ACTE I, SCÈNE II
Des terres du futur cotte terre est voisine,
Et, confondant nos droits, je finis des procès Qui, sans cette union, ne finiraient jamais.
LISETTE
Rien n’est plus convenable.
GÉRONTE
Et puis d’ailleurs, ma nièce Ne me dédira point, je crois, de ma promesse,
Ni Valère non plus. Avanl^nos différends.
Ils se voyoient beaucoup, n’étant encor qu’enfimls;
Ils s’aimoient; et souvent cet instinct de l’enfance Devient un sentiment quand la raison commence. Depuis près de six ans qu’il demeure à Paris Ils ne se sont pas vus : mais je serois surpris Si , par ses agréments et son bon caractère ,
Chloé ne retrouvoit tout le goût de Valère.
LISETTE
Cela n’est pas douteux.
GÉRONTE
. Encore une raison ; .
Pour finir : j’aime fort ma terre, ma maison;
Leur embellissement fit toujours mon étude.
On n’est pas immortel : j’ai quelque inquiétude Sur ce qu’après ma mort tout ceci deviendra :
Je voudrois mettre aü fait celui qui me suivra.
Lui laisser mes projets. J’ai vu naître Valère :
J’aurai, pour le fornrer, l’autorité d’un père.
LISETTE
Uîen de mieux : mais...
GÉRONTE
Quoi, mais? J’aime qu’on parle net.
LE MECHANT
LISETTE
Tout cela seroi^. beau : mais cela n est pas fait.
GÉRONTE
Eh! pourquoi donc?
LISETTE
.Pourquoi? pour une bagatelle Qui fera tout manquer. Madame y coijsent-elle?
Si j’ai bien entendu^ ce n’est pas son avis.
GÉRONTE
Qu’importe? ses conseils ne Seront pas suivis.
• LISETTE
Ah! vous ôtes bien fort, mais c’est loin de Florise :
Au fond, elle vous mène en vous semblant soumise;
. Et, par malheur pour vous et toute la maison.
Elle n’a pour conseil que ce monsieur Clcon,
Un mauvais cœur, un traître, enfin un homme horrible, Et pour qui votre goût m’est incompréhensible..
GÉRONTE
Ah 1 te voilà toujours. On ne sait pas pourquoi Il te déplaît si fort.
• LISETTE
Oh ! je le sais bien, moi.
Ma maîtresse autrefois me traitoit à merveille.
Et ne peut me souffrir depuis qu’il la conseille.
11 croit que de scs tours je ne soupçonne rien ;
Je ne suis point ingrate, et je lui rendrai bien...
Je vous l’ai déjà dit, vous n’en voulez rien croire,
C’est l’esprit le plus faux, et l’âme la plus noire ;
Et je ne vois que ♦.rop que ce qu’on m’en a dit...
GÉRONTE
Toujours la calomnie en veut aux gens d’esprit.
ACTK I, SCÈNE II.
Quoi donc! parce qu’il sait saisir le ridicule,
Kt qu’il dit tout le mal qu’un flatteur dissimule,
On le prétend méchant ! c’est qu’il est naturel :
Au fond, c’est un bon cœur, un homme essentiel
LISETTE
Mais je ne parle pas seulement do son style.
S’il n’avoit de mauvais que le fiel qu’il distille.
Ce seroit peu de chose, et tous les médisants . Ne nuisent pas beaucoup chez les honnêtes gens.
Je parle de ce goût de troubler, de détruire.
Du talent de brouiller, et du plaisir do nuira :
Semer l’aigreur, la haine et la division.
Faire du mal-enfin, voilà votre Cléon;
Voilà le beau portrait qu’on m’a fait de son àme Dans le dernier voyage où j’ai suivi madame.
Dans votre terre ici fixé depuis longtemps.
Vous ignorez Paris et ce qu’on dit des gens.
Moi, le voyant là-bas s’établir chez Florise,
Et lui trouvant un ton suspect à ma franchise,
Je m’informai de l’homme, et ce qu’on m’en a dit .Est le tableau parfait du plus méchant esprit;
C’est un enchaînement de tours, d’horreurs secrètes De gens qu’il a brouillés, de noirceurs qu’il a faites, ' Enfin, un caractère effroyable, odieux.
GÉRONT E.
Fables que tout cela, propos des envieux.
Je le connois, je l’aime, et je lui rends justice.- Chez moi, j’aime qu’on rie, et qu’on me divertisse;
Il y réussit mieux que tout ce que je voi.
D’ailleurs, il est toujours de môme avis que moi; Preuve que nos esprits étoient faits l’un pour l’autre.
LR MECHANT.
Et qu’une sympathie, un goût comme le nôtre,
Sont pour durer toujours: et puis, j’aime. ma sœur Et quiconque lui plaît convient h mon humeur :
Elle n’amène ici que bonne compagnie;
Et, grâce à ses amis, jamais je neWennuio.
Quoil^si Gléon étoit un homme décrié,
L’aurois-je ici reçu? l’auroit-elle prié?
Mais quand il seroit tel qu’on te l’a voulu peindre.
Faux, dangereux, méchant, moi, qu’en aurois-je à craindre? Isolé dans nos bois, loin des sociétés,
Que me l’ont les discours et les méchancetés?
LISETTE
Je no jurerois pas qu’en attendant pratique Il ne divisât tout dans votre domestique.
Madame me paroît déjà d’un autre avis •
Sur l’établissement que vous avez promis;
Et d’une... Mais enfin je me serai méprise,
Vous en ôtes content; madame en est éprise.
Je croirois môme assez...
GÉRONTE
Quoi? qu’elle aime Gléon?
' C’est vous qui l’avez dit, et c’est avec raison Que je le pense, moi; j’en ai la preuve sûre.
Si vous me permettez de parler sans figure.
J’ai déjà vu madame avoir quelques amants;
Elle en a toujours pris l’humeur, les sentiments,
Le différent esprit. Tour à tour je l’ai vue Oü folle ou de bon sens, sauvage ou répandue;
Six mois dans la morale, et six dans les romans.
Selon l’amant du jour et la couleur du temps;