‹ Œuvres choisies de Eugène SueChapitre 56 sur 68 · LES ADIEUX · texte numérisé non relu

LES ADIEUX

Bientôt je regrettai d'avoir promis à madame de Fersen de ne jamais lui dire un mot de galanterie; car, depuis qu'elle se trouvait tout à fait en coiffiance avec moi , elle me semblait de plus en plus charmante, et chaque jour je m'en éprenais davantage.

Fidèles à nos rendez-vous de la galerie, presque toujours seuls avec Irène, nos rapports furent bientôt d'une familiarijé tout amicale.

J'exploitais fort habilement ma complète ignorance en politique , pour la bannir tout à fait de nos entretiens. Ainsi maître do la conversation, je l'amcnnis toujours sur mille questions relatives aux scntimens tendres ou aux passions-

Quelquefois, comme si elle eût redouté la tendance de CCS entretiens, madame de Fersen voulait absolument parler politique. Mais alors j'arguais de mon ignorance, et la princesse me reprochait spiriluoUement d'agir comme ces amoureux qui prétendent toujours ne pas aimer la chasse, afin de pouvoir rester avec les femmes pendant que les maris vont arpenter la plaine.

Lorsque les longueurs de la navigation eurent établi quelques rapports d'intimité entre moi et les officiers russes de la frégate, notre conversation élanl souvent tombée sur madame de Fersen, je fus frappé du respect profond avec lequel ils parlaient toujours d'elle.

« La jmédisance, — disaient-ils, — l'avait constamment épargnée, soit en Russie, soit à Constantinople, soit dans les diverses cours où elle avait résidé. »

Une réputation d'irréprochable pureté est, je crois, une séduction irrésistible, surtout lorsqu'elle se rencontre chez une femme jeune, belle, spirituelle, et placée dans une position très éminente; car il faut qu'elle possède une puissante autorité morale pour désarmer l'envie ou pour émousser ses traits, et inspirer, comme l'inspirait madame de Fersen, un sentiment général de bienveillance et de respect.

C'était en comparant l'amour que j'avais ressenti pour

madame de Pënâflel à mon amour pour madame de Fersen que j'appréciais le charme généreux et entraînant de cette séduction.

Sans doute Marguerite avait été indignement calomniée: j'en avais eu des preuves flagrantes.; mais, si absurdes que soient les bruits qui outragent la femme que vous aimez, ils vous causent toujours un ressentiment pénible.

En admettant môme que vous parveniez à vous convaincre de leur fausseté, vous reprochez alors à la femme qui en est victime de n'avoir pas l'esprit de sa vertii.

La vie d'Hélène avait été bien pure , et pourtant le monde l'avait attaquée. Mes soins pour elle avaient seuls causé CCS bruits odieux, et pourtant, dans mes acpès d'injustice je l'accusais de n'avoir pas $u se mettre aUrdessus des soupçons.

A part la grâce, l'esprit et la beauté de madame de Fersen, ce qui contribuait surtout à me la faire adorer, c'était, je le répète, sa réputation de haute et sereine vertu.

Lorsqu'ils s'oplniâtrenl à combattre la résistance d'une femme sérieusement attachée à ses devoirs, la plupart des hommes ne sont souvent animes que par l'amour de la lutte, que par l'espoir d'un orgueilleux triomphe.

Ce n'étaient pas cessenlimensqui me faisaient persister dans mon amour pour madame de Fersen, c'était une sorte de confiance sans bornes dans la pureté de son ca?ur, dans la noblesse de son caractère; c'était la certitude de pouvoir l'aimer avec toutes les chastes voluptés de l'Ame, sans craindre d'être dupe d'une sévérité feinte ou d'une menteuse pruderie.

Je m'étais d'ailleurs si grossièrement matérialisé pendant mon séjour à Khios, que j'avais un désir inexprimable de me livrer à toutes les délicatesses exquises d'un sentiment pur et élevé.

Contrariée par les vents d'équinoxe , notre traversée, y compris une longue quarantaine obligée au lazaret d^ Toulon, dura environ six semaines.

Je ne croyais pas avoir fait do progrès dans l'affection de madame de Fersen ; car ses manières avec moi étaient devenues de plus en plus franches et amicales. Elle m'avait naïvement avoué que mon esprit lui plaisait beaucoup, et qu'elle espérait, pendant son séjour à Paris, continuer aussi souvent que possible nos entretiens de la galerie.

Évidemment, madame de Fersen me regardait comme absolument sans conséquence. Quelque pénible que'fû( celte découverte pour mon orgueil, j'aimais tant Catlierine que je ne pensai qu'au bonheur de la voir le plus souvent possible... confiant mes espérances à la sincérité de mon aftection pour elle.

Notre quarantaine terminée, nous débarquâmes à Toulon, où nous restâmes quelques jours pour visiter le port.

Monsieur de Fersen nie proposa de ne pas nous quitter encore, et de voyager ensemble jusqu'à Paris.

J'acceptai.

Je fis venir ma voiture, que j'avais renvoyée à Marseille lors de notre départ do PorqucroUes, et nous nous mîmes en route pour Paris vers le commencement de novembre.

Monsieur de Fersen voyageait avec sa femme dans une diligence, sa fille avec sa gouvernante dans une autre. Comme ma voiture de voyage était de même sorte et qu'on n'y pouvait tenir commodément que deux personnes, tous les jours, lorsque nous nous remettions en route après déjeuner, monsieur de Fersen me priait d'aller tenir compagnie à sa femme pendant qu'il faisait sa sieste habituelle dans ma voiture.

Irène, qui avait témoigné un chagrin profond à la seule idée de se séparer de^ moi , s'y trouvait toujours en tiers avec nous , et nos entreliens de la galerie continuèrent de la sorte jusqu'à Paris.

La veille de notre arrivée, je voulais, malgré la promesse que j'avais faite à madame do Fersen , tenter un nouvel aveu.

ARTHUR

J'avais jusqu'alors scrupuleusement tenu ma parole, parce que je craignais, en y manquant, de perdre les avanlafjes du tête à Wto pendant la route.

Tout mon espoir avait été do devenir, au moins pour Catherine, une des habitudes de sa pensée, et d'intéresser (Hi de captiver assez son esprit pour que peu à peu ma présence ou mon absence lui devinssent sensibles.

Ce but, je le croyais atteint; j'aimais profondément madame de Fersen; j'avais un excessif désir de lui plaire, et, sauf le mot d'amour que je ne prononçais jamais, je mettaisdansmes soins pour elle tout l'empressement, toute la tendresse de l'amant le plus passionné.

Sans rechercher beaucoup ma conversation , jo m'étudiais h ne parler à Catherine que de sujets nouveaux pour elle.

Elle ne connaissait ni Paris, ni la France, ni l'Angleterre, ni l'Espagne , que je connaissais à merveille. Je tâchais donc de l'amuser par mes récits , par les tableaux que jo lui faisais des mœurs, des habitudes do ces nations.

J'y parvenais presque toujours, et je m'apercevais do ce succès à l'attention réfléchie, aux questions bienveillantes que faisaient naître mes paroles; alors, malgré moi, j(! trahissais mon bonheur et ma joie d'avoir réussi à l'intéresser.

Madame de Fersen avait beaucoup trop de tact pour ne pas s'apercevoir de la vive impression qu'elle continuait de faire sur moi ; aussi paraissait-elle me savoir gré de ma resserve.

Toutes les fois surtout que jo trouvais moyen, sans trop chagriner Irène, d'éluder les rapprochenicns (]ue la singulière alleciiou de cette enfant pour moi faisait naître à tout m(jinent, madame do Fersen me remerciait par un coup d'(ril enchanleur.

Ainsi, un des grands plaisirs d'Irène élait de me prendre la main et de la mettre dans les mains de sa mère... puis de nous regarder silencieusement.

Celle légère faveur m'eût été bien douce, si jo l'avais •lue à un tendre mouvement de madame de Fersen ; mais, no voulant pas la surprendre ainsi, chaque fois qu'Irène avait cette fantaisie, je portais aussitôt ses petits doigts à mes lèvres , sans lui donner le temps do mettre ma maiu dans celle de sa mère.

La veille du jour de notre arrivée à Paris, j'étais donc décidé ;'i risquer un nouvel aveu, lorsiju'un incident bizarre, qui semblait devoir m'encourager à cette démarche, me donna des pensées contraires.

Je n'avais pas encore pu [)enétrer si madame de Fersen était ou non jalouse de l'attachement de sa fille pour moi; si quelquefois elle m'en avait parlé d'une manière fort moqueuse et fort gaie , d'autres fois au contraire c'avait été avec tristesse et presque avec amertume.

Ce jour- là, Irène, en tiers avec nous dans la voiture de sa mère, lui avait demandé si j'aurais une belle chambre à Paris.

Jo m'étais hâté de répondre à l'enfant que j'habiterais .dans ma maison à moi, et non pas dans la sienne. A ces mots, selon son usage, Irène s'était mise h pleurer silencieusement.

Madame de Fersen , voyant ses larmes, s'écria avec une impatience chagrine :

—Mon Dieu I... qu'a donc celte enfant?... pourquoi vous aime-t-elle ainsi'?... C'est odieux I

— Elle m'aime peut-être par la mémo raison qui lui faisait aimer Ivan, lui — dis-je.

Comme madame de Fersen ne semblait pas me comprendre, je lui expliquai alors le sens qup j'attachais à ces paroles, en lui parlant de la tradition sanscrite.

Madame de Fersen crut que je raillais.

J'ai dit que celte tradition était écrite dans un livre rempli de notes de la main de mon père, relatives à un de ses voyages en Angleterre.

Heureusement ce manuscrit so trouvait dans ma voilu-

re,car récemment j'avais cherché quelques renseigneinens dans ces notes, afin d'expliquer à madame do Fersen la |)crpéluito de certains usages d'Ecosse.

A un relais, j'allai cherclier lo manuscrit et je le montrai à madame de Fersen.

Sa date était si précise, l'écriture était si ancienne que Catherine ne pouvait douter de son authenticité.

Je n'oublierai jamais lo regard voilé de larmes que madame de Fersen attacha longlemps sur moi en laissant retomber le livre sur ses genoux...

Sans doule elle éprouvait l'émotion étrange que je ressentis, lorsque je rapproc-hai l'alfeclion d'Irène pour Ivan, et la mort de celui-ci, de la lettre do cette étrange tradition :

« Les i/ens gui douent périr d'une mort fatale savent charmer les en fans et les fous ! »

Irène avait pour moi lo môme attachement qu'elle avait eu pour Ivan... mou sort no pouvait-il pas êlro celui d'Ivan'?...

Pour corn prend ro d'ailleurs tout l'intérêt que cette découverte inspirait à madame de Fersen, il faut savoir que très souvent je lui avais avoué naïvement qii^ j'étais extrêmement superstitieux, ce qui est vrai... et de plus j'avais même éveillé en elle quelques germes de la même faiblesse , eu lui raconlant beaucoup d'histoires singulières qui l'avaient fort impressionnée.

Je l'avoue... il me sembla lire dans le regard de madame de Fersen, dans son émotion, dans son trouble, plus que de l'amitié... plus que l'expression d'un regi-et louchant.

Ivre d'espoir, un nouvel aveu me vint aux lèvres... mais heureusement je le retins, car j'aurais commis une faute irréparable...

Si les sentimens de madame de Fersen étaient véritablement tendres... n'eût-il pas été stupide à moi d'en avertir sa vigilante vertu , qui eût étoufl'é sous l'impérieuso volonté du devoir ce vague et premier instinct d'amour qui s'éveillait dans son cœur?

Si, au contraire, l'iniérêt que madame de Fersen me témoignait élait simplement amical, ma présomptueuse croyance m'eût couvert de ridicule à ses yeux...

Le tour que prit bientôt la conversation amena naturellement une proposition que jo voulais faire à madame de Fersen, autant dans l'intérêt de sa réputation que dans l'intérêt de ma tendresse.

Nous causions d'Irène.

— Pauvre enfant, — dis-je à sa mère, — comment, maintenant, pourra-t-ello so déshabituer de me voir?...

— Mais elle conservera, je l'espère pour elle et pour moi, cette douce habiluile, — me répondit Catherine; — car il est bien convenu qu'une fois à Paris... 7ios enlreiiem de ta galerie, comme nous les a.ppélons, continueront toujours... La position de monsieur de Fersen et la mienne étant des plus indépendantes à la cour de France, je ne serai sourriise qu'aux devoirs que je voudrai bien m'imposer, et je vous assure que nulle distraction, nul plaisir ne me feront mauiiuer à ces amicales et bonnes causeries de chaque jour, si toutefois, — ajouta madame de Fersen en souriant, — si loutefois vos anciens amis vous laissent le loisir de penser aux nouveaux... Mais je compte beaucoup sur ma qualité d'étrangère, et sur votre galanterie toute française, pour vous forcer à être mon cicérone, et à me faire les honneurs de Paris, car jo ne veux rien voir, rien admirer que guidée par vous...

Il -me fallut, je l'avoue, un grand , courage, un grand amour, une grande terreur des flétrissantes calomnies du monde, pour venir renverser l'avenir cliarmant que jiiadame de Fersen rêvait pour nous deux.

Après quelques minutes de silence :

— Madame, — lui dis-je avec une tristesse, avec une émotion profondes, — vous ne mettez pas en doute... mon respectueux attachement pour vous?

— Quelle question!... mais j'y crois fermement au con-

rairp... Oui... j'y crois... je serais malheureuse de ne pas y croire...

— Eh bien! madame, permettez à un ami vrai... dévoué... de vous (lire... ce qu'il dirait à une sœur; et puis quand vous m'aurez entendu, ne vous laissez pas entraîner à votre première impression, car elle me sera pou favorable... mais la réflexion vous prouvera bientôt que ce que je vais vous dire m'aura été dicté par l'afTcction la plus sérieuse et la plus sûre.

— Mais parlez... je vous prie... parlez... vous m'effrayez.

— Jamais, jusqu'ici, madame, vous n'avez connu la calomnie; elle ne devait pas, elle ne pouvait pas vous atteindre... C'est cette confiance souveraine dans l'élévation (le votre caractère, dans le respect qu'il a toujours inspiré, qui vous a empêchée de craindre la médisance... Pourtant, croyez-moi, madame... si j'acceptais cet adorable ivenir d'intimité que vous me proposez... l'irréprochable pureté de vos principes ne saurait vous garantir des attalues les plus perfides.

— Jamais je ne sacrifierai mes amis à la crainte, ma conscience me suffit, — me dit madame de Ferscn avec l'insouciance courageuse d'une femme sûre d'elle-même...

— Et qu'en savez-vous, madame 1 — m'écriai-je; — avez-vous lutté, pour être si certaine de vaincre? Jamais!... Jusqu'ici la rayonnante pureté de votre vie a suffi pour vous défendre... En quoi auriez-vous pu donner prise à la calomnie? Mais songez donc que je suis venu de Khios avec vous! de Toulon à Paris avec vous! Je suis absolument sans conséquence, je le sais; vous me connaissez maintenant assez pour ne pas croire que j'exagère mon importance par une misérable et sotte fatuité; mais qu'est-ce que cela fait au monde, pourvu qu'il médise?... Ne sait-il pas d'ailleurs que sa médisance sera d'une portée d'autant plus odieuse que l'objet du coupable amour qu'il suppose sera moins digne de cet amoLir? Nos sociétés seront les mêmes, madame : chaque jour on me verra chez vous, on me verra dans les promenades avec vous, dans le monde avec vous; et vous croyez, et vous voulez que la jalousie, que l'envie, que la haine ne saisissent pas cette précieuse occasion de se venger de votre esprit, do votre beauté, de votre grande position, et par-dessus tout, de votre éclatante vertu, la plus précieuse perle de votre noble couronne!... Mais vous n'y songez pas, madame; le type de nos juges-bourreaux a dit: «Donnez-moi quatre lignes de l'écriture du plus honnête homme du monde, et je me charge de le faire pendre!... » Le monde, cet autre jugebourreau, peut dire avec la même assurance: « Donnezmoi quatre jours de la vie de la plus honnête femme du monde, et je me charge de la déshonorer. »

Depuis longtemps madame de Fersen me regardait avec un étonnement qu'elle ne pouvait dissimuler; elle parut d'abord presque choquée de mon refus et de mes observalions.

Je m'y étais attendu... Pourtant ses traits prirent une expression plus bienveillante; et elle me dit avec une nuance de froideur :

— Je ne vous conteste assurément pas votre connaissance du monde... et surtout de la société parisienne, que je sais des plus brillantes et des plus dangereuses... mais je crois que vous vous exagérez les périls qu'on y peut courir, et surtout l'influence que la médisance 'aurait sur moi.

— Et pourquoi donc, madame, la médisance n'auraitelle pas d'influence sur vous? Que vous suis-je pour que plus tard vous hésitiez une minute à me sacrifier aux impérieuses exigences de votre réputation? Mettrez-vous seulement en balance le soin de votre honneur, votre responsabilité de l'avenir de votre fille, avec le plaisir de nos conversations de chaque jour? Non, sans doute, et vous aurez raison; car si vous persistiez dans votre projet, car si j'avais la lâcheté de vous y encourager, lorsque la médisance vous aurait atteinte, vous auriez le droit de me dire avec mépris : « Vous prétendiez être mon ami? Vous men-

tiez, monsieur... Vous avez abusé de mon irréflexion pour m'entraîner dans une intimité dont les apparences peuvent m'être fâcheuses... Allez... je ne vous verrai plusl... » Et, encore une fois, vous auriez raison, madame. Après tout, savez-vous ce qu'il me faut de courage pour vous dire ce que je vous dis? pour refuser ce que vous m'offrez?... Songez donc à ce que vous êtes!... à tout ce que vous êtes!... et dites si la vanité, si l'orgueil d'un moins honnête homme que moi ne seraient pas enivrés de ces bruits auxquels Je veux vous soustraire... car enfin, que risquéje, moi, à me mettre de moitié avec vous pour vous compromettre, que risqué-je? D'aider le monde à interpréter, à flétrir avec sa méchanceté ordinaire nos relations, tout innocentes qu'elles sont? Mais vous me banniriez alors de votre présence, dites-vous. Qu'importe ! Savez-vous comment le monde traduirait cet exil mérité? Il dirait que c'est une rupture... S'il était bienveillant pour vous... il dirait que c'est vous qui me quittez pour un autre amant... S'il vous était hostile, il dirait que c'est moi qui vous quitte pour une autre maîtresse.

— Ah! monsieur, monsieur!... — s'écria madame de Fersen en joignant les mains presque avec effroi... — Quel tableau!... Puissc-t-il n'être pas vrai !...

— Il ne l'est que trop, madame; si le monde était, comme on le suppose, sagace et pénétrant, il serait moins dangereux, c^r il serait vrai... mais il n'est que bavard, méchant et grossièrement créilule, c'est ce qui le rend si nuisible!... Lui, pénétrant!... Mais il est trop pressé de calomnier pour se donner le temps d'être pénétrant. Est-ce qu'il a le loisir d'étudier les sentimens qu'il suppose! il aime bien mieux s'en tenir aux dehors et deviner les apparences qu'on lui montre sans défiance, parce qu'elles sont souvent innocentes... cela suffit à l'infernale activité de son envie. Ahl croyez-moi, madame, je n'aurais pas la triste expérience que j'ai des lionmies et des choses, que l'instinct de mon attachement pour vous m'éclairerait... car vous ne saurez jamais combien tout ce qui vous touche m'est précieux, combien je serais désespéré de voir obscurcir cette radieuse auréole qui vous embellit encore... Je vous le répète, l'honneur de ma mère, de ma sœur, ne me serait pas pas plus cher que le vôtre; aussi, songez à ce qu'il y aurait d'aiïreux pour moi si j'étais la cause d'une calomnie qui porterait atteinte .. à ce trésor dont mon amitié est si jalouse... Et puis, je vous avouerai encore une faiblesse... Eh bien! oui, il me serait odieux de penser que le monde parle avec son insolente et brutale moquerie de ce qui fait mon bonheur, de ce qui fait mon orgueil... Oui, tout mon rêve serait que cette intimité charmante, qui restera un des plus adorables souvenirs de ma vie, fût ignorée de ce monde, car sa parole eflfrontée en souillerait la pureté... et ce rêve... je le réaliserai...

— Ainsi donc, — me dit madame de Fersen d'un air presque solennel, — il faut renoncer à nous voir à Paris?

— Non, madame... non... mais vous me verrez le soir de vos jours de réception, comme tous les hommes que vous recevrez; plus tard, peut-être, me permettrez-vous quelques rares visites du matin...

Madame de Fersen resta longtemps silencieuse et méditative, sa tête baissée sur son sein; tout à coup elle la releva ; son visage était légèrement coloré, son accent profondément ému, et elle me dit :

— Vous êtes un noble cœur. Votre amitié est austère, forte et généreuse... je comprends les devoirs qu'elle m'impose... j'en serai digne. De ce moment, — cl elle me tendit la main, — vous vous êtes acquis une sincère et inaltérable amitié.

Je baisai respectueusement sa main.

Presque au môme instant nous atteignîmes un des derniers relais.

Je descendis de la voiture de madame de Fersen, et j'allai trouver son mari, qui dormait dans la mienne.

— Mon cher prmce, — lui dis-je, — il faut que vous me rendiez un service.

— Parlez, mon cher comte.

ARTHUR

— Pour un motif quo j'ai lieu de tenir secret, je désirerais qu'il fût ignoré de tout le monde quo je viens do Khios, et nnturelloment que j'ai voyagé depuis Toulon jusqu'à Paris avec vous... Je suis un iiersonnago trop peu iinporlant pour (jue mon nom ait été remanpié sur notre roule. Je vais m'arrétcr au prochain relais, taire un long détour pour gagner Fonlainelilcau, ofi je si'journerai quel- ((Ues jours, et j'arriverai ainsi à Paris après vous... Tout ce que j'ose seulement réclamer de votre amitié, c'est de nie promettre d'accueillir favorablement la prière d'un do mes amis ()ui vous demandera dénie présenter à vous... car je serais au\ regrets de voir s'interrompre des relations si [irécieuses pour moi...

Monsieur de Fersen, avec son tact parfait, ne me fit pas la moindre objection, et me promit tout ce que je voulus.

Au relais voisin, j'annonçai à mailame (le Fersen que j'étais malheureusement obligi' de la quitter; chargeant le prince, présent à mes adieut, de lui exiiliijuer pourquoi j'élais privé du plaisir de continuer la route avec elle.

Kilo me tendit sa main, que je baisai...

Puis j'embrassai tendrement Irène, en jetant sur la mère un triste regard d'adieu...

Les chevaux étaient attelés aux voitures du prince ; elles partirent et je restai seul.

J'avais le cœur brisé.

Peu h peu la conscience d'avoir noblement agi envers madame de Fersen apporta quelque douceur à mes pensées.

Puis je songeai qu'ainsi je saurais, sans exposer en rien sa réputation, si madame de Fersen éprouvait pour moi une véritable amitié, peut-être même un sentiment plus tendre... ou bien si j'avais dû à l'isolement, au farniente et à l'absence do tout terme de comparaison, l'intérêt qu'elle avait ressenti pour moi...

Si elle m'aimait... cette contrainte, cette obligation de ne pas me voir lui pèserait, lui coiUerait peut-être beaucoup, et ce chagrin, co regret devaient se trahir d'une façon ou d'une autre...

Si au contraire je n'avais été pour elle qu'un causeur assez spirituel, qui l'avait aidée à passer les longues heures de la traversée, je devais être, sans aucun doute, sacrifié à la première causerie plus aimable que la mienne, ou au moindre propos du monde.

C'était une sorte d'expulsion à laquelle je ne me serais jamais exposé, et qu'ainsi j'évitais s'irement.

Sans doute je devais avoir beaucoup à souffrir en reconnaissant que le sentiment do madame de Fersen pour moi était assez faible pour céder à si peu; mais en agissant autrement j'aurais eu le même chagrin, et de plus la honte.

Je restai huit jours à Fontainebleau, et je partis pour Paris.

L'N MINISTRE AHOURECX.

Ce ne fut pas sans un certain serrement de cœur que je rentrai dans Paris, dontj'étais absent depuis dix-huit mois. J'avais un vague espoir, ou plutôt une vague inquiétude de rencontrer Hélène ou Marguerite.

Je me croyais complètement guiTi de ma fatale monomanie do défiance; mon amour profond pour madame de Fersen avait, à mes yeux, opéré ce iirodige. Aussi m'étaisjc bien promis, dans le cas où j'aurais rencontré ma cousine ou madame de Pënâfiel, de leur demander franchement pardon de mes torts, et de tâcher d'elTacer, par les

OKL'V. CHOISIES. — II

soins de l'amitié la plus afTectueuso, les détestables folies de l'amant d'autrefois.

Je retrouvai monsieur do Cernay, qui, de l'Opéra, ar.iit transporté ses amoureux pénates à la Comédie-Française, à la suite do mademoiselle *"•, très agaçante soubrette.

Monsieur do Pommerive était plus 'gros, plus médisant, plus fûcheux que jamais. Cernay m'accueillit avec une incroyable effusion do cordialité, me demanda des nouvelles de mon voyage avec Falmoulh, car rien n'avait encore transpiré.

Comme je me tins fort sur la réscrvo à ce sujet, autant par caractère qu ■ par malice, Cernay et Pommerivo finirent Iiar faire les suppositions les plus inouïes sur le prétendu mystère de mes aventures.

Ainsi que j'en étais convenu avec le prince, je priai un homme de ma connaissance, fort lié avec monsieur l'ambassadeur de Russie, de me présenter h madame de Fersen.

Le prince avait loué un fort bel hôtel meublé dans It faubourg Saint-Germain.

Bientôt son salon fut un des rendez-vous habituels du corps diplomatique et do l'élite de la société parisienne, sans distinction d'opinion politique.

L'apparition de madame de Fersen dans le monde fut une sorte d'événement. Sa beauté, son esprit, sa réputation de femme politique mêlée aux plus grands intérêts de notre temps, le respect qu'elle savait inspirer, tout concourut à la placer très haut dans l'opinion publique.

Bientôt à la juste appri'cialion des rares qualités qui la distinguaient, succéda l'enjouement le plus prononcé.

Les femmes qui partagaient la sévérité de ses principes furent très heureuses et très fières de se recruter un pareil auxiliaire; celles qui auraient au contraire pu craindre sa froideur, et y voir une censure muette de leur légèreté, furent aussi charmées que surprises do sa bienveillance extrême. Certaines d'ailleurs de ne pas trouver en elle une rivale, elles se montrèrent fort enthousiastes de la belle étrangère.

Je no saurais dire avec quel bonheur je jouissais des succès de madame de Fersen.

J'allai pour la première fois chez elle, un soir, cinq ou six jours après mon arrivée à Paris.

Quoiqu'il (ùl assez lard, il y avait peu de monde encore. Elle m'accueillit avec beaucoup de grfice; mais je remarquai en elle je ne sais quoi do contraint, d'inquiet, de chagrin.

Il me semblait qu'elle eût désiré me parler en particulier.

Je tâchais de deviner quelle pr uvait être sa pensée, lorsque, dans le courant de la conversation, monsieur de Serigny, alors notre ministre des affaires étrangères, parla d'onfans, à propos d'un admirable portrait quo Lawrence venait d'exposer au Salon...

Madame do Fersen me jeta aussitôt un coup d'œil rapide, et se plaignit de ce quo sa fille se trouvant sans doute fort dépaysée, était triste et souffrante depuis son arrivée à Paris; aucune distraction n'avait pu l'arracher à sa mélancolie : ni les jeux, ni la promenade dans le grand jardin de l'hôtel.

— Mais, madame, — dis-je à madame de Fersen, espérant être compris, — ne devriez-vous pas envoyer plulôl mademoiselle votre fille aux Tuileries? Elle y trouverait beaucoup de compagnes de son âge, et, sans aucun doute, leur gaieté la distrairait.

Un touchant regard de madame de Fersen me prouva que j'étais entendu, car elle reprit avec vivacité :

— Mon Dieu I vous avez raison, monsieur ; je suis désolée de n'avoir pas songé à cela plus tôt. Aussi, dès domain, j'enverrai ma fille aux Tuileries, jesuis sûre qu'ello s'y plaira infiniment, et d'avance je la considère comme guérie...

A ce mystérieux échange do pensées, je fus lioureux do voir que le cœur de madame de Fersen devinait le mien.

De nouvelles visites coupèrent la conversation, le cercle

Il*

ŒUVRES CHOISIES D'EUGfcNE SUE.

s'agrandit, je me levai et j'allai causer avec quelques femmes de ma connaissance.

— Ah I mon Dieu, — dit madame de **', — monsieur de Pommcrive icil... cet liommc-là va donc partout?

En effef, je vis arriver Pommorive, l'air un peu moins eiïronlé que d'habitude, et suivant pas à pas le chargé d'affaires d'une petite cour d'Allemagne, qui le conduisait sans doute auprès de madame de Fersen.

— C'est une présentation, — me dit madame de "*.

— Si l'on était juste, — repris-je, — ce serait une exposition...

— Mais aussi comment madame de Fersen peut-elle bénévolement recevoir un homme si médisant et si perfide? — reprit madame de "".

— Pour prouver sans doute l'impuissance des calomnies do cet homme, — lui dis-je.

Pommerive salua profondément madame de Fersen , se remit à la suite du chargé d'affaires, et tous deux allèrent à la recherche de monsieur de Fersen.

Quelques minutes après je me trouvai face à face avec Pommerive.

— Tiens ! vous êtes ici ? — s'écria-t-il.

Cette exclamation était si ridiculement impertinente que je lui répondis :

— Si j'étais moins poli, monsieur de Pommerive, c'est moi qui m'étonnerais ne vous rencontrer ici.

— Moi, je ne m'en étonne pas du tout, — me dit Pommerive avec une impudente sécurité qu'il devait a son âge et à une réputation de lâcheté cynique, dont j'ai omis de dire qu'il faisait parade... — Je ne m'attendais pas à vous voir... voilà tgul. Mais écoulez donc. — Puis, me prenant par le bras, il me dit en m'amenant dans une embrasure de croisée : — Est-ce que vous connaissez beaucoup le prince de Fersen?

Malgré l'éloignement que m'inspirait Pommerive, j'étais assez curieux de savoir si le monde était instruit de mon voyage avec la princesse. Or, Pommerive, qui ne laissait pas tomber le moindre bruit, qu'il fût faux ou véritable, pouvait parfaitement ni'éclairer à ce sujet.

— Je ne connais pas plus monsieur de Fersen que vous ne le connaissez, — lui dis-je.

— Mais alors vous le connaissez beaucoup, — reprit-il avec fatuité.

— Comment cela?

— Certainement... j'ai dîné hier avec lui, affreusement dîné, il est vrai, chez le baron '■*, chargé d'affaires de "", qui vient de m'amenerici tout à l'heure dans sa voiture... Et quelle voiture! une infâme calèche à vasistas... qui a l'air d'une melonière... C'est, du reste, une voiture qui semble faite tout exprès pour aider à digérer ses exécrables dîners, tant elle est dure... car ce pingre-là, j'en suis sûr, amasse des dots à ses six monstres de filles avec ses frais lie table ; et il a raison, car, sans dot, qui diable en voudrait de ses OUes? Mais je reviens au prince...

— C'est bien malheureux pour lui, monsieur de Pommerive.

— Oh! du tout! je le ménage, ce cher prince, car il m'apprécie, et je viens prendre jour avec lui pour notre travail.

— Et quel travail, monsieur de Pommerive ? Peut-on, sans indiscrétion, pénétrer ce secret diplomatique?

— Oh 1 c'est tout simple : il a demandé à ce pingre de baron... — et ici Pommerive ouvrit une parenthèse pour placer une nouvelle méchanceté. — Or, à propos, ce pingre de baron, — reprit-il, — croiriez-vous que lorsqu'il donne ses affreux dîners, une espèce de maître Jacques fait une seule fois le tour de la table avec une malheureuse bouteille de vin de Champagne non frappé, qu'il serre précieusement entre ses bras comme une nourrice serre son nourrisson, en vous disant très vile et en passant plus vite encore : « Monsieur ne veut point de vin de Champagne... n sans point d'interrogation, le misérable! mais au contraire avec un accent d'affirmation...

— Voyez un peu à quoi sert pourtant la ponctuation,

monsieur de Pommerive 1 Mais revenez donc au prince.

— Eh bien 1 monsieur de Fersen ayant demandé au baron do lui enseigner quelqu'un d'un goût sûr et éclairé qui pût lui faire une sorte de cours théâtral et lo renseigner sur les acteurs, le baron a eu le bon sens de m'indiquor.

— Ah je comprends, — lui dis-je ; — vous allez servir de cicérone dramatiijue à monsieur de Fersen.

— C'est tout bonnement cela ; mais, entra nous, je trouve, moi, ce goût théâtral singulièrement ridicule chez un homme comme le prince. A en juger d'après cet échantillon, ça doit être un bien pauvre sire que ce Fersen. Aussi je ne m'étonne pas si on dit que sa femme se charge de toutes les affaires diplomatiques. Elle a d'ailleurs bien la figure d'une maîtresse femme... l'air sec et dur... et par là-dessus, dit-on, un vertu à trente-six karats... Qu'est-co que cela me fait à moi, sa vertu ? je ne la lui dispute pas, quoiqu'il n'y ait qu'une voix là-dessus... C'est surprenant!...

— Il y a quelque chose de bien plus surprenant que cela, monsieur de Pommerive?

— Quoi donc, mon cher comte?

— C'est qu'un galant homme n'ait pas le courage d'aller répéter mot pour mot à monsieur de Fersen toutes les impertinences que vous venez de vous permettre de débiter sur son compte... afin de vous faire chasser de sa maison.

— Parbleu !... c'est bien certain que personne n'ira lui répéter ce que je dis sur lui ! j'y compte bien, et encore on irait que cela me serait égal, et je n'en démordrais pas....

— Vous vous vantez, monsieur de Pommerive I

— Je me vante ! Ça n'empêche pas qu'une fois on avait été rapporter à Verpuis... vous savez bien Verpuis, qui était si duelliste... que j'avais dit de lui qu'il n'avait que le courage de la bêtise... Verpuis vient à moi avec son air matamore, et me dit devant vingt personnes: o Avez-vous tenu ce propos-là, monsieur, oui ou non ? — Non, monsieur, — lui répondis-je d'un air aussi très matamore : — j'ai dit au contraire que vous n'aviez que la bêtise du courage. »

— Vous ne lui avez pas dit cela, monsieur de Pommerive.

— La preuve que je lui ai dit, c'est qu'il m'a donné un coup de pied... je lui ai répondu qu'il fallait être bien misérable pour insulter quelqu'un qui ne se battait jamais, et il a gardé ça pour lui.

Cette ignoble forfanterie de lâcheté, car Pommerive n'en était pas tout à fait descendu à ce degré de platitude, me révoltait. Je tournai le dos à cet homme, mais je n'en étais pas quitte.

— Vous allez revoir, — me dit-il, — une de vos anciennes adorations, la jolie petite madame de V*", dont monsieur de Serigny, le ministre des alîaires étrangères, est amoureux comme un fou... On dit véritablement qu'il est à faire enfermer depuis qu'il s'est affolé de cette petite créature... il ne sait plus ni ce qu'il dit ni ce qu'il fait : aussi ce céladon diplomatique serait-il à mourir de rire s'il ne faisait pas pitié. Mais le voici... il faut que j'aille le prier de ne pas oublier ma recommandation pour mon neveu, pourvu toutefois que son ridicule amour ne lui ait pas fait perdre la mémoire comme il lui a fait perdre l'esprit...

Et l'impudent personnage alla se confondre en salutations auprès de monsieur de Serigny.

A ce moment on annonça madame de V"

Je ne l'avais pas vue depuis mon retour à Paris. Je la trouvai, si cela peut se dire, rajeunie, tant cette vive et folle physionomie avait de fraîcheur, de gentillesse et d'éclat.

Madame de V"* se mettait d'une manière à elle, mais sans rien de voyant ni de bizarre, et toujours avec le goût le plus parlait.

Le ministre, qui s'était débarassé de Pommerive, suivait d'un œil inquiet et jaloux les nombreux salulsque madame V"* rendait de tous côtés avec sa pétulante coquetterie

ARTHUR

Enfin il mo parut un peu rassuni lorsqu'il vit madamo de V" assise entre lady Itury et une aiiln> fomnic

Sluiisiour de Serigny, alors niinistn! des affaires étrnngi'Tes, était un homme de cinquanto ans environ, d'un extérieur insignifiant et quelque peu n(!'gligi>. 11 aU'eclait dos dehors de brusquerie, de laimer aller irréfiéchi, qui, calculés ou non, l'avaient toujours, disail-on, singulièrement servi dans les alVaires. C'était un homme d'esprit fin et délié, mais dans le monde il us;iit rarement do cet esprit ; sa grande supériorité se résumait par le silence, ainsi que toute l'expression do sa physionomie se concentrait dans son sourire. Or, ce silence et ce sourire se commentant, se complétant, s'interprétant l'un par l'autre, savaient tour h tour Ôlre si admirablement flatteurs, ironiques, malins ou distraits, que ce langage muet avait réellement une très grande signification.

Jaloux à l'excès, sa passion pour madame de V" était en elïot d'une violence extrême, du moins au dire du monde, dont Pommcrive n'était que l'écho fidMe.

Lorsqu'un homme do l'âge, du caraclt'^re et de la position do monsieur de Serigny s'éprend sérieusement d'une femme aussi légère, aussi coquette que l'était madame do V"', sa vio amoureuse no doit être qu'une longue tortura.

VoulanT voir monsieur de Serigny dans son emploi de martyr, .jt» passai derrière la causeuse où était madame do V", et j'allai la saluer.

Je connaissais la vivacité de ses manières, et je m'attendais à l'explosion d'une reconnaissance amicale. J'avais autrefois refusé les conditionsqui auraient pu me faire réussir auprès d'elle, mais je l'avais quittée dans les meilleurs termes, en tenant très secret tout ce (]ui s'était passé en- Ire nous ; or, madame de V", qui par malheur s'était souvent exposé à être peu ménagée, devait me savoir gré de ma réserve.

En effet, h peine eut-elle entendu ma voix, que, so retournant brusquement, elle me tendit la main en s'écrianl avec sa volubilité habituelle :

— Quelle bonne surprise ! et que je suis heureuse de vous revoir!... Mais vous f^les doue tombé des nues, ([u'on ne savait rien de votre retour'? et moi qui ai justement tant de remercîmens h vous faire! Mais, tenez, donnez-moi votre bras, nous allons nous établir daus(juelque coin solitaire du s;don voisin ; car vous no savez pas tout ce quo j'ai à vous dire.

Et la voilà qui se lève, qui perce la foule, qui fait le tour do la causeuse, qui vient prendre mon bras, et nous quittons le grand salou pour une autre pièce où il n'y avait presque personne.

Debout et causant ri la porte do cette pièce étaient madame do Fersen et monsieur de Serigny.

Madame de V*" avait en tout des façons si compromettantes, tpi'avecelle rien n'était insignifiant; aussi trouva-telle moyen, pendant le court trajet d'une pièce à l'autre, de se faire remarquer par son all'eclalion ;i me parler à l'oreille, en s'interrompant de temps à autre pour riro aux éclats.

Au moment où nous passâmes devant madame do Fersen. celle-ci, étonnée des façons bruyantes de madame de V"", mo jeta un regard qui me parut inquiet ot presque inlcrrogatif.

I.e ministre mo toisa sournoisement, modela son plus affable sourire, et dit à madame de V" d'un air coquet sans être entendu do la princesse :

—Vous allez fonder là-dedans une colonie d'admirateurs qui sera bientôt plus considérable que la métropole.

— Surtout si vous ne vous mêlez pas de son administration, — répondit madame de V"" en riant comme une folle; puis elle ajouta tout bas :— Avouez qu'il n'y a rien de tel que l'amour pour vous rendre stupide. Monsieufde Sc;rigny est un homme d'esprit, et vous l'entendez pourtant. Est-il réellement flatteur d'inspirer un sentiment qui doit s'exprimer si uiaisoiucut, sous le prétexte qu'il est sincère 1

Disant ces mots, elle s'assit près d'une table couverte d'albums, je pris (ilaco près d'elle, et nouscaiisAmes.

Pendant le cours de c(>t entretien, deux ou trois fois je rencontrai les regards do madame do Fersen, qui, chaque fois qu'elle s'aperçut de mon att(Mition, détourna précipitamment la vue.

Monsieur de Serigny observait continuellement madame do V", et semblait (5tre au supplice.

Une femme passa, madame de Fersen lui prit le bras, et elle rentra dans le salon.

Le ministre allait sans doute nous rejoindre, lorsqu'il fut arrête par le baron de***, qui, selon Pommerive, faisait des dots à ses filles avec ses Irais do représentation.

Jo no sais si les affaires dont il entretenait imoiisieur dn Serigny étaient fort importantes, mais je doute que le ministre leur ait accordé uno grande attention, occupé qu'il était à épier madame do V"*

— Ah rà I— avais-je dit à celle-ci, —c'est donc vrai I vous tenez doue dans ces mains charmantes le sort de l'Europe? Le règne des femmes souveraines et des ministres esclaves va donc revenir? Qu(d bonheur! cela sent son ro;oco d'uno lieue, et a fort bon air... Tenez, par exemple, flans ce moment-ci, vous me paraissez furieusement endiroulllcr le? destinées du grand-duché de "*, car lo chargé d'afi'aires d€ cette pauvre cour me paraît à bout de raisonnemens, of votre ministre le regarde comme s'il lui parlait turc.

— fipuisons, une bonne fois pour tfiutes, ce triste sujet de conversation, — me dit vivement madame de V", — et n'y revenons plus. Eh bien 1 oui, monsieur de Serigny s'occupe de moi avec acharnement, jo ne refuse pas ses soins, et je suis mémo très coquette pour lui, parce quo ji' no trouve rien do plus amusant que do dominer un homme aussi haut placé ; et puis, connue on me suppose autant d'influence sur lui qu'on lui suppose de confiance en moi, vous n'avez pas idée des pièges que me tend le corps diplomatique pour me faire parler... Or, pour mo divertir, je fais naïvement les demi-confidences les plus saugrenues... Mais vous voyez qu'au bout du com[ilo tout cela peut à peine passer pour des distractions de pensionnaires. Voilà ma confession; absolvez-moi donc, au moins par pitié, car monsieur de Serigny est un ennuyeux péché. Maintenant, à votre tour, voyons, dites-moi vos voyages, vos aventures, vos amours; et je verrai si je puis vous ab.soudre.

— Pour parler votre langage, je vous avoue d'abord que mon plus grand péché est de vous aimer toujours.

— Tenez, — me dit madame de V"* eu changeant d'accent, de manières, de physionomie, et prenant un ton sérieux quo je no lui connaissais pas encore: — Vous vous êtes noblement conduit envers madame do Pënùfiel; elle valait mille fois mieux que moi, je la haïssais, jo l'enviais peut-être... car elle méritait tout votre amour! Je vous ai demandé uno lâcheté qui pouvait la perdre, vous avez refusé. Pour vous, rien de plus simple... Mais cette honteuse proposition que je n'ai pas rougi de vous faire, vous l'avez tenue secrète; vous no vous êtes pas servi do cette armo pour frapper une femme que tout le monde attaque parce qu'elle le mérite peut-être... Aussi, vrai, vrai comme jo suis une folle, je n'oublierai de ma vie combien vous avez été bon et généreux pour moi dans cette circonstance! — Et madame de V"* mt regardait d'un air attendri, et je vis une larme rouler un moment dans ses grands yeux, ordinairement si gais et si brillans.

Jo fus d'abord tenté de prendre cette larme égarée pour un savant effet de regard; mais l'esprit do cette femme était si mobile, si changeant, quo je crus à la sincérité de celte (-motion passagère ; j'en fus touché ; mais, chez elle la sensibilité ne pouvant être qu'un accident, je repris:

— J'ai fait pour vous ce que tout galant iionune aurait fait; mais vous, faites donc pour moi quelque chose de méritoire... voyons, aimez-moi francliement à votre manière : en coquette, en étourdie, en infidèle si vous voulez, je vous imiterai, et comm on n'est jamais plus ai-

niable que lorsqu'on a des torls à se faire pardonner, nous serons sûrs d'être toujours charmans; rien ne sera plus délicieux; nous nous confierons fidèlement toutes nos trahisons ; nous nous tromperons enfin le plus loyalement du monde I...

— Monsieur Arthur, — me dit madame de V", toujours d'un air sérieux, attendri, et avec un accent qui me semblait presque ému, — je vais vous dire quelque ciiose qui paraîtrait, à tout autre qu'à vous, très inconvenant et

t très incompréhensible; mais rappelez-vous ceci, et crojezle, je vous honore trop... je vous aime trop... pour vous faire passer pour le successeur de monsieur de Serigny...

Malgré moi, je fus frappé de l'expression avec laquelle madame de V"* me dit ces mots.

Mais son accès de sensibilité dura peu, car bientôt elle se mit à répondre avec sa malice et sa gaieté habituelles aux galanteries du ministre, qui, s'étant à grand'peine débarrassé du baron de V*", venait de se rapprocher de nous.

Me souciant fort peu d'être en tiers avec monsieur de Serigny, je me levai. Madame de V" nie dit :

— N'oubliez pas que je reste chez moi tous les jeudis matin... afin de ne jamais venir me voir ces jours-là, qui sont le patrimoine des ennuyeux; mais si les autres jours vos succès vous laissent un moment, n'abandonnez pas trop une ancienne amie; vous me trouverez assez souvent le matin, et quelquefois même le soir avant ma toilette, en prima sera... — Puis, accompagnant ces mots du plus gracieux sourire, elle se leva, prit le bras de monsieur de Serigny, et lui dit : — Je voudrais une tasse de thé, car j'ai froid...

— Je suis à vos ordres, madame, — dit le ministre, qui avait très heureusement placé son sourire distrait et inditTérent, pendant que madame de V*" m'invitait à venir la voir.

Rentré dans le grand salon, je cherchai des yeux madame de Fersen; je rencontrai son regard, qui me sembla sévère.

Je revins chez moi.

Lorsque je ne fus plus sous le charme de la délicieuse figure de madame de V*", et que je comparai cette légèreté hardie à la grâce sérieuse et digne de madame de Fersen; quand je comparais le respect profond, la réserve presque obséquieuse avec laquelle les hommes l'abordaient, aux façons cavalières dont ils usaient envers madame de V"*, j'éprouvais de plus en plus combien est puissante la séduction de la vertu, et je sentais mon amour pour Catherine s'en augmenter encore.

J'étais ravi de l'espoir de rencontrer le lendemain Irène aux Tuileries, et d'avoir été si bien compris par madame de Fersen; puis encore il me semblait (était-ce une illusion de l'amour? ) que madame de Fersen avait paru presque triste de ma longue conversation avec madame de

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