MADAME LA PRINCESSE DE FERSEN
l'alexina.
Telles étaient les impressions que m'avait laissées mon séjour d'une année dans l'île de Khios; telles étaient les motifs de mon brusque départ pour la France, à bord de la frégate russe l'Alcj ina.
Ce fragment de mon journal d'autrefois intercalé à sa place, je reprends mon récit.
Je me trouve dans une disposition d'esprit parfaitement convenable pour faire cette narration et en suivre tous les incidens, qu'ils soient tristes, gais, tendres ou dramatiques.
OKUV. CHOISIES. — II.
Les dernières et violentes émotions que j'ai ressenties, de[)uis mon voyage d'Orient jusqu'à ce moment où j ecris ces lignes, ont tellement usé mon cœur, je me trouve si insouciant de l'avenir et du passé, que je puis raconter ce nouvel épisodcî de ma vie avec le désintéressement le plus profond, et comme s'il ne s'agissait pas de moi.
La leiîture que je viens de faire de ces pages datées de l'île de Khios, écrites en Orient il y a trois ans, a encore augmenté mon indiiïérence pour ce qui me touche.
Lorsijue le calme et la raison me reviennent, je me trouve si mobile, si inquiet, si fou, si fait pour le bonheur dont le destin m'a toujours comblé (parce qu'il savait sans doute que je n'en proliterais jamais), (|ue je me juge avec une extrême et peut-être avec une injuste sévérité.
Du point de vue oii je me suis placé, m'estimanl peu, étnnt prévenu contre moi, dépourvu de tout orgueil, do tout amour-propre de moi à moi, j'exagère encore mes défauts, et mon caractère assez peu vaniteux m'empêche .souvent d'évaluer 5 leur prix quelques actions vraiment généreu.ses dont je pourrais m'enorgueillir.
Aussi, je crois (jue si ces pages étaient jamais connuts (ce qui ne peut arriver, car j'y mettrai bon ordre), elles donneraient une bien triste opinion de mon caractère.
Et pourtant beaucoup auraient-ils agi ainsi que j'ai agi?
Car enfin, si autrefois j'ai supposé h. Hélène les plus odieuses arrière-pensées... n'ai-je pas dans mon désespoir tout tent(', tout fait pour réparer ma faute? Ne lui avaisje pas, si elle eût accepté ma main, abandonné ma fortune? Et plus tard, lorsque j'ai su que Frank était pauvre, ne suis-je pas venu à son secours aussi délicatement que je l'ai pu?
Si j'ai été bien injustement cruel envers Marguerite, au moins je l'avais longtemps et courageusement défendue contre les calomnies du monde, et cela avant d'être connu d'elle.
Et ce duel ?.... ce duel acharné qu'elle a toujours
Ignore
Si, égaré par un accès d'incurable folie, j'ai outrageusement insulté Falnioutli, ne lui avais-je pas sauvé la vie en risquant la mienne?
Sans doute le bien que j'ai fait n'empêche pas le mal qu'on peut me reprocher ; mais n'est-il pas affreux de songer que ce qu'il y a eu de noble et do bon dans ma conduite disparaîtra toujours sous le flot d'amertume et de haine que ma défiance à soulevé I
Mais après tout, que m'importe maintenant le passé 1 C'est pour revoir le tableau de ma vie se dérouler à mes yeux que j'écris ces lignes; c'est pour raccourcir les longues heures de la solitude où je vis h cette heure à Serval, dans le triste et vieux château paternel, si longtemps abandonné par moi.
Ce fut donc dans l'ignorance complète du sort de du Pluvier que nous abandonnAmes l'île de Khios.
Quoique nous entrassions dans l'équinoxe, la traversée, souvent retardée par des vents contraires, fut assez belle.
L'aspect des marins russes me parut tout autre que celui des marins anglais.
Quoique ceux-ci soient soumis aux duretés do la di.sci' pliiie militaire la plus despotique ; quoique par habitude et |>ar nature ils se montrent pleins de déférence et de respect pour les officiers appartenant à la haute aristocratie.
(1) Ici quelques lignes étaient raturées dans le Journal d'un inconnu. Le récit de ce duel ne se trouvant pas dans l'épisode de iiiadaïuG de Pi-nâfiel, et Arthur y faisant encore une autre allu>ion lors du condiat des pirates contre le yacht, il est probalile que celte omission résulte d'un oubli involontaire ou calculé.
{^Xote de VÀuteur E. S.)
f liciers dont ils s'honorent surtout, ainsi que les nègres se montrent plus fiers d'avoir pour maître un blanc qu'un mulâtre, tout révèle en eux cet indomptable orgueil national, cette insolente fierté bretonne qui rendent le matelot anglais un des meilleurs matelots du monde, parce qu'il est toujours poussé ou soutenu par le sentiment outré de sa propre valeur, par sa foi profonde dans la supériorité de son pays sur les autres nations maritimes.
Or, quelque insensés qu'ils soient, le fanatisme ou la fo opèrent toujours des prodiges.
Les matelots russes témoignaient au contraire une obéissance passive presque religieuse, une résignation aveugle et un dévouement machinal à la volonté de leurs chefs, auxquels ils semblaient presque reconnaître une nature supérieure à la leur. Aussi on sentait qu'un mot, qu'un signe de ces officiers pouvait élever la résignation et le dévouement intrépide des marins russes jusqu'à l'héroïsme de l'abnégation personnelle.
Singulière différence entre le génie de ces deux peuples et celui des Français!... des Français, quelquefois rigoureusement soumis, mais jamais respectueux ; obéissant gaieriient à des supérieurs dont ils se moquent, ou se faisant admirablement tuer pour des causes qu'ils insultent.
Je fus amené à faira ces différons rapprochemens en dbser\atit les habitudes calmes, presque claustrales, qui régnaient à bord de la frégate russe, et qui, après quelques jours de navigation, eurent une réaction très singulière sur nous autres passagers.
Rien en effet de plus singulier que l'aspect de ce bâtiment : c'était le silence au milieu de la solitude des mers.
A fiart les commandeiiiens des officiers, on n'entendait jamais un mot.
Muet et atli>ntif, l'équipage ne répondait aux ordres de ses chefs que par le bruit de la manœurre qu'il exécutait avec une précision mécanique.
Au soleil couchant, l'aumonier lisait la prière ; tous les marins s'agenouillaient pieusement, puis ils descendaient dans la batterie.
Mais toujours et partout un silence ineTOrable... S'ils étaient battus de cordes pour une faute, jamais un cri ; s'ils se reposaient de leurs fatigues, jamais un chant.
Le capitaine de la frégate et son lieutenant, avec lesquels madame et monsieur de Fersen vivaient ainsi que moi, étaient des hommes parfaitement bien élevés, étaient de fort bons marins, mais leur esprit n'avait rien de saillant.
Monsieur de Fersen lisait presque continuellement une collection d'ouvrages dramatiques français.
Nous restions donc, madame de Fersen et moi, très esseulés au milieu de cette petite colonie ; ni les choses, ni les hommes, ni les événemens ne devaient nous distraire de nos préoccupations individuelles.
Au milieu de ce calme profond, de cet isolement, de ce silence, les moindres fantaisies de la pensée devaient donc fortement s'empreindre sur la trame unie d'une vie si simple ; en un mol, et si cela peut se dire, jamais toile ne fut plus également préparée pour recevoir les inspirations du peintre, quelque variées, quelque bizarres qu'elles fussent.
A midi, nous nous rassemblions pour déjeuner, puis venait une promenade sur le pont ; ensuite monsieur de Fersen retournait à la lecture de ses chers vaudevilles, et les officiers à leurs observations nautiques.
Madame de Fersen se tenait habituellement dans la galerie de la frégate ; je causais donc ainsi chaque jour avec elle sans être presque jamais interrompu, depuis deux heures jusqu'au moment où elle allait Caire, pour dîner, une toilette toujours fraîche et charmante.
Après dîner, quand le temps le permettait, on servait le café sur le pont. On y faisait ensuite une nouvelle promenade; puis, sur les neuf heures, nous nous réunissions de nouveau dans la galerie.
Mailame de Fersen, excellente musicienne, se mettait souvent au piano, à la grande joie du prince, qui la suppliait de lui accompagner quelques airs de vaudeville qu'il fredonnait véritablement à merveille.
D'autres fois, un des officiers de la frégate, qui avait une fort jolie voix, nous chantait des chansons nationales très naïves et très agréables.
La musique et la conversation, à laquelle monsieur de Fersen prenait alors part et qu'il animait par une gaieté de très bon goût, nous conduisaient jusqu'à onze heures ; on servait le thé, et chacun se retirait quand bon lui semblait.
On le voit, à part Vélendue des promenades, nous menions la vie de château la plus intime et la plus concentrée.
Le troisième jour depuis notre départ de Khios, survint un singulier incident, très puéril en apparence, mais qui eut... mais qui devait avoir une bien étrange influence sur ma destinée...
Madame de Fersen avait une petite fille de six ans nommée Irène, pour laquelle elle témoignait un amour qui semblait aller jusqu'à l'idolâtrie.
11 était imposible de rêver quelque chose de plus accompli, de plus idéal que cette enfant.
Elle était d'une beauté sérieuse et grave; bien des mères, je le crois, eussent préféré pour leur fille une figure plus enfantine et plus riante; car, je l'avoue, je ne pouvais moi-même quelquefois échapper à un ressentiment de tristesse en contemplant cet adorable visage, qui exprimait une mélancolie indéfinissable et incompréhensible pour un âge encore si tendre.
Le front d'Irène était vaste, saillant ; son teint hardiment pâle, car ses joues fermes et rondes annonçaient une santé florissante. Ses cheveux châtain foncé, très abondans. très fins et très soyeux, bouclaient naturellement autour de son col ; ses yeux fort grands, d'un noir humide et velouté, avaient un regard d'une singulière profondeur, surtout lorsque, par cette faculté naturelle aux enfans, Irène vous contemplait longtemps et fixement sans baisser les franges de ses longues paupières brunes.
Son nez était mince et charmant, sa bouche petite, vermeille, et je dirais que sa lèvre inférieure un peu saillante était dédaigneuse... si le dédain ne semblait pas incompatible avec cet âge. Enfin sa taille, ses mains et ses pieds étaient d'une perfection rare.
Irène, par une touchante superstition de sa mère avait été vouée au blanc après une longue maladie; la simplicité presque religieuse de ce vêtement donnait un nouveau caractère à sa physionomie.
Je l'ai dit, c'était le troisième jour après notre départ de Khios.
Irène, qui jusqu'alors avait paru m'observer avec une sorte de défiance inquiète, et qui s'était peu à peu apprivoisée, vint résolument me dire avec une solennité enfantine :
— Regardez-moi, que je voie si je vous aimerai bien.
Puis après avoir attaché sur moi un de ces longs regards fixes et pénétrans dont j'ai parlé, et devant lequel, je l'avoue, je fus obligé de baisser la vue," Irène ajouta :
— Oui, je vous aimerai bien. — Puis, après un nouveau silence, elle reprit en se retournant vers madame de Fersen : — Oui, ma mère, je l'aimerai beaucoup, je l'aimerai comme j'ai aimé Ivan I...
Sa petite figure prit en disant ces mots une si ravissante expression de gravité réfléchie que je ne pus m'empôcher de sourire.
Mais quel fut mon étonnement lorsque je vis madame de Fersen jeter tour à tour des regards presque stupél'aits sur Irène et sur moi, comme si elle eût attaché une grande importance à ce que sa fille venait de me dire !
— Quoique je n'aie maintenant rien à envier à l'heureux fvan, voilà un aveu, madame, qui sera, je le crains
ARTHUR
bien, oublié dans dix ans d'ici, — dis-jo à la prin-
COSSP.
— Oublié!... monsieur!... Irène n'oublie rien... "Voyez SCS larmes au souvenir d'Ivan...
En elfet, doux grosses perles roulaient sur les joiics do l'entant, qui continuait d'attacher sur moi son regard à la fois triste, doux et interroRatif.
— Mais (juel était donc cet Ivan, madame?
Les traits do madame do Fersen s'assombrirent, et elle me répondit avec, un soupir :
— Ivan était un da nos parons, monsieur, qui est mort très jeune... — et elle hésita un moment, — mort d'une mort violente et ad'rçuse, il y a de cela deux ans... Irène l'avait pris en si e\tnHne affection quo j'en étais devenue presque jalouse. Jo ne saurais vous dire la douleur incroyable do celte enfant lorsi]u'ello ne vit plus Ivan, qu'elle demandait .sans cesse ; elle avait alors quatre ans, elle ressentit un chagrin si profond (ju'ello londia très gravement malade et faillit mourir. C'est à cette époque mw jo l'ai vouiie au blanc, en suppliant Dieu de mo la rendre... Mais re qui m'étonne exlrôinement, monsieur, c'est <jue, depuis deux ans, vous ôles la seule personne à qui Irène ait dit qu'elle l'aimerait.
Irène, qui avait attentlTement écouté sa mère, me prit la main, et me dit d'un air presipie inspiré en levant au ciel SCS grands yeux encore humides de larmes :
— Oui, je l'aimerai comme Ivan, parce qu'il ira bientôt là-haut comme Ivan...
— Irène!... mon enfant!,., que dites-vous!!! Ahl monsieur, pardon... — .s'écria madame de Fersen... presque avec cfiroi, en mo regardant d'un air suppliant.
— Quand jo devrais l'acheter par la fin du pauvre Ivan, — lui dis-je en souriant, — laissez-moi du moins, ma- <lamo, jouir d'une si charmante affection.
Je ne suis ni faible ni superstitieux, mais je ne pourrais dire la singulière impression que me causa cet enfantillage : j'expliquerai tout à l'heure pourquoi.
Il n'y a pas do moyen terme : ou de pareils incidens çont du dernier ridicule, ou ils agissent puissamment sur certains esprits.
Ilcureusnmcnt, en venant prier sa femme de noter l'air à' A soixante ans il ne faut pas remettre, eJc, monsieur de Fersen mit un terme à cotte scène étrange.
Je remarquai que madame de Fersen ne parla pas à son mari du singulier aveu qu'Irène m'avait fait.
Ce jour-là, après dîner, la princesse sff plaignit d'une ;niigraine, et se retira au.ssitôt chez elle.