A MA SŒUR
Ce serait déployer sur la naissante aurore Du soir d'un jour obscur les nuages épais , Et donner à la jeune Flore
Une couronne de cyprès.
Qu'attends-tu cependant ? tu veux que ma mémoire, Retournant sur des jours d'alarmes et d'ennuis ,
T'en fasse la pénible histoire :
Sur quels déplorables récits
Exiges-tu que je m'arrête !
C'est rappeler mon ame aux portes de la mort. J'y consens : mais bannis l'effroi de la tempête,
Je la raconte dans le port.
Sur ses rameaux brisés et semés sur la terre
Par la foudre ou l'effort des vents , Un chêne voit enfin d'autres rameaux naissants, Et, relevé des coups d'Éole et du tonnerre,
Il compte de nouveaux printemps.
Le jour a reparu. Rien n'est long-temps extrême.
Tel était mon affreux tourment ; J'ai souffert plus de maux au bord du monument ,
Que n'en apporte la mort même :
La douleur est un siècle, et la mort un moment.
Frappé d'une main foudroyante, Et frappé dans le sein des arts et des amours ,
De la santé la plus brillante Je vis en un instant s'éteindre les beaux jours :
Ainsi d'un ruisseau pur la naïade éplorée, Dans une froide nuit, par le fougueux Borée De ses plus vives eaux voit enchaîner le cours.
Dans cette langueur meurtrière , Comptant les pas du temps trop lent au malheureux,
Quarante fois de la lumière
J'ai vu disparaître les feux,
Quarante fois dans sa carrière
J'ai vu rentrer l'astre des cieux :
Et , dans un si long intervalle ,
La Parque , d'une main fatale , Arrachant de mes yeux les paisibles pavots , Pour moi ne fila point une heure de repos; Par le souffle brûlant de la fièvre indomptée
Chaque jour ma force emportée Renaissait chaque jour pour des tourmens nouveaux:
Dans la fable de Prométhée
Tu vois l'histoire de mes maux.
Après l'effroi qui suit l'attente du supplice,
Voilé des plus noires couleurs , Parut enfin ce jour de malheureux auspice Où de l'humanité j'épuisai les douleurs : Couché sur un bûcher et l'autel et le trône
D'Esculape et de Tisiphone, Courbé sous le pouvoir de leurs prêtres cruels, J'ai vu couler mon sang sous les couteaux mortels.