MARIE STUART, DAVID RICCIO
^^n' DAVID RICCIO.
IIÎ^ON, je ne me consolerai jamais de ma J mort.
^@<i^Éi MARIE STUART.
Il me semble cependant qu'elle fut assés belle pour un musicien. Il fallut que les principaux seigneurs de la cour d'Ecosse, et le roi mon mari lui-même, conspirassent contre toi; et l'on n'a jamais pris plus de mesures ni fait plus de façon pour faire mourir aucun prince.
DAVID RICCIO
Une mort si magnifique n'étoit point faite pour un misérable joueur de lut que la pauvreté avoit envoyé d'Italie en Ecosse. Il eût mieux valu que vous m'eussiés laissé passer doucement mes jours à votre musique que de m'élever dans un rang de ministre d'Etat, qui a sans doute abrégé ma vie.
MARIE STUART
Je n'eusse jamais cru te trouver si peu sensible aux grâces que je t'ai faites. Etoit-ce une légère distinction que de te recevoir tous les jours seul
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à ma table? Crois -moi, Riccio , une faveur de ' cette nature ne faisoit point de tort à ta réputation. I
DAVID RICCIO
Elle ne me fit point d'autre tort, sinon qu'il fallut mourir pour l'avoir reçue trop souvent. Hélas! je dînois tête à tête avec vous comme à l'ordinaire, lorsque je vis entrer le roi accompagné de celui qui avoit été choisi pour être un de mes meurtriers, parce que c'étoit le plus affreux Ecossois qui ait jamais été, et qu'une longue fièvre quarte dont il relevoit l'avoit encore rendu plus effroj'able. Je ne sai s'il me donna quelques coups; mais, autant qu'il m'en souvient, je mourus de la seule frayeur que sa vue- me fît.
MARIE STUART
J'ai rendu tant d'honneur à ta mémoire que je t'ai fait mettre dans le tombeau des rois d'Ecosse.
DAVID RICCIO
Je suis dans le tombeau des rois d'Ecosse?
MARIE STUART
Il n'est rien de plus vrai.
DAVID RICCIO
J'ai si peu senti le bien que cela m'a fait que vous m'en apprenés maintenant la première nouvelle. O mon lut! faut-il que je t'aye quitté pour m'amusor à gouverner un royaume!
DIALOGUES DES MORTS MODERNES igî MARIE STUART.
Tu te plains? Songe que ma mort a été mille fois plus malheureuse que la tienne.
DAVID RICCIO
Oh ! vous étiés née dans une condition sujette à de grands revers; mais moi j'étois né pour mourir dans mon lit. La nature m'avoit mis dans la meilleure situation du monde pour cela : point de bien, beaucoup d'obscurité, un peu de voix seulement, et de génie pour jouer du lut.
MARIE STUART
Ton lut te tient toujours au cœur. Hé bien, tu as eu un méchant moment; mais combien as-tu eu auparavant de journées agréables! Qu'eusses-tu fait, si tu n'eusses jamais été que musicien? Tu te serois bien ennuyé dans une fortune si médiocre.
D.WID RICCIO,
J'eusse cherché mon bonheur dans moi-même.
MARIE STUART
Va, tu es un fou. Tu t'es gâté depuis ta mort par des réflexions oisives, ou par le commerce que tu as eu avec les philosophes qui sont ici. C'est bien aux hommes à avoir leur bonheur dans euxmêmes!
DAVID RICCIO
Il ne leur manque que d'en être persuadés. Un poëte de mon pays a décrit un château enchanté, où des amans et des amantes se cherchent sans Fontenelle. I. 2 5
cesse avec beaucoup d'empressement et d'inquiétude, se rencontrent à chaque moment, et ne se reconnoissent jamais. Il y a un charme de !a même nature sur le bonheur des hommes; il est dans leurs propres pensées, mais ils n'en savent rien; il se présente mille fois à eux, et ils le vont chercher bien loin.
MARIE STUART
Laisse là le jargon et les chimères des philosophes. Lorsque rien ne contribue à nous rendre heureux, sommes-nous d'humeur à prendre la peine de l'être par notre raison?
DAVID RICCIO
Le bonheur mériteroit pourtant bien qu'on prît cette peine-là.
MARIE STUART
On la prendroit inutilement, il ne sauroit s'accorder avec elle; on cesse d'être heureux si-tôt que l'on sent l'effort que l'on fait pour l'être. Si quelqu'un sentoit les parties de son corps travailler pour s'entretenir dans une bonne disposition, croiriés-vous qu'il se portât bien? Moi, je tiendrois qu'il seroit malade. Le bonheur est comme la santé, il faut qu'il soit dans les hommes sans qu'ils l'y mettent ; et, s'il y a un bonheur que la raison produise, il ressemble à ces santés qui ne se soutiennent qu'à force de remèdes, et qui sont toujours très-foibles et très-incertaines.
DIALOGUES DES MORTS MODERNES igS
DIALOGUE IV