MARIE D'ANGLETERRE
Oui, pourvu que ce soient celles de l'amour. J* vous assure que vous ne devés point me vouloir d( mal de ce que je vous ai succédé; si j'eusse toujours pu disposer de moi, je n'eusse été que duchesse, et je retournai bien vite en Angleterre pou:
y prendre ce titre, dès que je fus déchargée de celui de reine.
ANNE DE BRETAGNE
Aviés-vous les sentimens si peu élevés?
MARIE d'aNGLETERRE.
J'avoue que l'ambition ne me touchoit point. La nature a fait aux hommes des plaisirs simples, aisés, tranquilles, et leur imagination leur en a fait qui sont embarrassans , incertains, difficiles à acquérir; mais la nature est bien plus habile à leur faire des plaisirs qu'ils ne le sont eux-mêmes. Que ne se reposent-ils sur elle de ce soin-là! Elle a inventé l'amour, qui est fort agréable, et ils ont inventé l'ambition, dont il n'étoit point besoin.
ANNE DE BRETAGNE
Qui vous a dit que les hommes ayent inventé l'ambition? La nature n'inspire pas moins les desirs de l'élévation et du commandement que le penchant de l'amour.
MARIE d' ANGLETERRE.
L'ambition est aisée à reconnoître pour un fouvrage de l'imagination ; elle en a le caractère.
Elle est inquiète, pleine de projets chimériques;
elle va au de-là de ses souhaits, dès qu'ils sont jaccomplis; elle a un terme qu'elle n'attrape jamais.
ANNE DE BRETAGNE
Et malheureusement l'amour en a un qu'il attrape trop tôt.
MARIE d'aNGLETERRE.
Ce qui en arrive, c'est qu'on peut être plusieurs fois heureux par l'amour, et qu'on ne le peut être une seule fois par l'ambition; ou, s'il est possible qu'on le soit, du moins ces plaisirs-là sont faits pour trop peu de gens; et par conséquent ce n'est point la nature qui les propose aux hommes, car ses faveurs sont toujours très générales. Voyés l'amour; il est fait pour tout le monde. Il n'y a que ceux qui cherchent leur bonheur dans une trop grande élévation, à qui il semble que la nature ait envié les douceurs de l'amour. Un roi qui peut s'assurer de cent mille bras ne peut guère s'assurer, d'un cœur. Il ne sait si on ne fait pas pour son rang tout ce qu'on auroit fait pour la personne d'un autre. Sa royauté lui coûte tous les plaisirs les : plus simples et les plus doux.
ANNE DE BRETAGNE
Vous ne rendes pas les rois beaucoup plus malheureux par cette incommodité que vous trouvés; à leur condition. Quand on voit ses volontés nonseulement suivies, mais prévenues, une infinité de fortunes qui dépendent d'un mot qu'on peut prononcer quand on veut, tant de soins, tant de desseins, tant d'empressemens , tant d'application à plaire, dont on est le seul objet, en vérité on se console de ne pas savoir tout-à-fait au juste si on est aimé pour son rang ou pour sa personne. Les
plaisirs de l'ambition sont faits, dites-vous, pour trop peu de gens ; ce que vous leur reprochés est leur plus grand charme. En fait de bonheur, c'est l'exception qui iîatte; et ceux qui régnent sont exceptés si avantageusement de la condition des autres hommes que, quand ils perdroient quelque chose des plaisirs qui sont communs à tout le monde, ils &eroient récompensés du reste.
MARIE d'aNGLETERRE.
Ah! jugés de la perte qu'ils font par la sensibilité avec laquelle ils reçoivent ces plaisirs simples et communs, lorsqu'il s'en présente quelqu'un à eux. Apprenés ce que me conta ici l'autre jour une prini cesse de mon sang, qui a régné en Angleterre, et : fort long-temps, et fort heureusement, et sans i mari. Elle donnoit une première audience à des ambassadeurs hollandois, qui avoient à leur suite un jeune homme bien fait. Dès qu'il vit la reine, il se ■ tourna vers ceux qui étoient auprès de lui, et leur i ^dit quelque chose assés bas, mais d'un certain air qui fit qu'elle devina à peu près ce qu'il disoit : car les femmes ont un instinct admirable. Les trois ou quatre mots que dit ce jeune Hollandois, qu'elle i n'avoit pas entendus, lui tinrent plus à l'esprit que i itoute la harangue des ambassadeurs; et, aussi-tôt qu'ils furent sortis, elle voulut s'assurer de ce qu'elle ïvoit pensé. Elle demanda à ceux à qui avoit parlé ;e jeune homme ce qu'il leur avoit dit. Ils lui ré-
pondirent avec beaucoup de respect que c'étoit une chose qu'on n'osoit redire à une grande reine, et se défendirent long- temps de la répéter. Enfin, quand elle se servit de son autorité absolue, elle apprit que le Hollandois s'étoit écrié tout bas : «Ah! voilà une femme bien faite «, et avoit ajouté quelque expression assés grossière, mais vive, pour marquer qu'il la trouvoit à son gré. On ne fit ce récit à la reine qu'en tremblant; cependant il n'en arriva rien autre chose, sinon que, quand elle congédia les ambassadeurs, elle fit au jeune Hollandois un présent fort considérable. Vojés comme, au travers de tous les plaisirs de grandeur et de royauté dont elle étoit environnée, ce plaisir d'être trouvée belle alla la frapper vivement.
ANNE DE BRETAGNE
Mais enfin elle n'eût pas voulu l'acheter par la perte des autres. Tout ce qui est trop simple n'accommode point les hommes. Il ne suffit pas que les plaisirs touchent avec douceur; on veut qu'ils agitent et qu'ils transportent. D'où vient que la vie pastorale , telle que les poètes la dépeignent, n'a jamais été que dans leurs ouvrages, et ne réussiroit pas dans la pratique? Elle est trop douce et trop unie.
MARIE d'aNGLETERRE.
J'avoue que les hommes ont tout gâté. Mais d'où vient que la vue d'une cour la plus superbe et
la plus pompeuse du monde les flatte moins que les idées qu'ils se proposent quelquefois de cette vie pastorale? C'est qu'ils étoient faits pour elle.
ANNE DE BRETAGNE
Ainsi le partage de vos plaisirs simples et tranquilles n'est plus que d'entrer dans les chimères que les hommes se forment.