurs médisances, quelques récits exagérés des cruautés des Turcs, font le texte habituel de leur entretien.
Au demeurant, ce sont les meilleures filles du monde.
Je mo souviens d'une scène qui peint à merveille les nuances du caractère de mes trois Grecques d'agrément, comme disait le renégat.
Un jour je montais pour la première fois un cheval de Syrie qu'on m'avait amené. Il se défendit, fit une pointe, et se cabra si droit qu'il se renversa sur moi.
Noémi prit une houssine, courut au cheval, le saisit à la bride et le frappa.
Da[)hnése précipita sur moi pour me secourir.
Anathasia resta immobile, fondit en larmes et s'évanouit.
Il y a quelque temps, je voulus éveiller dans l'Ame de ces jeunes filles le souvenir de la patrie absente ; souvenir si doux et si précieux aux natures un peu sauvages!
Ce ne fut pas sans hésitation que je tentai cette épreuve; j'avais comme un remords d'évoquer de pareils regrets, de raviver de pareilles douleurs.
Pauvres filles I elles vivaient en esclavage, et bien souvent leur pensée errante et mélancolique avait dû aller se reposer tristement sous les I eaux ombrages où s'était abritée leur jeunesse ! Pauvres hirondelles prisonnières, elles n'attendaient , hélas! sans doute, que le moment de regagner leur nid à tire-d'ailes...
C'était donc un jeu cruel, je le sentais, que de leur don-
ner un fol espoir ; néanmoins j'assemblai ma maiann féminine, et j'annonçai aux douze esclaves que j'allais quitter l'île et les renvoyer dans leurs familles , qui h Sainos, qui à Lesbos, qui à Scyros...
Je déclare avec un certain orgueil qu'alors éclatèrent des pleurs, des cris et des sanglots qui n'eussent pas été déplacés aux funérailles d'Achille ou dans la myriologie funèbre; de (]uolque illustre chef albanais.
Daphné s'enveloppa silencieusement la tête dans son voile, s'assit par terre et resta immobile; on eût dit la statue de la Douleur antique.
Noémi manilesta son désespoir en battant avec rage un dos nains noirs qui ricanait méchamment dans un coin ; tandis que la blonde Athanasia, tombant à mes genoux, me prit timidement la main qu'elle baisa en levant vers moi ses beaux yeux bleus baignés de larmes , et mo dit d'une voix suave, dans le doux parler d'Ionie :
— 0 seigneurl seigneur! après vous que deviendront, s'il vous plaît, vos pauvres filles grecques?...
— Et vos vieux jjères... et vos tendres mères... et vos braves frères... et vos beaux fiancés?... — m'écriai-je, — vous n'y songez donc (lius, oublieuses que vous êtes !
Comptant sur l'ellet de ces paroles magiques, je me drapai dans ma pelisse d'un air magistral.
Mais les cris, mais les sanglots redoublèrent , et toutes s'écrièrent avec une résolution qui me parut très menaçante :
— Nous ne voulons pas quitter le toit du bon Franc ! ! nous sommes bien à Khios ; nous resterons à Khios avec le bon Franc !
Tout 6o« Franc que j'étais, je ne pouvais m'empêohor d'avoir une pauvre idée dessentimens naturels de ces dames lesbiennes, samiennes et scyriotos ; mais intérieurement je me sentais, je l'avoue, assez flatté de la préférence qu'elles m'accordaient sur le sol natal, et sur ses accessoires.
Je voulus tenter un nouvel essai, je leur annonçai quo je donnerais à chacune d'elles deux mille piastres, les habits qu'elles portaient, et qu'elles pourraient s'en aller où bon leur semblerait, car je voulais quitter l'île.
Aux imprécations que souleva mon innocente proposition, je craignis un instant U avoir à subir le sort d'Orphée.
Abandonnant son nain, à la grande satisfaction de ce dernier qui se frottait tristement les épaules, Noémi fondit sur moi comme une tigresse, me saisit par mon yellek, car j'étais vêtu fort commodément à l'albanaise, et me dit les yeux étincelans de colère :
— Si tu veux t'en aller ou nous chasser d'ici, nous mettrons le feu à ton palais, nous t'enlacerons dans nos bras, et nous nous y brûlerons toute* avec toi !...
La majorité des révoltées sembla singulièrement goûter ce projet , car toutes s'écrièrent avec une fureur croissante :
— Oui, oui, enlaçons le Ion Franc dans nos bras, et brûlons-nous toutes avec lui dans son palais !...
Je remarquai comme un trait digne de l'observation do La Bruyère, que la douce Anathasia était un des plus forcenés partisans de l'incendie.
Quoique la fin dont me menaçaient ces dames sentit fort son Sardanapale, et eût assez bon air, je jugeai à propos de m'en abstenir; désormais bien convaincu de l'affection que j'inspirais ici , bien certain, comme on dit, d'être adore dans mon intérieur, j'annonçai que j'abandonnais mes projets do départ.
Ma modestie m'empêche de dire avec quelle eft'usion , avec quels transports frénétiques cotte nouvelle fut accueillie par ces bonnes filles.
Toutes les douze se prirent par la main et formèrent une ronde.
Koémi improvisa en manière de théorie antique ces paroles plus que naïves, que ses compagnes répétèrent en chœur sur l'air national de la chanson des hirondelles.
CTiUVRES CHOISIES D'EUGÈNE SUR.
A Khios nous restons, Dansons, mes sœurs, dansons ; A Khios nous restons, Nous restons avec le bon Franc.
Il ne nous bat jamais, et il nous garde. Dansons, mes so'urs, dansons.
Nous aurons toujours de beaux fez.
De beaux yelleks brodés.
De belles ceintures de soie.
Nous aurons du tendre chevreau rôti,
Des perdrix Rrasses et des cailles,
Du miel de l'Hymette, du bon vin de Scyros.
Dansoris, mes sœurs, dansons ;
Le bon Franc nous garde.
Dansons, mes sœurs, dansons ; Nous ne labourerons plus la torre.
Nous n'irons plus caillouter les chemins. Dansons, mes sœurs, dansons.
Nous nous baignerons sous les sycomores. Nous ne ferons rien que de cueillir Des fruits et des fleurs pour lui.
Dansons, mes sœurs, dansons ; Le bon Franc nous garde.
Si j'avais été aveuglé par un ridicule amour-propre, je me serais sans doute pii]ué de voir que le chevreau rôti, les perdrix grassrs , le vin do Scyros , les beaux habits et la paresse, entrassent pour beaucoup dans la somme d'affectioii que ces naïves jeunes filles ressentaient pour moi.
Mais, Dieu merci ! je suis plus sage, à cette heure que je considère les choses sous un point de vue essentiellement raisonnable.
Autrefois je doutais de mes qualités , et j'avais probablement raison ; mais aujourd'hui , comment pourrais-je ne pas croire absolument aux charmes dont je suis doué, et qui m'attachent irrésistiblement mes esclaves?
Ces charmes ne sont-ils pas évidens? Ce sont les chevraux rôtis, les perdrix grasses , les ceintures de soie, les yelleks brodés.
Or, avenir enchanteur! I... tant qu'il y aura des pourvoyeurs, des brodeurs et des tisseuses de soie dans l'île de Khios, me voilà sûr et convaincu de plaire I
Moi qui jusqu'ici n'ai jamais cru à aucun sentiment sans lui chercher une arrière-pensée , je suis bien obligé de croire aveuglément à raffection que j'inspire.
En effet , quel intérêt ont-elles, ces véridiqucs créatures, à me dire qu'elles aiment beaucoup à être élégamment vêtues, à être délicatement nourries et à ne pas être battues? M'est-il donc si difficile de croire qu'elles trouvent agréable de ne rien faire autre chose que do me cueillir des fleurs ou des fruits, ou de se baigner à l'ombre des platanes, dans des bassins de marbre ?...
Pour que je doute d'elles... m'ont-elles dit qu'elles préféreraient abandonner la vie paresseuse et sensuelle qu'elles mènent ici pour aller s'occuper des soins grossiers du ménage?
M'ont-elles dit que ce serait avec ivresse qu'elles retourneraient labourer la terre ou caillouter les routes ; fonctions viriles dont les femmes épirotes et albanaises entre autres s'occupent, il faut l'avouer, avec le plus honorable succès ?
Non, elles m'ont naïvement offert de se bn'llor avec moi, dans mon palais, à la seule proposition que je leur ai faite de quitter la soie pour la bure, le far niente pour le travail, la folle joie pour les devoirs de famille.
Elles ont énerg!([uement déclaré qu'elles voulaient rester avec le bon Franc, et je les crois... .
D'après les raisons qu'elles ont pour y rester, qui ne les croirait pas?
Cette fois, l'égoïsme ejt si évident et si naïf que jo n'ai pas à souffrir du tourment de le soupçonner.
Mais qu'entends-je !... Le canon... qu'est-ce que cela?
BEC0NRAIS8ANCE.
Il n'y a rien de bien étrange dans l'incident dont je vais parler ; néanmoins ma curiosité et mon intérêt sont vivement excités.
Quoi de plus simple, pourtant? Une frégate russe vient d'arriver de Constantinople; craignant un coup de vent pour cette nuit, elle relâche dans le port de Khios au lieu mouillera Smyrne ou aux îles d'Ourlach.
Cette frégate a tiré le canon pour demander un pilote ; c'est ce qui m'explique les salves de ce matin.
Quelle est cette femme qui, aussitôt après le mouillage de la frégate, malgré la violence du vent, est descendue à terre pour s'y promener ?
La vue de cette simple capote de moire bleue, de ce grand châle de cachemire noir, bien long et bien collé aux épaules, de ce petit pied si bien chaussé, de cette petite main si bien gantée, opère une révolution rétrograde dans mes idées sur la beauté...
Du type antique grec je reviens au type parisien.
Jo donnerais maintenant toutes les Noémi, toutes les Anathasia, toutes les Daphné du monde et avec elles tous leurs fez , tous leurs yelleks , toutes leurs ceintures brodées, clinquant maudit ! ! pour pouvoir offrir mon bras à cette jolie étrangère : car elle est jolie, à ce que j'ai pu voir par le treillis de mon kiosque ; de plus elle est grande, elle est mince , elle a surtout de beaux yeux bleus, ce qui est charmant pour une brune à peau blanche.
L'homme qui lui donne le bras est d'un âge mûr; sa figure est fine et spirituelle.
Quels sont donc ces étrangers î
Khios, octobre 18...
Singulière rencontre! les événemens deviennent en vérité si bizarres que ce journal vaut bien la peine d'être continué.
Hier j'avais envoyé ma vieille Cypriote chercher un renégat calabrais, qui remplit les fonctions de capitaine du port et failles aflaires du marquis Justi nia ni, pour savoir de lui quels étaient les passagers de cette frégate.
Ce bâtiment est aux ordres du duc de Fersen, ex-amhassadnur de Russie auprès de la Sublime-Porte; il se rend à Toulon avec la princesse sa femme et plusieurs passagers de distinction. C'est monsieur et madame de Feisen que j'ai vus hier se promener sur la côte.
Ce matin, vers une heure, j'étais fort mollemont étendu sur mon divan, près d'un gros brasero de bois d'aloès, fumant mon narguileh dont Noémi tenait le fourneau... pf^ndant qu'Anathasia jetait quelques parfums dans une cassolette d'argent.
Tout à coup les rideaux de la porte de l'appartement crient sur leurs tringles, et je vois entrer Daphné conduisant triomphalement un groupe d'étrangers parmi lesquels était madame de Fersen.
J'aurais étranglé Daphné, car j'étais furieux d'être surpris dans mon costume oriental.
J'avais la barbe et les cheveux longs, le cou nu.
ARTHUR
Jo portais la longuo jiipo blanchn dos Alhanais, une vosie cramoisio hroiléo i!e soie cranf,'!-; des t;ui"'lrf'S demaro'iuin ioiif,'e brodé d'argent et un châle do cachemire oranjjc pour ceinture.
Cela pouvait ôtro fort jtiltoresque à voir, mais cela me parut si terriblement ridicule et ressembler si fort à une mascarade, que je rougis de honte... comme une jeune fille qu'on surprendrait à jouer à la poupée (la comparaison n'est peuUMre pas tr^s en harmonie avec le sujet, mais je n'en trouve pas d'autre).
Pourtant, espérant être pris pour un vérilabie Albanais, je me résignai, comptant sur la gravité do mon maintien pour compléter l'illusion.
Le prince, accompagné de son interprète grec, s'avança, et, par l'organe de ce dernier, me demanda pardon de son indiscrétion, me priant d'excuser la curiosité de sa femme, car elle avait trouvé le palais si beau, les jardins si enchanteurs qu'elle avait cru pouvoir demander à les visiter pendant que la frégate attendait en rade un vent favoralde pour remettre <i la voile.
Je répondis par un salut fortsérieuT, à la mode des Albanais musulmans, en portant la main gauche à mon cnnir et la droite à mon front; puis je m'inclinai respectueusement du côté de la princesse, sans quitter mon di- Tan...
J'allais dire quelques mots de politesse à l'interpr^-te, lorsque j'entendis une voix criarde s'exclamer sur la monstruosité do mes nains , et en mi^me tem[)S je vis arriver dans l'appartement... Qui?... du Pluvier !1 1
Je restai stupéfait.
C'était bien lui, toujours ridicule, toujours chamarré de chaînes et de gilets brodés, bruyant, bavard, inquiétant par sa mobilité continuelle.
I.e petit homme était plus rouge et plus gros que jamais. 11 appartenait sans doute h l'ambassade de France à Coiistantinople, car il portait sur son habit bleu des boutons au chiffre du roi.
Cet infernal fVicheux amenait un de mes nains par l'oreilli'; il s'écria en le montrant à madame de Fersen :
— Voilà, j'espère, princesse, un monstre joliment moyen âge!...
Puis, sur un signe du prince qui lui fit comprendre que le maître de la maison était là, du Pluvier se retourna de mon côté.
Je frémis... j'étais reconnu.
Il est impossible de peindre le prodigieux étonnement de du Pluvier : ses yeux s'arrondirent, ses pupilles s'écarquillèrent, il ouvrit à demi les bras, avança une jambe et .s'écria :
— Comment 1 vous ici, mon cher Arthur! vous déguisé en mamaniouchi 1... Voilà une drôle de rencontre pour moi, par exemple, qui ne vous ai pas vu depuis la première représentation du Comte Ory a l'Opéra, où vous étiez avec la marquise de Pënâfiel...
fe prince, sa femme, l'interprète, quelques officiers russes qui accompagnaient l'ex-ambassadeur et qui entendaient parfaitement le français , ne furent pas moins étonnés.
Madame de Fersen, tout en me regardant avec une très grande curiosité, ne put retenir un sourire qui me sembla singulièrement malin et moqueur.
Je me mordis les lèvres en maudissant de nouveau le costume albanais, Daphné, et surtout cet insupportable du Pluvier, que je donnais au diable, et qui redoublait de protestations cordiales pendant que tous les yeux étaient fixés sur nous.
Il me fallait nier opiniâtrement que je fusse moi-même, et faire passer le petit homme pour un fou, ou avouer celte ridicule mascarade...
Je pris bravement ce dernier parti.
Je me levai.
J'allai respectueusement saluer madame de Fersen, et, lui demandant mille fois pardon do l'avoir un instant trompée, je lui avouai franchement que, surpris par sa
visite en flagrant délit d'orientalisme et de harem, j'avais préféré rester à ses yeux un Albanais sauvage que de passer pour un l'rançais ridicule.
Elle ai-cueillit c(!tto excuse avec une grâse toute charmante, qui fut pourtant nuancée d'un peu de malice lorsqu'elle exprima son étonnement do retrouver un homme du monde ainsi travesti.
Il est inutile de dire que madame de Fersen parle français comme un Russe, c'est-à-dire sans le moindre accent.
COUPARAISOIf.
Khios, octobre 18...
J'ai repris le costume européen, dont je m'étais si paresseusemrat déshabitué, et je suis allé à bord de la frégate VAlexina rendre visite à madame de Fersen et à son mari.
Madame de Fersen est moins jeune que je ne l'avais cru d'abord, elle doit avoir de trente à trente-trois ans.
Ses cheveux sont très noirs, ses yeux très bleus, sa peau très blanche, sa main et son pied sont charmans, sa physionomie est vive et expressive : elle m'a semblé avoir beaucoup d'inattendu dans l'esprit, de la malice, mais, je crois, point de méchanceté.
Ce qui m'a paru surtout prédominer en elle, c'est la prétention de connaître à merveille la politique de l'Europe.
Il m'a été impossible de juger si celte prétention était fondée, car je suis d'une ignorance complète sur ces questions; et je l'ai très naïvement avoué à madame de Fersen, qui en a beaucoup ri sans pourtant vouloir absolument y croire.
Monsieur de Fersen est un homme d'esprit fin , agréable et cultivé. Sans doute comme distraction à ses hautes fonctions diplomatiques, il s'est particulièrement adonné à l'étude de la petite littérature frençaise; goftt bizarre qu'il partage d'ailleurs avec le doyen des diplomates do l'Europe, monsieur le prmce de Metternich.
Je suis resté confondu de la mémoire de monsieur de Fersen, en l'entendant me citer, avec la fidélité d'un catalogue, les titres des vaudevilles les plus inconnus, et m'en réciter des passages et des couplets entiers; car il avait aussi été possède de la manie de jouer la comédie.
Je suis malheureusement aussi ignorant en vaudevilles qu'en politique ; je n'ai donc pas pu apprécier le savoir de monsieur de Fersen dans cette spécialité.
Le prince n'exprimait qu'un vœu, celui d'arriver à Paris, pour pouvoir admirer les grands acteurs des petits théâtres, à la fois ses héros et ses rivaux.
Monsieur et madame do Fersen avaient les formes les plus parfaites , et semblaient en tout nés pour le grand état qu'ils tenaient dans le monde.
A une extrême dignité naturelle ils joignaient cette affabilité charmante, cette gaieté cordiale et spirituelle qu'on rencontre souvent chez les personnes distinguées de la haute aristocratie russe. Car ce serait peut-être là seulement qu'on retrouverait maintenant les traditions do l'élégante vivacité de l'esprit français au dix-huitième siècle.
Je suis allé aujourd'hui à bord de la frégate, j'y ai passe une soirée charmante.
Nous étions peu de monde, madame de Fersen, son mari, le capitaine de VAlexina, jeune officier fort remarquable, du Pluvier et moi.
Du Pluvier s'était fait attacher 5 l'ambassade française
à Constantinople. Mais bientôt, ennuyé de ces fonctions, il avait demandé à revenir en France, et prolitait de l'occasion de la ftégale riisse qui allait à Toulon.
Il y avait si longtemps que je m'étais trouvé dans le monde, que cette soirée eut pour moi tout l'attrait, tout le piquant de la nouveauté.
J'ai beaucoup étudié madame de Fersen... elle a tracé cinq ou six portraits, entre autres celui de l'ambas» "ur anglais à Constantinople, avec une verve, une malice, une sûreté de trait incroyables.
Je n'ai jamais connu l'honorable sir***, mais sa physionomie reste désormais ineffaçable dans ma mémoire.
Je croyais que rien n'était plus insupportable qu'une femme qui parlait politique ; je suis en partie revenu de mes préventions en écoutant madame de Fersen. Sa politique n'est pas nuageuse, abstraite; quelquefois elle explique les événemens les plus graves par le jeu des passions humaines, par le ressort des intérêts privés, et, remontant des effets aux causes, elle arrive ainsi des infiniment grands aux infiniment petits, et il naît de ce contraste des effets très piquans et très inattendus.
Ces théories sont trop de mon goût pour que je ne les juge pas sans doute avec une extrême partialité ; pourtant, je ne crois pas me tromper en considérant madame de Fersen comme une femme d'une intelligence très éminente.
Le prince ayant été chargé de nombreuses missions dans les divers États de l'Europe, et sa femme s'étant ainsi trouvée en relnfions avec les gens les plus distingués de chaque nation, rien n'était plus curieux que son entretien, où elle passait en revue ces figures si variées avec une finesse charmante.
Sa toilette était délicieuse, et, ce qui me ravit, d'une élégance toute française; car madame de Fersen devait faire venir ses modes de Paris.
Aussi, fut-ce avec un plaisir inouï que je vis les longues tresses noires et lisses de ses beaux cheveux, à demi cachées par les barbes d'un charmant bonnet de blonde, orné d'une branche de géranium rouge. Elle portait une robe blanche de moussehne des Indes, de la plus adorable fraîcheur, et ses petits pieds étaient chaussés de souliers de salin noir à cothurnes...
Tout cela était presque nouveau pour moi, et me fit trouver affreux, horribles, les yelleks de couleurs tranchantes et les fez brodés des filles grecques, dont le clinquant me rappelait alors terriblement les danseuses de corde.
Je ne sais si je dois me réjouir ou m'effrayer de ce que j'éprouve...
C'est d'abord un soudain dégoftt pour la vie que je mène ici depuis plus d'une année...
Quand je compare mes grossiers plaisirs ou mes rêveries solitaires à la conversation que je viens d'avoir avec cette femme belle, jeune, spirituelle, à cet échange de pensées fines et gracieuses, à ce besoin de déguiser avec adresse tout ce qui pourrait choquer la délicatesse...
Quand je compare ma vie de satrape indolent, qui ordonne et à qui l'on obéit, h cette charmante nécessité de plaire, à celte coquetterie, à cette recherche de langage et de manières que vous impose toujours une femme comme madame de Fersen, lors même qu'on ne songe pas à s'occuper d'elle...
Quand je compare enfin le présent au passé... je m'élonno d'avoir pu si longtemps vivre ainsi ((ue j'ai vécu.
J'ai pourtant vécu bien heureux à Khios pendant dixhuit mois! Si l'avenir s'offre sous un aspect que je crois plus séduisant... il ne faut pas flétrir des jours que je regretterai peut-être...
Enfin, je me trouve dans une perplexité étrange...
Que faire?...
Si je dois rester ici avec des regrets, si la vie que je mènerai désormais à Khios doit ni'être pesante, autant me résoudre à l'instant à quitter l'île... Monsieur de Fersen m'a
fort obligeamment proposé de me prendre avec lui pour retourner en France...
Je ne sais que faire... je verrai...
D'ailleurs, du Pluvier vient demain déjeuner avec moi ; je compte l'interroger sur madame de Fersen.
A bord de la frégate VÀlexina, oclobre 18...
C'en est fait, j'ai abandonné l'île.
Hier malin, du Pluvier est venu déjeuner avec moi. 11 avait l'air singulièrement préoccupé.
— Ah rà 1 mon cher, — m'a-t-il dit, — vous vivez ici absolument en pacha... en sybarite, en véritable odalisque... C'est charmant, ma parole d'honneur! je n'en reviens pas, ni la princesse non plus.
— Comment cela?
— Parbleu ! elle et le prince font des suppositions h perte de vue sur les raisons qui ont pu vous engager à mener la vie que vous menez ici. La princesse surtout paraît fort intriguée; mais comme je n'en sais rien, je n'ai pu leur rien apprendre à ce suiet.
— Mon cher du Pluvier, dites-moi, avez-vous beaucoup vu monsieur et madame de Fersen pendant votre stjour à Constantinople?
— Je les ai vus très souvent, presque tous les jours; car l'ambassade russe était une des maisons les plus agréables de tout le quartier franc. On y jouait la comédie deux fois par .semaine, et mes fonctions m'empêchaient de manquer la moindre répétition.
— Vos fonctions ?
— J'étais sous-souffleur... notre premier secrétaire était naturellement premier souffleur.
— La hiérarchie le voulait sans doute ainsi... Mais, à Ccnstantinople, que disait-on de madame de Fersen T
— Oh' oh! c'est une fière femme, allez; une Jeanne Darc. Elle menait l'ambassade à la baguette; elle faisait tout. On dit même qu'elle correspondait directement avec leczar, et, pendant ce temps-là, cet excellent prince jouait les rcMes de Potier. C'est qu'il y élait parfait, dans les rôles de Potier!... Je lui ai vu jouer les Frères féroces: c'était à crever de rire!
— Et madame de Fersen jouait-elle aussi la comédie?
— Du tout, du tout ; elle avait bien autre chose à faire, ma foi! Après cela , vous me croirez si vous voulez, mais on n'a jamais dit un mot... jamais un traître mot sur son compte.
— La politique l'absorbait entièrement, sans doute?
— 'Elle ne pensait qu'à cela; ce qui ne l'empêchait pas d'être gaie, comme vous l'avez vue. Mais, quant au cœur... c'était un protocole sans signature.
— Vous êtes toujours infiniment spirituel, — dis-je à du Pluvier qui souriait de sa plaisanterie. — Mais qui vous fait croire h l'insensibilité de madame de Fersen ?
— Parbleu! les plaintes des gens qu'elle a repoussés : d'abord notre premier secrétaire, le souffleur en titre... Villeblanche!.. .Vous savez bien, Villeblanche?Eh bien! il a perdu son temps comme les autres. Et pourtant, si quelqu'un devait réussir, assurément c'était Villeblanche.
— Qu'est-ce que c'est que Villeblanche?
— Eh bien 1 c'est Villeblanche... le beau Villeblanche... parbleu! vous connaissez bien Villeblanche, peut-être?...
— Mais non, vous dis-je...
— Comment, vous ne connaissez pas le beau Villeblanche? un des espoirs de notre diplomatie 1 un garçon rem-
ARTHUR
pli (Ifi moyens! h qui les rolalions étrangères doivent l'invonlion des c.ichels volans cire sur cire, dits h la Villei)l.inctie... Ah rà! comment so fait-il que vous no le connaissiez pas?
— Que voulez-vous 1 il y a des ignorances comme cela.
— Mais c'est surtout au congrès de Vérone que la fortune diplomatique do Villeblancho s'est développée ; car c'est \h qu'il a rendu au gouvernement ce famimx service... que lui seul peat-<Mre pouvait lui rendre.
— Mais je croyais que le grand homme que la France avait le bonheur d'avoir pour la représenter h ce congrès, pouvait seul revendiquée l'honneur des négociations.
— Oui ça ■? r.hAteauhriand ?
— Oui... ChAteaubriand.
Jo no veux certainement pas rabaisser la gloire de
ChAteaubriand; mais s'il a pensé... Villeblancho a agi, et Ch.'itMubiiand , avec tout son génie, n'aurait jamais pu l.iirc ce qu'a lait ViUeblanche; et, après tout, c'est aux actes et non au'i paroles qu'on doit juger les gens.
— Mais encore'?...
— En vcrité, je ne comprends pas que vous ne sachiez pas cela... C'est européen! Eh bien 1 sachez donc que, lors du congrès, ViUeblanche, chargé des dépôcbos les plus importantes, est allé d'abord de Vérone à Paris, et de l'aris .'i ^ladrid, où il est resté une heure; puis do Madrid il est revenu à Paris afin de repartir tout do suite pour Saiut- Pétershourg. Vous croyez que c'est tout"? Point... De Saint- Pétersbourg il revient à Vérone, d'où il repart h l'instant, comme l'éclair, pour Madrid en repassant par Paris... Ce n'est rien encore : de Madrid il revient pour la seconde fois JiVérone en passant par Paris,etenfiii il retourne à Paris en [lassant par Vienne et par Berlin ; et ça, toujours comme un éclair I... Voilà, mon cher... ce que c'est que le beau ViUeblanche...
— Mais ça doit-ètre un véritable livre de poste que les états de service de ce diplomate-là ? — lui dis-je.
— Et penser , — continua du Pluvier avec admiration, — et penser que ViUeblanche ne s'est jamais arrêté dans chaipie capitale (juo le temps nécessaire pour prendre et remettre ses dépêches!... et que pourtant, en descendant de voiture, il était toujours aussi charmant, aussi fraîchement habillé que s'il eût sorti d'une boîte... c'est ce qu'aucun de nos collègues n'a pu comprendre encore, — ajouta du Pluvier d'un air mystérieux. — Car enfin, rester près de deux mois en voiture sans débrider! — reprit-il, — c'est pour tout le monde horriblement échauffant, harassant, tandis que ce satané Villeblancho a trouvé, malgré cela, le moyen d'être toujours frais et pomponné. C'i'st stupéfiant !!! [)u reste, ci lui a fait horriblement d'enn(>mis, c'est-h-diro de jaloux, car on parle maintenant de le nommer ministre auprès d'une cour d'Allemagne.
— Je suis de votre avis ; notre Chateaubriand, avt^c tout son génie, n'aurait jamais fait impunément tout ce chemin-là; mais heureusement pour notre diplomatie que les ViUeblanche y sont nombreux. Ah çà! dites-moi, comment madame de Fersen est-elle restée insensible à tant de mérite'?... Elle a craint sans doute... que par habitude le beau diplomate ne lui fît voir trop de chemin ?
(Je déclare que je ne me permis cette plaisanterie stupide que par un sentiment d'hospitalité peut-être exagéré... que par égard pour l'intelligence de mon hôte.)
Je fus bien récompensé de ce sacrifice aux dieux du foyer , car du Pluvier me témoigna sa recennaissance par des éclats de rire qui firent aboyer les chiens et glapir les perro<|uets. Quand il fut un peu calmé, il reprit :
— Oui, mon cher Arthur , madame de Fersen a résisté à ViUeblanche et à toute la fleur des pois de la diplomatie étrangère de Constantinople. C'est assez vous dire, hélas! que sa vertu est hors de toute atteinte, — ajouta du Pluvier avec un prolbnd soupir,
— Pourquoi soupirez-vous ainsi?
— C'est que la vertu de madame de Fersen me rappelle toutes les colossales vertus coutre lesquelles j'ai échoué
depuis que je suis dans le monde... car c'est efl'rayant comme les femmes sont vertueuses! — dit du Pluvier avec un air de prolond découragement. — Et pourtant, — reprit-il, — à entendre certains médisans, il n'y aurait qu'à vouloir pour [louvoir.
— En admettant, — dis-je à du Pluvier pour le consoler un peu, — on admettant que ces gens-là ne soient pas des médisans, mais des indiscrets, ne vaut-il pas mieux savoir commo vous, lorsque vous vous occupez d'une femme, lui inspirer l'amour le plus exalté pour ses devoirs, la rendre folle de son mari tel désagréable qu'il soit, que de lui donner le coupable désir de troubler lo repos do sa famille? Car l'iilin, mon cher, votre rôle est cent fois plus beau, plus flatteur que celui d'un séducteur, le bien étant beaucoup plus diflicile à faire que lo mal...
— Vous avez raison, c'est ce que je me dis souvent, — reprit du Pluvier, — c'est bien plus moral ; mais jo vous jure que c'est mortel à la longue... Je suis entré dans la diplomatie parce que je croyais que cette position faciliterait mes succès dans le monde. Eh bien! pas du tout.
— J'ai senti cela commo vous... Voyant avec effroi que les principes devenaient do plus en plus rigoureux... et voulant d'ailleurs respecter les lois sociales, j'ai cherché une nature plus primitive , et je me suis établi ici, où on ne parle guère plus de certains principes et des lois sociales (|u"à Otahiti.
— C'est à quoi je pensais, — me dit du Pluvier d'un air méditatif. — Depuis que je vous ai vu si bien établi, il m'est venu une idée; je me suis dit... « Voyons, quel est mon avenir. Si je retourne à Paris, je ne m'y amuserai certainement pas plus que je ne m'y suis déjà amusé. Je suis libre comme l'air. Ce cher comte est tout seul comme un Robinson dans son ile. Un compagnon est toujours agréable, nécessaire même... car enfin on peut 'tomber malade; eh bien 1 comme j'aime beaucoup ce cher Arthur... [irouvons-lui mon amitié : à l'œuvre on reconnaît l'artisan. Eh bien ! s'il est Robinson , soyons son Vendredi... Restons avec lui six mois, un an, dix ans ; enfin tant qu'il voudra demeurer dans son île, et vivons là, pardieu!... comme une paire de sultans.» Voilà, moucher, le fruit de mes réflexions de la nuit... Eh ! eh ! que dites-vous de cela ? Vous voyez, la nuit porte conseil... Je me déclare votre Vendredi !! I
J'étais épouvanté, car je n'avais jamais réfléchi à une pareille occurrence.
Je fis néanmoins bonne contenance, et, pour ne pas irriter le désir de cet infernal l'Acheux par la contradiction, j'eus d'abord l'air d'être ravi de son projet, puis peu à peu je fis naître mille difficultés,
IVtais du Pluvier détruisait mes objections avec la plus désespérante abnégation de lui-même.
Si je lui représentais que le palais était immense, mais seulement habitable dans la partie cpie j'occupais, — il lui était indifférent de camper , il se contenterait d'un à peu près.
Si je lui parlais des descentes que pouvaient faire les Turcs, — il ne craignait rien avec moi, car il savait que j'étais brave comme un lion.
Si j'exagérais les dépenses de celte maison q\i'il me demandait à partager, — il venait justement d'hériter d'un oncle de Saintonge qui lui laissait une fortune considérable.
Si, acculé, mis aux abois, je lui représentais que mon goilt, que ma passion pour la solitude, étaient devenus une sorte de monomanio qui me faisait rester des jours, des mois entiers sans vouloir rencontrer personne, — il devait disparaître comme un sylphe (quel sylphe! ) et attendre que ma chagrine disposition d'esprit fût passée.
Si enfin, pour dernier argument, je lui disais presque brutalement (pi'il me serait im[)ossible, par des considérations particulières, de lui donner asile au palais Carina , — il devait facilement trouver quelque villa dans lés en-
lOi
virons, étant bien décidé, me disait-il, à vivre à la turque, et surtout à ne pas me quitter.
Ceci prenait un caractère de gravité très alarmant.
Du Pluvier, entêté, opiniâtre comme tous les esprits étroits, pouvait s'obstiner dans sou projet, et alors l'île me devenait insupportable.
Cette idée, jointe à la singulière révolution que la vue de madame de Fersen avait opérée dans mon esprit , me fit songer sérieusement à abandonner Khios.
Peut-être , sans la singulière fantaisie de du Pluvier, aurais-je hésité à prendre cette détermination : peut-être aurais-je combattu ces velléités de rentrer dans la vie du monde.
Mais placé entre cette alternative, de partir pour la France avec madame de Fersen, que je trouvais charmante, ou de rester à Khios avec mes esclaves , qui m'étaient devenues odieuses , et de partager avec du Pluvier cette solitude ainsi déflorée de son premier prestige... je n'hésitai pas à quitter l'ile.
J'ai toujours très rapidement pris les décisions les plus graves.
Comme du Pluvier renouvelait ses instances, je lui dis que jusqu'alors je n'avais pas voulu lui confier la véritable raison de mon refus ; mais que, puisqu'il m'y forçait, j'étais obligé de lui avouer que j'étais résolu de retourner en France.
— Quitter ce palais admirable!... ces femmes adorables!... qui allimient votre pipe, qui vous versent à boire ! qui vous dansent des p;is comme à l'Opéra II 1 de vraies houris I mais c'est impossible !
— Malheureusement, mon cher du Pluvier... il est de ces aveux qui coulent à faire, même à ses amis... mais un dérangement passager survenu dans ma fortune m'oblige à réformer tout ceci et à retourner eu France pour y vivre un peu moins en sultan.
— Vraiment... vraiment... mon cher comte, — me dit du Pluvier d'un air réellement attendri, — vous ne sauriez croire combien je suis toucliéde ce que vous me dites la... Mais qu'allez-vous donc faire de tout cet établissement?
— Je vais donner la liberté aux femmes , aux oiseaux , aux chien» et aux nains, payer une indemnité au marquis Justiniani, et vendre les meubles à Khios.
— Vous êtes bien décide à cela 1 me dit du Pluvier.
— Très décide...
— Positivement décidé?
— Oui, oui, cent fois oui.
— Alors, mon cher Arthur, vous ne me reprocherez pas de profiter de vos dépouilles ?
— Comment cela, que voulez-vous dire 7
— Voici mon projet. La vie que vous menez dans ce paradis terrestre m'a tourné la tête. Voulez-vous me vendre tout ceci, palais, femmes, cliiens, nains et perroquets?
Je crus que du Pluvier plaisantait, et je le regardai d'un air incrédule.
— Est-ce marché fait ? Vous y perdrez moins avec mo qu'avec tout autre, — reprit-il d'un air résolu. — Maisi quel est le prix des esclaves et des meubles?
— 11 est inutile que vous payiez les esclaves, car je ne vous les laisse qu'à la condition que vous me promettrez de les rendre à la liberté lorsque vous quitterez l'île.
— Mais comment partirez-vousî
— Je crois facilement obtenir, à la recommandation do monsieur de Fersen, l'autorisation de passer à votre place sur la frégate.
— Mais la frégate part ce malin.
— Que m'importe ?... si vous êtes véritablement décidé, je partirai ce matin...
— Mais je suis on ne peut plus décidé. Touchez là, mon cher Arthur ; je vous demande seulement le temps de retourner à bord pour prendre mes bagages.
— C'est convenu...
Et du Pluvier me quitta.
La résolutiou si subite que prit le petit homme d'habiter
l'île à ma place ne m'étonna que médiocrement. Du Pluvier était une de ces natures essentiellement imitatives qui, n'ayant aucune idée en propre, s'emparent étourdiment des idées d'autrui et s'en affublent, suns regarder si elles vont ou non à leur esprit. Semblable à ces gens qui mettent un coslume sans s'inquiéter qu'il soit fait ou non à leur taille, du Pluvier avait sans doute été frappé de l'excenlricité de mon exislence, et il croyait être fort original en la continuant.
Sans doute encore, les passagers de la frégate avaient dû, en causant de cette élrangeté, louer, blâmer ou exagérer la singulière disposition de caractère qui conduisait un homme du monde à vivre ainsi de la sorte; mais comme ils avaient probablement, malgré les louanges ou le blâme, considéré cette résolution comme peu vulgaire, du Pluvier crut se mettre dans la même disposition de non-vulgarité en prenant ma place. Peut-être enfin avait-il été séduit par les rivalités de cette vie sensuelle
Je me disposai donc à quitter l'île.
Un moment, je l'avoue, j'éprouvai une vague tristesse : j'abandonnais le certain pour l'incertain. Sans doute coUg vie matérielle que je dédaignais avait ses d('s(nchanlemons; mais est-il rien de complet au monde? La vie la plus ethérée, la plus quintessenciée n'a-t-elle pas aussi ses désillusionncmcns?
Mais pouvais-je hésiter quand je voyais du Pluvier s'obstiner à demeurer avec moi?
Avant de partir, je voulus assurer le sort des esclaves ; je les fis venir, et, sans leur parler de mon projet ni de la cession que je faisais de leurs personnes, je leur remis à chacune cin(i cents francs, somme considérable pour elles, et qu'elles reçurent pourtant avec assez d'insouciance.
Puis, ayant mandé le renégat de Khios qui faisait les afiairesdu marquis Justiniani, je lui appris que je mettais du Pluvier à mon lieu et place comme locataire du palais et comme maître des esclaves, lui recommandant expressément de n'avertir celles-ci de ce changement que lorsque la frégate serait sous voile
Du Pluvier revint enchanté.
Il me pria de lui laisser mes costumes albanais, voulant, disait-il, entrer de suite en jouissance, et n'ayant pas le temps de se faire costumer.
J'y consentis, et je l'aidai même à se travestir : il était impayable ainsi.
Il me demanila ensuite de le présenter aux esclaves comme leur maître futur.
Je m'en gardai bien, ayant la fatuité de croire à une sorte d'émeute parmi ces dames si elles se voyaient abandonnées par moi.
Je leur dis au contraire que j'allais à bord du vaisseau comme cela m'arrivait souvent depuis quelques jours, et qu'elles eussent à tenir compagnie à mon ami en mon absence...
Noémi regarda do Pluvier d'un air sournois, Daphné sourit avec mépris, et Anathasia prit une expression boudeuse.
Assez inquiet sur les dispositions futures des femmes de du Pluvier, je lui serrai la main, et, véritablement ému, je quittai le palais
La chaloupe de la frégate m'attendait, je fus bientôt à bord.
Monsieur de Fersen se montra d'une très gracieuse obligeance pour moi, et mon passage sur le bâtiment russe me fut accordé par le capitaine avec le plus aimable empressement.
Deux heures après mon départ du palais, nous mîmes à la voile
AnTIIUH.
La résolution do du Pluvier fit assez longtemps le texte de nos plaisanteries.
Ai)rès quelques bordées, nous arrivAnies en vue du palais Carina, qui s'élevait îi mi-côte. Une (larlic du parc descendait sur le rivage.
A l'aide d'une longue-vue, je regardais avec tristesse cet admirable pays... que je (]uittais ;i tout jamais, lorsqu'un singulier spectacle attira mou attention.
Sans doute averties (U; mon abandon par le renégat et par le départ do la frégate, je vis les esclaves descendre précipitamment et en désordre le long de la prairie, (il s'assembler sur le bord de la mer en étendant les bras vers le vaisseau d'un air désespéré.
Puis, voyant iiu'il s'iloignait toujours, Noénii, dans un accès de fureur extravagant, arraclia son le/... le foula aux pieds, et bientôt son épaisse chevelure brune llutta au vent. Elle était belle comme une r':uméni<lc...
Daphné, concevant ijeut-Atrequelijue espoir, agitait son écharpe de soie en manière de signal, tandis qu'Anatbasia la blonde était agenouillée sur la grève.
Bientôt je vis du Pluvier, beaucoup plus qu'à l'aise dans mon costume albanais, accourir aussi précipitamment sur le rivage, suivi de la vieille Cypriote et des deux nains qui faisaient mille gambades.
Sans doute le nouveau sultan venait engager les odalisques à rentrer au sérail.
Mais, malheureusement, les odalisques étaient d'un caractère assez rétif et le sultan d'un esprit assez peu persuasif; car, après quelijues paroles échangées par l'intermédiaire de la vieille Cypriote, toutes les femmes fondirent comme des furies sur du Pluvier, qui disparut complètement au milieu de leurs bras levés et menaçans.
Je ne pus voir la fin de cette scène divertissante, car la saillie d'un promontoire que nous doublions vint complètement masquer cette partie de la côte.
Une demi-heure après, le capitaine russe me dit :
— Je voudrais bien savoir ce que c'est que cette épaisse fumée (]u'on voit s'élever au-dessus des terres de Khios... dans la direction du palais que vous habitiez?
L'idée de Noémi de brûler le palais si je l'abandonnais me revint aussitôt à l'esprit.
Ce projet venait-il d'être mis à exécution par ces folles? qu'était devenu du Pluvier?... avait-il été brûlé par ses esclaves enlacé ou non dans leurs bras? c'est ce que j'ignorais absolument, et nous perdîmes bientôt de vue les côtes de l'île de Khios, dans une profonde inquiétude sur le sort du pauvre du Pluvier.