LE TROISIÈME FAUX DEMETRIUS, DESCARTES
DESCARTES
^^f^^E dois connoîUe les pays du Nord Cïtpresqu'aussi bien que vous. J'ai passé pU|une bonne partie de ma vie à philosollpher en Hollande; et enfin j'ai été mourir en Suéde, philosophe plus que jamais.
LE FAUX DEMETRIUS
Je vois par le plan que vous me faites de votre vie qu'elle a été bien douce; elle n'a été occupée que par la philosophie; il s'en faut bien que j'aye vécu si tranquillement.
DESCARTES
C'a été votre faute. De quoi vous avisiés-vous de vouloir vous faire grand duc de Moscovie, et de vous servir dans ce dessein des moyens dont vous vous servîtes? Vous entreprîtes de vous faire passer pour le prince Démetrius, à qui le trône appartenoit, et vous aviés déjà devant les yeux l'exemple de deux faux Démetrius qui, ayant pris ce nom l'un après l'autre, avoient été reconnus
pour ce qu'ils étoient, et avoient péri malheureusement. Vous déviés bien vous donner la peine d'imaginer quelque tromperie plus nouvelle; il n'y avoit plus d'apparence que celle-là, qui étoit déjà usée, dût réussir.
LE FAUX DEMETRIUS
Entre nous, les Moscovites ne sont pas des peuples bien rafinés. C'est leur folie que de prétendre ressembler aux anciens Grecs; mais Dieu sait sur quoi cela est fondé.
DESCARTES
Encore n'étoient-ils pas si sots qu'ils pussent se laisser duper par trois faux Démetrius de suite. Je suis assuré que, quand vous commençâtes à vouloir passer pour prince, ils disoient presque tous d'un air de dédain : « Quoi! est-il encore question de voir des Démetrius? »
LE FAUX DEMETRIUS
Je ne laissai pourtant pas de me faire un parti considérable, Le nom de Démetrius étoit aimé, on couroit toujours après ce nom. Vous savés ce que c'est que le peuple.
DESCARTES
Et le mauvais succès qu'avoient eu les deux autres Démetrius, ne vous faisoit-il point de peur?
LE FAUX DEMETRIUS
Au contraire, il m'encourageoit. Ne devoit-on pas croire qu'il falloit être le vrai Démetrius pour
oser paroître après ce qui étoit arrivé aux deux autres? C'étoit encore assés de hardiesse, quelque vrai Démetrius qu'on fût.
DESCARTES
Mais, quand vous eussiés été le premier qui eussiés pris ce nom, comment aviés-vous le front de le prendre sans être assuré de le pouvoir soutenir par des preuves très-vraisemblables?
LE FAUX DEMETRIUS
Mais vous qui me faites tant de questions et qui êtes si difficile à contenter, comment osiés-vous vous ériger en chef d'une philosophie nouvelle, où toutes les vérités inconnues jusqu'alors dévoient être renfermées?
DESCARTES
J'avois trouvé beaucoup de choses assés apparentes pour me pouvoir fîalter qu'elles étoient vraies, et assés nouvelles pour pouvoir faire une secte à part.
LE FAUX DEMETRIUS
Et n'étiés-vous point effrayé par l'exemple de tant de philosophes qui , avec des opinions aussibien fondées que les vôtres, n'avoient pas laissé d'être reconnus à la fin pour de mauvais philosophes? On vous en nommeroit un nombre prodigieux , et vous ne me sauriés nommer que deux faux Démetrius qui avoient été avant moi. Je n'étois que le troisième dans mon espèce qui eût
entrepris de tromper les Moscovites; mais vous n'étiés pas le millième dans la vôtre qui eussiés entrepris d'en faire accroire à tous les hommes.
DESCARTES
Vous saviés bien que vous n'étiés pas le prince Démetrius; mais moi je n'ai publié que ce que j'ai cru vrai, et je ne l'ai pas cru sans apparence. Je ne suis revenu de ma philosophie que depuis que je suis ici.
LE FAUX DEMETRIUS
Il n'importe, votre bonne foi n'empêchoit pas que vous n'eussiés besoin de hardiesse pour assurer hautement que vous aviés enfin découvert la vérité. On a déjà été trompé par tant d'autres qui l'assuroient aussi que, quand il se présente de nouveaux philosophes, je m'étonne que tout le monde ne dise d'une voix : «Quoi! est-il encore question de philosophes et de philosophie? »
DESCARTES
On a quelque raison d'être toujours trompé par les promesses des philosophes. Il se découvre de temps en temps quelques petites vérités peu importantes, mais qui amusent. Pour ce qui regarde le fond de la philosophie , j'avoue que cela n'avance guère. Je crois aussi que l'on trouve quelquefois la vérité sur des articles considérables; mais le malheur est qu'on ne sait pas qu'on l'ait trouvée: car la philosophie (je crois qu'un mort peut dire
tout ce qu'il veut) ressemble à un certain jeu à quoi jouent les enfans, où l'un d'entr'eux qui a les jeux bandés court après les autres. S'il en attrape quelqu'un, il est obligé de le nommer; s'il ne le nomme pas, il faut qu'il lâche la prise et recommence à courir. Il en va de même de la vérité. Il n'est pas que nous autres philosophes, quoique nous ayons les yeux bandés, nous ne l'attrapions quelquefois; mais quoi? nous ne lui pouvons pas soutenir que c'est elle que nous avons attrapée, et dès ce moment-là elle nous échappe.
LE FAUX DEMETRIUS
Il n'est que trop visible qu'elle n'est point faite pour nous. Aussi vous verres qu'à la fin on ne songera plus à la trouver, on perdra courage, et on fera bien.
DESCARTES
Je vous garantis que votre prédiction n'est pas bonne. Les hommes ont un courage incroyable pour les choses dont ils sont une fois entêtés. Chacun croit que ce qui a été refusé à tous les autres lui est réservé. Dans vingt -quatre mille ans il viendra des philosophes qui se vanteront de détruire toutes les erreurs qui auront régné pendant trente mille, et il y aura des gens qui croiront qu'en effet on ne fera alors que commencer à ouvrir les yeux.
LE FAUX DEMETRIUS
Quoi! c'étoil hasarder infiniment que de vou-
loir tromper les Moscovites pour la troisième fois; et, à vouloir tromper tous les hommes pour la trente millième, il n'y aura rien à hasarder? Ils sont donc encore plus dupes que les Moscovites?
DESCARTES
Oui, sur le chapitre de la virité. Ils en sont plus amoureux que les Moscovites ne l'étoient du nom de Démetrius.
LE FAUX DEMETRIUS
Si j'avois à recommencer, je ne voudrois point être faux Démetrius, je me ferois philosophe; mais, si on venoit à se dégoûter de la philosophie et à désespérer de pouvoir découvrir la vérité... Car je craindrois toujours cela.
DESCARTES
Vous aviés bien plus sujet de craindre quand vous étiés prince. Croyés que les hommes ne se décourageront point; cela ne leur arrivera jamais. Puisque les modernes ne découvrent pas la vérité plus que les anciens, il est bien juste qu'ils ayent au moins autant d'espérance de la découvrir. Cette espérance est toujours agréable, quoique vaine. Si la vérité n'est due ni aux uns ni aux autres , du moins le plaisir de la même erreur leur est dû.
DIALOGUE V