ACTE IV, SCÈNE IV
Une froide épigramme, une bouffonnerie, A ce qui vaut mieux qu'eux n'ôtera jamais rien ; Et , malgré les plaisants , le bien est toujours bien. J'ai vu d'autres méchants d'un grave caractère, Gens laconiques , froids , à qui rien ne peut plaire : Examinez-les bien : un ton sententieux Cache leur nullité sous un air dédaigneux : Cléon souvent aussi prend cet air d'importance ; Il veut être méchant jusque dans son silence : Mais qu'il se taise ou non, tous les esprits bien faits Sauront le mépriser jusque dans ses succès.
VALÈHE.
Lui refuseriez-vous l'esprit? j'ai peine à croire....
Mais à l'esprit méchant je ne vois point de gloire : Si vous saviez combien cet esprit est aisé , Combien il en faut peu, comme il est méprisé î Le plus stupide obtient la même réussite : Eh ! pourquoi tant de gens ont-ils ce plat mérite ? Stérilité de Tarne , et de ce naturel Agréable, amusant, sans bassesse et sans fiel. On dit l'esprit commun ; par son succès bizarre La méchanceté prouve à quel point il est rare : Ami du bien, de l'ordre et de l'humanité , Le véritable esprit marche avec la bonté. Cléon n'offre à nos yeux qu'une fausse lumière :
36 î 1E MÉCHANT.
La réputation des mœurs est la première.
Sans elle, croyez-moi , tout succès est trompeur :
Mon estime toujours commence par le cœur ;
Sans lui l'esprit n'est rien ; et malgré vos maximes,
Il produit seulement des erreurs et des crimes.
Fait pour être chéri, neserez-vous cité
Que pour le complaisant d'un homme détesté ?
VALÈllE.
Je vois tout le contraire; on le recherche, on l'aime ;
Je voudrais qu'un chacun me détestât de même :
On se l'arrache au moins, je l'ai vu quelquefois
À des soupers divins retenu pour un mois.
Quand il est à Paiis il ne peut y suffire :
Me direz-vous qu'on hait un homme qu'on désire 1'
ajuste- Que dans ses procédés l'homme est inconséquent ! On recherche un esprit dont on hait le talent : On applaudit aux traits du méchant qu'on abhorre; Et loin de le proscrire, on l'encourage encore. Mais convenez aussi qu'avec ce mauvais ton , Tous ces gens dont il est l'oracle ou le bouffon Craignent pour eux le sort des absents qu'il leur livre, Et que tous avec lui seraient fâchés de vivre : On le voit une fois , il peut être applaudi ; Mais quelqu'un voudrait-il en faire son ami ?
VALÈRE
On le craint, c'est beaucoup.