PARIS LE SOIR
Excepté quelques jours d'été et quelques après-midi d'automne, Paris, ville du nord, veut être vu poudré de neige ou à la lueur des flambeaux et du gaz; c'est son rouge. Le rouge lui sied bien comme à toute femme un peu mûre qui va au bal. Non-seulement Paris est beau la nuit, mais il a des heures d'une incroyable magnificence. Dès qu'il s'allume, de l'arc de l'Étoile aux piliers de la barrière du Trône, ses habitants semblent commencer à vivre. La misère des uns est alors moins choquante; la richesse des autres est plus douce à supporter. Il se fait un pacte, une trêve dans ce milieu sombre semé de lanternes et d'étoiles.
Que ne peut-il toujours faire nuit! se dit le restaurateur dont les portes de glaces s'ouvrent devant les étrangers qui affluent à Paris toute l'année.
Que ne peut-il faire toujours nuit! murmure le directeur de spectacle en voyant la foule assiéger les portes de son théâtre.
Que ne peut-il faire toujours nuit! répète en achevant sa toilette la jeune femme qu'attend le bal, qu'attend le plaisir, qu'allend... on plutôt que n'attend pas son mari.
Que ne peut-il faire toujours nuit! dit aussi, dit surtout le voleur qui a mesuré dans la journée l'épaisseur du volet derrière lequel le bijoutier cache ses diamants et le changeur son or.
Mais qui donc n'aime pas la nuit à Paris? quelle profession ne s'y exerce pas avec plus d'avantages, (juel goût n'y trouve pas plus aisément à se satisfaire, quelle peine, quelle douleur ne s'y voile pas plus facilement la nuit? Est-ce le jour que la grande dame peut renvoyer ses gens, monter dans un fiacre et aller Dieu sait oiV? Est-ce le jour que la grisette a la fticilité de quitter son travail, de mettre des gants paille, des brodequins en satin turc, une robe de soie brodée pour allei' danser chez Mabille ou au délicieux Chnleaii-UoHCjey
Je ne sais pas |)ourquoi le jour existe à Paris ; lliivcr particulièrement
r.MUs ij' stiii'..
Que vient-il y faire? Éclairer? mais il n'éclaire pas. Il n'est qu'un prétexte d'économie pour le gaz. On fait semblant d'y voir |tai- déférence envers un astre qui mûrit les melons. A Paris, il y a deux nuits: une qui a lieu pendant le jour, c'est la mauvaise; une ({iii a lieu jx-ndant la nuil. c'est l.i véritable, celle dont nous parlons ici.
On vante beaucoup, ou a cbanté sur tous les tous la nuit à la campagne, la nuit au milieu de la mer. Je crois à cet enthousiasme, mais je ne le partage pas absolument ; car, excepté les jours de pleine lune, je n'ai jamais vu à la mer pendant la luiif que quelques mètres d'eau et à la campagne que deux ou trois arbres contre lesquels je vais sans cesse me cogner? Paris, au contraire, ne se voit bien que la nuit, à la lueur de cent mille becs de gaz qui en font un vaste salon de sept lieues de tour.
C'est le soir que se déroulent les plus grands événements de la vie parisienne, ceux qui ont le plus d'influence sur la civilisation française. Entre huit heures et minuit se décide le sort d'un opéra d'Auber ou de Donizelli. d'Adam ou de Meyerbeer, œuvre de génie destinée à parcourir le monde entier, ou, travail mal venu, condamné à mourir dans la soirée. Dans le cycle de ces quatre ou cinq heures se produira la comédie qui planera sur les siècles et changera les mœurs de la nation ou la vengera comme le Mnriagede Figaro. Si le commerce revendique le jour, la politique, comme les arts, ne s'inspire que la nuit. Il faut à cette politique chaude, ingénieuse. ardente, qui électrisera le lendemain des lecteurs trop faciles au découragement, il faut l'abri de la nuit après la tempête du jour. Tous les bruits dont le cerveau s'est rempli, toutes les émotions dont le cœur s'est enflé pendant le jour, ne se répandent bien au courant de la plume du journaliste qu'à la lueur échauffante des quiuquets. Les meilleurs articles sont sans exception ceux qu'on rédige le soir; et une des principales raisons pour cela, c'est qu'ils sont aussi les plus courts.
La nuit porte eu elle un caractère si exceptionnel dans nos mœurs françaises, que nul, pendant qu'elle règne, ne peut être arrêté pour dette. Les pouvoirs des gardes du commerce meurent au coucher du soleil, pour ne renaître qu'après l'aurore. C'est à cette sage limite imposée à la loi qu'on doit ces deux vers si fameux .
X Quand on lut h^iijoiirs vcrluciiv.
« On aime à voir lever l'a'irore. «
OEllVHES DE GAVAHNI.
On aime à la voir lever, parce que cet amour est alors sans ilaiiger, et l'on est vertueux parce qu'on n'a pas de contrainte par corps.
Le premier préfet de police doué de quelque génie n'obligera pas les marchands et les limonadiers à fermer leurs boutiques au moment le plus beau de la nuit, et où il serait le plus utile de les laisser ouvertes afin de décourager les voleurs, en général peu amis des lumières. La raison pour laquelle on les fait fermer n'est connue de personne. Du reste, à Londres et à Venise, pour ne citer que ces deux villes capitales, beaucoup d'établissements publics consacrés aux distractions de la nuit ne ferment jamais. Le citoyen poursuivi par un mauvais rêve peut, en s'éveillant à toute heure, aller jouejau domino avec une ombre de sa connaissance, ou au billard avec quelque fantôme de ses amis.
l]a des artistes qui a su le mieux tout le parti qu'on peut tirer de la nuit est assurément M. Gavarni. Quel coin mystérieux a-t-il oublié? quel angle de boudoir habité par la paresse ou par l'amour n'a-t-il pas rendu sous son crayon qui écfit, qui parle et qui peint? Gomme il sait bien nous montrer tous les caprices de la coquetterie du soir ! La muse de minuit lui a dit ses plus jolies choses à l'oreille. 11 est le Raphaël du soulier qui se détache du pied, de la natte de cheveux qui coule sur les épaules, du bras qui s'arrondit derrière la tète. S'il connaît toutes les séductions de la nuit, il en connaît aussi toutes les ruses, toutes les roueries et les mille et mille mystères. M. Gavarni écrirait sans doute comme il les peint les Mémoires de la nuit.
Quel pays spirituel sera celui qui consacrera le jour au sommeil et la nuit à veiller! Paris devrait donner l'exemple. Dès que le prétendu jour paraîtrait, on irait au lit, et à la première étoile, à la première lanterne, veux-je dire, on prendrait son café à la crème. Les libertins seuls se retireraient à midi. On abandonnerait le soleil à la province et à la campagne, puisqu'elles en ont contracté la mauvaise habitude.
Lkon GOZLAN.
CEUVRES Dir GAVARNl
Parie l6 Boir
Souperonl-ils?
l'.ir ('i»v*UM.
liiiivt' par Bri/.iii wicn
ORUVRR.^ r>W. GAVARNl.
Pans le soir.
Vous voyez bien ce fashionable qu'entre là '(
Oui!
Savez-vous ce que c'est?
Ou'est-ce que c'est?
Rien du tout.
Par Gavaum,
Gi'.ivi' |Kii I.AVii:.i.i y
CFUVRP^; DE GaVARKI
Pans le soir
l'un'iiijii,,,
— Où qu lu vas, Polyie?
— J' vas tremper un' soupe à qu'a travaille pas.
{eiriice... une laignanle! que v'ia trois jours
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tiravr |iii" Lavieii.II
Pans le eoir.
OKUVRES DE GAVAKUl
Dâux soupçons.
Gravé par Vkiiheil.
OEUVRES DE GAVARNl
Paris le soir.
Amandai prèle-moi ton lire-bûtte.
I*;ir (iwAUM.
Uravé par Laloqi tu t.
ŒUVRES DE GAVARNl
Paris le Eoir.
Mosieu le comte Onnesaitki Mosieu le baron Gros-Jean
l'ir GwAiivi
ùravt' par Bm'lant
Paris le soir
il . I
i] ai demandé au sortir de Vêpres : j'ai rien eu. Moi où CD danse : j'ai pas mal eu.
l'ill tiWAliM