‹ Œuvres choisies de FontenelleChapitre 27 sur 61 · A LUCIEN AUX CHAMPS ELISIENS · texte numérisé non relu

A LUCIEN AUX CHAMPS ELISIENS

Illustre mort,

L est bien juste qu'après avoir ipris une idée qui vous appartient, jje vous en rende quelque sorte d'hommage. L'auteur dont on a tiré le plus de secours dans un livre est le vrai héros de l'épître dédicatoire; c'est lui dont on peut publier les louanges avec sincérité, et qu'on doit choisir pour protecteur.

FonUndld-. I. i

Peut-être on trouvera que j'ai été bien hardi d'avoir osé travailler sur votre plan ; mais il me semble que je l'eusse été encore davantage si j'eusse travaillé sur un plan de mon imagination. J'ai quelque lieu d'espérer que le dessein qui est de vous fera passer les choses qui sont de moi; et j'ose vous dire que, si par hasard mes Dialogues avoient un peu de succès, ils vous feroient plus d'honneur que les vôtres mêmes ne vous en ont fait, puisqu'on verroit que cette idée est assés agréable pour n'avoir pas besoin d'être bien exécutée. J'ai fait tant de fond sur elle que j'ai crû qu'une partie m'en pourroit suffire. J'ai supprimé Pluton, Caron, Cerbère, et tout ce qui est usé dans les Enfers. Que je suis fâché que vous ayés épuisé toutes ces belles matières de l'égalité des morts, du regret qu'ils ont à la vie, de la fausse fermeté que les philosophes affectent de faire paroître en mourant, du ridicule malheur de ces jeunes gens qui meurent avant les vieillards dont ils croyoient hériter, et à qui ils faisoient la cour! Mais, après tout, puisque vous aviés

inventé ce dessein, il étoit raisonnable que vous en prissiés ce qu'il y avoit de plus beau. Du moins j'ai tâché de vous imiter dans la fin que vous vous étiés proposée. Tous vos Dialogues renferment leur morale, et j'ai fait moraliser tous mes morts; autrement ce n'eût pas été la peine de les faire parler; des vivans auroient suffi pour dire des choses inutiles. De plus, il y a cela de commode qu'on peut supposer que les morts sont gens de grande réflexion , tant à cause de leur expérience que de leur loisir; et on doit croire, pour leur honneur, qu'ils pensent un peu plus qu'on ne fait d'ordinaire pendant la vie. Ils raisonnent mieux que nous des choses d'ici-haut, parce qu'ils les regardent avec plus d'indifférence et plus de tranquillité, et ils veulent bien en raisonner, parce qu'ils y prennent un reste d'intérêt. Vous avés fait la plupart de leurs dialogues si courts qu'il paroît que vous n'avés pas crû qu'ils fussent de grands parleurs, et je suis entré aisément dans votre pensée. Comme les morts ont bien de l'esprit, ils doivent voir bientôt le bout

de toutes les matières. Je croirois même sans peine qu'ils devroient ètreassés éclairés pour convenir de tout les uns avec les autres, et par conséquent pour ne se parler presque jamais : car il me semble qu'il n'appartient de disputer qu'à nous autres ignorans qui ne découvrons pas la vérité ; de même qu'il n'appartient qu'à des aveugles, qui ne voient pas le but où ils vont, de s'entre-heurter dans un chemin. Mais on ne pourroit pas se persuader ici que les morts eussent changé de caractères jusqu'au point de n'avoir plus de sentimens opposés. Quand on a une fois conçu dans le monde une opinion des gens, on n'en sauroit revenir. Ainsi je me suis attaché à rendre les morts reconnoissables, du moins ceux qui sont fort connus. Vous n'avés pas fait de difficulté d'en supposer quelquesuns, et peut-être aussi quelques-unes des aventures que vous leur attribués; mais je n'ai pas eu besoin de ce privilège. L'Histoire me fournissoit assés de véritables morts et d'aventures véritables pour me dispenser d'emprunter aucun secours de la fiction.

V^ous ne serés pas surpris que les morts parent de ce qui s'est passé long-temps après lUx, vous qui les voyés tous les jours s'en- ;retenir des affaires les uns des autres. Je juis sûr qu'à l'heure qu'il est vous connoisiés la France par une infinité de rapports qu'on vous en a faits, et que vous savés qu'elle est aujourd'hui pour les Lettres ce que la Grèce étoit autrefois. Sur-tout votre illustre traducteur, qui vous a si bien fait parler notre langue, n'aura pas manqué de vous dire que Paris a eu pour vos ouvrages le même goût que Rome et Athènes avoient eu. Heureux qui pourroit prendre votre stile comme ce grand homme le prit, et attraper dans ses expressions cette simplicité fine et cet enjouement naïf qui sont si propres pour le dialogue! Pour moi, je n'ai garde de prétendre à la gloire de vous avoir bien imité; je ne veux que celle d'avoir bien su qu'on ne peut imiter un plus excellent modèle que vous.

DIALOGUES

DIALOGUE PREMIER

ALEXANDRE, PHRINÉ.

PHRINE.

ous pouvés le savoir de tous les Thébains qui ont vécu de mon temps. Ils vous diront que je leur offris de rebâtir à mes dépens les murailles de Thébes, que vous aviés ruinées, pourvu que l'on y mît cette inscription : Alexandre le Grand avoit abbatu ces murailles, mais la courtisane Phriné les a relevées.

ALEXANDRE

Vous aviés donc grand peur que les siècles à ve nir n'ignorassent quel métier vous aviés fait ?

PHRINÉ.

J'y avois excellé, et toutes les personnes ex traordinaires dans quelque profession que ce puiss être ont la folie des monumens et des inscriptions

ALEXANDRE

Il est vrai que Rhodope l'avoit déjà eue avac vous. L'usage qu'elle fît de sa beauté la mit e état de bâtir une de ces fameuses pyramidf d'Egypte qui sont encore sur pied; et je me sou viens que, comme elle en parloit l'autre jour à d certaines mortes françoises qui prétendoient avo été fort aimables, ces ombres se mirent à pleurei en disant que, dans les païs et dans les siècles o elles venoient de vivre, les belles ne faisoient pli d'assés grandes fortunes pour élever des pyre mides.

PHRINÉ.

Mais moi j'avois cet avantage par-dessus Rhc dope qu'en rétablissant les murailles de Thébes j me mettois en parallèle avec vous, qui aviés été plus grand conquérant du monde, et que je faiso voir que ma beauté avoit pu réparer les ravagi que votre valeur avoit faits.

ALEXANDRE

Voilà deux choses qui assurément n'étoient ji

mais entrées en comparaison l'une avec l'autre. Vous vous savés donc bon gré d'avoir eu bien des galanteries?

PHRINÉ.

Et vous, vous êtes fort satisfait d'avoir désolé la meilleure partie de l'univers? Que ne s'est-il trouvé une Phriné dans chaque ville que vous avés ruinée! il ne seroit resté aucune marque de vos fureurs.

I ALEXANDRE

Si j'avois à revivre, je voudrois être encore un illustre conquérant.

,\ PHRINÉ.

Et moi, une aimable conquérante. La beauté a f un droit naturel de commander aux hommes, et la , [ valeur n'en a qu'un droit acquis par la force. Les ,| , belles sont de tout païs, et les rois mêmes ni les j, conquérans n'en sont pas. Mais, pour vous convaincre encore mieux, votre père Philippe étoit bien vaillant, vous l'étiés beaucoup aussi; cepen- ^i dant vous ne pûtes ni l'un ni l'autre inspirer aucune i,ii crainte à l'orateur Demosthene, qui ne fît pendant j il toute sa vie que haranguer contre vous deux; et, jlj une autre Phriné que moi (car le nom est heureux) . P étant sur le point de perdre une cause fort importante, son avocat, qui avoit épuise vainement toute son éloquence pour elle, s'avisa de lui arracher un jlj grand voile qui la couvroit en partie; et aussi-tôt,

à la vue des beautés qui parurent, les juges, qui étoient prêts à la condamner, changèrent d'avis. C'est ainsi que le bruit de vos armes ne put pendant un grand nombre d'années faire taire un orateur, et que les attraits d'une belle personne corrompirent en un moment tout le sévère Aréopage.

ALEXANDRE

Quoique vous ayés appelle encore une Phriné à votre secours, je ne crois pas que le parti d'Alexandre en soit plus foible. Ce seroit grande pitié si...

PHRINÉ.

Je sais ce que vous m'allés dire. La Grèce, l'Asie, la Perse, les Indes, tout cela est d'un bel étalage. Cependant, si je retranchois de votre gloire ce qui ne vous en appartient pas; si je donnois à vos soldats, à vos capitaines, au hasard même, la part qui leur en est due, croyés-vous que vous n'y perdissiés guère? Mais une belle ne partage avec personne l'honneur de ses conquêtes, elle ne doit rien qu'à elle-même. Croyés-moi, c'est une jolie condition que celle d'une jolie femme.

ALEXANDRE

Il a paru que vous en avés été bien persuadée. Mais pensés-vous que ce personnage s'étende aussi loin que vous l'avés poussé?

DIALOGUES DES MORTS ANCIENS i i

PHRINÉ.

Non, non, car je suis de bonne foi. J'avoue que j'ai extrêmement outré le caractère de jolie femme; mais vous avés outré aussi celui de grand homme. Vous et moi nous avons fait trop de conquêtes. Si je n'avois eu que deux ou trois galanteries tout au plus, cela étoit dans l'ordre , et il n'y avoit rien à redire; mais d'en avoir assés pour rebâtir les mu- ; railles de Thébes , c'étoit aller beaucoup plus loin qu'il ne falloit. D'autre côté, si vous n'eussiés fait que conquérir la Grèce, les isles voisines, et peutêtre encore quelque petite partie de l'Asie Mineure, et vous en composer un Etat, il n'y avoit rien de mieux entendu ni de plus raisonnable; mais de courir toujours, sans savoir où, de prendre toujours des villes, sans savoir pourquoi, et d'exécuter toujours, sans avoir aucun dessein, c'est ce qui n'a pas plû à beaucoup de personnes bien sensées.

ALEXANDRE

Que ces personnes bien sensées en disent tout ce qu'il leur plaira. Si j'avois usé si sagement de ma valeur et de ma fortune, on n'auroit presque point parlé de moi.

PHRINÉ.

Ni de moi non plus, si j'avois usé trop sagement de ma beauté. Quand on ne veut que faire du bruit, ce ne sont pas les caractères les plus raisonnables qui y sont les plus propres.

DIALOGUE II

MILON, SMINDIRIDE.

SMINDIRIDE.

u es donc bien glorieux, Milon , d'avoir porté un bœuf sur tes épaules aux Jeux Olimpiques?

MILON

Assurément l'action fut fort belle. Toute la Grèce y applaudit, et l'honneur s'en répandit jusque sur la ville de Crotone, ma patrie, d'où sont sortis une infinité de braves athlètes. Au contraire, j ta ville de Sibaris sera décriée à jamais par la mollesse de ses habitans, qui avoient banni les coqs de peur d'en être éveillés, et qui prioient les gens à manger un an avant le jour du repas, pour avoir le loisir de le faire aussi délicat qu'ils le vouloient.

SMINDIRIDE.

Tu te moques des Sibarites; mais toi, Crotoniate grossier, crois-tu que se vanter de porter un bœuf, ce ne soit pas se vanter de lui ressembler beaucoup?

DIALOGUES DES MORTS ANCIENS lî

MILON

Et toi, crois-tu avoir ressemblé à un homme, quand tu t'es plaint d'avoir passé une nuit sans dormir à cause que, parmi les feuilles de roses dont ton lit étoit semé, il y en avoit eu une sous toi qui s'étoit pliée en deux?

SMINDIRIDE.

Il est vrai que j'ai eu cette délicatesse; mais pourquoi te paroît-elle si étrange?

MILON

Et comment se pourroit-il qu'elle ne me le parût pas?

SMINDIRIDE.

Quoi! n'as-tu jamais vu quelque amant qui, étant comblé des faveurs d'une maîtresse à qui il a rendu des services signalés, soit troublé dans la possession de ce bonheur par la crainte qu'il a que la reconnoissance n'agisse dans le cœur de la belle plus que l'inclination?

MILON

Non, je n'en ai jamais vu. Mais quand cela seroit ?

SMINDIRIDE.

Et n'as-tu jamais entendu parler de quelque conquérant qui, au retour d'une expédition glorieuse, se trouvât peu satisfait de ses triomphes, parce que la fortune y auroit eu plus de part que sa valeur ni sa conduite, et que ses desseins

auioient réussi sur des mesures fausses et mal prises ?

MILON

Non, je n'en ai point entendu parler. Mais, ; encore une fois, qu'en veux-tu conclure?

SMINDIRIDE.

Que cet amant et ce conquérant, et généralement presque tous les hommes, quoique couchés sur des fleurs, ne sauroient dormir s'il y en a une seule feuille pliée en deux. Il ne faut rien pour gâter les plaisirs. Ce sont des lits de roses, où il est bien difficile que toutes les feuilles se tiennent étendues, et qu'aucune ne se plie; cependant le pli d'une seule suffit pour incommoder beaucoup.

MILON

Je ne suis pas fort savant sur ces matiéres-là; mais il me semble que toi, et l'amant, et le conquérant que tu supposes, et tous tant que vous êtes, vous avés extrêmement tort. Pourquoi vous rendes- vous si délicats?

SMINDIRIDE.

Ah! Milon, les gens d'esprit ne sont pas des Crotoniates comme toi ; mais ce sont des Sibarites encore plus raffinés que je n'étois.

MILON

Je vois bien ce que c'est. Les gens d'esprit ont assurément plus de plaisirs qu'il ne leur en faut, et ils permettent à leur délicatesse d'en retrancher ce

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qu'ils ont de trop. Ils veulent bien être sensibles aux plus petits désagrémens, parce qu'il y a d'ailleurs assés d'agrémens pour eux; et sur ce pied-là je trouve qu'ils ont raison.

SMINDIRIDE.

Ce n'est point du tout cela. Les gens d'esprit n'ont point plus de plaisirs qu'il ne leur en faut.

MILON

Ils sont donc fous de s'amuser à être si délicats ?

SMINDIRIDE.

. Voilà le malheur. La délicatesse est tout-à-fait digne des hommes; elle n'est produite que par les bonnes qualités et de l'esprit et du cœur; on se sait bon gré d'en avoir; on tâche à en acquérir quand on n'en a pas; cependant la délicatesse diminue le nombre des plaisirs, et on n'en a point trop. Elle est cause qu'on les sent moins vivement, et d'eux-mêmes ils ne sont point trop vifs. Que les hommes sont à plaindre! Leur condition naturelle leur fournit peu de choses agréables, et leur raison leur apprend à en goiàter encore moins.

DIALOGUE III

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