MADAME LA PRINCESSE DE FEBSEN
Lo lendemain, madame de Fersen ne parut pas au déjeuner; elle était .souffrante, me dit lo prince, étoile avait pas.sé une nuit assez agitée. Puis, presque sans transition, et à mon grand étonnement, il me fit les confidences les plus étendues sur le caractère, sur l'esprit, sur les habitudes et sur la vie passée de sa femme, pout-ôtro afin de me prévenir de la vanité de mes tentatives, dans le cas où j'aujSis songé h m'occuper do madame de Fersen, car jo no puis m'expliquer autrement son incompréhensible fantaisie d'entrer avec moi dans de pareils détails.
Tel est h peu près le résumé de ce que m'apprit monsieur de Fersen sur sa femme :
Mademoiselle Catherine Metriska, fille du comte Metri.slu, gouverneur d'une des provinces asiatitjues de l'enipiie jrussc, avait dix-sept ans lorsqu'elle lut mariée h monsieur
do l'orscn. F-lle joignait h beaucoup d'esprit naturel une éducation très cultivée et un jugement d'une maturité précoce. Lors do son mariage, le prince était ambassadeur à Vicnno.
Il avait d'abord craint l'inexpérience de sa femme, chargée si jeune de toutes les responsabilités qui pèsent sur rainba.s.sadrico d'une grande puls.sance auprè.s d'une cour aus.si sévère, aussi grave et aussi digne dans son étiquette que la cour d'Autriche. Mais madame de F'cr.sen, merveilleusement douée, satisfit aux moindres exigences de sa •position, graco au tact cx(|uis, aux nuances délicates, h la mesure parfaite qu'elle sut apporter dans des relations si difficiles.
« Toute jeune, pétrie do grâce et d'esprit, — mo dit le prince, — vous jugez si madame de Fersen fut aussitôt entourée, courtisée par la fine fieur de tous les étrangers qui arrivaient à la cour de Vienne.
» Quoiipi'un mari no doive [las plus parler de la veilti do .sa femme qu'un gentilbonuno de sa race, — ajouta monsieur de Fer.sen en souriant, — jo crois, je sais (pie la femme de César n'a jamain été soupçonnée, cl pourtant CÂsar avait cinquante ans... lit pourtant je m'étais marié moins pcut-fiiro par amour, quoique Catherine fi'it charmante, ()ue parce qu'il est certaines ambassades (jue l'on ne donne pas aux célibataires, et puis parce (|ue dans ma position je voulais avoir [irès de moi un ôtrc candide et désintéressé, sur l'esprit duquel je pourrais essayer l'effet de certaines combinaisons... à peu près, sauf la férocité de la comparaison, — ajouta le prince on riant, — comme quelques patriciens de Rome (wsayaient des poisons sur leurs esclaves. L'expérience m'a prouvé que l'excessive pureté était souvent bien plus difficile h tromper que l'excessive duplicité, car les enfans devinent presque toujours les pièges qu'on leur tend. Aussi, lorsque je vois Catherine admettre certains projets, certaines idées assez habilement déguLsées, pour que son naturel sensible, délicat et généreux n'en soit pas choqué, je ne crains pas plus tard, en émettant cette idée, d'irriter la susceptibilité de mes chers collègues, dont la conscience est généralement fort coriace.
» Peu à peu, — continua lo prince, — madame de Fer- .sen prit gortt à la politique, car, pour continuer mes expériences, je lui confiai, sous différens aspects, beaucoup do questions que j'avais à résoudre. Mais n'allez pas croire que sa politique fflt sèche ou égoïste... non, non, l'amour exalté do l'humanité était le seul mobile de la sienne. A l'entendre parler des nations européennes, on eût dit qu'elle parlait de ses sœurs chéries et non des rivales do son pays... J'ai l'air d'un vieil enfant en vous parlant si sérieusement de ce que vous prenez .sans doute pour les rêveries d'une jeune femme romanesipie, et pourtant vous ne sauriez croire l'excellent parti que je tire de sa disposition d'esprit si étonnamment enthou.siaste de la paix et du bonheur de chacun... La sagesse consiste toujours, n'est-ce pas 1 à se tenir dans un terme moyen également éloigné de touto extrémité. Or, lorsque je dois prendre une détermination importante, la politique généreuse et conciliatrice de madame de Fersoii me marque une limite, notre pnlitii]ue traditionnelle de fourberie et d'égoisme me marque l'autre. Il m'est donc alors très facile de choisir un sage et prudent milieu entre ces deux exagérations.
» Enfin, j'ai dû à celte tendance de l'esprit de madame de Fersen un autre avantage... celui de pouvoir affirmer que la femme de César n'avait jamais été soupçonnée... car, voyez-vous, lorsque la partie essentiellement aimante et dévouée du cœur de la femme trouve un brillant emploi de ses facultés, la femme ne cherche pas à les occuper ailleurs, surtout lorsque son orgueil féminin est flatté de l'infiuence qu'elle acquiert en les satisfaisant.
» Joignez à cela ce dont j'aurais dû vous parler d'abord; mais, ainsi que l'a dit une de vos femmes célèbres, madame de Sévigné, je crois, .souvent le sujet d'une lettre est dans i^on post-scriptum. Eh bien! sans vous parler de mon attachement pour ma femme, et de son attachement pour
lOS
moi, sans vous parler de la sévérité toute puritaine de ses principes, savez-vous ce qui l'a surtout préservée des légèretés de la jeunesse? C'est l'amour absolu, l'amour passionné qu'elle a pour sa fille. Vous ne sauriez, monsieur, en comprendre tout Texcès, toute l'exaltation... Sansdoute noire Irène mérite cette tendresse, mais quelquefois j'en frémis pourtant, lorsque je songe que .si un malheur imprévu, comme celui qui a déjà failli nous frapper, nous enlevait celte enfant, certainement sa mère mourrait ou deviendrait folle. »
Monsieur de Fersen était dans la maturité de l'âge; sa réputation do di[)lomate consommé était presque européenne; tout en lui annonçait l'homme supérieur, appelé par ses éminentes qualités à exercer les hautes fonctions qu'il avait toujours remplies; aussi ne pouvais-je assez m'étoimer des confidences qu'il me faisait, à moi si jeune et qui lui étais si complètement étranger.
Comme je ne pouvais supposer qu'un homme depuis longtemps habitué à traiter les affaires les plus épineuses et les plus graves pût agir avec légèreté lorsqu'il était question de ce qui le touchait personnellement, je pensais quft tout ce que m'avait dit monsieur de Fersen devait être profondément calculé... que ce n'était pas sans dessein qu'il avait ainsi oublié la réserve que lui commandaient nos positions et nos âges respectifs.
Aussi, je le répète, je ne pouvais voir à ces confidences, au moins bizarres, d'autre but, que celui de me prouver l'impossibilité do réussir auprès de madame de Fersen.
Et pourtant , d'un autre côté , j'avais été désagréablement frappé en entendant le prince me parler de sa femme comme d'un instrument nécessaire à sa diplomatie. I m'avait semblé voir percer la sécheresse du cœur la plus grande dans sa manière de me parler d'elle; d'ailleurs, dans ses rapports habituels avec madame de Fersen, nonseulement il ne se montrait pas jaloux (il était tropdu monde pour tomber dans ce ridicule), mais il mo paraissait môme indifférent.
Alors je me demandais dans quel but il m'avait fait les confidences dont j'ai parlé...
Je restai ainsi dans une extrême perplexité.
LA TBADITION.
Je n'avais pas revu madame de Fersen depuis le jour où Irène m'avait fait la singulière prédiction dont sa mère avait paru si épouvantae.
L'atkction singulière que me témoignait cette enfant m'étonnait beaucoup.
Dès qu'elle était seule, elle s'ap[irochait de moi. Si je lisais dans la galerie, craignant sans doute de m'être importune, elle s'asseyait sur un coussin, appuyait son menton dans ses deux petites mains, et je ne pouvais lever les yeux sans rencontrer son regard profond et toujours sérieux.
Quelquefois j'essayais do l'amuser des jeux familiers aux enlans; mais elle ne s'y prêtait qu'avec répugnance, et me disait gravement de sa voix enfantine :
— J'aime mieux rester là , près de vous, à vous regarder comme je regardais Ivan.
J'ai été beaucoup plus superstitieux que je ne le suis; mais en pensant au singulier sentiment d'attraction (]ue j'inspirais à cette enfant, je me rappelais, non sans un certain serrement de cœur (j'avoue cette misère), une bizarre tradition sanscrite que mon père m'avait souvent
lue, parce qu'il avait, disait-il, été témoin de deux faits qui en confirmaient le texte.
Selon cette tradition, les gens 'prédestinés à une mort fatale et précoce avaient le pouvoir de charmer les enfans et les fous.
Or, en effet , Ivan avait charmé Irène , et il était mort d'une mort fatale.
Je charmais aussi Irène, et elle m'avait prédit une mort violente, en toute ignorance de la tradition.
Ces singuliers rapprochemens étaient au moins bien étranges ; quelquefois ils me préoccupaient malgré moi.
Maintenant même que le temps a passé sur ces événemens , cette prédiction d'Irène me revient quelquefois à l'esprit
Quant à cette tradition , elle avait été traduite par mon père, et se trouvait écrite avec quelques autres notes sur un cahier contenant le récit d'un de ses voyages en Angleterre et aux Indes. J'avais emporté de France ce manuscrit , ainsi que d'autres papiers qui échappèrent au naufrage du yacht.
Le lendemain du jour où elle avait été souffrante, la princesse vint dans la galerie sur les deux heures; j'y étais seul avec sa fille.
La figure de madame de Fersen était pâle et triste.
Elle me salua gracieusement ; son sourire me sembla plus affectueux qu'à l'ordinaire.
— Je crains bien , monsieur , que ma fille ne vous soit importune, — me dit-elle en s'asseyant et en prenant Irène sur ses genoux.
— C'est moi plutôt, madame, qui l'importunerais, car elle m'a plusieurs fois témoigné par la gravité de ses manières et de son langage, qu'elle me trouvait beaucoup trop de son âge... et pas assez du mien...
— Pauvre enfant ! — dit madame de Fersen en embrassant sa fille. — Vous ne lui en voulez donc pas de son étrange, de sa folle prédiction?
— Non , madame, car je vais à mon tour lui en faire une, et alors nous serons quittes... Mademoiselle Irène, — lui dis-je très sérieusement, en prenant sa petite main dans les miennes , — je ne vous dirai pas que vous irez là-haut, mais je vous promets que dans dix ou douze ans d'ici, il viendra tout exprès de là-haut, ici-bas, un bel ange, beau comme vous, bon comme vous, charmant comme vous, et qui vous conduira dans un palais magnifique, toutd'orettoutdemarbrc, où vous vivrez bien longtemps, bien longtemps, on ne peut pas plus heureuse avec ce bel ange , car il vous aimera comme vous aimez votre mère ; et puis un jour , ce palais n'étant plus assez beau pour vous, vous vous envolerez tous deux pour en aller habiter un plus magnifique encore...
— Et vous y serez avec ma mère, dans ce palais ? me deman(ia l'enfant en attachant tour à tour ses grands yeux interrogalifs sur madame de Fersen et sur moi.
Ce fut une folie, mais je fus charmé du rapprochement que faisait Irène, en parlant de sa mère et de moi.
Je no sais si madame de Fersen remarqua ce sentiment, mais elle rougit , et dit à sa fille, sans doute pour éluder de répondre à sa question :
— Oui, mon enfant, j'y serai... je l'espère du moins.
— Mais vous y serez avec lui ?... — répéta l'enfant en me montrant du bout de son petit doigt.
Soit qu'elle fût contrariée de la singulière insistance d'Irène, soit qu'elle en fût embarrassée, madame de Fersen la baisa tendrement au front, la pressa sur son cœur et la serra dant ses bras, en lui disant :
— Vous êtes une petite folle ; dormez, mon enfant... — Puis elle ajouta d'un air distrait, en regardant à travers la fenêtre de la galerie : — Il fait un bien beau temps aujourd'hui, monsieur; que la mer est calme 1
— Très calme , — répondis-je avec assez de dépit , en voyant la conversation prendre cette tournure.
Irène ferma ses yeux et parut vouloir dormir ; sa mère, avec une grâce indicible , ramena quelques grosses bou-
ARTHUR
clcs do chevpiix sur los yeux do l'enfant , et lui dit à voix basse cette putTililé maternelle :
— Donnoz, mon entant, maintenant quo j'ai fermé vos jolis rideaux...
Il y a dans les premières phases do l'amour naissant des riens adorables dont savent jouir les amns délicates.
Je trouvais charmant de pouvoir parler h demi-voix à madame de Forson, sous le prétexte do ne pas éveiller sa fille. Il y avait dans celte nuaiK-e si didérente en apparence queliiuo chose do tendre, de mystérieux, de voilé qui me ravissait.
Irène ferma bientôt ses longues paupières.
— Comme elle est belle ainsi I... — dis-je tout bas è sa mère ; qu'il y a de bonheur écrit sur son beau front!
IMrai-jo quo j'attendais presque avec anxiété la réponse do madame de Fersen, afin de savoir si elle aussi me parlerait tout bas?. .
Dirai-jo quo je fus heureux... oh ! bien heureux , en l'entendant garder le mfme accent?...
— Puissicz-vous dire vrai, monsieur 1 — reprit-cllc. — Puissi'-t-elle être heureuse !...
— Je no pouvais lui faire à elle toute ma prédiction, madame, elle ne l'aurait pas comprise ; mais voulez-vous que je vous dise, à vous... mon rêve pour elle ?...
— Sans doute...
— Eh bien I donc, madame, ne parlons pas du bonheur qui lui est assuré tant qu'elle vivra près do vous... ce serait uno prédiction trop facile... parlons de ce moment toujours si cruel pour une mère, de ce moment où elle doit abandonner son enfant idolâtrée aux soins d'une famille étrangère, aux soins d'un homme étranger... Pauvre mère, elle ne peut le croire... sa lille d'une nature si timide , si craintive , si exquise qu'à sa mère seulement elle parlait sans rougir et avec uno joyeuse assurance ; sa fille, qu'elle n'a jamais i]uittée, qu'elle a veillée le jour, qu'elle a veillée la nuit; sa fille I son orgueil, son étude, sa jalousie, sa gloire, »a fille ! cet ange de candeur et de grâce dont elle seule peut comprendre, peut deviner toutes joies, toutes les angoisses, toutes los susceptibilités, toutes les délicatesses inquièles... la voilà au pouvoir d'un homme étranger, qui a dû se faire chérir en venant pendant deux mois l'entretenir chaque jour, sous les yeux de ses parons, de banalités puériles, ou des devoirs d'une femme envers son mari... Ils sont donc unis; et ici, madame, jo vous fais grAce de cet appareil monslrueusomant grossier et significatif avec lequel on mène la jeune fille à l'autel, à la face d'une foule effrontée, en graniie pompe, au grand
jour, à grand renfort de musique et d'éclat A Otahiti,
on y met plus de pudeur, ou du moins plus de mystère. Enfin, après la messe, l'homme emmène sa proie dans sa maison, en lui disant... « Viens, ma femme... » Eh bien! madame, si ma prédiction se réalise... celui qui, devant Dieu et devant les hommes, aurait le droit de dire si brutalement à mademoiselle votre fille... « Vietis , ma femme... » lui dira d'une voix douce , timide et suppliante... a Venez, ma fiancée. »
Madame de Fersen me regarda d'un air étonné.
— Oui, madame, car avant tout... oh 1 avant tout, celui-là respectera avec une pieuse adoration, avec une religieuse délicatesse, celte terreur si chastement sublime de la jeune fille, qui des bras de sa mère, qui de son lit virginal, se voit tout à coup jetée dans une maison étrangère... Ces frayeurs profondes et involontaires, ces regrets navrans de sa femme , il les calmera peu à peu par les soins charmans, par les prévenances naïves qui n'efi'aroucheront pas ce pauvre cœur encore tout dépaysé... Enfin il saura d'abord se faire aimer comme le meilleur des frères... dans l'espoir de l'être un jour comme le plus heureux des amans.
— Quel dommage que ce rCve ne soit qu'une charmante folie, — dit madame de Fersen en soupirant.
— Oh ! n'est-ce pas, madame ! car avouez que rien ne serait plus adorable quo toutes les phases mystérieuses de cet amour, exalté comme l'espérance, passionné comme le
désir, et pourtant légitime et permis 1 N'est-ce pas que le jour où, après une cour assidue, la jeune femme, enivrée du tendresse, confirmerait par un enivrant aveu les droits si ardemment attendus que son mari n'a voulu tenir que d'elle... n'est-co pas iiuo ce souvenir serait bien durable et bien délicieux à son coîur? à elle? ainsi librement obtenue? N'est-ce pas (pie, [ilus tard, les galanteries, les empressemens du monde lui sembleraient bien paies auprès de ces jours de bonheur radieux... et brûlans, toujours présens à sa pensée ? N'est-ce pas enfin (ju'un tel souvenir garantirait presque sûrement une femme de toutes les séductions coupables, qui ne lui causeraient jamais les ravissemensinefTiblos (ju'une légitime et sainte union lui aurait fait si délicieusement éprouver!...
A mesure que je parlais, madame de Fersen me regardait avec un étonnement croissant ; enfin elle me dit :
— Comment, monsieur, vous auriez véritablement sur le m-.riage ces idées d'une délicatesse peut-être exagérée?...
— Sans doute, madame, ou du moins je les emprunte, dans ma prédiction, à celui qui un jour doit être assez heureux pour se charger du bonheur de votre fille... Aussi ne trouvez-vous pas qu'un mari tel que je le lui
prédis beau, jeune, bien né, spirituel et charmant, qui
penserait ainsi... lui offrirait de grandes chances de félicité durable ; car, j'en suis sûr, mademoiselle Irène sera douée de toutes les précieuses qualités de l'âme qui peuvent inspirer et apprécier un tel amour.
— Ah ! sans doute, ce .serait un beau rêve... je vous le répète; seulement ce qui m'étonne beaucoup, c'est que vous fassiez de pareils rêves, — me dit-elle d'un air assez moqueur.
— Mais pourquoi, madame 1
— Comment? vous , monsieur , qui êtes venu chercher en Orient l'idéalité de la vie matérielle !...
— Cela est vrai , madame, — lui dis-je à voix basse en la regardant fixement ; — mais aussi, n'ai-je pas à l'instant quitté c«tte vie, lorsque j'ai dû au hasard de connaître, c'est-à-dire de pouvoir adorer une idéalité toute contraire, celle de l'esprit, de la grâce et du cœur?...
Madame de Fersen me jeta un coup-d'œil sévère.
Je ne sais ce qu'elle allait me répondre, lorsque son mari entra pourmo demander si je savais l'air d'^lnacreon chez Polycrate.
Depuis le jour où je lui avais fait un aveu, madame de Fersen me parut vouloir éviter avec soin de se trouver seule avec moi, quoique devant nos compagnons de voyage ses manières n'eussent pas changé.
Mais, grâce à la singulière aff'ection quo j'inspirais à Irène, la princesse put difficilement accomplir son projet.
Dès que je paraissais sur le pont ou dans la galerie, l'enfant me prenait par la main et m'amenait près de madame de Fersen, en me disant :
— Venez, j'aime à vous voir près de ma mère... D'abord je ne pus m'empi^cher do sourire du dépit de
madame de Fersen, qui se trouvait ainsi quebiuefois obligée à des tête à tête qu'elle voulait éviter.
Puis craignant que celte contrariété, que je lui causais involontairement , me fît prendre en aversion par elle, j'essayai de me refuser aux instances d'Irène. Voyant qu'elle s'opiniâlrait, deux ou trois fois je la renvoyai assez durement.
La pauvre enfant ne dit pas un mot, deux grosses larmes roulèrent le long de ses joues, et elle alla silencieusement s'asseoir loin de moi et loin de sa mère. - Celle-ci voulut s'approcher d'elle pour la consoler, mais Irène repoussa doucement ses caresses.
Le soir, elle ne voulut pas manger, et sa gouvernante, qui passa la nuit à la veiller, assura qu'elle avait à peine dormi , et qu'à d'assez longs intervalles elle avait silencieusement pleuré.
Monsieur de Fersen , qui ignorait la cause de l'indisposi-
lion passagère de sa fille, n'y fit pas une grande attention, et l'attribua à l'excessive susceptibilité nerveuse de l'enfant.
Mais madame de Fersen me jeta un regard Irrité.
Je la compris.
Mon aveu, en la mettant en défiance , avait dû lui faire éviter les occasions de se trouver désormais seule avec moi.
Irène ressentait un assez grand chagi-in de cette sorte de rupture; nécessairemept la princesse me regardait comme la cause première de la tristesse de sa fille, qu'elle aimait avec une folio passion.
Jladamc de Fersen avait donc raison de me haïr. Jo résolus de mettre un terme à la douleur d'Irène.
Je profitai d'un moment où j'étais seul avec madame do Fersen pour lui dire :
— Pardonnez-moi, madame, un aveu bien insensé... Je le regrette d'autant plus qu'il n'a pas été étranger au chagrin et aux souffrances de votre pauvre enfant... Je vous donne donc ma parole, madame , de ne jamais plus vous fiire un seul mot qui puisse apporter de nouveau le moindre trouble dans les joies de votre aniour maternel, et m'exposer ainsi h perdre vos bonnes grâces qui me sont si précieuses...
Madame de Fersen me tendit la main avec un mouvement de reconnaissance charmante, et me dit :
— Je vous crois, et je vous remercia du fond de i'âmo, car ainsi vous ne me séparerez plus de ma fille!