‹ Œuvres choisies de Gresset (volume 3)Chapitre 22 sur 137 · A MA SŒUR · texte numérisé non relu

A MA SŒUR

Ce serait déployer sur la naissante aurore Du soir d'un jour obscur les nuages épais , Et donner à la jeune Flore

Une couronne de cyprès.

Qu'attends-tu cependant ? tu veux que ma mémoire, Retournant sur des jours d'alarmes et d'ennuis ,

T'en fasse la pénible histoire :

Sur quels déplorables récits

Exiges-tu que je m'arrête !

C'est rappeler mon ame aux portes de la mort. J'y consens : mais bannis l'effroi de la tempête,

Je la raconte dans le port.

Sur ses rameaux brisés et semés sur la terre

Par la foudre ou l'effort des vents , Un chêne voit enfin d'autres rameaux naissants, Et, relevé des coups d'Éole et du tonnerre,

Il compte de nouveaux printemps.

Le jour a reparu. Rien n'est long-temps extrême.

Tel était mon affreux tourment ; J'ai souffert plus de maux au bord du monument ,

Que n'en apporte la mort même :

La douleur est un siècle, et la mort un moment.

Frappé d'une main foudroyante, Et frappé dans le sein des arts et des amours ,

De la santé la plus brillante Je vis en un instant s'éteindre les beaux jours :

Ainsi d'un ruisseau pur la naïade éplorée, Dans une froide nuit, par le fougueux Borée De ses plus vives eaux voit enchaîner le cours.

Dans cette langueur meurtrière , Comptant les pas du temps trop lent au malheureux,

Quarante fois de la lumière

J'ai vu disparaître les feux,

Quarante fois dans sa carrière

J'ai vu rentrer l'astre des cieux :

Et , dans un si long intervalle ,

La Parque , d'une main fatale , Arrachant de mes yeux les paisibles pavots , Pour moi ne fila point une heure de repos; Par le souffle brûlant de la fièvre indomptée

Chaque jour ma force emportée Renaissait chaque jour pour des tourmens nouveaux:

Dans la fable de Prométhée

Tu vois l'histoire de mes maux.

Après l'effroi qui suit l'attente du supplice,

Voilé des plus noires couleurs , Parut enfin ce jour de malheureux auspice Où de l'humanité j'épuisai les douleurs : Couché sur un bûcher et l'autel et le trône

D'Esculape et de Tisiphone, Courbé sous le pouvoir de leurs prêtres cruels, J'ai vu couler mon sang sous les couteaux mortels.

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