DIPLOMATIE
Lorsque monsieur de Serigny m'eut quitté , je retombai dans l'amertume des réflexions dont son entretien m'avait im moment distrait.
Jlalgré tous mes efforts pour chasser de ma pensée le souvenir de madame de Fersen, ce souvenir était toujours là.
Je souffrais beaucoup ; mais ce chagrin, quoique profond, n'était pas sans une sorte de douceur que je ne connaissais pas encore.
J'avais la conscience do m'ôtre noblement conduit envers Catherine, de no pas mériter les injustes rigueurs dont elle m'accablait, et je puisais dans cotte conviction consolante une fiére et coiirageuse résignation.
J'ai toujours hardnncnl envisagé les phases les plus cruelles de ma vie. Il ne me restait aucun espoir d'être jamais aimé de madame de Fersen. Je rassemblai donc religieusement dans mon cœur et dans ma mémoire les moindres traces de cet amour ineffable, comme on conserve les restes précieux et sacrés d'un être qui n'est plus, pour venir chaque jour les contempler avec une tristesse rêveuse, et leur demander le charme mélancolique des souvenirs.
Pourtant, no voulant pas me laisser abattre, et espérant trouver ipielque distraction dans le travail, j'allai assidûment chez monsieur de Serigny.
C'était véritablement un excellent homme.
Il se montra pour moi plein de bienveillance. Sans doute informé de ma réserve habituelle, il me donna bient'M une marque de flatteuse conûance en me chargeant de faire un résumé clair et succinct de sa correspondance diplomatique, résumé qui devait être mis chaque jour sous les yeux du roi.
Il est vrai de dire que ce travail semblait beaucoup plus important qu'il ne l'était réellement, puisqu'il n'y avait alors aucune grande question politique pendanteen Europe. La presque totalité de ces dépêches, généralement écrites en assez [lauvre français ou de la manière la plus pâle, ne contenaient presque toujours que des renseignemens vagues ou puérils sur les cours étrangères , renseignemensque les journaux avaient même quelquefois publiés.
Je pus me convaincre de ce que j'avais toujours souprdnné : à savoir que dans les temps modernes et dans un gouvernement représentatif comme le nôtre, la diplomatie qu'on pourrait dire coura«fe était à peu près nulle , les in-
térêts vitaux des nations se débattant sur les champs do bataille, dans les chambres ou dans les congrès.
Ainsi, la plupart du temps (seulement, je le répète, sous un gouvernement représentatif), les emplois diplomatiques .sont de véritables sinécuri-s, dont les ministres se font des moyens d'ai-ijon ou de corruption, en les répartissanl selon la nécessité de leur politique.
Je devais être d'autant plus frappé de la nullité des correspondances (|ue j'avais sous les yeux . qu'autrefois mon père m'avait presque fait faire un cours de droit politique, et que j'avais étudié avec lui les plus célèbres négociateurs de la dernière moitié du dix-septième siècle... Notre trisaïeul ayant rempli plusieurs missions conjointement avec messieurs d'A vaux, de Lyonne et Courlin, nous possédions à Serval un double de ses dépêches et des leurs ; aussi, je l'avoue , celle lecture el ces études m'avaient rendu fort difficile.
Monsieur de Serigny lui-môme était un homme de capacité médiocre; mais il avait assez de finesse, de tact et de pénétration pour suflire aux modestes exigences de sa position. Lorsqu'à la Chambre il combattait l'opposition, il avait l'art d'éteindre , de noyer la discussion la plus chaleureuse dans le vague limpide de sa parole abondante, froide et monotone comme une chute d'eau.
D'ailleurs, au point de vue constitutionnel, monsieur de Serigny eilt été tout aussi bien ministre de la marine, de la justice ou des finances, que ministre des affaires étrangères; car, au point de vue réel, spécial de ces ministères, il était incapable d'en remplir aucun.
Mais je gardais secrète ma manière de juger monsieur de Serigny. Il s'était montré très bienveillant pour moi, et je n'étais pas un Pommorive. An contraire, je défendais mon mhmtre de toutes mes forces.
Les fonctions qne je remplissais m'amusaient donc assez, par cela même que leur nullité contrastait d'une manière flagrante avec leur importance présumée.
Mais au moins la connaissance de ces réalités éveilla en moi des sentimens charitables; je devins très tolérant pour la suffisance gourmée, impitoyable, grâce h laquelle la plupart de nos agens diplomatiques en imposent toujours au public sur la valeur et sur la nécessité de leur emploi.
Sans ce prestige ils ne seraient pas.
Or, je l'avoue , si je n'ai jamais eu la fantaisie de me faire le compère ou la dupe d'un jongleur, jamais , lorsque j'ai cru din-iner ses tours, je n'ai eu la méchanceté de le dire tout haut, pour priver ce pauvre diable de son auditoire, parce que je n'ai jamais pu supposer comment se pourvoirait à l'avenir un jongleur délaissé. Aussi les parens pauvres qui destinent leurs enfans à la carrière diplomatique devraient-ils , ce me semble, être assez sages, assez prévoyans, pour leur faire aussi apprendre quelque bon et solide métier, qui leur serait un jour d'une utile ressource, si des malheurs imprévus les privaient de leur premier état.
Ceci n'est pas un paradoxe brutal : la spécialité essentielle de nos diplomates consistant à dignement représenter la France, c'est-.à-dire à avoir aux frais de l'État un assez grand état de maison, à mener une vie somptueuse, mondaine et divertissante, à recevoir ou à écrire des dépêches nsignifianles, il devient difficile de trouver l'emploi de ces belles qualités , lorsqu'on n'exerce plus la profession qui les exigeait.
Jla nouvelle position auprès do monsieur de Serigny , bientôt ébruitée, me donna une singulière autorité dans le monde. On savait que ce n'était pas nnc place que j'avais cherchée en me livrant aux travaux assez assidus dont je m'occnpais, et l'on concluait que mon apprentissage devait nécessairement aboutir aux plus hautes destinées.
Quelques circonstances dues au hasard vinrent augmenter ces exagérations.
C'était à un bal chez madame la duchesse de Berry. Monsieur de Serigny, soufirant de la goutte, n'avait pu y assister. Lord Stuart, alors ambassadeur d'Angleterre, qui avait vivement sollicité notre gouvernement de faire
les plus actives recherches pour découvrir le pirate de Porquerolles, vint me dire qu'on était sur les traces de ce misérable, qu'on espérait l'atteindre, et me demanda quelques nouveaux rcnseignemens sur cette affaire. Il me prit par le bras, et nous causâmes dans l'embrasure d'une fenêtre pendant une demi-heure.
Il n'en fallut pas davantage pour faire croire que j'étais fort avant dans ce qu'on appelle si bénévolement les secrets d'État.
Ce ne fut pas tout : vers les onze heures, j'allais sortir du bal , lorsque je me trouvai sur le passage du roi au moment où il se retirait.
J'avais eu l'honneur de lui être présenté ; il s'arrêta devant moi, et me dit avec son habituelle et gracieuse affabilité :
—Je lis tous les jours votre rapport... j'en suis très content; il m'intéresse beaucoup; c'est très substantiel, et, grâce à vous, j'ai ainsi la moisson sans m'être donné la peine de la récolter...
— Le roi me comble , — dis-je à Sa Majesté , — et son approbation est une faveur qui m'impose de nouveaux devoirs, dont je tâcherai de me montrer digne.
Au lieu de quitter le bal , le roi s'assit sur un canapé placé près de lui, et me dit :
— Mais racontez-moi donc cette histoire dont vient encore de m'entretenir lord Stuart : c'est très extraordinaire ; ça a l'air d'un roman.
Lorsque le roi s'était assis en me parlant, les personnes qui l'accompagnaient s'étaient tenues discrètement à l'écart.
Je racontai donc au roi l'histoire du pirate de Porqucrolles ; il m'écouta avec intérêt, me fit plusieurs questions, me remercia très gracieusement et se retira.
Le roi parti, je fus le centre de tous les regards; on n'y concevait rien : Sa Majesté s'en allait, elle me rencontre, et voilà qu'elle demeure plus d'un quart d'heure en conversation particulière avec moi...
Déc'dément je devais être un homme de la dernière importance.
Sachant que rien n'est plus ridicule que de paraître vouloir jouir de son évidence après une scène pareille, j'allais quitter le bal lorsque je vis venir à moi madame do Fersen , que je n'avais pas rencontrée depuis quelque temps; elle me parut si changée, si maigrie, que sa vue me fit un mal afireux...
Je la saluai sans l'attendre, et je me relirai, quoique son regard fiU suppliant, et qu'elle se fût évidemment rapprochée de moi dans l'intention do me parler
Le lendemain je reçus une lettre d'elle.
Elle me priait dans les termes les plus affectueux de venir la voir, s'excusant de son ingratitude , et faisant quelques gracieuses allusions au passé.
Mon premier mouvement fut de me rendre chez Catherine.
Mais je réfléchis bientôt que cette entrevue ne changerait rien sans doute à la destinée de mon amour. D'ailleurs je me souvins de la dureté avec laquelle madame de Fersen m'avait traité, et je mis une sotte dignité à ne pas me rendre à sa première avance.
Je lui écrivis une lettre très froide et très polie, dans laquelle je m'excusais de ne pas aller chez elle, pour des motifs qu'elle devait comprendre.
Elle ne me répondit pas.
Pensant qu'elle n'avait pas grande envie de me revoir puisqu'elle n'insistait pas, je m'applaudis de ma résolution.
J'appris bientôt que le prince avait reçu de sa cour l'ordre de retourner en tlussie ; et, je l'avoue , je fus étonné de voir (}iie sa femme ne l'avait pas suivi.
Quant à madame de V"*, je l'avais conjurée, au nom de l'amitié qu'elle prétendait a\ oir pour moi, de ne pas tourmenter si crueliiemenl monsieur de Scrigny, lui déclarant que ie ne voulais plus me prêter à son manège de coquet-
terie ; qu'elle se compromettait d'ailleurs horriblement, et que tôt ou tard elle se verrait fort mal reçue dans le monde.
Elle me répondit que je parlais comme un quaker, mais que, 'pour la rareté du fait, elle voulait se mettre à vivre sans l'ombre de coquetterie.
Un mois après cette belle détermination , elle vint me dire avec reconnaissance que cette nouvelle vie lui semblait ennuyeuse à périr, mais que cela faisait un effet prodigieux, et que des paris énormes avaient été ouverts pour savoir si elle persisterait ou non dans sa conversion. Quant au ministre, disait-elle, comme il avait passé de la stupidité d'irritation jalouse à la stupidité d'adoration aveugle, elle n'avait ni gagné ni perdu à ne plus le tourmenter.
Naturellement , les bruits qui avaient couru sur madame de V" et sur moi cessèrent bientôt, et on m'accusa de l'avoir sacrifiée à l'ambition.
Quelquefois je ne pouvais m'empêcher de sourire en voyant l'obséquiosité dont j'étais entouré, car je continuais, pour ainsi dire par désœuvrement, mon travail chez monsieur de Serigny.
Cernay, que je rencontrais quelquefois, cachait surtout son envie sous les dehors de l'admiration la plus hyperbolique.
— Vous êtes un habile homme, — me disait-il, — il vous faut et vous aurez tous les genres de succès. Vous voici maintenant homme d'Etat... vous voici dans l'intimité des ministres et des ambassadeurs. Le roi vous distinguo fort; on compte avec vous; aussi, mon cher, maintenant vous n'avez plus qu'à vouloir... car vous êtes d'une adresse 1 ! passez-moi le terme... d'une rouerie 1 !
— Comment cela?
—Allons, faites donc l'innocent! A ce bal des Tuileries, où vous avez eu tour à tour deux conférences si remarquables et si remarquées, l'une avec lord Stuart et l'autre avec le roi, qui s'est arrêté à causer si longtemps avee vous, au lieu de s'en aller, comme il en avait d'abord manifesté le désir, qu'avez-vous fait? en homme habile que vous êtes , au lieu d'agir comme tant d'autres qui seraient niaisement restés à se pavaner après de pareilles distinctions, vite vous vous êtes éclipsé. C'était là la rouerie ou plutôt le génie !... aussi vous avez fait, par votre absence, un effet prodigieux...
— Le secret de cette disparition est bien simple , mon ch'er Cernay : j'avais une horrible migraine, et je voulais rentrer chez moi.
— Allons donc! — me dit Cernay avec une naïveté charmante, — vous ne me ferez pas croire qu'on a la migraine quand on vient de causer une heure avec le roi. .
Il y avait quinze jours que j'avais rencontré pour la dernière, fois madame de Fersen au bal des Tuileries, lorsqu'un de mes gens d'affaires entra chez moi d'un air consterné.
Il s'agissait de prévenir le désastre d'une banqueroute qui pouvait me faire perdre environ cinquante mille écus, que je croyais placés dans une des meilleures maisons du Havre.
La faillite n'était pas déclarée encore , mais elle menaçait, on la soupçonnait.
Mon homme d'affaires me proposait donc de partir surle-champ avec lui , et d'aller retirer mes fonds de cette maison.
La somme était si considérable, que je n'hésitai pas un moment à me rendre au Havre. Une procuration, si étendue qu'elle eût été, n'aurait pas pourvu à toutes les éventualités de cette affaire ; et, dans de telles circonstances, la présence d'un intéressé est souvent d'une très grande autorité.
J'écrivis un mot à monsieur de Scrigny, en lui disant que de graves motifs m'appelaient au Ha\Te, et je laissai ordre chez moi de m'envoyer mes lettres dans cette ville...
Deux heures après j'étais en route.
ARTHmi.
Nous allions attrimlrp le dernier relais qui préiMc lo Havre, lorsque j'entendis le bruit du galop précipité do doux ftiovaux , le claquement retentissatil d'un fouet, et une voix qui ne m'était pas inconnue s'écrier :
— Arrête ! arrête 1
Mes postillons me regardèrent indécis... Jo leur fis signe d'arrêter, et tout h roupje vis arrivera la portiiVe de ma voiture le courrier lie madame de Fcrscn : son cheval, blanc d'écume, était déi-hiré de coups d'éperons.
Cet homme était si haleUint de la rapidité de sa course, qu'il no put mo dire que ces mois en me remettant une cttro :
— Monsieur lo comte... c'est de la part de madame la princesse... J'ai gagné quatre heures sur monsieur le comte... c'est tout ce que j'ai pu faire.
Cette lettre no contenait que ces mots :
< Ma fille se meurt, te meurt... je n'espère qu'en vous. »
— Vous allez doubler le relais, retourner h la poste, — criai-je aux postillons. — Kl toi, — dis-jc au courrier, — peux-tu courir jusqu'à Paris, et me faire préparer mes chevaui 7
— Oui, monsieur le comte...
— Alors, ?i cheval.
El le brave garçon retourna ventre à terre dans la direction de Paris.
— Mais, monsieur, — s'écria mon homme d'affaires en pfllissant, — vous ne pouvez pas retourner à Paris! nous Toici arrivés au Havre.
Je le regardai avec étonncment...
— Et pourquoi cela 7
— Mais celte faillite , monsieur, — s'écria-t-il, — songez bien qu'une heure do retard peut tout perdre... qu'il s'agit de sauver ou non cinquante mille écus I...
J'avais tout à fait oublié l'objet de mon voyage.
— Vous avez raison, — lui dis-je. — Vous êtes au plus h une demi-lieuo du Havre, obligez-moi d'y aller à pied... et arrangez cela pour le mieux.
Et jo lis ouvrir la portii^re.
— Mais, monsieur, encore une fois, c'est impossible, — reprit l'homme d'affaires stupéfait; — sans vous je no puis rien... je n'ai pas mCmcdo procuration... Enrore une fois, sans vous ma présence sera absolument inutile. Venez au moins au Havre ; uous irons chez un notaire, vous mo donnerez une procuration, et alors...
Je bouillais d'impatience.
— Monsieur, — lui dis-je rapidement, — vous irex au Hsvre sans moi, ou vous retournerez à Paris avec moi. La portière est ouverte ; descendez ou restez...
— Mais, monsieur...
— Fermez la portière, et h Paris! — criai-je. L'homme d'affaires descendit aussitôt, en me disant d'un
air désespéré :
— Comme vous voudrez, monsieur, mais je n'aurai rien à me reprocher... tous pouvez regarder ces cinquante mille écus comme bel et bien perdus... Envoyez-moi au moins une procuration enregistrée, etc., etc..
Je n'entendis pas le reste de sa phrase.
Les chevaux brillèrent le pavé.
De ma vie jo n'ai voyagé avec une telle rapidité.
A Versailles, je donnai ordre d'arn^tcr à Paris un peu avant la porte de l'hOtel de madame de Fersen.
Quand j'y arrivai , je vis une épaisse coucfco de litière dans la rue.
Pensant à la possibilité d'un séjour chez madame de Fersen , et voulant le tenir secret, j'ordonnai à mon domestique de rei'onduire la voiture chez moi, de dire h mes gens que j'étais resté au Havre, et que , voulant rc\eiiir par le bateau à vapeur, j'avais renvoyé ma diligence.
J'entrai dans l'hôtel.
tiÈne.
Les moindres détails do celte scène terrible sont encore présens h ma pensée.
Minuit sonnnit lorsque j'entrai dans l'antichambre de l'appartement de madame de Fersen.
Il était sombre, je n'y trouvai aucun de ses gens ; cela me parut étrange. Guidé par une lueur douteuse, jo traversai plusieurs salons dont un seul était faiblement éclairé ; mon creur se serrait d'épouvante.
J'arrivai près d'une porte enlr'ouvertc.
Alors seulement quelques sanglots étouffés parvinrent h mon oreille.
Je poussai la porte sans bruit.
Quel tableau, mon Dieu 1 1
Le berceau d'Irène, placé h cAté du lit de ta mère, occupait le fond do celle chambre qui faisait face h la porte.
A droite du lit, Catherine à genoux tenait dans ses mains une des mains de son enfant.
Je ne pouvais voir la figure de cette mère infortunée... Seulement, de temps h autre, un mouvement brusque et convulsif faisait tressaillir ses épaules...
A gauche était Frank, le grand peintre, le mari d'Hélène...
Assis sur une chaise basse, il dessinait la figure mourante d'Irène.
Suprême et affreux souvenir, que voulait sans doute conserver madame de Fersen 1
Frank, au moyen d'un abat-jour, avait disposé la lampe de façon qu'elle pût éclairer en plein la physionomie d'Irène.
Le reste de l'appartement était plongé dans une profonde obscurité.
Un grand vieillard, vêtu d'une pelisse fourrée, s'appuyait au pied du lit de l'enfant. Ses cheveux étaient blancs; son front chauve saillant était poli comme du vieil ivoire, un reflet de vive lumière dessinait son profil hardiment accentué.
C'était le docteur Ralph, le médecin de madame fie Fersen.
Il semblait épier d'un œil inquiet chaque imperceptible mouvement de la figure d'Irène.
Assise dans un coin obscur de la chambre, la gouvernante, appuyant sa tête sur la muraille, pouvait à peine étouffer ses sanglots.
Au moment où j'arrivai, ils devinrent si douloureux, que, désespérant de les comprimer, elle sortit en tenant son mouchoir sur sa bouche.
Moi aussi je pleurai... amèrement à l'aspect de cette angélique figure d'enfant, si résignée, si douce, et qui, malgré les approches de la mort, conservait un caractère de sérénité sublime...
Vivement éclairée, sa figure pâle et brune se détachait lumineuse sur la blancheur des oreillers... ses beaux cheveux noirs tombaient en désordre et couvraient son front... Ses grands yeux, à demi fermés et cernés d'une auréole bleuâtre, laissaient voir sous leurs paupières appesanties une prunelle presque éteinte. De sa petite bouche entr'ouvcrte, de ses lèvres jadis si vermeilles et alors si décolorées, s'échappait un souffle précipité, et souvent un murmure faible et plaintif. Ce pauvre visnge, autrefois si rond, si fraîchement enfantin, était déjà livide.
De temps à autre, la malheureuse enfant agitait ses petites mains dans le vide, ou retournait pesamment sa lête
sur son oreiller, en poussant un profond soupir. Puis elle redevenait d'une elfrayante immobilité.
La figure de Frank, que je n'avais pas vu depuis deux ans, avait une expression de tristesse navrante...
Lui non plus ne pouvait retenir ses larmes, toutes les fois qu'il arrêtait son regard sur la figure mourante d'Irène.
Le calme, le silence désespéré de cette scène, que j'embrassai d'un coup d'œil, me fit une telle impression, qu'un instant je restai immobile à la porte.
Madame de Ferscn tourna la t?te vers la pendule, puis secoua la tête avec un geste de désespoir.
Je la compris... Sans doute elle commençait à douter de moi!
Je poussai la porte.
Catherine me vit, fut d'un bond près de moi, et m'entraînant auprès du berceau, elle s'écria avec un accent déchirant :
— Sauvez-la ! ayez pitié de moi, sauvez-la !
La voix de madame de Fersen était brève, saccadée ; et quoique son beau visage fût abattu et marbré par les larmes et par la fatigue, on sentait sous ces apparences do faiblesse l'énergie surhumaine qui soutient toujours une mère tant que son enfant a besoin d'elle.
— Un moment.... — dit le docteur Ralph d'une voix basse et grave. — Ceci est notre dernier espoir... ne l'aventurons pas.
La malheureuse femme cacha sa tête dans ses mains.
— Je vous l'ai dit, madame, — le docteur montra une fiole remplie d'une liqueur brune, — coite potion doit ranimer les esprits de cette enfant, doit rallumer la dernière parcelle d'intelligence qui existe peut-être en elle... Alors la vue de la personne qui exerce sur elle un si singulier empire opérera peut-être un prodige pour rappeler votre fille à la vie.
— Je le sais... joie sais, — dit Catherine en dévorant ses larmes, — je suis préparée à tout... ainsi... à tout. Mais le breuvage ! quel sera son effet ?
— Je puis répondre de son effet immédiat, mais non des suites que cet effet peut amener.
— Que faire donc?... mon Dieu 1 que faire? — s'écria Catherine dans une affreuse angoisse.
— N'hésitez pas, madame, — m'écriai-je, — puisqu'on la croit perdue. Acceptez au moins la seule chance qui vous reste I
— C'est aussi mon avis... madame, n'hésitez pas, — dit Frank, qui partageait notre émotion.
— Faites, monsieur ! 1 ! — murmura madame de Fersen avec un accent do résolution désespérée ; et elle tomba agenouillée près du bçrceau de sa fille.
Elle se mit à prier.
Elle, Frank et moi, nous attachions des regards douloureux et presque inquiets sur lo docteur.
Seul calme au milieu de cette terrible scène, il s'avança silencieusement et à pas lenls près du berceau d'Irène.
A voir sa haute taille, sa figure austère, ses longs cheveux blancs, son vêtement bizarre, on eût dit un homme doué d'une puissance occulte, prêt à accomplir par un philtre quelque charme mystérieux.
Il versa quelques gouttes de la liqueur que contenait la fiole dans une cuillère d'or.
Madame de Fersen la prit et l'approcha des lèvres de sa fille.
Mais sa main tremblait tellement, qu'elle renversa le breuvage.
— J'ai peur ! — dit-elle d'un air égaré. Et elle rendit la cuillère au médecin.
Celui-ci la remplit de nouveau, et d'une main ferme la présenta aux lèvres d'Irène.
L'enfant but sans répugnance.
Il serait impossible d'exprimer avec quelle angoisse mortelle, avec quel effroi nous attendîmes l'effet de ce breuvage.
Le médecin lui-mSme, avidement penché sur le lit, couvait la figure d'Irène d'un œil ardent.
Bientôt la liqueur opéra.
Peu à peu Irène agita ses bras et ses mains, ses joues se colorèrent d'une faible rougeur... Elle retourna plusieurs fois vivement sa tête sur son oreiller... poussa quelques petits cris plaintifs... ferma ses yeux, puis les rouvrit..
La lumière était en face d'elle. Cette vive clarté lui fut douloureuse, car elle porta ses mains à ses yeux.
— Elle voit... elle voit 1 — dit le médecin avec une vivacité qui nous sembla de bonne augure.
— Elle est sauvée! — s'écria Catherine joignant ses mains comme si elle eût remercié le ciel.
— Pas de fol espoir 1 madame, — reprit sévèrement et presque durement le docteur Ralph. — Je vous l'ai dit, cette apparence de vie est factice... C'est le galvanisme qui fait mouvoir un cadavre : un souffle peut briser l'imperceptible lien qui attache encore cette enfant à la vie. — Puis il ajouta en se retournant vers moi : — Tout à l'heure, monsieur, ce sera à vous d'essayer à renouer cette trame si faible. Mais, je le déclare, si cette enfant vit, ce qu'hélas I je n'ose espérer, c'est à vous qu'elle le dc\Ta, monsieur I... la science connue n'opère pas de pareils miracles.
— Il n'y a que Dieu qui les puisse opérer, — dit Frank d'une voix imposante.
— Ou certaines influences mystérieuses et sans doute magnétiques qu'on est ob igé d'admettre sans les comprendre, — ajouta le médecin.
L'excitation causée par le breuvage sur Irène se prononçait de plus en plus ; deux ou trois fois elle soupira profondément, étendit les bras, puis enfin elle murmura d'une voix faible :
— Ma mère /... Arthur l
— Maintenant, — s'écria vivement le médecin, — qu'une dos mains de l'enfant soit dans les vôtres, monsieur, et que l'autre soit dans celles de sa mère... approchez-vous d'elle lo plus possible... et appelez-la... doucement... lentement... que le son ait le temps d'arriver à son oreille affaiblie.
Je pris une des mains de l'enfant, sa mère prit l'autre.
Cette main était humide et glacée.
Je m'approchai d'Irène. Ses grands yeux encore agrandis par la maladie erraient çà et là autour d'elle, comme s'ils eussent cherché quelqu'un.
— Irène... Irène... me voici... — lui dis-je à voix bosse.
— Irène... mon enfant... ta mère est aussi là... — dit Catherine avec un accent de passion et d'afTreuse anxiété impossible à rendre.
L'enfant no parut pas d'abord nous avoir entendus.
— Irène... c'est votre ami... c'est Arthur et votre mère... n'entendez-vous pas sa voix ?...
— Ta mère... mon Dieu !... mais ta mère est là !... — répéta Catherine.
Cette fois le regard de l'enfant n'erra plus... et elle (jt un brusque mouvement de tête, comme si un accent lointain l'eût tout à coup frappée.
— Comment est sa main ? — nous demanda le docteur à voix basse.
— Toujours froide, — lui di.s-je.
— Toujours froide, — répondit sa mère.
— Tant pis... vous n'êtes pas encore on rapport... continuez.
— Irène... mon enfant... mon ange... m'entendezvous!... c'est moi... Arthur... — lui dis-je.
Irène leva les yeux et rencontra mon regard.
J'avais souvent entendu parler de la fascination magnétique, cette fois j'en éprouvai l'action et la réaction.
J'aUachais un regard avide et désolé sur le p;"de regard d'Iri'iic... Peu à peu, comme s'il se fût vivifié sous le mien, son œil devint moins terne, il s'éclaira, il brilla, il rayonna d'intelligence.
Sur sa physionomie, qui semblait renaître à la vie, je
ARTHUR
pus suivre les progrès de sa raison, de sa pensée, qui se ri'Vi'ilkii( nt.
KlUi mo tendit les bras, et un sourire d'ange effleura ses li-vrcs.
Trop faible pour lourncr la tête, elle chercha sa mère du regard. •
Catherine se penchait sur le lit, tenant toujours comme Midi une (les iiiaiiis d'Irt^-ne.
Après nous avoir un instant contcmpk^s, l'enfant approciia doucement la main de sa mère de la mienne ; son regard devint humide, puis ses larmes coulèrent en abondance.
Lorsque je touchai la main de Catherine, je reçus au cœur une conmiotion rapide et fultruranto... Un moment je n'entendis plus, je ne vis plus; ma main serrait celle de Catherine, celle d'Irène, et ces points de contact ne m'étaient plus sensibles.
ïl me semblait qu'un torrent d'électricité nous entourait, nous confondait tous trois.
Ce fut une impression inex|)licable, profonde, presque douloureuse. Lorsque je revins à moi, j'entendis le docteur s'écrier :
— Elle a pleuré, elle est sauvée I...
— Vous me l'avez rendue 1 — dit Catherine en tombant à genoux devant moi.
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