L. DE M. B
A la lecture de cette lettre, Paula fut pour ainsi dire éblouie. Cette preuve éclatante dedivinaliondans l'amour la confondait et la ravissait à la l'ois. Ne fallait-il pns aimer immensément pour arriver à ce point de pénétration?
Madame de Hansfeld croyait avec raison monsieur de Morville incapable d'un mensonge; aussi elle se livrait on toute sécurité aux cnchanlemcns de celte lettre, qu'elle relut plusieurs fois avec adoration.
Involontairement, la princesse ressentit une sorte de frisson à ce passage où monsieur de Morville disait clairement qu'il ne serait délié de son serment que si elle devenait veure.
Pour la première fois de sa vie, madame de Hansfeld eut une pensée qui lui fit horreur, et qu'elle se reprocha comme un crime.
Elle chercha, pour ainsi dire, un refuge dans les nobles sentimens que devait lui inspirer l'amour de monsieur de Morville; comme lui, elle vit un avenir de bonheur dans cet attachement pur et ignoré. Il échapperait au moins à la grossif're malignité du monde, et conserverait, caché d:uis l'ombre, toute sa délicatesse, toute sa fleur, tout son (laifiim...
Écrire souvent à monsieur de Morville, l'apercevoir quelquefois, se savoir aimée de lui... lui répéter sans cesse qu'elle l'aimait... n'avoir jamais à rougir de celte afTeclion si p:issionnément parlagée... quelles brillantes, quelles radieuses espérances I
Un lé^er frappement qu'elle entendit à sa porte rappela madame de Hansfeld à elle-même. Elle serra la lettre de monsieur de Morville dans un meuble à secret, et dit :
— Entrez.
la porte s'ouvrit, le prince de Hansfeld entra chez sa femme.
La physionomie du prince était froide et hautaine. On aurait dillicilenient cru que ses traits fins, mélancoliques, et d'une delicitesse loule juvénile, pussent se prêter à cette expression du dureté glaciale.
La princesse regarda son mari avec autant de surprise (jue d'inquiétude, jamais elle ne lui avait vu un pareil visage. Arnold élail pâle et vêtu de noir.
Voulant dissimuler son embarras, Paula lui dit :
— Ëles-vous dans l'intention de sortir ce soir... Arnold?
— Non, madame... je vous prie de m'accorder quelques momens...
— Je vous écoute.
— J'ai décidé que nous quitterions cet hôtel...
— Comme il vous plaira, monsieur; seulement, après les dépenses toutes récentes que vous y avez faites...
— Cela me regarde.
— Je n'ai plus la moindre objection à élever. Je vous avouerai même franchement... que je suis fort contente li'atiandonner ce quartier <lésert oîi vous aviez absolument voulu habiter.
— Je suis si bizarre, si original... Mais voici qui vous paraîtra, madame, plus original et plus bizarre encore... nous quitterons cet hôtel apn s-demain.
— Et où irons-nous loger, monsieur?
— Vous partirez pour l'Allemagne.
— Vous dites, monsieur?
— Que vous partirez pour l'Allemagne.
— C'est une plaisanterie, sans doute?
— Je n'ai guère l'habitude do plaisanter.
— En ce cas, monsieur, puis-je savoir pour quel motif vous (juittez si brusquement Paris au milieu de l'hiver?
— Je ne quitte p.3s Paris... madanw... mais vous, vous quitterez Paris après-demain... Dans un mois, j'irai probablement vous rejoindre... Je l'ai résolu... cela sera.
Madame de Hansfeld regardait le prince avec stupeur. Souvent il s'était montré courroucé, violent; mois, au milieu de ces emportemeus dont Paula cherchait en vain la cnuse, il y avait des élans de passion, des cris dedé.sespoir dont elle était aussi apitoyée que blessée; jamais de sa vie le prince ne lui avait parlé de ce ton froid, dur et tranchant. Elle répondit donc avec une sorte de crainte causée par la surprise :
— J'espère, monsieur, que vous n'insisterez pas sur ce projet de voyage, lorsque vous saurez qu'il me serait extrêmement désagréable de quitter Paris en ce momefît.
— Vous vous ti'ompez, madame... vous partirez...
— Monsieur...
— Madame... après-demain vous partirez.
— Je ne partirai pas...
— Vraiment?
— D'ailleurs, je .suis bien folle de prendre au sérieux ce que vous me dites... Ouel()uefois vos idées sont tellement... bizarres, vos caprices si étranges, vos volontés si éphémères, qu'il y a de l'enfantillage à moi de m'imjuiéter de cette nouvelle fantaisie.
— Peu m'importe, madame, que vous vous inquiétiez, pourvu que prévenue vous obéissiez.
— Obéir... le mot est un peu dur... monsieur...
— Il est juste.
— Ainsi, monsieur... c'est un ordre?
— Un ordre.
— Si j'étais capable de m'y soumettre, avouez au moins qu'il serait bien tyrannique...
— Je .serais très indulgent.
— Indulgent!... El qu'avez-vous à me reprocher, monsieur? N'est-ce pas moi... qui ai mille fois été indulgente de supporter vos eniportemens, de les soigneusement cacher à tout le monde... Ne m'avez-vous pas cent fois répété (|ue, bien que nous vécussions sous le même toit... j'élais libre de mes actions... Il est vrai que bientôt après vous veniez tout éploré renier vos paroles. Encore une fois, monsieur, tenez, j'ai tort de vous répondre... Je suis .sans doute à cette heure, et comme vous, dupe d'une aberration de votre esprit.
— Je suis fou, n'est-ce pas, ainsi que mes bizarreries semblent le faire croire? Ohl il n'a pas tenu à vous que ces apparences, dont vous étiez la seule cause, que j'affectais par compassion pour vous (vous ne méritez pas que je vous explique le sens de ces paroles); il n'a pas tenu à vous, dis-je, que ces apparences ne devinssent une réalité... Mais je croyais au moins qu'éclairée par ces alternatives <le passion et d'horreur...
— D'horreur! — s'écria la princesse.
—D'horreur, — reprit froidement le prince;— je croyais que vous auriez compris l'énormité de vos forfaits et l'opiniâtreté de ma passion qui leur survivait... Mais non!... pas même cela... Heureusement pour moi, à cette heure, la passion est morte; votre dernier trait l'a tuée... Mais l'horreur survit... l'horreur, entendez-vous bieni
— Je vous entends, mon Dieu!... mais je ne vous comprends pas.
— Mais je vous ai aimée, vous portez mon nom... cet abominable secret restera donc enseveli entre vous et moi. Ainsi donc, partez., au nom du ciel I parlez... et remerciez-moi à genoux d'être aussi clément que je le suis.
Madame de Hansfeld regardait .son mari avec épouvante; elle n'avait à se reprocher que son amour pour monsieur de Morville, et cet amour ne méritait pas les reproches affreux dont l'accablait le prince. Celui-ci pourtant semblait plein de raison; il n'y avait rien d'égaré danj
PAULA MONT(
son regard, d'alU-ré dans son accent. Voulant voir s'il ferait allusion à l'amour qu'elle ressentait pour monsieur do Morville, amour que, par un hasard inexplicable, monsieur do llansfeld avait peut-i^lro pénétré, elle lui dit :
— Lorsque je vous ai t pousé, monsieur, je vous l'ai dit loyalement... mon cœur n'était pas libre... j'ai aimé, passionnément aimé... (o qut! je vous disais alors, à celle heure je vous le répète... Jo no vous aime pas d'amour; mais devant Dieu qui m'entend, jamais jo vous ai été infidèle...
— M'étro infidèle I — s'écria lo prince, — ce serait une action louable auprès de.» crimes que vous avez comnds.
Moi I — s'éi-ria Paula en joignant les mains avec force, — mais c'est une calomnie aussi inlâme qu'absurde...
— (Comment... vous oserez nier qu'hier soir... Olil non, jamais! — s'écria lo prince en frémissant; — jamais macliinalion plus infernale n'e<t enti'é(! dans une tète humaine. J'ai frissonné d'épouvante autant (]ue desur[)rise... Et vous n'éles pas h genoux... devant moi, les mains suppliantes... Et vous êtes là, froide, méprisante... Mais vous ne savez donc pas qu'il y a des juges et un CL»liafaud, madame I
Paula, cette fois, trembla.
Jusqu'alors elle n'avait souffert des bizarreries de monsieur de Hansteld que dans ses accès do colère ou plutôt de douleur désespérée. Il lui avait fait de vagues reproches, presque toujours suspendus par des rélicences; mais jamais il n'avait formulé contre elle une accusation aussi précise, aussi terrible.
La princesse crut sincèrement que la raison d'Arnold était égarée. Celui-ci prit la stupeur de la princesse pour un aveu tacite, et lui dit d'une voix plus calme, mais avec une indignation profonde et concentrée :
— Vous voyez bien qu'il faut que vous partiez, madame, non par égard pour vous, mais par égard pour mon nom... le serai censé vous accompagner. Je jiasse pour fou, — ajoula-t-il avec un sourire amer, — on ne s'étonnera pas de mon départ précipité. Je resterai ici sous un nom emprunté. Excepté madame de Lormoy et un homme de ses amis qui est venu dans sa loge, personne ne me connaît; cette fable sera donc facilement admise... D'ailleurs, je fréquenterai peu le monde; et dans un mois ou deux, avant peut-être, je quitterai Paris pour aller vous rejoindre en Bohème, où vous vcms rendrez sous la conduite de Frantz, qui a mes ordres... Alors je vous dirai mes volontés, sinon je vous les écrirai. Ce soir, vous irez à l'Opéra; on répandra le bruit de mon départ subit... Ce srra une bizarrerie de plus; vous pourrez l'attribuer à l'aberration de mon caractère... on y croira sans peine. Vous partirez dans une voiture fermée; tous mes gins vous suivront; on croira facilement que je vous ai accompagnée. Un mot encore. Le mépris et l'exécration que vous m'inspirez sont tels, que je tiens à vous bien [lersuader que c'est non par clémence, mais par respect pour mon nom que je ne dévoile pas ici tous vos crimes. Mais prenez bien garde; à la moindre hésitation de votre part à m'ûbcir, soit ici, soit ailleurs, je surmoute ce dégoût, et je vous abandonne à la vengeance divine et humaine.
Et le prince sortit.
Madame de Hansfeld l'avait écouté sans l'interrompre, se disant qu'il fallait toujours se garder do contrarier les fous.
Iris entra d'un air effrayé :
— Ah I marraine... quel malheur I — s'écria-t-elle.
— Qu'as-tu ?...
— D'après vos ordres, je suis allée au troisième rendezvous que m'a donné Charles de Brévannes...
— Eh bien !
— Je lui ai dit que vous ne vouliez pas consentir à le voir...
— Ensuite I
— Il s'est écrié, les yeux brillans de fureur : « Dis à ta maîtresse que je suis là... que si elle no medontie pas un rendez-vous prochain, où tu assisteras, j'y consens... ce
OEUV. CHOISIES. — II
soir, je répands partout l'hisloiro de Raphaël Monti... (a niaîtresse me conqirendra... »
— Il a dit cela... il a dit cela?...
— Et il a ajouté : a Elle doit savoir que je puis la perdre, et je la perdrai. »
— IMallieiir !... malheur à moi I Et monsieur de Morville?... Que pensera-t-il de moi?... Il croira ces calomnies... lo malheureux Raphaël y a bii n cru 1
— Vous lui indi(|uerez un rendez-vous dans un endroit retiré... le Luxembourg, m'a-t-il dit, ou le jardin des Plantes... Vous y viendrez avec moi... et il s'y trouvera... Sinon... il [larlera. Que faire?... que faire?... Ce méchant homme est capable de tout...
Après qu(!l(]ues momens de réflexion, Paula dit à Iris d'une voix ferme:
— Donnez-moi... du papier... une plume...
— Que voulez-vous lain-?
— Donner à monsieur de Brévannes un rendez-vous où tu viendras.
— Y pensez-vous, marraine : écrire... laisser une lettre devons entre les mains do cet homme? Quelle imprudence !... Mais... il ne connaît pas votre écriture?
— Non...
— Si j'écrivais pour vous.
— Tu as rai.son... écris...
« Après-demain, à dix heures, au jardin des Plantes... » sous le cèdre du labyrinthe... »
— As-tu écrit ?
— Oui, marraine.
— Signe... « l'ailla Monti. »
— Et s'il veut abuser de ce billet, — dit Iris après avoir signé,— il sera dupe de sa propre infamie...
— Quand lui remettras-tu celte h-ltre ?
— A l'instant... Il attend votre réponse à la petite porte du (juai d'Anjou.
— Va vite et reviens...
— Et j'aurai bien des choses h vous dire que j'apprends à l'instant.
— Qu'est-ce?
— Depuis huit jours... lo prince est allé quatre fois chez un vieil homme nommé Pierre Raimond, qui demeure ici près...
— Et qu'importe I
— Mais Pierre Uaimond est lo père de Berthe de Brévannes, que vous trouvez si jolie.
— Quedi.s-lu ?
— Et c'est chez Pierre Raimond qne Berthe a deux fois rencontré le prince.
— Lui... lui ?
— Sous un faux nom... .sous celui d'Arnold Schneider...
— .\h I maintenant... je comprends tout ! — s'écria la princesse en mettant ses deux mains sur son front.
— Quoi donc, marraine?
— Tu le sauras plus tard... laisse-moi. . Iris sortit.
Quelques minutes après, trompé par les perfides paroles d'Iris, monsieur de Brévannes, ivre d'une espérance insensée, couvrait de baisers passionnés le billet <iu'il croyait avoir été écrit par la princesse do Hansfeld.
XU
LB LIVRE NOIB.
En proposant à madame de Hansfeld de répondre pour elle à monsieur de Brévannes au sujet de l'enlrevue qui devait avoir lieu au janlin des Plantes, non seulement Iri.s empêchait la princesse de commettre un acte imprudent,
mais, à l'insu de celle-ci, elle la rendait complice d'un projet diabolique.
On se souvient sans doute d'nn livre «ojrdont Iris avait parlé h monsieur de Brévannos, et dans lequel, disait-elle, la princesse écrivait presque chaque jours ses plus secrètes pensées.
Rien n'était plus faux.
Jamais Paula n'avait possédé un livre pareil ; mais il importait au projet d'Iris que monsieur de Brévannes crût à ce mensonge, et il devait y croire en reconnaissant dans ce livre une écriture pareille à colle du billet que madame de Hanst'eld lui avait fait remettre.
On .s'étonnera peut-être de la profonde dissimulation d'Iris et de l'opiniâtre et ténébreuse audace de ses desseins. On comprendra peut-être aussi difficilement son affection sauvage, sa jalousie furieuse, qui tournaient presque à une monomanie féroce.
Malheureusement, les faits principaux de cette histoire, les traits saillans du caractère d'Iris sont d'une grande réalité.
Il s'est trouvé une jeune fille aux passions ardentes, implacables, qui les a réunies, concentrées dans l'attachement aveugle qu'elle avait pour sa bienfaitrice, attachement singulier, qui tenait de la vénération filiale par son religieux dévouement, de la tendresse maternelle par sa familiarité charmante et pure, de l'amour par sa jalousie vindicative.
Si dans la suite de cette histoire cri trouve chez Iris une assez grande puissance d'imagination jointe à un esprit inventif, rusé, adroit, hardi ; si quelques-unes de ses combinaisons semblent ourdies avec une perfidie, avec une habileté ordinairement rares chez une fille de cet âge, nous le répéterons, la solitude avait singulièrement développé ses facultés naturelles, incessamment tendues vers un même but ; forcée d'agir seule et à l'ombre de la plus profonde dissimulation, tout moyen lui semblait bon pour arriver à ce terme unique de ses désirs :
Isoler sa maîtresae de toute affection ;
Faire, pour ainsi dire, le vide autour d'elle, et lui devenir d'autant plus nécessaire que tous les autres attachemens lui manqueraient.
f.e dernier vœu d'Iris avait été jusqu'alors trompé.
Sans doute madame de H.insfeld ressentait pour sa demoiselle de compagnie un véritable attachement, lui témoignait une confiance sans bornes, se montrait à son égard affectueuse et bonne ; mais cet attachement ne suffisait pas au cœur d'Iris.
Elle éprouvait d'amers, de douloureux ressentimens de ce qu'elle appelait une déception ; mais comme elle ne pouvait haïr sa maîtresse, son exécration s'accumulait sur les. personnes qui inspiraient quelque intérêt à la princesse.
Ces explications étaient nécessaires pour préparer le lecteur aux incidens qui vont suivre.
Dans les deux entretiens (jui succédèrent à sa première entrevue avec monsieur de Brévannes, Iris, d'après l'ordre de Paula, avait tâché de deviner quelles étaient les intentions de cet homme.
Si infâme qu'elle fût, la calomnie qu'il pouvait répandre était redoutable pour madame de Hansfeld. Raphaël avait cru à son abominable mensonge ; cûrament le monde, ou plutôt monsieur de Morville (c'était le monde pour Paula), n'y croirait-il pas?
Madame de Hansield ne savait que résoudre. Depuis qu'elle aimait monsieur de Morville, elle abhorait plus encore monsieur de Brévannes; aussi n'eut-elle pas assez d'indignation, assez de mépris pour iiualifier l'audace de ce dernier, lors de ses tentatives pour obtenir une entrevue avec elle, par l'intermédiaire d'Iris. Mais celle-ci fit sagement observer à sa maîtresse que la colère de monsieur de Brévannes serait dangereuse, et qu'au lieu de l'exaspérer il fallait tâcher de i'éeonduire doucement.
Malheureusement l'amour violent et opiniâtre du mari de Berth" no s'norommoda pis do cos monn^-omons. Ain'^i
qu'on l'a vu lors de son troisième entretien avec Iris, il lui déclara positivement qu'il parlerait si la princesse lui refusait plus longtemps une entrevue.
Iris avait continué de jouer son double rôle pour augmenter la confiance de monsieur de Brévannes, feignant de pas avoir à se louer de sa maîtresse afin d'éloigner tout soupçon de connivence, et paraissant très flattée des galantes cajoleries de monsieur de Brévannes.
Elle lui laissait entendre que madame de Hansfeld semblait éprouver à son égard une sorte de colère mêlée d'intérêt... bizarre ressentiment qu'Iris ne s'expliquait pas, disait-elle, car elle était censée ignorer ce qui sétait passé à Florence entre monsieur de Brévannes et Paula. Telle était la source des secrètes espérances du mari de Bertho, espérances nées de son aveugle amour-propre et augmentées par les fausses confidences d'Iris.
Ceci posé, nous conduirons le lecteur dans la petite maison que possédait monsieur de Brévannes dans la rue des Martyrs, et qu'il occupait alors tout seul.
C'était le lendemain du jour oii Iris lui avait remis le prétendu tiillet de la princesse. En le recevant, monsieur de lirévanncs avait osé pour la première fois parler du livre noir, de son désir de le posséder pendant un moment.
Iris, après des difficultés sans nombre, avait répondu qu'il serait peut-être possible de soustraire ce livre le lendemain, pour quelques lioures seulement, la princesse devant aller passer la matinée chez madame de Lormoy, ç tanto de monsieur de Morville.
Monsieur de Brévannes avait demandé à la jeune fille ! d'apporter le précieux mémento rue des Martyrs ; il le lirait en sa présence, et le lui remettrait à l'instant avec la récompense due à un tel service, récompense qu'elle promit d'accepter, pour ne pas éveiller les soupçons de monsieur de Brévannes.
r.e dernier attendait donc Iris dans le petit salon dont nous avons parlé.
Si l'on n'a pas oublié le caractère de monsieur de Brévannes, son indomptable opiniâtreté, son orgueil, son acharnement à réussir dans ce qu'il entreprenait; si Ton pense que sa volonté, son obstination, sa vanité étaient mises on jou par un amour profond, exalté, contre lequel il se débattait depuis depuis deux ans, on concevra avec [ quelle violence passionnée il désirait être aimé de madame de Hansfeld, cette femme si séduisante, si enviée, si respectée.
Il était midi. Monsieur de Brévannes attendait Iris avec une extrême impatience dans la petite maison de la rue des Martyrs.
Madame Grassot, gardienne de cette mystérieuse demeure, restait h I étage supérieur. La jeune fille arriva • monsieur de Brévarines courut à sa rencontre.
Iris paraissait tremblante et effrayée. Monsieur de Brévannes la rassura et la fil entrer dans le salon ; elle tenait à la main un petit album relié en maroquin noir et fermé par une serrure d'argent. Frémissant de joie et d'impatience à la vue de ce livret, monsieur de Brévannes prit sur la cheminée une bague ornée d'un assez gros brillant, la passa au doigt d'Iris, malgré sa faible résistance.
— De grâce 1 charmante Iris, — lui dit-il, — recevez ce faible gage de ma reconnaissance. Cette jolie main n'a pas besoin d'ornement, mais c'est un souvenir que je vous demande en grâce de porter... Vous m'avez promis de l'acceptei'.
— Sans doute... mais je ne sais si je dois... ce diamant...
— Qu'importe le diamant !... c'est seulement de la bague qu'il s'agit.
— Et cest aussi la bague que j'accepte, — dit Iris avec un sourire d'une tristesse hypocrite, — puisque ma condition m'expose à de certaines récompenses.
— Si j'ai choisi ce diamant, — reprit monsieur de Brévannes,— c'est (lu'il offre l'emblème de la pureté et de la durée de ma rcconnaisssnoo.
PAU LA MON II
El il tendit la main vers lo livro noir.
Non^ non,— dit Iris en i)araissnnt encore combattue
par le devoir, — cela çs\ liorrible... Je mo damuo pour vous.
— Mais quel mal faites vous? c'e^t tout nu plus une indiscrétion, nia cb^^e liis ; puisiiuo votre maîtresse est souvent injuste envers vous, c'est do votre pari upe petite vengeance permise... et innocente.
— Oh ! je suis inexcusable, je le sens... et pui^ ui^e fois que vous aurez lu ce livre... vous oublierez la pauvre Iris... vous n'aurez plus besoin d'elle... Mais de quoi nie plaindrai-je? n'aurez-vous [tas il'ailleurs payé ma trahison, — ajouta-t-elle avec amertume.
— Cette petite f\\\o s'est airolén de moi, — pensa monsieur de ftrévannes, — comment diable m'en débaiTasserai-je? Kst-ce que maintenant qu'elle a ma bague elle no voudrait plus se d^issaisir du livre ? — Il reprit tout baut d'un ton pénétré : — Vous vous tromjiez, Iris. D'abord, je ne me croira'i jamais quitte en\crs vous... Quant à vous oublier... ne le eraitrnez pas... Pour mon ri'pos, je voudrais le pouvoir... Il faut toute la Kravité des cboses dont j'ai à entretenir votre maîtresse (lour me distraire un peu de mon amour pour vous... Iris, car je vous aime... Mais ne parlons pas de cela maintenant... Pe graves intérêts sont en jeu... Comment se trouve votre maîtresse t
— Elle est n'^veuse et triste depuis qu'elle vous a accordé l'entrevu(> que vous demandiez si impérieusement.
— Elle m'y a forcé... J'étais si malheureux de son refus, que je me s)iis oublié jusqu'î» lui faire celte menace, que je ne regrette plus, car j'ai ainsi obtenu ce que je désirais dans son intérêt et dans le mien... Mais elle est rêveuse et triste, dites-vous?
— Oui... quelquefois elle reste longtemps comme accablée... puis tout à coup elle se lève impétueusement et marche pen<innl queli|ue temps avec agitation.
— Et à quoi attribuez-vous ses préoccupations 1
— Je ne sais...
— Ce livre ijue vous hésitez K me confier et que je n'ose plus vous demander nous l'apprendrait.
— Oh I je ne tiens pas à savoir les sei-rels de la princesse... C'est pour vous être agréable, pour vous obéir que j'ai soustrait ce livre... la clef est h son fi-rmoir, je ne 1 ai pas ouvert.
— Eh bien I ouvrons-le... Maintenant ce qu» vous appelez la méchai.te action est commise. Il ne s'agit plus que de me rendre un grand service, llésitez-vous encore? Jo sais que ne n'ai d'autre droit à cette bonté de votre part que...
— Tenez, tenez, lisez vite, — dit Iris en délournant la tête et en donnant l'album h monsieur de Brévannes. — Ce que je fais est infâme ; mais je ne puis résister h l'influence que vous avez sur moi.
— Influi'nce d'une volonté ferme, — pensa monsieur de Brévannes en ouvrant précipitamment lo livro noir, où il lut ce qui suit, pendant qu'Iris, accoudée s la cheminée, la fiijure dans ses mains, et n'ayant pas l'air de voir sa dupe, l'examinait attentivement dans la glace.
Fris avait écrit les passages suivans c)'une main en apparence émue et mal affermie, comme si les idées se fussent pressées confuses; et désordonnées dans la tête de la princesse :
« Je \iens de le revoir à la Comédie-Française. Toutes mes douleurs, tou^ mes regrets se son^ réveillés a son aspect.
o II me poursuivra donc partout... Jamais je n'ai éprouvé une commotion plus violente ; être obligéi5 de tout cacher aux regards pénétrans du monile, aux regards indif. féreiis de mon mari... Est-ce la haine, l'indignation, la colère qui m'ont ainsi bouleversée?
« Oui... n'est-ce pas de la haine, de l'indignation, de la cplfre que je dois resseniir contre celui qui a tué le fiancé à qui j'étais promise et que j'aimais depuis mon enfance? Ne dois-je pas exécrer celui qui m'a déshonorée
par une calomnie infâme?... Oh 1 oui... je le hais... je
le hais, et pourtant !... »
Ici se trouvaient (juelquos mots indéchiffrables; ils terminaient ce [)ri"nn('r |ia«sage, et fournirent à monsieur de Brévannes li' texte d'une foule do conjectures.
Ces mots «et po'irtanlt » lui semblaient surtout un» réticence il'un heureux augure.... il cx)ntinua.
« J'étais tellonient épouvantée de ma pensée de tout à l'heure, que je n'ai osé continuer... ni confier au papier... hélas! mou seul confident... ce qui causait mon effroi...
« Je devrais dire ma honte... Quel abîme que notre Sniul... quels contrastes!... Oh! non, non ; je hais cet homme... Il y a dans li persistance avec laquelle il a poursuivi son dessein quelque chose d'inlernal... et si ce que je ressens à son égard diffère de la baine, c'est qu'un vague effroi se joint à cette luiine. Oui, c'est cela .sans doute... Et puis il s'y joint encore une sorte de regret do voir une volonlé si fiunie, une opiniâtreté si grande employées à mal faire, à nuire, h calomnier!
« En se vouant h de nobles desseins, quels admirables résultats n'eilt-il pas obtenus 1...
« Oui, je suis épouvantée quand jo songe h l'habileté avec laquelle il est parvenu h s'introduire autrefois chez nous, a se rendre indispensable à nos intérêts; avec quelle dissimulation impénétrable il m'avait caché son amour... dont il ne m'a parlé iiu'une seule fois ; avec quelle indignation je l'ai accueilli...
« Ne devais-je pas croire, quoiqu'il m'ait dit le contraire, que les soins <|u'il rendait à ma tante étaient sérieux? M'étais-je trompée? Voulais-je me trompera cet égard ?
« L'abominable calomnie dont j'ai été victime ne m'a pas même instruite de la vérité. Pauvre tante! que de chagrins elle m'a causes, sans le savoir !..
« Il n'a manqué k cet homme que de placer mieux son amour, son dévouement passionné... Sans doute il eût vaillamment aime une femme libre de son cœur... mais pourquoi m'a-t-il aimée, moi? N'elais-je pas fiancée à Raphaël ? Ne m'avail-il pas souvent entendue parler de notre prochain mariage?.. Et après un premier et dernier aveu... il a recouru à la plus infâme calomnie pour déshonorer celle à qui une fois, une seule fois, il avait parlé d'amour...
« Il me semble que je suis soulagée en épanchant ainsi les pensées qui mo sont si douloureuses.. Oui, cela m'aide à lire dans mon cœur...
« Hélas ! j'étais déj,'» si malheureuse ! avais-je besoin de ce surcroît de chagrins?.. Oh ! soyez maudit! vous qui m'avez presque forcée à un mariage sans amour... en tuaul mou fiancé... que j'aimais tendrement...
« Oui; je l'aimais d'un attachement d'enfance, qui s'était changé avec les années en un sentiment plus vif que l'amitié, mais plus calme (|ue l'amour...
a Quelle est ma vie maintenant? Horrible... horrible!., avec'toutes les apparences du bonheur... si la richesse asile bonheur., à jamais enchaîné' à un homme qui, bien souvent, hélas ! me fait regretter le sort de Bapbaël.
« Pauvre Raphaël 1 mourir si jeune !.. Hélas 1 en provoquant monsieur de Brévannes, il céilait à un élan de juste et courageux désespoir... Et pourtant son meurtrier a, de son côté, non sans raison, invoqué le droit de légitime défense...
« Il n'importe ! Raphaël au moins ne souffre plus; moi je soufi're chaque jour ; chaque instant do ma vie est un supplice... Que faire ?
« Se résigner.
« Pour sortir de ma douloureuse apathie, il m'a fallu revoir cet homme qui a causé tous mes chagrins,
« Chose étrange 1 je m'étais fait une idée toute autre de ce que je devais, selon moi, rensenlir à son aspect... Oui, jo l'avoue avec horreur (qui saura jamais cet aveu?) mon courroux, mon exécration, ne me semblent pas à la hauteur do ses crimes...
a En vain je maudis ma faiblesse... en vain je me dis
ŒUVRES CHOISriiS D'ECGÈNE SUE.
que cet homme m*a calomniée d'une manière infAme ; en vain je me répèle qu'il a tué Raphaël, qu'il est presque l'auteur des maux que j'endure... qu'il peut à cette heure me perdre... El malgré moi j'ai la Hciioté de penser que c'est l'amour que je lui ai inspiré qui l'a plongé dans cet abîme d'horribles actions... Oserais-je le dire? je me sens quelqut'fois capable de l'excuser. »
Monsieur de Brévannes sentait son cœur battre avec violence ; son orgueil effréné, l'aveuglement de sa passion servaient Iris au delà de toute espérance.
Ri«n de plus vulgaire, de plus surann», mais aussi de plus vrai que cet ad ige : On croit ce que l'on désire.
t)ans ces pages qu'il supposait écrites par madam- de Ilansfeld, monsieur de Brévannes voyait la preuve d'une impression qui tenait à la fois de la haine et de l'amour, de la terreur et de l'admiration.
Admiration à peine avouée, il est vrai, mais qui, selon la vanité de monsieur de Brévannes, n'était que de l'amour ignoré ou combattu.
Une circonstance assez étrange, habilement exploitée par Iris, contribuait à augmenter l'erreur de monsieur de Brévannes : il n'avait fait qu'un seul aveu à Paula, et, d'après les fragmens que nous venons de citer, i! pouvait croire que celle-ci n'avait pas répondu à sa passion par jalousie des soins apparens qu'il renilait à sn tante; enfin, il pouvait aussi croire son abominable calomnie, sinon oubliée, du moins presque excusée par ces mots prétendus de la princesse : a C'est l'amour que je lui ai inspiré qui l'a plongé dans cet abîme d'horribles actions; je me sens quelquefois capatile de l'excuser. »
Quant à la mort de Raphaël, que Paula aimait d'un «sentiment plus vif que l'amitié, plus calme que l'amour, » ce meurtre, presque justifié par l'agression de cet infortuné, était, il est vrai, une ces causes qui combattaient le plus vivement l'irrésistible penchant de madame de Hansfeld pour monsieur de Brévannes.
Sans l'autorité du livre noir, il eût fallu un complet aveuglement pour expliquer ainsi la conduite de madame de Hansfeld ; mais monsieur do Brévannes, croyant lire un écrit tracé par elle, avait trop d'orgueil et d'amour pour ne pas accepter cette interprétation, d'ailleurs si naturelle.
Pourquoi monsieur de Brévannes se serait-il défié d'Iris? Pourquoi l'aurait-il crue capable d'une si étrange supercherie ? Quant à la princesse, dans quel but aurait-elle écrit ces pages que personne ne devait lire ?
En supposant que, d'accord avi c Iris, elle eût autorisé cette communication afin de persuader à monsieur de Brévannes que ses torts étaient effacés par l'amour, un tel dessein ne pouvait que le flatter.
On comprendra donc qu'il continua la lecture du livre noir avec un intérêt et un espoir croissans.
a Que me veut donc cet homme? Il est parvenu à se ménager une entrevue avec Iris ; pauvre enfant, simple et ingénue, il lui a proposé de se charger d'une lettre pour moi, elle a refusé? Que peut-il donc me vouloir?., quelle est donc son auaace? comment supporlerait-il mon regard î
« Cet homme est fou... qu'a-t-il à me dire? penseraitil à excuser sa conduite? mais je...
« Hier, je n'ai pu continuer; j'ai été interrompue par l'arrivée de mon mari. *
o Le prince a donc étudié toute sa vie les efTets de la douleur, pour porter des coups plus assurés. Mais c'est un monstre... mais il a des raffinemens de tortures inouïs !.. Oh ! maintenant, je comprends pourquoi je ne hais pas assez monsieur de Brévannes... toute ma haine s'est usée contre mon bourreau.
« Et être pour la vie... pour la vie enchaînée à cet homme I... Ne pouvoir briser ces liens odieux... que par la mort...
« Oh ! qu'elle me frappe donc, qu'elle me frappe bientôt! Puisqu'il faut que l'un de nous deux meure pour rom-
pre celte horrible union, que ce soit moi... plutôt que mon maril.. »
Monsieur de Brévannes frémit à ces paroles, et s'écria en s'adressant à Iris :
— La princesse est donc bien malheureuse?
— Bien malheureuse.... — répondit sourdement Iris.
— Son mari est donc sans pitié pour elle?
— Sans pitié...
Monsieur de Brévannes continua de lire :
« Oui, oui, la mort !.. Je ne mérite pas de vivre... j'ai été infidèle à la mémoire de Raphaël... je ne mérite aucune commisération; si mon mari est un monstre de cruauté, que suis-je donc, moi, qui ne puis détacher ma pensée de l'homme qui a causé tous mes maux en tuant mon fiancé !...
« Oh I j'ai honte de moi-même... Il faut que j'écrive ces horribles choses. . que je les voie, là... matériellement., sous mes yeux., pour que je les croie possibles...
« Arriver, mon Dieu 1 à ce dernier degré d'abaissement I
« Est-ce ma faute, aussi ? La douleur déprave tant 1.. Oui., elle déprave, elle rend criminelle... car quelquefois, brisée par le désespoir, je m'écrie : Puisqu'il était dans lailestinén de monsieur de Brévannes d'être meurtrier... pourquoi le sort, au lifU de livrer Raphaël à ses coups, ne lui a-t-il pas livré mon bourreau? »
Ces pages s'arrêtaient là.
Iris avait voulu sans doute laisser monsieur de Brévannes réfléchir mûrement sur ce vœu homicide.
Il s'écria vivement en fermant le livre :
— Iris vous n'avez rien lu de ce qui est écrit là ?..
La jeune tille parut ne pas avoir entendu ces paroles; elle regardait fixement monsieur de Brévannes.
— Iris, — reprit-il, — vous n'avez rien lu de ces pages?
— Rien, rien, — dit-elle en sortant de sa rêverie, — que m'importe ce livre 1
— Elle ne songe qu'à moi, — pensa-t-il, — son indiscrétion n'est pas à craindre. — Il referma le livre, le rendit à la jeune fille et lui dit : — Vous avez, sans le savoir, rendu le plus grand service à votre maîtresse.
— Vous l'aimez ? — lui demanda brusquement Iris, en attachant sur lui un regard perçant.
— Moi ! — dit monsieur de Brévannes de l'air du monde le plus détaché, — singulière preuve d'amour que de cruellement menacer la femme qu'on aime. Non, non, je n'ai pas d amour pour elle... l'austère amitié peut seule recourir à des moyens si extrêmes.
— Il faut bien vous croire, — dit tristement Iris en reprenant le livre.
— Adieu, Iris, à demain, — dit monsieur de Brévannes; — vous rappellerez bien à madame de Hansfeld l'entrevue qu'elle m'a promise.
— Elle n'y manquera pas... Mais j'y songe : au nom du ciel ! que rien ne puisse lui faire soupçonner que vous avez lu dans ce livre ; je serais perdue.
— Rassurez-vous, ma chère Iris, j'aurai l'air d'être aussi étranger qu'elle à ses pensées les plus secrètes... Rien ne trahira la connaissance que j'en ai. Promettez-moi seulement de m'apportcr encore ce livre ; il serait pour moi de la dernière importance de le consulter ensuite de l'entrevue que j'aurai demain avec votre maîtresse... Me le promellez-vous?
— Encore mal faire... encore jibuser de sa confiance... Ah I maintenant je n'ai plus le droit de me plaindre de son injustice.
— Iris, je vous en supplie.
— Vous me le demandez, n'est-ce pas pour moi plus qu'un ordre.
Dans sa reconnaissance, monsieur de Brévannes prit la main d'Iris, et, l'attirant près de lui, voulut la bai.ser au front ; la jeune fille le repoussa violemment et fièrement, à la grande surprise de monsieur de Brévanne.s, qui croyait combler les vœux de la jeune fille ^ se montrant si bon seigneur.
TAUIA MONTI.
En arrivant sur lo quai, Iris jota h la rivière la bague (ju'elle avait rcrue puur prix (in sa trahison.
Après avoir attnntiveniont lu le lirre noir, monsieur de Brévannos toiriba dans une miditation profonde. Il n'en doutait pas, il était aimé, mais madame de llansfeld combattait de toutes ses forces ce penchant involontaire.
Sou mari la rendait si liorrihlemont malheureuse, qu'elle allait (]uel(|uefois iusi|u'à désirer sa mort.
Quoique le vn>u lui parût loucher h l'exagération, monsieur de Brévannes regardait toutes ces circonstances comme favorables pour lui, et il attendait avec anxiété le moment du rendez-vous que madame de llansfeld lui Uvait donné pour le lendemain au jardin des Plantes.
XUI
ABNOLD ET BEBTHE.
Madame de Brévannes avait plusieurs fois rencontré chez rierre Rinmond monsieur d(( llansfeld sous le nom d"Arnol<l Schneider; il avait sauvé la vie du vieux graveur, rien de plus naturel que ses visites h ce dernier.
Berthc ayant résolu de recommencer d'enseigner le piano pour subvenir aux besoins de son père, venait chez lui trois fois par semaine, et y restait jusiju'à trois heures pour donner, en sa présence, ses leçons de musique.
On n'a pas oublié que Berlho avait fait sur monsieur de Hansleld une impression profonde, la première fois qu'il l'avait aperçue à la Comédie-Française. Lor.s(ju'il la rencontra ensuite chez Pierre Raimond, qu'il venait d'arracher à une mort presque certaine, vivement frappé de la circonstance qui le rapprochait ainsi de Berthe, Arnold y vit une sorte de fatalité qui augmenta encore son amour.
Le charme des manières de monsieur de Hansleld, la grâce de son esprit, ses prévenances respectueuses, presque filiales pour Pierre Raimond, changèrent bientôt en une affection sincère la reconnaissance que le vieillard avait d'abord vouée à son sauveur.
Arnold était simple et bon, il parlait avec un goût et un savoir infini des grands peintres, objet de l'admiration passionnée du graveur, qui avait employé une partie de sa vie h reproduire sur le cuivre les plus belles œuvres de Raphaël, du Vinci et du Titien ; il avait montré k ArnoM ces travaux de sa jeunesse et de son âge mrtr; Arnold les avait appréciés en connaisseur et en habile artiste.
Ses louanges ne décelaient pas le complaisant ou le flatteur; modérées, justes, éclairées, elles en étaient plus précieuses à Pierre Raimond, qui avait la conscience de son art ; comme les artistes sérieux et modestes, il connaissait mieux que personne le fort et le faible de ses ouvrages. Ce n'était pas tout : Arnold .semblait, par ses opinions politiques, appartenir à ce parti exalté de la jeune Allemagne qui offre beaucoup d'analogie avec certaines nuances de l'école républicaine.
Grâce à ces nombreux points de contact, la récente intimité de Pierre Raimond et d'Arnold se resserrait chaque jour davantage. Ce dernier était de bonne foi, il ressentait véritablement de l'attrait pour ce rude et austère vieillard, qui conservait dans toute leur ardeur les admirations et les idées de sa jeunesse.
Monsieur de Hansleld était d'une excessive timidité; les obligations de son rang lui pesaient tellement que, pour leur échapper, il avait afTecté les plus grandes excentricités. Ses gortls, ses penchans le portaient à une vie simple, obscure, paisiblement occupée d'arts et de théories sociales. Aussi, mi^me en l'absence de Berthe, il trouvait dans les deux pauvres chambres de Pierre Raimond plus de plaisir, de bonheur, de contentement qu'il n'en avait trouvé jusqu'alors dans tous ses palais.
S'il avait seulemenl voulu dissimuler ses assiduités auprès de Berthe sous de trompeuses prévenances envers le graveur, celui-ci avait trop l'instinct du vrai pour ne pas s'en fttre aperçu, et trop do rigide fierté pour no pas fermer .sa porte à Arnold.
Pierre Raimond n'ignorait pas que son jeune ami trouvait Berttie charmante, et qu'il admirait autant son talent d'artiste que la candeur de son caractère, que U grâce de son esprit.
Dans son orgueil paternel, loin de s'alarmer, Pierre Raimond se réjouissait de celte admiration. N'avait-il pas une confiance aveugle dans les principes de Berthe? Ne devait-il pas la vie à Arnold? Comment supposer que ce jeune homme au cœur noble, aux idées généreuses, abuserait indignement des relations que la reconnaissance avait établies entre lui et l'homme qu'il avait .sauvé.
Aux yeux de Pierre Raimond, cela eflt été plus infâme encore que de déshonorer la fille do son bii'nfaiteur.
Enfin, Arnold avait dit appartenir au peuple, et, dans l'exagération de ses idées absolues, Pierre Raimond lui accordait une confiance qu'il n'edt jamais accordée au prince de llansfeld.
Berthe, d'abord attirée vers Arnold par la reconnaissance, avait peu h peu subi l'influence de cet être bon et charmant. H assistait souvent, en présence du vieux graveur, aux leçons de musi()He de Berthe"; il était lui-même excellent musicien, et quelquefois Berthe l'écoutait avec autant d'intérêt que de pl;iisir parler savamment d'un art qu'elle adorait, raconter la vie des gramis compositeurs d'Allemagne, et lui expo.ser, pour ainsi dire, la poétique de leurs œurres, et en faire ressortir les innombrables beautés.
Que de douces heures ainsi pa.s.sées entre Berthe, Arnold et Pierre Raimond ! Celui-ci ne savait pas la musique ; mais son jeune ami lui traduisait, lui expliquait pour ainsi dire la pensée musicale des grands maîtres, l'analysant phrase par phrase, et faisant pour l'œuvre de Mozart, de Beethoven, de Gluck, ce qu'Hoffmann a si merveilleusement fait pour Don Juan.
Berthe, profondément touchée des soins d'Arnold pour Pierre Raimond, leur atlribuait à eux .seuls la vive sympathie qui, chaque jour, la rapprochait davantage du prince. Celui-ci était d'autant plus dangereux (]u'il était plus sincère et plus naturel ; rien dans son langage, dans ses manières, ne pouvait avertir madame de Brévannes du péril qu'elle courait.
La conduite d'Arnold était un aveu continuel, il n'avait pas besoin de dire un mot d'amour; si par hasard il se trouvait seid avec Berthe, son regard, son accent étaient les mêmes qu'en présence du graveur. Celui-ci rentrait-il, Arnold pouvait toujours finir la phrase qu'il avait commencée.
Comment madame de Brévannes se serait-elle défiée do ces relations si pures et si paisibles? Jamais Arnold ne lui avait dit: «Je vous aime; «jamais elle n'avait un moment songé qu'elle piU l'aimer, et déjà ils étaient tous deux sous le charme irrésistible de l'amour.
Nous le répétons, par un singulier hasard, ces trois personnes, sincères dans leurs affections, sans défiance et sans arrière-pen.sée, s'aimaient : Arnold aimait tendrement le vieillard et sa fille, ceux-ci lui rendaient vivement cette affection ; tous troi^jenfin se trouvaient si heureux, que, par une sorte d'instinct coaservatif du bonheur, ils n'avaient jamais songé à analyser leur félicité, ils en jouissaient sans regarder en deçà ou au delà.
La seule chose qui aurait pu peut-être éclairer Berthe sur le sentiment auquel son cœur s'ouvrait de jour en jour, élait l'espèce d'indifférence avec bupielle elle suf>porlait les duretés de son mari ; elle .s'étonnait même vaguement de re.ssentir alors si peu des blessures naguère si douloureuses...
l.ors(iue son père, profondément irrité contre monsieur de Brévannes, lui avait sérieusement, presque sévèrement demandé compte des procédés de monsieur de Brévannes,
elle n'avait pas menti en répondant que depuis quelque temps elle ne s'en tourmentait plus.
Le vieillard avait eu d'autant plus de foi aux paroles de Berthe, que peu à peu elle redevenait calme, souriante, et que sa physionomie, autrefois si triste, révélait alors la plus douce quiétude.
Peut-être blâmera-t-on l'aveugle confiance de Pierre Raimond ; cette confiance aveugle était une des nécessités de son caractf're.
Ces antécédens posés, nous conduirons le lecteur dans le modeste réduit de Pierre Raimond, le lendemain du jour où monsieur de Hansfeld avait signifié à sa femme qu'elle devait quitter Paris dans trois jours.
Un bon feu pétillait dans l'âtre, au dehors la neige tombait et la bise faisait rage ; Pierre Raimond était assis d'un côté de la cheminée, Arnold de l'autre; depuis que le prince était amoureux, ses traits reprenaient une apparence de force et de santé, quoique son visage fût toujours un peu pâle.
Une grande discussion s'était élevée entre Pierre Raimond et Arnold, car, pour compléter le charme de leur intimité, ils différaient de manière de voir sur quelques questions artistiques, entre autres sur la façon déjuger Michel-Ange.
Arnold, tout en rendant un juste hommage à l'immense génie du vifcui tailleur de marl)re, ne ressentait pour ses productions aucune sympathie, quoiqu'il comprît l'admiration qu'elles inspiraient ; le goiit délicat et pur d'Arnold, surtout épris de la beauté dans l'art, s'effrayait des sombres et terribles écarts du fougueqx Buonarotti, et leur préférait de beaucoup la grâce divine de Raphaël.
Pierre Raimond défendait 1:011 vieux sculpteur avec énergie, et il se passionnait autant pour la fière indépendance du caractère de Michel-Ange que pour la gigantesque puissance do son talent.
— Votre tendre Raphaël avait l'âme amollie d'un courtisan,— disait le vieillard h Arnold, — tandis que le rude créateur du Moïse et de la cliapelle Sixline avait l'ànie républicaine ; et il devait menacer, comme il l'en a menacé, le pape Jules de le joler en bas de son échafaudage s'il kii man()uail de respect.
Monsieur de Hansfeld ne put s'empê':her do sourire de l'exaltation de Pierre Raimond, et répondit ;
— Je ne nie pas l'énergie un peu farouche de Michel- Ange; il "était, malheureusement, d'un canictère morose, fier, t^iciturne, ombrageux, altier et difficile.
— Malheureusement l.. Qu'entendez-vous par ce mot... malheureusement?
— J'entends qu'il était malheureux, pour les sincères admirateurs de ce grand homme, do ne pouvoir nouer avec lui des relations agréables et douces.
— Je l'espère bien. Est-ce que vous le prenez pour un Raphaël, pour un homme banal comme votre héros? Car, — ajouta le graveur avec un accent de dédain, — il n'y avait personne au momie d'un caractère plus facile, plus insinuant, plus aimable que votre Raphaël.
— Vous reconnaissez au moins ses qualités..
— Ses qualités !11 c'est justement à cause de ces qualités insupportables que je le détestp comme homme, quoique je le vénère comme artiste.
— Et moi, mon cher monsieur I^wmond, c'est justement à cause des défauts du caractère diaboli()ue de Michel-Ant,'c, qu'il m'est antipathique comme homme, quoique je m'incline devant son génie.
— Votre admiration n'est pas naturelle; elle est forcée., elle est exagérée I — s'écria le graveur.
— Comment ! — dit Arnold stupéfait , — vous délestez Uaphaël à cause de ses qualités., moi, je n'aime pas Michel Ange à cause de ses défauts... et vous m'accusez d'exagération ?
— Certainement... on n'est grand homme, on n'est Michel-Ango qu'à certaines conditions. J'admire dans le lion jusqu'à ses instincts sauvages et féroces; il n'est
lion qu'à condition d'être sauvage et féroce, il ne peut avoir les vertus d'un mouton, comme votre Raphaël.
— Mais au moins permettez-moi d'aimer dans Raphaël ces vertus de mouton, qui sont, si vous le voulez, les conséquences de sa nature, de son talent...
— A votre aise ; admirez, si vous trouvez qu'un tel caractère mérite l'admiration.. Quant à moi, physiquement parlant, je ne mets pas seulement en balance la fade figure du beau, du céleste Raphaël, tout couvert de velours et de broderies, avec le mâle visage de mon vieux Buonarotti, sombre, farouche, hâlé par le soleil, et vêtu d'une souquenille à moitié cachée par son tablier de cuir de tailleur de pierre. Allons donc! est-ce que ces deux natures peuvent se comparer seulement? Ah 1 ah 1 ah I!. quel plaisant contraste!.. Je vois d'ici... le divin Raphaël..
— Le divin Raphaël aurait fléchi le genou et respectueusement baisé la puissante main du vieux Michel-Ange, son maître et son aïeul dans l'art, — dit doucement Arnold en tendant la main à Pierre Raimond.
— Vous avez raison, — reprit celui-ci en répondant avec effusion au témoignage de cordialité de monsieur de Hansfeld. — Je suis un vieux fou., aussi emporté qu'à vingt ans..
A ce moment Berthe entra.
Il eût été difficile de peindre la ravissante expression de sa physionomie en voyant son père et Arnold se serrer ainsi la main. Ses yeux se remplirent de larmes de bon-, heur.
— Viens à mon secours, enfant, — dit Pierre Raimond; — je suis battu... ma folle barbe grise est obligée de s'incliner devant cette vénérable moustache blonde... Il reste calme comme la raison, tt je m'emporte... comme si j'avais tort...
— Et le sujet de celte grave discussion ? — dit Berthe en souriant et en regardant alternativement Arpold et soi^ père.
— Michel-Ange... — dit.Pierre Raimond.
— Raphaël... — dit Arnold.
— Comment, monsieur Arnold, vous ne pouvez pas céder à mon père ?
— Je voudrais bien qu'il me cédât sans discussion 1... Je ne veux pas qu'il cède... mais qu'il soit convaincu...
— Quant à cela, monsieur Raimond... j en doute... les convictions ne s'imposent pas, et Raphaël...
— Mais Michel-Ange...
— Allons, — dit Berthe, — pour vous mettre d'accord, je vais jouer l'air de Fidelio, que monsieur Arnold aime tant... qu'il vous l'a aussi fait aimer, mon père.
— Avouez, don Raphaël, — dit en riant le vieillard à Arnold, — qu'elle a plus de bon sens que nous.
— Je le crois, seigneur Michel-Ange; madame Berthe sait bien que quand on l'écoute on ne songe guère à parler.
— Oh 1 monsieur Arnold, je ne suis pas dupe de vos flatteries.
— Pour le lui prouver, mon enfant, commence l'ouverture de Fidelio : tu sais que c'est mon morceau de prédilection depuis que notre ami m'en a fait comprendre les beautés.
Berthe commença de jouer cette œuvre avec amour; la présence d'Arnold semblait donner une nouvelle puissance au talent do la jeune femme.
Au bout de quelques minutes, monsieur de Hansfeld parut complètement absorbé dans une profonde et douloureuse méditilion; quoiqu'il eût plusieurs fois entendu I'.erlhe jouer ce morceau, jamais les tristes souvenirs qu'il éveillait en lui n'avaient été plus péniblement excités.
Berthe, qui de temps en temps cherchait le regard d'Arnold, fut effrayée de sa pâleur croissante, et s'écria :
— Monsieur Arnold... qu'avez-vous ? mon Dieu 1.. comme vous êtes pâle!
— VoU-c main est glacée, mon ami, — dit Pierre Rai-r mond, qui était assis à côté de monsieur de Hansfeld.
— Je n'ai rien... rien, — répondit celui-ci ; — mais je
PAULA xMONlI.
suis il'uno faiblesse ridicule... f.rrtains airs sont pour moi... de véritalilcs dalos... et plusieurs motifs de Fideiio... se rattii client h un passé bien trisle...
•- J'avais pourtant (iéjh joué ce morceau, — ditBerIho en iiuitUmt le piano cl en venant s'asseoir à côté do son père.
— Sans doute... j'étais alors tout au plaisir d'entendre .votre exécution. Mais à celle lieure, je ne sais pourquoi... Oh ! pardon... pardon de ne pouvoir vaincre mon émotion...
Kt monsieur de llansfeld cacha son visaf;e entre ses mains.
Berthc elle vieillard se regardèrent tristement, partageant le chagrin de leur ami sans le comprendre.
Après (]ucli|ucs mumens de silence, Arnold releva la ti^lc. Il est impossible de rendre l'expression de tristesse navrante dont son pâle et doux visage était empreint. Une larme vint aux yeux de Herthe; par un mouvement d'ingénuité charmante, elle prit la main de son père pour l'essuver.
— Vous souffrez, — dit le vieillard à Arnold, — Que noire amitié n'est-elle plus ancienne i vous pourriez peutêtre apaiser vos chagrins en les é[ianchant...
— Oh! bien souvent j'y ai pensé... mais la honte m'a retenu, — dit Arnold avec une sorte d'accablement.
— La honte! s'écria Raimond avec surprise.
— Ne vous méprenez pas sur ce mot... mon ami, — dit .Arnold ; — Dieu merci ! je n'ai rien fait dont j'aie n rougir... seulement, j'ai honte de ma faiblesse... j'ai honte d'élre encore si sensible à des souvenirs qui devraient être aussi méprisés qu'oubliés.
— Ne craignez rien ; nous vous comprendrons... nous vous plaindrons. Ma pau\Te enfant a souvent aussi bien pleuré ici à propos do souvenirs (pii, eonune les vôtres, devraient être aussi méprisés qu'oubliés.
— Mon père !
— Tenez... Arnold,— dit le graveur, — si je<lésire voire confiance, c'est que nous aussi nous aurions peut-être de tristes aveux à vous faire...
— Vous aussi, vous avez été malheureux ? — dit Arnold.
— Bien malheureux, — répondit le vieillard ; — mais. Dieu merci I ces mauvais jours sont, je crois, passés. I! me semble que vous nous avez porté bonheur. Non-seulement vous m'avez sauvé la vie, mais, cette vie, vous me l'avez rendue charmante. Oui, depuis bien longlcmps je n'avais rencontré personne dont l'esprit eût autant de rapports avec le mien. Je Tie sais quelle est rinfluence de voire heureuse éloile ; mais, depuis que nous vous connaissons, ma pauvre Berthe elle-même est moins triste... ses chagrins domestiiiiies semblent adoucis... Vous avez enfin été pour nous l'heureux augure d'une vie douce et calme.
— Oh 1 ce que vous dit mon père est bien vrai, monsieur Arnold, — dit Berthe. — Si vous saviez combien il vous aime ! et lors(iue je suis seule avec lui en quels termes il parle do vous!
— l 'est vrai, — dit le vieillard. — Si vous nous entendiez, vous verriez que vous n'avez pas d'amis plus sincères... Berthe vous est si reconnaissante de ce que vous m'avez sauvé la vie, qu'après moi vous êtes ce qu'elle aime le plus au monde.
— Oh! oui... paBvre père! — dit Berthe en embrassant le vieillard.
Monsieur de Hansfeld écoutait Pierre Raimond avec une vénéralion profonde. Ce langage franc et loyal était aussi nouveau que flatteur pour lui. Ne fallait-il pas qu'il inspirât une bien noble confiance à Pierre Raimond pour que celui-ci ne craignît pas de lui parler ainsi devant sa lillel
Berthe elle-même, loin de se montrer confuse, erabarrnssée, semblait confirmer ce que disait son père : son front rayonnait de candeur et de sérénité.
Kn présence de cette noble franchise, monsieur do llansfeld rougit de sa dissimulation ; il fut sur le point
d'apprendre à Pierre Raimond son véritable nom ; mais il redouta l'indignation i]ue cet aveu tardif excibTail peutêtre chez le vieux graveur, dont il connaissait d'ailleurs li'S préventions arislocratiques ; il trouva donc une sorte de mezzolermiiie dans la demi-coulidenco qu'il fil à Berthe et à son père.
Aprè^quelques momens de silence, il dit à Pierre Raimond :
— Vous avez raison, mon «mi.., vous m'avez donné l'exemple de la confiance... je vous imiterai... l'euHMro vous ins[)lrorai-ie un peu d'intérêt par quelques rapfiorts entre ma position et c.rlle de votre fille... car vous m'avez dit que son mariage n'étail pas heureux... et c'est aussi à mon mariage que j'ai dû d'atroces chagrins.
— Vous êtes marié?... si jeune! — dit Raimond arec élonnement.
— Depuis deux ans.
— Kt votre femme'? — dit Berthe. '
— Hlle est en Allemagne, — répondit monsieur de llansfeld après un moment d'hésitation.
— Et (luelqiies pas'^ages <le l'ouverture de Fiilelio qm jouait Berthe vous ont sans doute rappelé de douloureux souvenirs?
— Ilelas ! oui. F orsque j'ai connu la femme que j'ai épousée, j'étais dans tout le feu de ma première admiration pour cetofiéra de Beethoven .. J'ai toujours eu l'habilude d'allacher mes pensées du moment h certains passages de la niusiipie que j'aime... pensées qui, pour moi, deviennent pour ainsi dire les paroles des airs que j'afi'ectionne le plus; eh bien 1 l'opéra de Firfe/jo me rappelle ainsi toutes les phases d'un amour malheureux.
— Ah ! maintenant je comiirends voire émotion, — dit Berthe en secouant la tête avec tristesse.
— Voyons, mon ami, dit cor.lialemonl Pierre Raimond, — jamais vous ne parlerez à des cœurs plus sympathiques.
Et monsieur de Hansfeld raconta ainsi qu'il suit l'histoire de son mariage avec Paula Monli ; histoire vraie en tous points, sauf la substitution du nom d'Arnold Schneider h celui de Hansfeld.
— Orphelin presque en naissant, — dit le prince, — j'ai élé élevé par un vieux serviteur de ma famille. Nous habitions un village retiré, nous y vivions dans une complète solitude. Le pasteur était peintre et musicien ; il reconnut en moi quelques dispositions pour ces aris auxqiu'ls je consacrais tout mon temps. Ces premières années de ma vie furent paisibles et heureuses. J'aimais le vieux Franlz comme un père; il avait pour moi les soins les plus tendres; il me re|irochait seulement de fuir les exercices violens, de ne sortir de mon cabinet d'études que pour ipielques rares promenades dans nos belles montagnes. Je n'avais aucun des goûts de mon Age: j'étais sérieux, taciturne, mélancolique; la musique me causait des ravissemens presque extatiques, auxquels je m'ab indonnais avec délices... A dix-huit ans j'entrepris avec mon vieux serviteur un voyage en Ilalie. Pendant deux ans j'étudiai les chefs-d'œuvre des grands maîtres dans les diiïérentes villes où je m'arrêtai, voyant peu do monde et me trouvant heureux de ma vie indolente, rêveuse et contemplative. J'arrivai à Venise; mon culte pour les arts avait jusqu'alors rempli ma vie, l'admiration passionnée qu'ils m'ins[>iraii'nt suffisait à occuper mon cœur... A Venise, le ha.sard me fit rencontrer une femme dont l'influence devait m'être funeste. Celte femme, que j'ai épousée, se nommait Paula Monli...
— Elle était belle? — demanda Berthe.
— Très belle... mais d'une beauté sombre... Etrange contraste 1 j'ai toujours été faible et timide, je me suis é|iris d'une femme au caractère énergique et viril.... C'était mon premier amour... Sans doute j'obéis jilus à l'instinct, au besoin d'aimer, qu'à un sentiment réfléchi, e( je devins passionnément amoureux de Paula Monli ; elle accueillit mes soins avec indlll'érence; je ne me rebutai pas ; elle me semblait très malheureuse. J'eus quel-
que espoir, je redoublai d'assiduités, et je demandai formellement sa main à sa tante. J'étais riche alors, ce mariage lui parut inespéré ; elle y consentit. J'eus avec Paula une entrevue aécisive... Je dois le dire, elle m'avoua qu'elle avait ardemment aimé un homme qui devait être son mari, et, quoique cet homme fût mort, son souvenir vivait encore si présent et si cher à sa ptmsée, qu'il l'absorbait tout entière, et que mon amour lui était indifférent. Cet aveu me fit mal, mais je vis dans la franchise de Paula une garantie pour l'avenir ; je ne désespérai pas de vaincre, à force de soins, la froideur qu'elle me témoignait... Elle ne me cacha pas que, sans l'incessante influence d'un passé qu'elle regrettait amèrement, elle aurait peut-être pu m'aimer. Alors je me laissai bercer des plus folles espérances ; ma passion était vraie... Paula Monii en fut touchée , mais sa délicatesse s'effrayait encore de la disproportion de nos fortunes. La perte d'un procès venait de complètement ruiner sa famille. Je surmontai ses scrupules; elle me promit sa main... mais en me répétant encore qu'elle ne pouvait m'ofTrir qu'une afTection presque fraternelle. Cependant cette froide union fut pour moi un bonheur immense. D'abord mes espérances s'accrurent: à part quelques momcns de profonde tristesse, le caractère de Paula était mélancolique, mais égal, quelquefois même afï ctueux. Déjà j'entrevoyais un avenir plus heureux, lorsqu'un jour... oh ! non. non, jamais... je n'aurai la force de continuer...— reprit le prince en cachant sa figure entre ses mains.
Berthe et son père se regardèrent en silence, n'osant pas demander à Arnold la suite d'un récit qui lui semblait si pénible.
Pourtant il poursuivit :
— Pourquoi cacherais-je ses crimes? Mon indulgence n'a-t-elle pas été une faiblesse coupable? Je dois en fiorter la peine. Nous étions allés passer l'été à Trieste. Depuis plusieurs jours, Paula se montrait d'une humeur sombre, irritable; je la voyais à peine. Lors de ces accès de noire tristesse, elle ne voulut auprès d'elle qu'une jeune bohémienne qu'elle avait recueillie par charité. Cette pauvre enfant était tcmlrement dévouée à ma femme. Pour l'intelligence du récit qui va suivre, — continua le prince, — il me faut entrer dans quelques [articularites minutieuses. Au bout du jardin de notre maison de Trieste était un pavillon où nous allions prendre le thé presque chaque soir. Un soir, Paula m'avait à grand'peine promis d'y venir passer une heure... J'espérais ainsi la distraire de ses tristes pensées. Jamais je n'oublierai l'expression morne et désolée de sa physionomie pendant cette soirée; elle accueillit presque avec colère et dédain quelques mots de tendresse que je lui adressais. Douloureusement blessé de sa dureté, je sortis du pavillon. Après quelques tours de jardin, je me calmai peu à peu, me rappelant que Paula m'avait prévenu qu'elle était encore quelquefois sous le coup de souvenirs pénibles. Je rentrai dans le pavillon. Elle n'y était plus. On avait servi le thé pendant mon absence, je trouvai préparée la tasse de lait sucré que je prenais chaque soir ; je sus gré à Paula de cette attention dont pourtant je ne profitai pas... J'avais un épagnoul que j'affectionnais beaucoup... machinalement je lui présentai la tasse que Paula m'avait apprêtée ; il la but avidement, et presque au.ssitiM le malheureux animal tomba par terre, trembla convulsivement, et mourut après quelques minutes d'agonie..
— Oh 1 je comprends... mais cela est horrible I... —s'écria Pierre Raimond.
Berthe regarda son père avec surprise.
— Qu'y a-t-il donc, mon père? — dit-elle; puis,
éclairée par un moment de réflexion, elle ajouta avec horreur : — Oh I non, non, c'est impossible... monsieur Arnold... c'est impossible I une femme est incapable d'un crime si affreux. -
— N'est-ce pas? — reprit Arnold avec amertume. — Après quelques réflexions, j'ai dit comme vous... c'est impossible... j'ai attribué au hasard ce fait eft'rayant,je
me suis même cruellement reproché d'avoir pu un moment soupçonner Paula.
— Et lorsque vous revîtes votre femme , — dit Pierre Raimond , — quel fut son accueil ?
— Il fut calme, confiant ; et si j'avais alors conservé quelques doutes, ils eussent été à l'instant dissipés : le soir j'avais laissé Paula sombre, presque corroucée; le lendemain je la trouvai tranquille, affectueuse et bonne... elle me tendit la main en me demandant pardon de m'avoir si brusquement quitté la veille.
— C'est d'une inconcevable hypocrisie... — dit Pierre Raimond.
— Oh ! non, non, elle n'était pas coupable, son calme le prouve, — dit Berthe.
— Je pensais comme vous, — reprit monsieur de Hansfeld ; — il y avait tant de sincérité dans son accent, dans son regard; ses paroles étaient si naturelles, qu'accablé de remords, de honte, je tombai à ses pieds en fondant en larmes et en lui demandant pardon... Elle me regarda d'un air surpris. Je n'o.sai m'expliquer davantage. Innocente, mon soupeon était un abominable outrage. Je lui répondis que je craignais de l'avoir contrariée la veille... Elle me crut, et cette scène n'eut pas d'autre suite. Comment vous expliquer ce qui se |)assa en moi depuis ce jour... Mon fol amour pour Paula auirmenta pour ainsi dire en raison des torts que je me reprochais envers elle ; je ne ])nuvais me pardonner d'avoir osé accuser une femme qui m'avait donné tant de preuves de franchise.
— En effet , — dit Berthe, — lorsque vous avez demandé sa main, pourquoi vous aurait-elle dit que son cœur n'était pas libre, au risque de manquer un mariage si avantageux pour elle?... Non, non ; elle était innocenta de cet horrible crime.
— Et vous n'aviez pas d'ennemis?— dit Pierre Raimond.
— Aucun, que je sache...
— Mais comment vous êtes-vous expliqué la mort subite, convulsive, de cet épagneul, mort dnns laquelle se retrouvaient tous les symptômes d'un empoisonnement.
— Je parvins à m'étourdir sur ce fait inexplicable, à empêcher pour ainsi dire ma pensée de s'y arrêter, tant je voulais croire à l'innocence de Paula. J'expiais douloureusement cet atroce soupçon; vingt fois je fus sur lo point de lui tout avouer; mais je n'osais pas: son affection pour moi était déjà si tiède, si incertaine... un tel aveu me l'eût à jamais aliénée. Pourtant... pour mon repos, j'aurais dû tout lui dire, car elle commença de trouver quelques-unes de mes paroles étranges; mes réticences involontaires lui semblèrent incohérentes; quelquefois, profondément touché d'un mot ou d'une attention tendre de sa part, je m'écriais dans une sorte d'égarement : « Oh ! je suis bii n coupable... pardonnez-moi... j'ai eu tort... » Elle me demandait la signification de ces mots; je revenais à moi, et, au lieu de m'expliquer, je lui réitérais les protestations les plus passionnées... Hélasl bientôt la pâle affection que j'en avais obtenue par tant de soins, avec tant de peine, fit place à une nouvelle froideur... Elle me regardait quelquefois d'un air inquiet et craintif... ses accès d'humeur sombre redoublèrent... alors aussi... les soupçons que j'avais d'abord si énergiquement repoussés revinrent à ma pensée; puis je les chassais de nouveau; quelquefois j'examinais malgré moi avec défiance les mets qu'on me servait; puis, rougissant de cette crainte si insultante pour Paula, je quittais brusquement la table... Dans celte lutte sourde et concentrée, ma santé s'altéra, mon caractère s'aigrit ; Paula me témoigna un éloignement de plus en plus prononcé.
— Quelle vie... mon Dieu ! quelle vie 1 — s'écria Berthe en essuyant ses yeux humides.
— Hélas I — dit monsieur de Hansfeld , — cela n'étiiit rien encore. Nous quittâmes Trieste à la fin de l'automne; ma femme voulait allait casser l'hiver à Genève, puis venir ensuite en France; surpris par un orage violent, nous nous arrêtâmes à quelques lieues de Trieste , dans une
VSVIK MONTF.
misf^rablo auliorgo, à la tnmhôp flo la nuit. I.a tomp/^lo rndoulila (lo funnir, un lorront (jiio nous (lovions travorsor ét.iil ilohordé; il fallut nous rési^nor h passer la nuit dans rotto domeuro. L'endroit (■tait (l(-s(>rt. Il me spinbla que le niaîlre de l'auberge avait une fifjrure sinistre. Je proposai h ma femme de veiller le plus lard possible, et de soumieiller ensuite sur une cliais(>, afin de [)nuvoir partir avant le jour, dt's ipie les chemins seraient pratirahles. Notre suite se composait de deux domesti(iues à moi et de la jeune fille (\w accompnprnait Paula. J'avais pour cette entant toutes les bontés possibles, je s;ivais en cela plaire à ma femme; d'ailleurs, Iris (c'est le nom de cette bolK^mienne) m'était presque aussi dinoMi'e qn'h sa maîtresse. Nous occupions pendant celte nuit fatale... oh! bien fatale... une petite chambre dont l'unique porte ouvrait sur un cahin(H où se trouvait Frantz, mon vieux serviteur... Paula ne pouvait cacher son en'roi;le vent semblait ébranler la maison jusijue dans ses fondemens; nous veillâmes tous deux assez tard. Seuls dans celte chambre, je m'étais assis sur un mauvais grabat, pendant que ma femme reposait dans un fauteuil. Je succombai au sommeil, mal^'ré tous mes ofïorts. J'ignore de|iuis combien de temps je dormais, lorsiiup je fus brusquement éveille par une douleur aiguë h la partie interne du bras gauche, i/obscunté la plus profonde n'gnaif dans cette pièce. Mon premier soin fut de saisir la main que je sentais peser sur moi... Cette main frélo et délicate tenait un stylet très aigu...
— Mon Dieu ! — s'écria Berthe épouvantée en joignant les mains.
— Encore... une tentative... mais cela est effroyable, — dit Pierre Raimond.
Arnold continua :
— Grflce à l'obscurité, on avait enfoncé le stylet entre mon corps et mon bras gauche, étroitement serré contre moi. A la légère résistance que rencontra la lame en glissant dans cet étroit intervalle, on dut croire (ju'elle pénétrait dans ma poitrine. Cette erreur me sauva; j'en fus quitte pour une légère blessure au bras.
— Quel bonheur! — dit Berthe.
— Je vous l'ai dit, mon premier mouvement en m'é- Ycillant fut de saisir la main que je sentais peser sur moi; tout à coup cette main devint glacée ; j'étendis l'autre bras, je louchai une robe de femme... Je sentis un parfum h'ger, mais pénétrant, dont se servait habituellement Paula... Une épouvantable idée me traversa l'esprit... Je me rappelai le poison de Trieste... Je n'eus plus aucun doute... Celte révélation fut si loudroyante que je ne sais ce qui se passa en moi ; ma raison s'égara ; pen(lant quelques secondes, je me crus le jouet d'un horrible songe... Durant c<>t instant de vertige, la main que' je tenais s'échappa sans doute... Quand je revins à moi, j'étais seul, toujours dans les ténèbres : « Franlz... Frantz !... » m'écriai-je en frappant à la cloison qui si-parait ma chambre du cabinet où était mon domestique. Frantz ne dormait pas; en une minute il entra tenant une lampe à la main.
— Et votre femme?— s'écria Berthe.
— Figurez-vous ma surprise... ma stupeur... c'était à douter de ma raison ; Paula était profondément endormie dans un fauteuil auprès de la cheminée,
— Ivlle feignait de dormir... — s'('cria Pierre Raimond.
— Je vous dis que c'était à devenir fou ; elle dormait , ou plutôt elle simulait si parfaitement un profond et paisible sommeil, que sa respiration dfjuce, régulière, n'était pas même accélérée par la terrible émotion qu'elle devait ressentir; sa figure était calme; sa bouche lég(Vement entr'ouverte ; son teint faiblement coloré par la chaleur du sommeil; et sa physionomie, ordinairement sérieuse, était presque souriante.
— Mais cela est h peine croyable ! — s'écria Pierre Raimond;— comment ! votre femme dormait paisiblement après une pareille tentative?
— Son sommeil était, vous dis-je, d'une sérénité si profonde, que j(! ne pouvais non plus en croire mes yeux.
OEL'V. CHOISIES. — II
Debout, pâle, immobile, je la contemplais d'un air hagard.
— Ft il n'y avait pas d'autre femme que la vOtre daaî cette auberge? — demanda Berthe.
— Il n'y avait qu'elle.
— Et cette jeuno lillo , cette bohémienne? — dit Pierre Raimond.
— Elle était couchée dans une pièce qui donnait sur la chambre où veillait Frantz; il ne dormait pas, il avait de la lumière, il était impossible d'entrer cliez nous sans qu'il le vît.
— Il faut donc le croire... cette fois, c'était bien elle, — dit Berthe. —Un tel crime est-il possible, mon Dieu!
— Une dissimulation pareille m'épouvante encore plus que le crime, — dit Pierre Raimond.
— Une dernière preuv(! d'ailleurs ne me laissait pfesipie aucun doute, -dit Arnold.— Sur le plancher, aux pieds do ma femme, je reconnus une dague florentine , arme précieuse, ciselée par Benvenuto Cellini, qui avaitélé, je crois, léguée à Paula par son père.
— Dès lors vous n'avez plus gardé aucun ménagement!
— s'écria lo graveur; — et c'est ensuite de ce nouveau crime que vous avez relégué cHU\ infAme en Allemagne.
— Si j'hésitais à vous raconter cette horrible histoire, mon ami, — reprit le prince d'un air confus, — c'est que j'avais la conscience de ma faiblesse, ou plutôt de l'inexplicable influence que Paula conservait sur moi.,.
— Comment ! après cette nouvelle tentative...
— Oh ! si vous saviez ce qu'il y a d'affreux dans le doute...
— Mais ce coup de poignard ? — dit Pierre Raimond,
— Mais ce sommeil si profond? mais ce réveil si doux, si paisible?
-Lorsqu'elle vous vit blessé, que dit-elle?— s'écria Berthe.
— Vous peindre son angoisse, sa stupeur, ses soins empressés , me serait impossible. De l'air du monde lo plus naturel, elle s'écria qu'il fallait faire partout des peniuisitions. Elle avait aussi remarqué la veille la sinistre physionomie du maître de cette auberge; comme moi elle s'épuisait en vaines conjectures. Frantz affirmait n'avoir vu passer personne, et qu'on avait dû s'introduire par une fenêtre qui s'ouvrait sur un balcon ; mais celle fenêtre se trouva parfaitement fermée. L'accent de Paula fut si naturel, que mon vieux serviteur, qui ne l'aimait pas, qui avait vu mon mariage avec peine, n'eut pas un instant la pensée d'accuser ma femme.
— Mais celte petite main frêle que vous avez saisie?... mais cette senteur de parfum particulière à votre femme?
— s'écria Pierre Raimond.
— Je vous le répèle... ma raison s'égarait dans ce dédale de contradictions singulières. Paula, aidée de Frantz, voulut elle-même panser ma blessure; rien dans ses manières, dans son langage, n'était affecté.
— Commettre un tel crime et faire montre de tant d'hypocxisie... c'était là le comble de la scélératesse, — dit le graveur.
— Sans doute, et la monstruosité même d'un tel caractère éveillait encore mes doutes, malgré l'évidence. Pour comble de fatalité. Paula, soit intérêt, soit pitié, soit calcul, ne s'était jamais montrée plus affectueuse, je dirais pres(iue plus tendre, qu'en me prodiguant les premiers soins après cet accident.
— Ruse, ruse infernale ! — s'écria Pierre Raimond.
— C'était peut-être lo remords de son crime , — dit Berthe.
— Mon malheur voulut que j'hésitasse tour à tour entre ces convictions si diverses... Il eût été moins funeste pour moi de croire Paula tout à fait innocente ; mais, au contraire... par une inconcevable mobilité d'impressions, je passais tour à tour envers elle de l'amour passionné à d(^s accès de haine et d'horreur ; mes angoisses de Trieste n'étaient rien auprès d(;s tortures que j'endurais alors... Une tète plus faible que la mienne n'eût pas résisté à ces secous-
ses. Quelquefois, après avoir témoigné à ma femme, par quelques paroles incohérenles, in terreur qu'elle m'inspirait, réflécliissant que, malgré d'effrayantes apparences, je n'avais pasde certitude réelle et que je me trompais peutêtre, je poussais des sanglots décliirans en lui demandant pardon. Elle finit par croire ma raison égarée... Que vous dirai-je !.. je trouvai d'abord une salisfaction amère à laisser prendre quelque consistance à ce bruit, puis à l'augmenter et à l'accréditer par des bizarreries calculées. Le monde m'était odieux, je voulais ainsi échapper à ses exig! nces. Ce n'était pas tout : dès qu'on me crut sujet à des momens de folie, je pus, à l'abri de ce prétexte, me livrer sans scrupule à mes accès de mélîance, sans que mes précautions, ainsi attribuées à un dérangement d'esprit, pussent compromettre ou accuser ma femme. Tantôt, croyant ma vie menacée, je m'enfermais seul pendant des journées entières, ne mangeant que du pain et des fruits que mon fidèle Frantz allait m'achetor lui-m?me; et encore souvent, dans ma terreur insensée, je n'osais pas même toucher'à ces alimens... D'autres fois, rougissant de mon effroi, convaincu de l'innocence de Paula, je revenais à elle avec un repentir déchirant; mais son accueil était glacial, méprisant.
— Pauvre Arnold 1 — dit Pierre Raimond avec émotion.
— Sans doute vouj êtes faible ; mais cette faiblesse même dérivait d'une noble sour^'e... vous craigniez d'accust^r injustement Paula. En ofTef, c'est quelque chose d'effrayant que de dire à quelqu'un, et cela sans preuves certaines : Vous élîs homicide... vous avez voulu deux fois m'assassiner...
— N'est-ce pas? surtout lorsqu'il s'agit d'adresser ces foudroyantes paroles à une femme que l'on a passionnément aimée, surtout lorsqu'à côté de preuves matérielles presque irrécusables, il est pout ainsi dire d'autres preuves morales toutes contraires; lorsqu'enfin quelquefois une voix secrète, une révélation occulte, vous dit avec une irrésistible autorité : Non, cette femme n'est pas coupable... Oiil je vous l'assure, c'était un enfer... un enfer...
— Maintenant, — dit Berthe, — je conçois que vous ayez feiul d'être insensé.
— Mais,— dit Pierre Raimond, — une dernière tentative ne vous a laissé aucun doute...
— Aucun cette fois... Le crime me parut avéré... ou plutiM, comme mon amour s'était usé et éteint dans ces luttes, dans ces angoisses continuelles, j'ai eu cette fois plus de courage que je n'en avais eu Jusque-là.
— Vous ne l'aimez plus, enfin? — dit Berthe.
— Non, car, en admettant même que j'eusse été aussi insensé que je le paraissais, je méritais au moins quelque pitié, quelque intérêt... et ma femme ne m'en témoignait aucun. Profitant de la solitude où je vivais (nous habitions alors une grande ville), elle courait les fêtes et s'informait à peine de moi. Cette dureté de cœur me révolta... Ou ma femme était coupable, et ma générosité à son égard aurait dû toucher l'âme la plus perverse; ou elle était innocente, alors les accès de douU^ur auxquels je me livrais après l'avoir vaguement accusée auraient dû l'émouvoir.
— Mais pourquoi n'avez-vous jamais, avec elle, abordé franchement cette question? Pourquoi n'avoir jamais nettement formulé vos reproches? — dit Pierre Raimond.
— Songez-y; il me fallait lui dire : «Je vous soupçonne, je vous accuse d'avoir voulu m'assassiner deux fois... » Ne pouvais-je pas me tromper?
— En elïet , cette position était affreuse , — dit Berthe.
— Et le dernier trait qui a amené votre séparation , quel est-il ?
— Il y a très peu de temps de cela, — dit monsieur de Hansfeld en baissant les yeux. — J'occupais avec ma femme une maison isolée : je ne sais pourquoi mes soupçons étaient revenus avec une nouvelle violence ; je sortais rarement do mon appartement. Quelquefois pourtant, le soir, je montais à un petit belvédère situé au faîte de notre demeure; c'était une, espèce de terrasse très élevée, entourée d'une légère grille à hauteur d'appui , sur laquelle je
m'accoudais ordinairement pour regarder au loin les tristes horizons que présente une grande ville pendant la nuit; je passais là quelijuefois de longues heures dans une rêverie profonde. Un soir, la Providence voulut qu'au lieu di^ m'accouder et de me pencher comme d'habitude sur la balustrade... j'y posai la main... A peine l'eus-je touchée que, à mon grand effroi, elle céda et tomba avec un fracas horrible...
— Ciel 1 — s'écria Berthe.
— La hauteur était si grande que cette grille de fer fut brisée en morceaux en tombant sur le pavé.
— Quelle atroce combinaison I — dit Pierre Raimond en levant les mains au ciel.
— Ma mort était inévitable si je me fusse appuyé sur cette rampe... Qui pouvais-je accuser, si ce n'est Paula? Personne n'avait d'intérêt à ma mort. Ignorant qu'une faillite m'avait enlevé presque toute ma fortune, elle se souvenait sans doute que dans des temps plus heureux je lui avais fait donation de mes biens. Cette idée ne m'était jamais venue tant qu'avait duré mon amour... Il m'a toujours semblé impossible de soupçonner d'une infamie les gens que j'aime... J'aurais pu , à la rigueur, croire ma femme capable d'obéir à un mouvement de haine insensée, mais non U'agir par un calcul si lâche et si odieux ; pourtant, une fois mon amour éteint, en présence de ce nouveau piège si meurtrier, je ne reculai devant aucune supposition. Seulement, pour éviter de tristes scandales, je me contentai de déclarer à Paula qu'elle quitterait à l'instant la ville que nous habitions, que je ne la reverrais jamais, et que j'étais assez indulgent, ou plutôt assez faible pour la livrer à ses seuls remords... Que vous dirai-je de plus 1 à quoi bon vous indigner en vous parlant de l'audace avec laquelle cette femme brava mes reproches, de l'horrible hypocrisie avec laquelle elle affecta de les attribuer à l'égarement de ma raison. Tant de cynisme et d'effronterie me révolta... je la quittai... De ce moment
ma vie fut bien triste mais au moins j'étais délivré
d'une horrible appréhension. Quelque temps après, je vous rencontrai, — ajouta monsieur de Hansfeld en tendant la main à Pierre Raimond. — Tout à l'heure vous parliez d'heureuse étoile... vous aviez raison, la mienne m'a fait me trouver sur votre chemin... Avant d'avoir eu le bonheur de vous sauver la vie, j'étais seul, abattu, et sous le coup de bien amers souvenirs ; tout a changé pour moi , j'ai trouvé en vous un ami ; mes chagrins sont passés, et si je pouvais compter sur la durée de nos relations, je n'aurais été de ma vie plus heureux.
— Et pourquoi , mon ami , ces relations vous manqueraient-elles jamais? Le charme du commerce des honnêtes gens est dans sa sûreté : qui pourrait altérer notre amitié? N'cst-elle pas basée sur des services rendus , sur des services réciproques? N'cst-elle pas également chère à ma fille, à vous, à moi ?... Et puis enfin les tristes motifs qui nous font trouver dans cette intimité si douce une sorte de refuge contre des pensées cruelles , ces motifs existeront toujours : pour vous , ce sont les crimes de votre femme; pour Berthe, la cruelle conduite de son mari; pour moi , le ressentiment des chagrins de mon enfant
— Vous avez raison, nous n'avons pas le droit de douter de l'avenir.
— Mon Dieu ! que vous avez dû souffrir, monsieur Arnold, — (lit tristement Berthe.
— Si vous avez témoigné quelque faiblesse, — dit Pierre Raimond, — votre conduite a été admirable de mansuétude... C'est le propre d une âme pleine de délicatesse et d'élévation que de s'imposer les cruelles tortures du doute plutôt (jue de risquer un reproche... terrible... bien terrible... Si contre toute probabilité votre femme eût été innocente... Ce long récit de vos infortunes me donne de nouvelles preuves de la bonté de votre cœur; et comme on a louinurs les défauts de ses qualités, je trouve même dans l'espèce de faiblesse qu'en pourrait vous reprocher une prouve de délicatesse exquise.
PAULA MONTI
SI
— Vous êlcs trop iiuiulgent, mon arni...
— Je suis juste... el aussi pou natk-ur ((uo Michel-Ango. Est-ce bien œla?— ajouta lo vieillard oti riant.
— Voici I'Ikmu'p de nu>s loruns . — dit lirrtlK^ ; — cotio triste contldonce (init h temps; j'en suis tout attristée. Ah! monsieur Arnold , (|uolies soull'rauces!... 11 vous faudra bien du bonheur pour les ou^ilier...
A ce niomiMit deux écoiières do Berthe arrivèrent et rompirent !a conversation.
Monsieur de Uansfeld quitta Pierre Raimond el sa fdle, un peu soulagé par l'aveu qu'il venait do leur faire, mais regrettant encore l'incognito qu'il g:irdait envers eux.
Désirant avant louléloif:nersa femme, qu'il voulait fiuro partir lo lendemain, monsieur de Uansfeld revint à l'hôtel Lambert,
Madame de Hansfeld se trouvait dans une cruelle perfilexité : son mari exifj;pait d'elle qu'elle partît le lendemain pour l'Allemagne ; il lui fallait ainsi renoncer à monsieur doMorville, nécessairement retenu à Paris par la santé chancelante de sa mère.
L'éloignement de Paula pour le prince se changeait en aversion, en haine profonile; elle croyait ce sentiment presque excusé par les bizarreries et par les duretés de son mari. Le dernier coup iju'il lui port.ut était surtout affreux; la forcer de quitter Paris au moment m^me où sa passion pour monsieur do Morville , si longtenips cachée , si longtemps combattue , allait être aussi heureuse qu'elle pouvait l'être.
Iris, en révélant à sa maîtresse que le prince se rendait souvent chez Pierre Rnimond, sous un nom supposé, pour y rencontrer madame do Brévannes, avait excité la colère do Paula contre Berthe; c'était sans doute pour garder plus facilement un incognito qui favorisait son amour quo le prince exigeait le départ de madame di; Uansfeld.
Après de milres réfI(^\ions, Paula crut entrevoir quelque chance de salut dans la passion même de son mari pour madame de Brévannes.
Malgré l'ordre du prince, madame de Hansfeld n'avait annoncé son départ à personne, et ne se préparait nullement à ce voyage, espérant que peut-être son mari renoncerait à sa première détermination. Quant à ses menaces de dévoiler les crimes de sa femme et de l'abandonner h la justice des hommes, Paula n'y avait vu qu'une nouvelle preuve de l'aberration de l'esprit d'Arnold.
Jusqu'alors les différons accès de ce qu'elle appelait la folie de monsieur de Hansfeld lui avaient presque inspiré autant de commisération que d'efl'roi. Mais dans son dernier entretien , le prince s'était montré si dur, si injuste, elle se voyait si cruellement sacrifiée à l'affection qu'il ressentait pour Berthe, que, blessée dans ce qu'elle avait de plus précieux au monde... son amour pour monsieur de Morville, Paula partageait sa haine entre son mari el madamo de Brévannes.
Telles élaitnt les réflexions de madame de Hansfeld, lorsque le prince entra chez elle; il sortait de chez Pierre Raimond ; son air était encore plus ferme , encore plus impéri nx que la veille.
— Il me semble , madamo, que vous ne vous hâtez pas de faire vos préparatifs de départ, — lui dit-il sèchement. — Du reste, comme vous ne verrez el ne recevrez personne au château de Hansfeld . où je vous envoie, vous n'avez pas besoin d'un grand attirail de toilette... Vous pouvez emporter vos diamaus... je vous les abaudonne... tianU,
quo jo charge de vous conduire en Allemagne, est incorruptible... Si j'avais pu hésiter h vous laisser ces pierreries, c'aurait été dans la crainte de vous donner les moyens d(^ gagner votn; guide.
Madame di! Hansfeld interrompit son mari :
— Je vous remercie , monsieur, de me procurer retio occasion de vous rendre ces pierreries. — Kt , se levant , elle alla prendre dans un secrétaire un grand éerin qu'elle
remit au prince. — J'ai autrefois accepté ces prt-sens
Depuis longtemps j'aurais dû les remettre entre vos mains.
— Soit, — dit le prince en les prenant avec indifférence; — la tendresse la plus vive , l'afTectiem la plus dévouée n'ont pu vous désarmer... ma générosité devait être aussi impuissante... Il est vrai, — ajouta-t-il avec un sourire de mépris écrasant , — que j'avais par contrat disposé en votre faveur de la plus grande partie de ma fortune... et qu'après ma mort vous héritiez do tout... des pierreries comme du reste.
— Monsieur...
— Seulement, comme vous m'avez paru un pou pressée de jouir de ces avantages, j'ai trouvé moyen, en t'énalurant une jiarlie do ma fortune, de neutraliser ces dons d'autrefois... Je vous dis cela pour vous convaincre que si je mourais demain , vos espérances intéressées seraient déçues. J'aurais dft vous prévenir plus Irtt... cela vous ertl évité... quelijues actions un peu hasardées que votre vif désir d'être veuve expli(]ue , mais n'excuse pas , — ajouta monsieur de Hansfeld avec une sanglante ironie.
Ces mots cruels firent une étrange impression sur madame de Hansfeld.
Parfaitement indifférente aux reproch('S qu'ils renfermaient et qu'elle no comprenait pas, car elle ne les méritait en rien , elle no fut frappée que de leur injustice et de leur cruauté.
Monsieur d > Hansfeld filt alors tombé mort à ses pieds, qu'elle aurait été loin de le regretter; rar h ce moment même elle se souvint que monsieur lie Morville lai avait écrit: «Mon amour fera toujours malheureux, puisque je ne puis prétendre à voire main. »
Néanmoins la princesse eut bientôt honte et horreur de sa pensée, ou plutôt de son vœu barbare; elle répondit froidement à son mari :
— Je ne veux pas comprendre le sens de vos paroles, monsieur; il est si odieux qu'il en est ridicule. Quant à la question d'intérêt, vous le savez... c'est contre mon gré que vous m'avez si magnifiquement avantagée; je trouve naturel que vous reveniez sur ces dispositions.
— Tant d'hypocrisie dans les paroles, tant d'audace dans les actions les plus criminelles! — dit le prince à demi-voix et comme s'il se fflt parlé à lui-même, — voilà co qui conl'ondait ma raison et me faisait toujours douter des crimes de cette femme. Heureusement, à cette heure, elle est dévoilée tout à fait... car mon fatal amour est éteint... — Puis il reprit en s'adressant à Paula : — Je suis venu ici, madame, pour vous ordonner de presser les préparatifs de votre départ. Il faut que demain soir vous ayez quitté Paris...
— Monsieur... je ne quitterai pas Paris...
— Vous préférez alors que je parle, madame? y
— Voilà plusieurs fois (jue vous me faites cette menace, monsieur... Pour l'amour du ciel! parlez donc... je saurai enlin ce que vous avc/; à me reprocher...
— Vous comptez trop sur le lespect (jue j'ai pour mon nom et sur ma crainte d'un terrible scandale. Prenez garde... no me poussez pas à bout. Croyez-moi, partez... partez...
— Franchement, monsieur, je ne suis pas votre dupe,.. vous voulez m'etlrayer... me forcer do quitter Paris... et pourquoi? pour faire croire aussi à votre départet conserver ainsi [dus facilement votre incognito...
— Que d'tes-vous, madame?
— El continuer, gràœ à cet iucogoito, à être favorable-
ment accueilli par Pierre Rainiond, père de madame de Brévannes...
— Madame, prenez garde...
— De madame de Brévannes dont vous êtes épris... et que vous rencontrez souvent chez son père.
A ces mots, le prince resta frappé de stupeur, son pâle visage devint pourpre; après un moment de silence, il s'écria :
— Pas un mot de plus, madame... pas un mot de plus.
— Vous aimez cette femme, — ajouta madame de Hansfeld.
— Pas un mot de plus, vous dis-je, madame.
— Ainsi, elle vous donne déjà des rendez-vous chez son père ; c'est un peu prompt, — ajouta madame de Hansfeld avec mépris.
— Vous êtes indigne de prononcer seulement le nom de cet ange!... — s'écria le prince.
— Vraiment; eh bien! je suis curieuse de savoir ce que mari de cet ange pensera de vos entrevues avec sa femme.
— Vous oseriez?...
— Surtout lorsqu'il saura que c'est sous un nom supposé que vous vous introduisez chez Pierre Raimond.
— Mais vous avez donc juré de me mettre hors de moil... — s'écria le prince avec rage. — Vous parlez de folie... mais c'est vous qui êtes folle, malheureuse femme I de joue^' ainsi que vous le faites avec votre destinée.
— L'avenir prouvera qui de vous ou de moi est insensé, monsieur. Il y a longtemps d'ailleurs que vous m'avez habituée aux égaremens de votre raison... je ne sais si à cette heure même vous êtes dans voire bon sens. En tout cas, retenez bien ceci : je vous déclare que si vous vous obstinez à me faire quitter Paris... je fais tout savoir à monsieur de Brévannes.
— Silence, madame... silence.
— Soit, je me tairai... mais vous savez à quelles conditions.
— Des conditions à moi I... vous osez m'en imposer...
— Je l'ose, car je veux croire qu'à part votre monoma ■ nie de m'adressor des reproches incompréhensibles, vous êtes ordinairement un homme de bon sens... Nous avons des motifs de nous ménager mutuellement sur certains sujets... Votre raison n'est pas très saine, je pourrais me mettre sous la protection des lois; mais il me répugnerait d'attirer l'attention publique par un procès contre vous, et de livrer à la malignité des curieux les secrets de notre intérieur... Vous devez craindre de votre côté que monsieur de Brévannes n'apprenne que vous vous occupez do sa femme... restons donc dans les termes où nous sommes... Je n'ai aucune prétention sur votre cœur... le mien ne vous a jamais appartenu, agissez donc librement... S'il vous est même nécessaire de feindre une absence, je consens à me prêter à cette supercherie et à dire que vous avez quitté Paris... Tout ce que je vous demande en retour, monsieur, c'est de me permettre de rester ici quelque temps... mes prétentions, je crois, ne sont pas exorbitantes.
Monsieur de Hansfeld était stupéfait de l'assurance de Paula. Malheureusement pour lui, elle possédait un secret qu'il tremblait de voir ébruiter. Cette considération, plus que la crainte des scandales d'un procès, suffisait pour le mettre jusqu'à un certain point dans la dépendance do sa femme.
Il est impossible de peindre ses regrets de savoir la princesse instruite des visites qu'il rendait à Pierre Raimond et du motif qui l'attirait chez le graveur. La réputation de Berthe était, pour ainsi dire, à la merci d'une femme pour laquelle Arnold ressentait autant de mépris que d'horreur.
Sans doute la œnduite de madame de Brévannes était irréprochable; mais le moindre soupçon, mais la simple découverte du véritable nom du prinie suffirait pour exciter la déûance de Pierre Kaimond, l'empêcher d« rece-
voir désormais Arnold Schneider... d'un mot la princesse pourrait soulever ces orages 1
Qu'on juge de la colère du prince, il se trouvait presque sous la domination de Paula.
Celle-ci triomphait; elle sentait la force de sa position : gagner du temps, rester à Paris, voir quelquefois monsieur de Morvillc, lui écrire souvent, après lui avoir peutêtre avoué qu'il ne s'était pas trompé sur l'auteur de la mystérieuse correspondance dont nous avons parlé... tel était le vœu le plus ardent de madame de Hansfeld; et, grâce au secret qu'elle possédait, elle pouvait réaliser ce vœu.
Elle profita de l'espèce d'accablement de son mari pour ajouter :
— Cela est convenu, monsieur, vous emportez vos pierreries. Je renonce à tous les avantages que vous m'avez faits; mon seul but est de vivre aussi éloignée et séparée de vous qu'il me sera possible... plus encore même, si cela se peut, que par le passé... mon silence est à ce prix... Vous le voyez, monsieur... vous êtes venu ici la menace aux lèvres... Les rôles sont changés.
— Non! — s'écria le prince dans un accès d'indignation violente, — non, la femme qui a trois fois attenté à mes jours n'osera pas tenir un tel langage... et me menacer I moi... moi dont la clémence a été si folle... moi qui, par un reste de ménagement stupide, ai toujours reculé devant cette accusation terrible qui pouvait vous mettre en face de l'échafaud !
Madame de Hansfeld regarda son mari avec stupeur.
— Monsieur, prenez garde! votre raison s'égare I...
— Je vous dis que, par trois fois, vous avez voulu m*assassiner, madame!
— Moi?
— Vous, madame... Et le pavillon de Trieste?... et l'auberge déserte de la route de Genève?... et la dernière tentative que l'on a faite, il y a deux jours, contre ma vie?...
— Moi, moi?... mais il est impossible que vous disiez cela sérieusement, monsieur! — s'écria Paula. — Dans quel but aurais-je commis un crime si noir? mais c'est affreux, mais rien dans ma conduite n'a pu autoriser vos effroyables soupçons !...
— Des soupçons?... madame, dites donc des certitudes.
— Des certitudes? et sur quels faits? sur quelles preuves les basez-vous? Mais j'ai tort de discuter avec vous; en vérité, c'est de la folie.
— Vous osrz parler de ma folie... mais cette folie était do la clémence, madame... je ne pouvais ainsi m'isoler dans ma défiance, m'entourer de précautions sans en expliquer la cause, car cette cause vous aurait perdue.
Madame de Hansfeld regardait son mari avec une surprise croissante; elle ne pouvait croire à ce qu'elle entendait.
— Maintenant, monsieur, — dit-elle en rassemblant ses souvenirs, — toutes vos bizarreries, toutes vos réticences s'expliquent... Cette odieuse accusation a du moins le mérite d'être précise... ma justification sera d'autant plus facile...
— Vous prétendez...
— Me justifier... oui, et j'exige que vous m'écoutiez.
— Cette audace me confond... Autrefois j'ai pu en être dupe... mais à cette heure...
— A cette heure, monsieur, vous allez me dire sur quoi repose votre accusation ; quelles sont vos preuves? Je les dissiperai une à une ; il n'y a pas de logique plus puissante que celle de la vérité.
Monsieur de Hansfeld, confondu de cette assurance, regardait à son tour sa femme avec un étonnement profond. Elle était si calme, elle semblait aller de si bonne foi audevant d'explications qu'une conscience criminelle aurait redoutées, que ses doutes revinrent en foule.
— Gomment! madame, — s'écria-t-il, — vous niez qu'à Trieste, un soir, après une assez pénible discussion, vous ayez tenté do vous débarrasser de moi en jetant, dans une
PAUI.A MOiNTI.
tasso de lait qu'on m'avait servie, un poison si violent qu'un épapneul ijuc j'aimais beaucoup est mort un instant après l'avoir hue?
— Moi... moi... du poison ! — s'éma-t-elleen joi;,'nnnt les mains avec horreur. — Mais (|ui a pu, tirnud llieu ! vous insi'irer de tels soupçons? En quoi les ai-je mérirés ! Comment 1 depuis celte époque vous me croyez capable d'un tel crime?
— Et ce crime n'est pss le seul, madame.
— Si les autres ne vous sont pas plus prouvés que celui-lîi, monsieur. Dieu vous demandera compte de ces terribles accusations...
A(irès un silence et une réflexion de quelques momcns, Paula reprit :
— Oui, oui, maintenant je me rappelle la circonstance à la(|ui'lle vous faites allusion, et aussi une autre qui mo disculpe entièrement, et dont vous pourrez vous inlbrmiT auprès <le Frantz, en qui vous avez, je crois, toute confiance. Je me souviens parfailementque, lorsiiu'après uno penibU^ discussion vous ?tes sorti du pavillon, on ne nous avait pas encore servi lo thé.
— Il est vrai, c'est en rentrant dans ce kiosque que j'ai trouvé la tasse que vous m'avez servie sans doute pendant mon absence...
— Vous vous trompez. Heureusement les moindres détails de celte soirée me sont présens. Je fjuittai le pavillon après vous; au moment où j'allais descendre, Frantz apporta le thé, il le déposa devant moi sur la table, et m'accompagna jusqu'à notre maison, où je l'occupai une partie de la soirée. Interrogez-le à l'instant, et que je meuro s'il contredit une seule de mes paroles.
— Mais qui a donc pu jeter ce poison dans ma tasse?
— Je prétends me disculper, mais non pas éclaircir cet horrible mystère...
— Vous seriez disculpée sans doute si Frantz confirmait vos paroles... Mais l'assassinat de l'auberge de la route de Genève?
— Après votre premier soupçon, — dit Paula en souriant avec amertume,- celui-ci ne me surprend pas. Pourtant, vous auriez dû vous souvenir que je dormais profondement et que vous avez eu beaucoup de peine à m'arracher au sommeil. Quant aux soins que je vous ai dormes après ce funeste événement, je ne crois pas que vous les suspectiez!
— Mais ce stylet qui vous appartenait et qui a servi au crime ?
— Je ne m'explique pas plus ([ue vous cet étrange incident... Cette dague assez préciruseet jusqu'alors fort inoffensive me servait de couteau à papier, et je la serrais habituellement dans mon nécessaire à écrire... Mais j'y songe, cette fois encore Frantz peut témoigner en ma faveur... Il gardait les clefs des coffres de notre voiture, il avait lui-même serré ce nécessaire, qu'il n'ouvrit qu'à Genève. En parlant de Trieste, il l'avait mis en ordre avec Iris. Informez-vous auprès d'eux si la dague y était enfermée... Ils vous l'affirmeront, j'en suis sûre. Or, pendant ce voyage, je ne vous ai pas quitté d'un moment, et Frantz a toujours eu sur lui les clefs de la voilure; comment aurais-je pris cette dague?
Ce que disait madame de Ilansfeld paraissait parfaitement vraisemblable; le prince croyait entendre de nouveau cette voix secrète qui lui avait si souvent répété : « Paula n'est pas coupable. »
Le prince sentit encore ses soupçons se dissiper presque complètement; quoiqu'il n'aimât plus Paula, il avait un Ciiractère si généreux qu'il regrettait amèrement d'avoir accusé madame de Ilansfeld, et déjà il s'imposait l'obligation (si elle se justifiait complètement) de lui faire une éclatante et solennelle réparation.
— Vous avez, monsieur, — dit-elle, — une dernière accusation à porter contre moi... Veuillez vous expliquer... Terminons, je vous prie, cet entretien, qui, vous le concevez, doit m'étre bien pénible...
— Avant-hier, madame, la grille de fer qui entouro la
petite terrasse du belvédère de l'hôtel a été sciée au niveau des dull(!s, elle ne tenait plus à rien; au lieu de m'y appuyer comme de coutume, j'y jiortai machinalement la niain.... la balustrade est tombée.
— Quelle horreur! —s'écria l'aula; —et vous avez cru... mais pourquoi non..., ce crime n'est pas plus horrible queles autres... j'aurai plus de peine à me disculper celle fois... tout ce que je puis vous dire... c'est qu'avant-hier je suis .sortie à onze heures du matin [)0ur aller déjeuner chez madame de l.ornioy, je suis rentrée à quatre heures, et vos gens ont pu voir que, depuis cette heure jusqu'au moment où je suis partie pour l'Opéra... je n'ai pas quitté mon appartement... il m'aurait fallu traverser la cour pour aller dans votre galerie, ([ui communique seule avee l'e.scalier du belvédère, et personne n'entre chez vous h l'exception de Frantz... interrogez-le... peut-être par lui saurez-vous quelque chose ; quant à moi, je n'ai à ce sujet rien à vous dire de plus.
Après quelques momens de silence, monsieur do Hansfeld se leva et dit à sa femme :
— Ce que vous m'apprenez, madame, change toutes mes résolutions. Ce départ que j'exigeais, je ne l'exige plus. Lorsque j'aurai causé avec Frantz, je vous reverrai.
Et le prince sortit de chez sa femme d'un air profondément abattu.
Tout entière à la surprise, à l'effroi que lui causaient les accusations de son mari, madame de Ilansfeld, pendant cet entretien, n'avait songé qu'à se di.sculpcr; le prince sorti, elle put réfléchir plus profondément.
D'abord elle sentit s'augmenter son indignation contro un homme qui osait la croire coupable de forfaits si noirs, puis elle éprouva pour lui une sorte de reconnaissance en songeant que, moins réservé, moins généreux, il aurait pu parler haut do ces soupçons, auxquels le hasard donnait tant de vraisemblance.
Par un rapprochement bizarre, Paula se souvint en même temps de ces mots de monsieur de Morville : « Mon amour ne saurait être heureux que si je pouvais obtenir votre main. »
Entre ces paroles et les terribles accusations de son mari, madame de Ilansfeld vit un rapprochement étrange, fatal, qui la frappa.
En admettant que les mystérieuses et homicides tentatives auxquelles le prince avait été exposé eussent réussi, elle se serait trouvée libre... elle aurait pu épouser celui qu'elle idolâtrait, et le rendre ainsi le plus heureux des hommes.
Il n'y eut d'abord rien do criminel dans les pensées de Paula.
Que de fois les cœurs les plus purs, les caractères les plus élevés, se sont passagèrement laissé entraîner non pas même à des vo'ux, mais seulement à de simples suppositions qui, réalisées, eu.ssent été de grands crimes.
Combien de femmes pieu.semenl résignées, endurant avec une douceur angéliquo les plus mauvais traiteniens d'un mari brutal et méchant, ont dit : « IlélasI que n'ai-je épousé un homme généreux et bon ! »
Il n'y arien do meurtrier dans celte supposition, elle n'exprime pas même l'esfjérance ou le désir de voir la fin des tortures que l'on soulfre, et pourtant celte supposition contient le germe d'un vœu meurtrier... c'est l'instinct do conservation qui s'éveille et qui cherche vaguement les moyens de fuir la douleur.
Bien des êtres souffrans s'arrêtent à cette exclamation, et leur vie n'est qu'un long et triste gémissement.
D'autres, blessés plus à vif ou moins résignés, s'écrient : « Oh ! si j'étais délivré de mon bourreau !... » D'autres enfin : a Pourquoi la mort ne m'en débarrassc-t-elle pas? »
Que l'on suive altenlivement les conséquences, la logique de CCS plaintes, de ces espérances, de ces vœux... on arrivera toujours à un résultat réniellement meurtrier.
C'est toujours plus ou moins l'ell'rayante et fatale ne'cfssilé qui conduit Macbeth de crime en crime.
Que d'honuètes gens ont frémi, épouvafttés du nombre
de crimes platnniques qu'ils étaient entraînés à commettre par une première pensée juste en apparence 1
PourPauia, une des idées résultant de son entretien avec monsieur dollansfeld fut donccoUe-ci :
a Mon mari, que je n'aime pas ; mon mari, que j'ai épousé par obsession ; mon mari, qui a de moi une opinion si infâme qu'il m'a crue capable d'avoir trois fois attenté à SCS jours... mon mari aurait pu mourir.... et sa mort me oermettait de récompenser l'amour le plus passionné. »
En vain Paula, qui pressentait la funeste attraction de celte idée, voulut la fuir... Elle y revint sans cesse, et presqu'à son insu, de mt^nie qu'on revient sans cesse et malgré soi au point central d'un labyrinthe où l'on est égaré.
Nous le répétons, rien do plus efTrayant que l'entraînement forcé de certaines réflexions.
A cette idée succéda celle-ci :
« La personne qui attentait avec acharnement aux jours de monsieur de Ilansfcld doit vivre dans notre intérieur... Par quel motif veut-elle cette mort? »
Après quelques momens de méditation, Paula, frappée d'une clarté soudaine, se rappela certains mots m3'slérii'ux li'Iris, l'attachement aveugle, presque sauvage de cette jeune fdie. la haine qu'elle avait quelquefois montrée contre le prince lorsqu'elle, Paula, lui disait ses regrets d'avoir épousé cet homme capricieux et fantasque; plus elle y réfléchit, plus elle crutêtresur la trace du véritable auteur fie ce crime... Son premier mouvementfut bon... Epouvantée de l'opiniâtreté féroce avec laquelle Iris poursuivait. sa irame homicide, craignant qu'elle ne s'arrêtât pas là, elle voulut l'interroger et la confondre.
Une heure après le départ du prince. Iris, mandée par ?3 maîtresse, entrait dans la chambre de celle-ci.