‹ Œuvres choisies de Eugène SueChapitre 57 sur 68 · LES TUILERIES · texte numérisé non relu

LES TUILERIES

J'attendis avec une extrême impatience l'heure d'aller aux Tuileries, pour y rencontrer Irène.

J'attachais mille pensées d'amour et de dévouement généreux à la présence de cette enfant, qui allait arriver toute parfumée des baisers de sa mère, et chargée sans doute pour moi de mille vœux secrets.

Vers une heure, quoiqu'il fît un léger brouillard d'automne, je vis venir Irène avec sa gouvornaiile, femme excellente, qui avait aussi élevé madame de Fersen.

Ordinairement, à Toulon, à Lyon, par exemple, où nous

nous étions arrêtés quelques jours, une des femmes de la princesse, suivie d'un valet de pied, avait été chargée de mener promener Irène.

Je vis avec plaisir que madame de Fersen, en confiant cette fois sa fille à sa gouvernante, dont elle connaissait l'attachement et la sûreté, avait compris la nécessité de tenir ces rendez-vous secrets.

Les larmes me vinrent aux yeux en voyant combien Irène était changée... Sa délicieuse figure était pâle et souffrante, non plus de son habituelle pâleur, délicate et rosée, mais d'une pâleur maladive; ses grands yeux étaient battus, et ses joues, ordinairement si fermes et si rondes, se creusaient légèrement aux pommettes.

Irène ne m'aperçut pas d'abord; elle marchait à côté de sa gouvernante, sa jolie tête tristement baissée, ses bras pendans, et elle refoulait du bout de ses petits pieds les feuilles mortes qui encombraient les allées,

— Bonjour, Irène, — lui dis-je.

A peine eut-elle entendu le son de ma voii qu'elle poussa un cri perçant, se jeta dans mes bras, ferma les yeux et s'évanouit.

Un banc était tout près, je l'y portai, aidé de madame Paul, sa gouvernante.

— Je craignais cette secousse, monsieur, — me dit celle-ci ; — heureusement j'ai emporté des sels... Pauvre enfant! elle est si nerveuse !

— Tenez... tenez, — lui dis-je, — le coloris reparaît sur ses joues; ses mains sont moins froides; elle revient à elle.

En effet, cette crise passée, Irène se souleva, et dès qu'elle fut sur son séant, elle se pendit à mon cou en pleurant silencieusement de grosses larmes que je sentis couler brûlantes sur ma joue.

— Irène, Irène, mon enfant, ne pleurez pas ainsi... je vous verrai chaque jour.

Et je serrais ses mains en cherchant son regard.

Alors elle se redressa, et, par un mouvement de tête plein de grâce et de vivacité qui lui était familier, elle rejeta en arrière les gros.ses boucles de cheveux qui cachaient à demi ses yeux tout baignés de pleurs. Puis, attachant sur moi un de ses longs regards pénétrans et attentifs, elle me dit :

— Je vous crois... vous viendrez me voir ici, n'est-ce pas, puisque vous ne pouvez pas venir dans notre maison?

— Oui, mademoiselle Irène, — dit la gouvernante, — monsieur viendra vous voir chaque jour, mais si vous lui promettez d'être sage... de ne pas pleurer, et de faire ce que le médecin ordonnera...

— Sans doute, mon enfant, sans cela... vous ne me verriez plus, — ajoutai-je gravement.

— Vous ne verriez plus jamais monsieur, — répéta madame Paul d'un air sévère,

— Mais, Paul, — s'écria Irène en frappant du pied avec une adorable mutinerie, — vous savez bien que maintenant je ne pleurerai plus seule, et que je ne serai plus malade, puisque je le verrai tous les jours.

La bonne gouvernante me regarda d'un air attendri. J'embrassai vivement Irène, et je lui dis :

— Mais expliquez-moi donc, mon enfant, pourquoi vous avez tant de plaisir à me voir?...

— Je ne sais pas, — répondit-elle en levant ses épaules et en secouant sa tête brune avec une charmante expression d'ignorance naïve. — Quand vous me regardez, je ne puis ni'empêcher d'aller à vous... vos yeux m'attirent... et puis quand vous ne me regardez plus, alors je me sens mal In. — Elle mettait sa main sur son cœur. — Et puis, la nuit, je vous vois en rêve, avec moi et les anges, làhaut... — Et elle leva son petit doigt et ses grands yeux vers le ciel avec solennité... Puis elle ajouta avec un soupir : — Et puis vous êtes bon comme Ivan...

Je ne pus m'empècher de tressaillir...

Madame Paul, sans doute instruite de cette mystérieuse aventure, s'écria :

ARTHUR

— Mademoiselle, songez donc à ce que madame volro mère vous a dit.

Mais absorbée dons ses pensées, et sans paraître avoir entendu l'observation de sa gouvernante, Irène continua :

— Feulement, (juand je rêvais d'Ivan et des anges... je ne voyais jamais ma mère... Ih-liaut ; mais, depuis que je rêve de vous... ma mèro est toujours avec nous... aussi je lui dis cela, à ma mère ! — ajouta gravement Irène.

Ma<lame Paul me regarda de nouveau, fondit en larmes, cl s'écria :

— Ah! monsieur, toute ma frayeur est que cette enfant ne vivo pas... Elle est d'une beauté, d'un sérieux, qui, comme ses idées et son caractère, no sont pas de son fige., ne sont pas de ce monde. Croiriez-vous (]u'oxcepléà madame la princesse, h vous et à moi, jamais elle ne parle à personne de ce qu'elle vient de vous diro là?... Madame la princesse lui a bien recommandé de ne pas ilirc qu'elle vous verrait ici, et je suis bien sAre qu'elle ne le dira jamais... Ahl monsieur, je prie tous les jours le ciel qu'il nous conserve cette enfant.

— l''t il la conservera, croyez-le! les en fans silencieux et pensifs sont toujours r<?veurs et un peu exaltés; il n'y a rien d'étonnant à cela... Rassurez-vous... Allons, a<lieu, Irène; et vous, madame Paul, assurez madame la princesse de Fersen de mes respects, et dites-lui combien jo suis reconnaissant de la promesse qu'elle m'a faite de m'envoyer ainsi chaque jour ma petite amie... A demain donc, Irène, — et je l'embrassai tendrement.

— A demain, — me dit l'enfant toute souriante d'un bonheur j^'rave et mélancolique.

Puis sa gouvernante renvelo[)pa dans sa pelisse, et Irène s'en alla, non sans se retourner plusieurs fois en me disant encore adieu de sa main.

Superstitieux comme je le suis, prédisposé aux senlimens tendres et exaltés par mon amour pour Catherine, celte conversation avait .soulevé en moi les émotions les plus contraires, émotions à la fois sombres et rayonnantes, cruelles et radieuses.

J'étais heureux... car les prédictions étranges de cette cnfaut, qu'elle répétait à sa mère, devaient, si ratherine m'aimait, me rappeler chaque jour à son cœur... et c'était la voix de son enfant... do son enfant adorée qui lui disait sans cesse mon nom 1

Et puis encore, ce ra[iprochement fatal, étrange, entre la mort d'Ivan cl le sort qui pouvait m'atteindre, ne devait-il pas vivement agir sur l'imagination de madame do Fersen, et exciter son intérêt pour moi? Enfin, si elle me voyait peu, ne savait-elle pas que cette réserve de ma part était un sacrifice cruel que je m'imposais pour elle?

Mais aussi d'autres fois, j'avoue cette faiblesse, la persistance d'Irène dans ses prédictions me frappait malgré moi.

J'éprouvais une sorte de vertige, do charme terrible, assez pareil à celui qui vous fait regarder malgré vous au fond de l'abîme que vous côtoyez

A moins que le temps ne fût trop froid ou trop pluvieux, chaque jour la gouvernante d'Irène me l'amenait.

Peu h pou sa santé redevint florissante.

Environ quinze jours après notre premièro entrevue, Irène m'apporta un gros bouquet do ro.ses, en me disant que c'était de la part de sa mère, mais qu'elles n'étaient pas malheureusement aussi belles que les roses de Khios.

Ce souvenir de Catherine mo charma, car je lui avais en eiïet parlé avec enthousiasme de ces admirables roses.

Depuis, chaque jour Irène nie donnait toujours des roses; puis, chaque jour aussi, elle me disait tout bas d'un air mystérieux, sans jamais se tromper en rien, ce que sa

mère devait faire le .soir... soit qu'elle dût aller à la cour, dans le ninuile ou au sfiectacle.

OrAco à cette aimable prévenance de madame de Fersen, jo la rencontrais fort souvent. J'allais régulièrement à ses réceptions, jo la voyais donc pre.s<pie tous les soirs ; mais comme dans le monde jo me bornais à la saluer très res- |iectueusemenl et à éc-hanger avec elle quelques mots cérémonieux, nos rencontres restaient inaperrues.

Uno ou deux fois j'allai à ses matinées; mais, par un singulier hasard, ou plutôt à cause do l'emijressemont dont elle était l'objet, je no l'avais jamais trouvée seule.

J'aurais pu la prier do m'acronler uno entrevue qu'elle ne m'eût pas refusée; mais, fidèle h mon plan de conduite, je ne roulais pas la lui demander encore.

Et d'ailleurs, un sourire, un regard que nous échangions mystérieusement dans la foule, ne me payaient-ils pas mille fois de ma réserve et do ma discrétion I

Moi, surtout, qui donnerais les prévenances les plus marquées, les plus évidentes pour la plus légère faveur ignorée de tous!

Malgré les relations quotidiennes que je conservais avec madame do Fersen par J'intermédiairo d'Irène, malgré nos échanges de fleurs (car chaque jour aussi j'apportais à Irène un beau boui|uet de rosps ijuo sa mère portail le soir), personne no soupçonnait cette intimité charmante.

Pour plus de prudence, je voyais tour à tour Irène aux Tuileries, au Luxembourg, à Mou.sscaux ou sur les boulevards ; je no me servais pas do mes chevaux pour aller à CCS rendez-vous, de crainte d'attirer l'attention.

Je m'enveloppais dans un manteau; enfin je me plaisais à mettre autant de mystère dans ces entrevues que s'il se fût agi de madame do Fersen elle-même.

C'était une folie... mais j'attendais l'heure de voir cette enfant innocente et candide avec une impatience amoureuse, inquiète, ardente; jo comptais les minutes, les secondes, jo craignais, j'espérais tour à tour, j'éprouvais enfin toutes les irritantes cl délicieuses angoisses de l'amour le plus passionné...

C'est qu'aussi j'avais tant de hâte do commenter chaque mot d'Irène, pour y chercher, pour y deviner la secrète pensée de sa mère!!.... Et, quand jo croyais pouvoir inlerpréter cette pensée d'une manière plus tendre que d'habitude, je retournais chez moi le paradis dans le cœur...

Trésors inépuisables d'un amour chaste et purl... les sages, les athées ou les esprits forts en amour vous railleront sans doute ! Moi-même, avant mon séjour à Khios, je n'en aurais pas compris tout le charme.

J'étais donc plus amoureux que jamais.

Madame do Fersen prenait chaque jour, par lo rare assemblage de .Ses qualités, une grande autorité dans lo monde ; la calomnie elle-même l'admirait, la louait outre mesure, afin de se doimer sans doute une couleur d'impartialité qui devait rendre ses autres accusations plus dangereuses.

Mes entrevues avec Irène duraient depuis trois semaines environ.

Un soir, à une des réceptions de madame de Fersen, le prince me dit en confidence :

— L'air subtil et léger do Paris est mortel aux idées sérieuses; les futilités du monde l'emportent sur la raison... Croiriez-vous que la femme de César devient fort indifférente aux intérêts do l'empire? En un mot, croiriezvous que madame de Fersen devient d'une insouciance inimaginable en politique? concevez-vous quelque chose à cela?

Rapprochant ce symptôme dos marques d'impatience ou d'inquiétude que Catherine avait témoignées pendant le long entrelien que j'avais eu chez elle avec madame do V*", je résolus de pou.sser plus loin cette observation.

Le lejidemaiii, à un bal do l'ambassade d'Angleterre,

où se trouvait madame de Fersen, je rencontrai madam de V.

Toute la soirée je m'occupai d'elle avec assiduité ; j'observai la physionomie de madame de Fersen : elle fut impassible.

Le lendemain, je craignis ou plutôt j'espérai qu'Irène ne viendrait pas â son heure accoutumée, ou qu'elle viendrait peut-être sans bouquet ; j'aurais vu dans ce changement une preuve de dépit ou de jalousie de la part de madame de Fersen... Mais Irène et le bouquet de roses parurent comme à l'ordinaire.

Piqué de cette indifférence, voulant m'assurer si elle était réelle, et aussi complètement égarer l'opinion du monde, je persistai à rendre les soins les plus évidens à madame de V"*.

Celle-ci, enchantée de trouver le moyen de faire damner le ministre et de le tenir toujours en éveil et en émoi, m'encourageait de toutes ses forces.

Elle appelait ce manège de coquetterie cruelle, a jeter du lois dans le feu... »

Or, au risque de passer pour une bûche (aurait dit du Pluvier), j'alimentai si bien la jalousie dévorante du ministre, qu'après huit ou dix jours de cette espèce de cour, moi et madame de V"* nous nous trouvâmes horriblement compromis ; et il fut généralement convenu et prouvé que le règne ou plutôt que l'esclavage du ministre était fini.

Je m'aperçus de la gravité de ces bruits ridicules à l'air affectueux, courtois et familier du ministre, qui était beaucoup Irop du monde pour paraître froid ou maussade avec le rival qu'on lui supposait.

Cette découverte m'éclaira sur l'étourderie de ma conduite, qui pouvait non-seulement chagriner beaucoup madame do Fersen si elle m'aimait, mais qui devait encore me faire un tort irréparable dans son esprit. Par instinct, je sentis que j'avais poussé l'épreuve trop loin...

Ce qui aggrava ces craintes fut une circonstance singulière.

Un soir, à un concert chez lord P***, j'étais resté longtemps à causer avec madame de V"'. Nous étions dans un petit salon où quelques personnes s'étaient d'abord réunies; peu à peu elles se retirèrent pour aller prendre le thé , et nous nous trouvâmes seuls, madame de V"" et moi.

La Cxiuse de ma préoccupation était naturelle ; madame de V*'* venait de m'apprendre qu'une lettre de Rome lui annonçait l'arrivée de madame de PënùQel dans cette ville.

Pendant cet entretien, je jetai par hasard les yeux sur une glace qui reflétait la porte du salon : quel fut mon étonnement d'apercevoir madame de Fersen qui attachait sur moi un regard douloureux 1

Je me levai, elle disparut.

J'attendis le lendemain avec angoisse.

Irène vint , comme à l'ordinaire , avec son bouquet do roses, et me dit que sa mère allait le soir aux Variétés.

Je lui fis répéter doux fois ce renseignement, car le choix de ce théâtre me semblait singulier; mais pensant au goôt du prince pour les vaudevilles, je me l'expliquai.

J'envoyai prendre une stalle, et j'allai le soir à ce théâtre.

XLYII

l'ours et le pacha.

On donnait ce soir-là aux Variétés, entre autres pièces, l'Ours et le Pacha , triomphe de monsieur de Fersen , qui

avait rempli,àConstanlinoplp,le rôle de SchaaMham &\cc le plus grand succès, etqui brûlait an désir ùo voir Brunet jouer le même personnage.

Madame de Fersen arriva sur les neuf heures, avec son mari et madame la duchesse de "*. Elles se placèrentdans une avant-scène de baignoires aux grilles à demi levées.

Catherine m'api>rçut et me fit un salut très gracieux. '

Je la trouvai pâle et changée.

On joua je ne sais plus quelle pièce, et dans l'entr'acte j'allai voir madame de Fersen.

Elle était souffrante. Je là regardais avec intérêt , lorsque le prince me dit :

— Soyez notre juge; vous voyez rarement madame de Fersen, et vous pouvez mieux que personne vous apercevoir de ce changement : ne trouvez-vous pas qu'elle a beaucoup maigri?

Je répondis que non ; que madame de Fersen me paraissait jouir d'une santé parfaite. Le prince me dit que j'étais un infâme courtisan, etc.

La toile se leva, je sortis de la loge.

Je revins à ma stalle.

On commenra l'Ours et le Pacha,

Cette bouflbnnerie ne dérida pas madame de Fersen, mais monsieur de Fersen applaudit avec frénésie, et j'avoue que je partageai l'hilarité générale.

Un des rieurs les plus bruyans était un homme placé absolument devant moi, et dont je ne voyais que les cheveux épais, gris et crépus.

Je n'avais jamais entendu d'éclats de rire si joyeux et si francs; ils allaient quelquefois jusqu'à la convulsion. Dans ces cas extrêmes, l'homme se cramponnait à deux mains à la barre qui sépare les stalles de l'orchestre desmusiciens, et, fort de ce point d'appui, il s'en donnait à cœur joie.

Rien n'est plus contagieux que le rire; or, déjà mis fort en gaieté par les lazzis de la pièce , la folle hilarité de cet homme me gagna malgré moi, et bientôt je ne fus plus pour ainsi dire que son écho , car je répondais à chacun de ses éclats immodérés par une explosion de ris non moins désordonnés...

En un mot, je ne m'aperçus pas que madame de Fersen avait quitté la salle avant la fin de la pièce.

La toile baissée, je me levai.

L'homme qui riait si fort en fit autant , se tourna de mon côté en mettant son chapeau, et dit ces mots avec un reste de profonde jubilation :

— Farceur d'Odry I va ! ! I

Stupéfait, je m'appuyai sur le dossier de ma stalle...

Je reconnus le pirate de PorqueroUes, le pilote de Malte...

Je restai cloué à ma place , qui se trouvait la dernière au fond de l'orchestre.

La sienne étant en face de la mienne, personne n'avait à passer devant nous, et les spectateurs s'écoulaient lentement.

C'était bien lui 1

C'était bien son regard, c'était bien sa figure osseuse et. cuivrée, ses sourcils noirs et épais, ses dents aiguës, séparées et pointues, car il souriait de son singulier sourire en me regardant avec audace.

La rampe du théâtre se baissait, l'obscurité envahissait la salle.

— C'est vous I... — m'écriai-je enfin en sortant de ma stupeur, et comme si ma poitrine eût fxjulevé un poids énorme.

— Eh I sans doute, c'est moi ! vous me reconnaissez donc?... PorqueroUes et Malte ! voilà le mot d'ordre.

— Misérable!... — m'écriai-je.

— Comment, misérable ? — reprit-il avec une incroyable effronterie. — Nous nous sommes pourtant cognés bon jeu bon argent, j'espère I Si dans l'abordage je vous ai donné un coup do poignard à l'épaule, vous m'avez répondu par un fameux coup de hache sur la tète, mon bon ami ! D'un autre côté, si vos chiens d'Anglais ont échiné l'équipage de mon mystic, j'ai eu l'avantage de crever le

ARTHUR

Yontre au yacht de votre lord sur \cs tirisans de la Wardi; nous sommes donc quittes. Maintonant, nous nous rencontrons tous les deux 5 rire comme drs hossus n iOurg et le Pacha, et, au lieu do trouver la rriiroulr(! ori^'in.de, vous vous l'Achoz ! Savez-vous que c'est joliment bour- {fcois, ça, mon bon ami 1 Je l'avoue, tant d'audace me paralysait.

— Mais si je vous faisais arn^ler? — lui criai-je en mo lovant et en lui mcttaiil la main au collet.

Toujours impassible, le pirate me répondit sans essayer do se débarrasser de moi.

— Et vous feriez là un joli métier, je m'en vante I Sans oonipler que ça vous serait encore facile do faire comprendre et de prouver à un imbécile de commissaire de police •Je Paris , comme quoi j'ai abordé votre yacht par le travers .lu cap Sparlel , et comme quoi je l'ai fait naul'rager sur les roches de la Wardi... au sud quart sud-ouest de la côte sud de l'île de Malti'l... Il croirait que vous parlez turc , et il vous prendrait pour un fou , mon bon ami... Or, pour fou, je déclare que vous ne l'êtes pas. Vous êtes même un gaillard qui avez le poignet rude et qui n'avez pas froid aux yeux. Aussi , si ma vie n'appartenait pas pour le quart d'heure à ma fiancée, à mon intéressante fiancée, — ajouta-t-il d'un air goguenard et en appuyant sur ce mot, — je vous proposerais de reprendre la conversation où nous l'avons laissée lors de l'abordage du yacht; mais, foi d'homme! ma petite femme m'attend... et j'aime mieux cette conversation-l;i.

— Allons, allons, messieurs, on va fermer les portes, — dit le contrôleur do l'orcheslre.

— C'est vrai, nous bavardons Ici comme des pies. Jeune homme, adieu, au revoir ! — me dit le pirate.

Et en deux bonds il disparut.

J'étiiis tellement confondu cju'il fallut un nouvel avertissement du contrôleur pour me faire sortir de la salle.

Lorsque, rentré chez moi, je songeai à l'étonnement stupide que m'avait causé l'étrange rencontre du pirate de PorqueroUes, je m'accusai d'abord de faiblesse, je me reprochai de n'avoir pas fait arrêter ce brigand ; mais, ainsi (|ue celui-ci me l'avait judicieusement fait observer, il m'eût été assez embarrassant de prouver immédiatement ce que j'avançais ; aussi , réfléchissant aux difficultés de l'entreprise, je trouvai ma conduite plus rationnelle que je ne l'avais cru d'abord.

Néanmoins.je voulus instruire monsieur de Serigny de la présence de ce misiTablo à Paris et de son double crime, qui intéressait spécialement l'Angleterre; monsieur de Serigny pouvant seul, comme ministre des afTaires étrangères, appuyer et favoriser les démarches que tenterait nécessairement lord Stuart, alors ambassadeur de cette nation, pour rassembler les preuves du délit et obtenir l'extradition du coupable.

Le lendemain,j'écrivisdoncun mot au ministre pour lui demander quelques momens d'entretien.

XLVHI

l'entbevdb.

Je me disposais à sortir pour me rendre au Luxembourg, où j'espérais reneontrer Irène, lorsque je reçus une lettre de madame de Fersen qui me priait do passer chez elle vers deux heures.

Depuis son arrivée à Paris, je ne l'avais pas vue seule.

A quoi devais-je attribuer le désir qu'elle m'exprimait? au besoin do me voir'? au secret dépit des bruits qui couraient sur ma liaison prétendue avec madame deV'î

bruits que Catherine croyait peut-être fondés, depuis qu'au concert de lord P"' elle m'avait surpris en tôle à tôti^ avec madame do V".

Je ne sais, mais j'attendis notre entrevue avec un b(mheur inquiet et un trouble involontaire.

J'aHais revoir Catherine, la revoir seule I A cette pensée mon coeur battit d'espoir et d'ivresse; enfin, un mot d'elle allait récompenser ma résignation, les courageux sacrifices ([ue je m'c'tais imposés, les soins assidus auxquels son enfant devait pres.jue la santé.

J'allais puiser dans cet entretien de nouvelles forces ymur mieux me dévouer encore; et puis, j'avais tant à lui direl J'étais si orgueilleux de mon amour I si heureux de me sentir le co'ur assez jeune pour apprécier les joies pures qui me ravissaient ! de me sentir assez confiant dans la force, dans la sincérité de mon attachement, pour espérer de me faire aimer un jour !

A l'heure dite, je me rendis chez madame de Fersen. Elle me reçut dans un petit salon où elle se tenait habituellement, et que je ne connaissais pas encore.

— Qu'il y a donc longtemps que je ne vous ai vue ! — m'écriai-je aveceft'usion en lui tendant la main.

Madame de Fersen me donna froidement la sienne, et me répondit :

— Mais j'ai eu, je crois, le plaisir do vous voir hier aux Variétés, monsieur!...

— Vous appelez cela nous voir ! — lui dis-je avec un triste étonnement. — Ah !... j'avais bien raison de craindre que les entreliens de la galerie ne fussent bientôt oubliés par vous I

— Je n'oublierai jamais, monsieur, un si agréable voyage , — reprit madame de Fersen avec la même froideur. — Je vous suis très obligée de la peine que vous avez prise ce matin... de venir me voir... je désirais vous remercier mille fois, monsieur, de la complaisance avec laquelle vous vous êtes prêté aux fantaisies de ma fille... elle se trouve tout à fait bien maintenant, et je craindrais... et il ne me convient pas d'abuser plus longtemps de votre excessive obligeance à son égard, monsieur...

L'accent de madame de Fersen était glacial, presque dédaigneux. Ce qu'elle disait paraissait si vrai, si naturel, si peu dicté par le dépit, que je fus alti'rré... Je soulïrais cruellement; je ne pouvais trouver un mot à répondre.

Mon silence fut assez expressif pour que madame de Fersen se crût obligée d'ajouter très sèchement :

— Je vous parais sans doute bien ingrate, monsieur?

Par deux fois je cherchai à interroger son regard, ordinairement si bienveillant, pour voir s'il serait d'accord avec la dureté deses paroles mais je ne pus le rencontrer.

— Madame , — lui dis-je avec une émotion profonde, — je ne sais ce qui a pu me mériter un pareil accueil...

— Et quel accueil pouviez-vousdonc prétendre de moi, monsieur? — me dit fièrement madame de Fersen.

Mon douloureux étonnement était à son comble ; un moment pourtant je voulus me faire encore illusion, attribuer à la jalousie cette réception si différente de celle que j'espérais; mais, je le répète, la physionomie de madame de Fersen ne trahissait en rien une émotion contrainte ou combattue.

Je pris résolument mon parti. Je ne pouvais répondre à la question de madame de Fersen sans lui rappeler tout ce qu'il y avait eu de bien et de noble dans ma conduite envers elle; ne voulant pas descendre jusqu'aux reproches, je me tus à ce sujet, et je lui dis en tâchant de ne pas trahir mon émotion :

— Le but de l'entretien que vous désiriez avoir avec moi étant sans doute rempli, madame, oserai-je vous demander si vous n'avez pas quelcpio ordre à me donner ?

— Aucun , monsieur, mais je vous réitère encore l'expression de toute ma reconnaissance, — me répondit madame de Fersen en se levant.

Cette dureté me révolta. J'allais peut-être répondre avec

liîO

aigreur , lorsqu'une remarque que je n'avais pas encore faite me laissa une lueur d'espérance.

Pendant cet entretien, madame de Fersen n'avait pas une fois levé les yeux de dessus la tapisserie à laquelle elle travaillait.

Voulant m'assurer encore de la justesse de ma remarque, je demeurai quelques instans sans parler.

Catherine resta les yeux baissés, au lieu de m'inlerroger du regard pour savoir la cause de ma présence muette.

— Adieu, madame, — lui dis-je.

— Adieu, monsieur.

Je la quittai donc sans qu'elle m'eût accordé un seul regard de regret ou de pitié.

Sa main seulement me parut légèrement trembler sur sa tapisserie quand elle me dit adieu.

Je sortis... la mort dans le cœur.

J'avais une trop grande et une trop naturelle défiance de moi-même et de mon mérite pour conserver quelque espérance de réussir auprès de Catherine.

Sans revenir à mes habitudes de suspicion envers les autres, car j'avais une foi inaltérable dans la sincérité de madame de Fersen, je doutai du sentiment que je croyais lui avoir inspiré. Elle n'éprouve aucune tendre afTection pour moi, me dis-je, et son amitié même a pâli devant les brillantes distractions du monde. »

Et puis, je n'étais jamais près d'elle ; or, l'absence a des effets et des résultats extrêmes.

Quelquefois elle fortifie, elle alimente la sympathie secrète d'une femme, en forçant sa pensée de se concentrer dans le souvenir de celui qu'elle a remarqué, et de qui elle s'exagère encore le charme par ce lointain mirage. Et puis une femme trouve une sorte de jouissance fière, triste et mystérieuse dans l'amertume de ses regrets solitaires : elle méprise les indifférens, car ils occupent inutilement près d'elle une place qu'elle voudrait voir si précieusement remplie ; et elle hait les empressés, parce qu'ils ont la lâcheté d'être là tandis que le préféré n'y est pas...

Mais, souvent aussi, l'absence c'est l'oubli... Car certains cœurs sont comme les miroirs : ils ne réfléchissent que les objets présens.

Je me crus donc entièrement oublié de madame de Fersen. Comme cet événement cruel était entré dans mes prévisions, s'il me causa une douleur profonde, au moins ne m'étonna-t-il pas.

Dans le paroxysme de mon désespoir, je formais mille projets. Je voulais secouer ce chagrin, me livrer à toutes les dissipations de la vie, cliercher d'amoureuses distractions dans une autre liaison ; mais il faut bien du temps, bien de la volonté, pour qu'un cœur profondément épris puisse changer d'amour.

Lorsqu'ils se savent aimés, et qu'ils possèdent la femme qu'ils aiment, jamais les hommes n'éprouvent le moindre scrupule à faire infidélité; mais lorsqu'ils désirent passionnément, et qu'ils sont encore à espérer un aveu, l'inconstance leur est presque impossible. Ils n'ont le courage d'être fidèles que tant qu'ils n'ont pas le droit de l'être.

UNE uissioir.

Le lendemain de mon entrevue avec madame de Fersen, j'étais très tristement absorbé, lorsqu'on m'annonça monsieur de Serigny.

Je fus assez étonné de sa visite, qu'il m'expliqua fort gracieusoment, d'ailleurs, en me disant que , passant de-

vant ma porte en allant à la Chambre, il était entré h tout hasard, afin de m'épargner la peine de me rendre au ministère , au sujet de l'entretien que je lui avais demandé.

Cet empressement ne me parut pas d'abord naturel; mais, réfléchissant aux bruits qui couraient sur moi et sur madame de V"*, je pensai que le ministre avait sans doute voulu faire quelque chose de très bon goût en se montrant si prévenant.

En peu de mots je lui racontai l'histoire du pirate, et notre singulière rencontre aux Variétés.

Monsieur de Serigny me dit qu'il allait immédiatement en conférer avec l'ambassadeur d'Angleterre, et qu'il aviserait aux mesures h employer pour tâcher de saisir un pareil scélérat.

Notre conversation étant ensuite tombée sur les voyages, monsieur de Serigny s'informa avec intérêt de ceux que j'avais faits, fut très flatteur, très insinuant, très aimable, me dit qu'il avait beaucoup connu mon père sous l'empire ; que c'était un homme de haute capacité, de grande résolution, de tact très fin, qui connaissait à merveille le monde et les hommes, et que l'empereur l'aurait employé assurément en dehors du service militaire, en lui confiant de hautes missions, si le caractère entier, absolu de mon père avait pu se plier à toutes les volontés de Napoléon.

Je cherchais à deviner la tendance des discours flatteurs de monsieur de Serigny , lorsqu'il me dit avec une bonhomie charmante :

— Voulez-vous permettre à un ancien ami de votre famille de vous faire une question ! Si elle vous semble indiscrète, ne l'attribuez qu'à l'intérêt que j« vous porte au nom de monsieur votre père.

— Je vous écoute, monsieur, je no puis être que sensible à la bienveillance que vous me témoignez.

— Eh bien! comment se fait-il qu'avec votre éducation, votre nom, votre fortune, votre position ; qu'avec l'expérience que vous ont donnée vos nombreux voyages, qu'avec toutes vos excellentes relations enfin, vous n'ayez jamais songé à vous occuper un peu sérieusement? à entrer, p;ir exemple, dans les affaires ?

— Mais, — répondis-je au ministre, — d'abord je suis loin de réunir les avantages que vous me supposez, et puis je n'ai pas la moindre ambition, et ma vie paresseuse me plaît fort.

— Mais votre pays?

— Comment, mon pays?

— Ne lui devez-vous pas au moins quelques années de votre existence ?

— Et que voulez-vous qu'il fasse d'un pareil cadeau î

— Allons, allons, il est impossible que vous vous abusiez à ce point sur vous-même, tel modeste que vous scyez. Vous savez bien qu'on n'a pas le succès que vous avez dans le monde sans une valeur très remarcjuable. Vous êtes certainement un des hommes de la société qui se prodigue le moins et dont on parle le plus; or, voyez-vous, à moins d'avoir un des grands noms historiques de France, à moins d'être un grand 'poëte, un grand artiste ou un grand homme d'État, ce qu'il y a de plus rare à acquérir dans le monde, croyez-en ma vieille expérience, c'est ce je ne sais quoi qui fait qu'on se retourne quand on vous annonce dans un salon... Eh bien I vous jouissez de ce privilége-là : vous êtes très jeune, et pourtant vous avez de l'influence, de l'action sur le monde, puisqu'il se préoccupe beaucoup de ce que tous faites ou de ce que vous ne faites pas.

Ces flatteries exagérées me parurent si transparentes que je vis clairement que monsieur do Serigny voulait, qu'on excuse celte vulgarité, me prendre par tes sentimens pour m'engager à renoncer par point d'honneur à madame de V". Quoique je fusse dans une triste disposition d'esprit, cette coméjie m'amusa, et je tâchai de la faire durer le plus longtemps possible en paraissant me laisser prendre aux louanges de monsieur de Serigny.

— Mais, — lui dis-je avec un sourire modeste, — en ad-

ARTHUR

mollant, monsieur, ce qui n'est, je crois, qu'une illusion (lu votre bienveillance, en admeltunl, dis-je, que j'aie queliiuo succès dans le monde, etquomôino, relativement ù mon àiie, j'y sois un peu compté, jo no vois pas trop quelle utilité mon paya peut tirer do ces avantages.

— Personne mieux que moi ne peut vous en instruire, — me répondit le ministre avec un empressement assez maladroit, car il me prouva qu'il allendait cette question do ma part. — On fait de t;rands mots, do grandes |ili rases h propos de ce qu'on appelle la diplomatie; or, le grand art de la diplomatie, savez-vous c« que c'est? — me demaiida-t-il en accompagnant ces paroles d'un sourire rempli de bonhomie. Je lis un signe de télé humbUiment négatif. — Eli bien ! c'est tout uniment l'art de plaire... Comme il s'agit toujours de demander ou de refuser, celui qui sait plaire sait presque toujours obtenir; tandis que, s'il est obligé de refuser, il sait mettre assez de grâce dans ses refus pour qu'ils ne soient pas blessuns. Voilà tout le secret.

J'eus beaucoup de peine à réprimer une forte envie de rire ; car il me vint à l'esprit (jue le minisire, jaloux de mes assiduités auprès île madame de Y"', allait finir par me proposer de in'atlacher à quelque ambassade pour se débarrasser do moi.

C'était sans doute ledénoûment de cette scène, mais je la trouvais si divertissante que je no voulus pas la brusquer.

— Je croyais, — lui dis-je, — que les habiles négociateurs d'un des siècles les plus féconds en grands traités et en grands travaux diplomatiques, je croyais, dis-je, que les d'Avaux, que les Courtiii, que les d'Estrades, que les Ruvigny, que les de Lyonne possédaient d'autres talens que celui de plaire.

— S'il n'avaient pas l'art de plaire, — me dit avec quelque embarras monsieur de Serigny, qui me parut ignorant dos tradilioMs historiques de sa spécialité, comme un véritable ministre constitutionnel qu'il était, — s'il n'avaient pas l'art de plaire, ils employaient une autre séduction.

— Vous avez raison, — lui dis-je, — ils avaient de l'or à discrétion.

— Vous voyez donc bien I — s'écria le ministre, — c'est toujours la même chose ; seulement, dans les sociétés modernes, l'art de plaire a dû remplacer la séduction opérée par l'argent.

— C'est d'abord plus économique, — lui dis-je.

— Et plus sftr, — ajouta-l-il ; — car enfin tous les trônes ne sont pas représentatifs : il y a, dieu merci! en Europe des rois qui sont rois tout seuls, et qui marchent sans lisières ; eh bien ! ces rois-là sont hùinmes, a[irès tout, et comme hommes, ils sont sujets aux sympathies et aux antipathies, Or, souvent l'ambassadeur qu'on leur en voie, fftt-il un homme du plus grand génie, du plus grand caractère, n'obtient rien de ce qu'il leur demande pour sa cour; et pouniuoi cela? tout bonnement parce qu'il déplaît; tandis qu'au contraire un homme d'un talent médiocre obtiendra souvent, par le seul ascendant de ses manières, parce qu'il saura plaire enfin, obtiendra, — dis-je, ce que riiomme de génie n'aura pas su obtenir.

— C'est très juste, et voire système est d'une application d'autant plus facile que les gens de plaimuce sont encore plus nombreux que les hommes de génie...

— Mais sans doute I... ainsi, vous, par exemple, je suis convaincu mais intimement convaincu que, si vous vouliez, je suppose, entrer dans la carrière diplomatique, vous pourriez rendre à la France les plus grands services; car, non-seulement vous avez l'art de plaire, vos succès dans le inonde le prouvent, mais vous avez encore des qualités très solides et très éminentes.

• J'avais deviné juste : la proposition que je soupçonnais allait sans doute suivre l'éloge do mon mérite. Voulant me ■prêter de bonne grâce à cotte fantaisie du ministre, je répondis, en feignant un étonnemont confus de modestie :

— Y ponsez-vous ? Moi, monsieur, moi entrer dans une

OBUT. CUOIÂIKS. — II.

carrière si épineuse ! mais je n'ai jamais eu la folle ambition de prétendre un tel avenir.

— Écoutez-moi, — médit monsieur de Serigny d'un air grave et paternel. Et il me fit la confidence suivante, qui me parut un affreux mensonge. — Monsieur votre père m'a rendu un service... — Ici le diplomate fit une pause et un profond sou|nr... puis il lova les yeux au ciel en répétant: — Oh 1 oui, un grand service!... aussi mon cher monsieur do"', je ne saurais vous dire combien je m'estimerais heureux de pouvoir vous témoigner, à vous son fils, toute ma gratitude, puisque j'ai été assez malheureux pour ne pouvoir pas la lui témoigner à lui-même.

— J'ignorais complètement celte circonstance, dont mon père ne m'a jamais instruit, monsicmr.

— Je le crois bien, et moi-même je ne puis vous donner aucun détail à ce sujet ! — s'écria monsieur de Serigny, — car cet important service intéresse aussi un tiers... et l'honneur m'impose le silence. Enfin, — reprit-il, — je vous le répète, je crois trouver en ce moment l'occasion de reconnaître les bontés de monsieur votre père, et de donner un digne serviteur de plus à mon pays, si toutefois vous êtes disposé à vouloir utiliser les rares avantages dont vous êtes doué.

— Mais, je vous le dis, monsieur, malgré le désir que je pourrais avoir d'entrer dans votre honorable carrière, sous d'aussi lu^ureux auspices que les vôtres, jamais je ne croirai mon mérite à la hauteur de cette ambition...

— Mais, encore une lois, vous ne vous connaissez pas, on vous ne voulez pas vous connaître, — reprit le ministre avec impatience, — et heureusem.ent votre opinion ne (ait rien à l'affaire... Quant à moi, il est évidemment prouvé qua, si vous le voulez, vous pouvez remplir avec distinction une mission importante ; car vous sentez bien que vous n'êtes pas de ces jeunes beaux qui , n'ayant quo leur nom et leur fortune, doivent s'estimer très heureux quand on les nomme attachés d'ambassade. Non, non, ce n'est pas à vous qu'on fait de pareilles propositions! il faut quo vous entriez par la belle porte; il faut surtout que vous soyez à même de vous montrer dans toute votre valeur. Alalheureusoment, chez nous, — ajouta-t-il en hésitant,

— les exigences, les traditions de la hiérarchie sont si impérieuses, que les missions en Europe sont très restreintes, et dans ce moment-ci elles sont toutes remplies...

Je regardai monsieur de Serigny. Il fallut tout mon empire sur moi-même [>our ne pas éclater de rire. A la tournure que prenait sa proposition, il ne s'agissait plus pour moi d'un exil mais d'une véritable déportation.

— Mais vous sentez bien, — lui dis-je en conservant tout mon sang-froid, —que, dans le cas où ceci aurait quelque suite, je n'ai pas la prétention ridicule d'ambitionner de prime saut une mission en Europe...

— Et puis, comprenez bien une chose, — ajouta le ministre avec une satisfaction croissante, — c'est (jue les missions ne sont quo ce qu'on les fait ; il y en a de fort insignifiantes en Europe, il y en a au contraire de la dernière importance... en Asie, par exemple... Car, il ne faut pas se le dissimuler, — ajouta gravement monsieur de Serigny, — ce n'est pas en Europe que doit se décider à l'avenir le sort de l'Europe, c'est en Oiient ! ! Toute la poliiiqu(^ future d'Europe est en Orient I L'Europe a les yeux fixés sur l'Orient 1 l'Orient est le champ de bataille diplomatique où doivent se former les grands négociateurs de notre temps ! Ainsi, par exemple, — me dit monsieur de Serigny en me regardant fixement, — dans ce moment-ci je voudrais trouver un homme bien né, d'un esprit fin, flexible, agréable, d'un caractère ferme et résolu, afin de lui confier une mission des plus délicates; car il s'agit de s'assurer l'affection et l'appui d'une grande puissance orientale, sans éveiller les soupçons, les susceptibilités jalouses de l'Angleterre et de la Russie, nos deux éternelles rivales en Orient.

— Cette mission me paraît en effet devoir être fort belle,

— lui dis-je de l'air le plus désintéressé du monde.

— N'est-ce pas?... Eli bien !... cette mission, je me fais

presque fort de vous la faire obtenlf... tant j'ai confiance dans votre mérite, tant j'ai à cœur de m'acquitter envers monsieur votre père.

— A moi une pareille mission! — m'écriai-je en feignant la stupeur.

Monsieur de Serigny, prenant un air mystérieux et profond, me dit :

— Monsieur de *", je parle à un galant homme; or, que vous acceptiez ou non la proposition que je viens de vous faire, me donnez-vous votre parole que tout ceci demeurera secret entre nous ?

— Je vous la donne, monsieur.

— Eh bien ! — continua-t-il non moins mystérieusement, — il s'agit, sous le prétexte frivole de perler de riches présens au schah de Perse, de la part de Sa Majesté le roi de France, il s'agit, dis-je, de s'insinuer assez adroitement, assez habilement, assez puissamment dans l'esprit de ce prince asiatique pour le disposer à accueillir un jour avec faveur les ouvertures considérables dont on ferait ultérieurement connaître la teneur à l'envoyé chargé de cette impoTtante négociation ; mais ces intérêts sont, je vous l'avoue, de la dernière imminence. Les présens sont prêls, les instructions rédigées, le bâtiment attend... et il faudrait partir dans le plus bref délai.

Mon hilarité intérieure était au comble en entendant le ministre me proposer sérieusement de m'en aller immédiatement essayer mon art de plaire sur le schah de Perse, à propos d'une mission delà plus ridicule insignifiance, quoique monsieur de Serigny eût tâché de lui donner un magnifique relief.

Le ministre attendait ma réponse avec une anxiété visible.

J'eus presque un remords de faire jouer à un iiomnie de son âge et de sa condition un rôle si niais en prolongeant davantage cette comédie.

Pourtant cette proposition, tout inacceptable qu'elle était, avait éveillé en moi certaines pensées endormies. Malheureux dans mon affection pour madame de Fersen, sachant qu'il me serait impossible pendant quelque temps de m'occuper d'un autre amour, redoutant surtout l'oisiveté, je résolus d'utiliser, si je pouvais y réussir, le bon vouloir de monsieur de Serigny.

— Monsieur, — lui dis-je, — bien que nos âges soient disproportionnés, voulez-vous me permettre, à mon tour, de vous parler avec la plus entière, je dirais presque avec la plus brutale franchise.

— Sans doute, — me dit le ministre fort étonné.

— Si, par les louables et bienveillans motifs que vous m'avez exposés, monsieur, vous avez la ferme intention de m'essayer dans la carrière diplomatique, j'espère que vous ne vous formaliserez pas de ce que je tâche de vous donner la mesure de ma pénétration ?

— Que voulez-vous dire, monsieur?

— Tenez, monsieur de Serigny, parlons franchement : vous êtes épris d'une femme charmante que nous connaissons tous deux ; mes assiduités auprès d'elle vous portent ombrage, et vous voulez m'envoyer auprès du schah de Perse pour vous débarrasser de moi.

— Monsieur 1 — s'écria le ministre d'un air très offensé.

— Permettez-moi de continuer, — lui dis-je. — Je n'ai pas besoin de partir pour vous rassurer... je vous donne ma parole que mes relations avec la personne dont j'ai l'honneur de vous parler ont été tout amicales, et qu'ei-

' cepté quelques coquetteries fort innocemment échangées, rien ne peut justifier vos soupçons...

Monsieur de Serigny me parut d'abord dans un violent état d'irritation : toutefois, il me dit avec un sourire forcé :

— Après ce qui vient de se passer entre nous, monsieur, il faut presque que nous nous coupions la gorge ou que nous soyons amis.

— Mon choix sera le vôtre, monsieur.

— Il est fait, — me dit monsieur de Serigny en me tendant la main.

Il y eut tant de cordialité dans son mouvement, il lui fallait tant d'empire sur lui-même pour refouler ainsi les susceptibilités de l'orgueil et de l'aniour-propre en présence d'un homme de mon âge, que, vivement touché de son procédé je lui dis :•

— Si vous pensez de moi tout le bien que vous m'avez dit en penser, monsieur, vous n'attacherez aucune importance à cet entretien... D'ailleurs n'attribuez qu'à votre éminente réputation de finesse mon violent désir de vous montrer que je pouvais pénétrer vos vues. Pardonnezmoi donc d'avoir été si étourdiment fier de ma première victoire, car elle était bien tlalteuse. Quant à me croire votre rival auprès de certaine femme charmante, ma pa^ rôle a dû vous rassurer sur le présent et sur le passé... Pour l'avenir, je n'ai qu'un moyen immanquable d'écarter vos soupçons, c'est de vous demander un service. Lié à vous par la gratitude, porter la moindre atteinte à votre bonheur serait une lâcheté.

Après quelques momens de silence et de réflexion, monsieur de Serigny me dit avec beaucoup de bonhomie :

— Vous accentuez tellement les choses, qu'il est impossible, je le vois, de parler avec vous à mots couverts ; il faut tout nier ou tout avouer : je me résigne à ce dernier parti, car je vous sais galant homme et très secret; mais tout ceci n'en est pas moins bizarre. Me voilà, moi, à mon âge, en confidence d'amourettes avec un jeune homme qui s'est très spirituellement moqué de moi, qui me l'a dit en face, et qui m'a tellement embarrassé par les confidences qu'il m'a faites, non pas sur lui, parbleu ! mais sur moi, que je me trouve dans la plus sotte position du monde. Heureusement que vous me dites que je puis vous être bon à quelque chose... ça me sauve du ridicule,

— ajouta-t-il avec une grâce parfaite.

— Eh bien donc ! monsieur, voici, ce dont il s'agirait : quoique je ne me reconnaisse pas assez de mérite pour aller séduire le schah de Perse...

— Ne parlons plus décela, — .s'écria gaiement monsieur de Serigny; — vous frappez un ennemi à terre...

— Je vous l'avoue, vos propositions ont éveillé en moi, non pas de l'ambition, mais le vif désir de connaître assez les allaires politiques pour voir si véritablement mon esprit pourrait s'y ployer un jour... Je ne sais si vous me trouvez toujours la même capacité...

— Ah ! monsieur le comte 1 monsieur le comte ! — me dit monsieur de Serigny en me menaçant du doigt.

— En l'admettant, alors, tout ce que je réclamerais de votre bonté ce serait, dans le cas ou vous manqueriez plus plus tard de secrétaire intime, de m'admettre chaque jour quelques heures dans votre cabinet; en cette qualité, je me mettrais là tout à vos ordres, vous me confieriez les Iravaux que vous croiriez pouvoir confier à un homme secref, et sûr. D'après cet essai, je saurai réellement si j'ai queU que aptitude aux affaires ; et plus tard, si je croyais poa voir remplir avec succès une modeste mission diploma-" tique, je vous rappellerais alors qu'il vous reste à acquit-.» ter la dette que vous avez contractée envers mon père.

— Encore une épigramme! —dit monsieur de Serigny,

— mais qu'importe ! Ah çàl véritablement, des fonctions si ennuyeuses ne vous effrayeraient pas ? Vous auriez le courage de venir travailler avec moi trois ou quatre heures par jour dans mon cabinet?

— J'aurai ce courage...

— Vous n'allez peut-être pas croire que votre proposition arrive singulièrement à propos ; et pourtant il est notoire que mon secrétaire intime vient d'être attaché â la légation de Florence... Je ne vous offre pas sa place, mais je vous offre la part qu'il prenait à mon travail.

— Et j'accepte de grand cœur et avec une profonde reconnaissance... Mais, — lui dis-je touché de son obligeance, et voulant elfacer le dépit qu'il pouvait conserver de l'espèce d'avantage que j'avais eu sur lui dans cet eiilrelien,

— mais voyez donc la bizarrerie de l'e.sprit humain, et

ARTHUR

comme on arrivoau m^mo but par (ipsmoyt^nscontrniri's. Vous êtes venu chez moi avec di-ux idéns très notleinent formiiléos : vous vouliez écartor un rival aui|url vous faisiez l'honneur de le redouter,ct attacher au service do voire pays un homme dont vous pressenliez, dil(\s-v(Tu8, le niiTilc... J'ai positivciriciiiciit refusé vos offres; et pourtant, non par io fait de votre volonté, mais par le fait do la mienne, vous arrivez alisolument au nii'^mo Init ; car maintenant je ne puis plus (^tre pour vous un olijet do jalousie, et je vais parlaper vos travaux... Après cela, osez dire encore que c'est mni qui vous ai joué I — m'écriai-je. — Allons, allons, monsieur de Serigny, je suis obligé de reconnaître qne vous êtes mille fois au-dessous de votre lirillnnte réputation, et ce que j'appelais ma victoire n'est qu'une heureuse défaite.

Je pris rendez-vous pour le lendemain avec le ministre, et nous nous séparâmes. •

Page 1