‹ Œuvres choisies de Gresset (volume 3)Chapitre 23 sur 137 · A MA SOEUR · texte numérisé non relu

A MA SOEUR

Mon ame s'avança vers les rivages sombres : Mais quel rayon lancé du sein des immortels, L'arrêtant à travers la région des ombres , Vint ranimer mes sens sur ces sanglans autels !

Je crus sortir du noir abîme , Quand, revenant au jour, je me vis délivré: Je trompai le trépas , ainsi qu'une victime

Que frappe un bras mal assuré ;

Inutilement poursuivie ,

Et plus forte par la douleur , Elle arrache, en fuyant, les restes de sa vie

Aux coups du sacrificateur.

Il est une jeune déesse, Plus agile qu'IIébé , plus fraîche que Vénus : Elle écarte les maux , les langueurs , la faiblesse j

Sans elle la beauté n'est plus ;

Les Amours , Bacchus et Morphée

La soutiennent sur un trophée

De myrte et de pampres orné ,

Tandis qu'à ses pieds abattue

Rampe l'inutile statue

Du dieu d'Epidaure enchaîné.

Ame de l'univers , charme de nos années ,

Heureuse et tranquille Santé , Toi qui viens renouer le fil de mes journées, Et rendre à mon esprit sa plus vive clarté ,

i5o ÉPITRE

Quand , prodigue des dons d'une courte jeunesse , Ne portant que la honte et d'amères douleurs

A la trop précoce vieillesse , Les aveugles mortels abrègent tes faveurs , Je vais sacrifier dans ton temple champêtre ,

Loin des cités et de Fennui.

Tout nous appelle aux champs; le printemps va renaître,

Et j'y vais renaître avec lui.

Dans cette retraite chérie

De la sagesse et du plaisir ,

Avec quel goût je vais cueillir

La première épine fleurie ,

Et de Philomèle attendrie

Recevoir le premier soupir !

Avec les fleurs dont la prairie

A chaque instant va s'embellir ,

Mon ame , trop long-temps flétrie ,

Ya de nouveau s'épanouir ,

Et loin de toutes rêveries ,

Voltiger avec le zéphyr.

Occupé tout entier du soin , du plaisir d'être ,

Au sortir du néant affreux ,

Je ne songerai qu'à voir naître

Ces bois , ces berceaux amoureux ,

Et cette mousse et ces fougères

Qui seront , dans les plus beaux jours ,

A MA SOEUR. i5i

Le trône des tendres bergères , Et i'autcl des heureux amours.

O jours de la convaleseence !

Jours d'une pure volupté !

C'est une nouvelle naissance ,

Un rayon d'immortalité.

Quel feu ! tous les plaisirs ont volé dans mon ame. J'adore avec transport le céleste flambeau ;

Tout m'intéresse , tout m'enflamme ;

Pour moi l'univers est nouveau.

Sans doute que le dieu qui nous rend l'existence ,

A l'heureuse convalescence Pour de nouveaux plaisirs donne de nouveaux sens;

A ses regards impatients Le chaos fuit , tout naît , la lumière commence ,

Tout brille des feux du printemps.

Les plus simples objets , le chant d'une fauvette , Le matin d'un beau jour , la verdure des bois ,

La fraîcheur d'une violette ,

Mille spectacles qu'autrefois

On voyait avec nonchalance , Transportent aujourd'hui , présentent des appas

Inconnus à l'indifférence ?

Et que la foule ne voit pas.

Tout s'émousse dans l'habitude ;

i52 ÈPITRE

L'amour s'endort sans volupté ; Las des mêmes plaisirs , las de leur multitude ,

Le sentiment n'est plus flatté ; Dans le fracas des jeux , dans la plus vive orgie ,

L'esprit , sans force et sans clarté ,

Ne trouve que la léthargie

De l'insipide oisiveté.

Cléon , depuis dix ans de fêtes et d'ivresse , Frais , brillant d'embonpoint , ramené chaque joui

Entre la jeunesse et l'amour,

Dans le néant de la mollesse

Dort et végète tour-à-tour.

Lisis . depuis long-temps plongé dans les ténèbres

Entre Hippocrate et les ennuis,

Libre de leurs chaînes funèbres , Vient de quitter enfin leurs lugubres réduits. Observez-les tous deux dans une même fête : Cléon n'y paraîtra que distrait ou glacé ; Tout glisse sur ses sens , nul plaisir ne s'arrête

Au fond de son cœur émoussé :

Tout charmera Lisis ; cette nymphe est plus belle \

Cette sirène a mieux chanté , D'un plus aimable feu ce Champagne étincelle, Ces convives joyeux sont la troupe immortelle , Celte brune charmante est la divinité.

Cléon est un sultan , qu'un bonheur trop facile Prive du sentiment , des ardeurs , des transports :

A MA SŒUR. i53

En vain de cent beautés une troupe inutile Lui cherche des désirs : infructueux efforts !

Mahomet est au rang des morts.

Lisis , dans ses ardeurs nouvelles,

Est un voyageur de retour ;

Eloigné des jeux el des belles, Le plus triste vaisseau fut long-temps son séjour : Il touche le rivage ; à l'instant tout l'invite ;

Et pour Lisis , dans ce beau jour , La première Philis des hameaux d'alentour

Est la sultane favorite ,

Et le miracle de l'amour.

Épitre à M. te chevalier de Chauvetin, alors à l'armée de Wesiphalie, sur Vélection d'un moine abbé. J741»

Facit indignatïo versum. Jcvînal.

une taverne monacale Où tout fermente en ce moment Pour la patente abbatiale Et le premier bât du couvent, Trè^-in différent que l'on nomme Dom Luc , dom Priape, ou dom Côme, Rempli d'un plus cher souvenir, Dans la longue mélancolie De ta fangeuse Westphalie, Ami, je viens t'enlretenir; Et, malgré les ennuis extrêmes Où tes be uix jours sont arrêtés, Mon amilié dans ces lieux mêmes Voit le plaisir à tes côtés.

Tandis que de l'urne fatale Va sortir le destin brillant De l'automate révérend

L'ABBAYE. i5$

Que prétend mitrer sa cabale Pour s'enivrer impunément Sous sa crapule pastorale , Echappé de la pesanteur Des moines au ton flagorneur, Aux maussades cérémonies, Et délivré de la longueur De leurs assommantes orgies, Je parcours ces bois, ces prairies, Dont on va nommer le seigneur.

Oh ! qu'ici de l'erreur commune Mon cœur moins que jamais épris Des misères de la fortune Conçoit aisément le mépris!

Quoi! ces vergers, ces belles plaines, Ces ruisseaux, ces prés, ces étangs, Ces forêts de l'âge des temps, Ces riches et vastes domaines, Tout sera, dans quelques instants,

A qui? Charmante solitude,

Séjour fait pour n'être habité Que par l'heureuse liberté, L'amitié, 1 amour et l'étude , La sagesse et la volupté, De quelle vile servitude Tu subis la fatalité !

i56 L'ABBAYE.

Un obscur et pesant reptile,

Un être platement tondu,

Simulacre ignare, imbécile,

Delà terre poids inutile,

Un moine, le portrait est vu ,

Un moine va se voir ton maître !

Et cet épais et lourd cafard ,

Qu'ébaucha le ciel au hasard

Pour végéter, ronfler et paître,

Grâce à la faveur du destin

Et d'une authentique patente,

De cent mille livres de rente

Va devenir le souverain!

Dans ce char que suivaient ses pères,

L'âne mitre va se montrer.

Et régner sur les mêmes terres

Qu'il était né pour labourer!

0 vous, défuntes seigneuries,

Vous , preux barons à courts manteaux,

Hauts-justiciers , grands-9énéchaux

Des antiques chevaleries,

Vieux châtelains, mânes dévots,

Dont j'aperçois les armoiries

Sur les débris de ces châteaux

Où de gros moines en repos,

Munis de vos chartes moisies,

L'ABBAYE. i5y

Broutent et boivent sur vos os,

Sans prier pourvus effigies,

Bons seigneurs, que vous étiez sots!

Vous avez cru de vos largesses

Doter 1'uonneur, la piété,

Et laisser avec vos richesses

Des pères à la pauvreté :

Que le Dieu juste récompense

Vos benoîtes intenlions!

Mais que l'avare et basse engeance

Qu'engraissent vos fondations

A bien trompé votre espérance !

Oh ! quel peuple avez-vous rente?

L'hypocrite perversité,

La lubrique fainéantise,

La stupide imbécilité,

L'avarice, la dureté,

La chicane, la fausseté,

Tous les travers de la bêtise,

Et tous les vices qu'éternise

L'impure et brute oisiveté.

Ces repaires de la paresse ,

Ces gouffres creusés par vos mains.

C'est là que s'abîment sans cesse

Les richesses des lieux voisins;

C'est pour ces massives statues,

i58 L'ABBAYE.

C'est pour ce peuple de sangsues, Que le laboureur vertueux, Accablé d'ans et d'amertume, Avec des enfants malheureux, Veille, travaille, se consume Dès que l'aube éclaire les cieux.

Ainsi par des lois déplorables La douloureuse pauvreté De tant de mortels respectables Enrichit l'inutilité De ces fainéants méprisables, La fange de l'humanité!

Tels ces cadavres homicides , Ces vampires de sang avides , Des vivants éternels bourreaux, Par les secours d'un art impie Desséchant les sucs de la vie Dans des corps livrés au repos , S'engraissent au fond des tombeaux.

O ma chère patrie ! ô France !

Toi chez qui tant d'augustes lois De tes sages et de tes rois Immortalisent la prudence, Comment laisses-tu si long-temps Ravir ta plus pure substance

L'ABBAYE. i5g

Par ces insectes dévorants

Que peut écraser ta puissance,

Et dont l'inutile existence

Revient t'arrachcr tous les ans

Les moissons de tes plus beaux champs,

Et des biens dont la jouissance

Devait être la récompense

De tes véritables enfants?

Quels contrastes, dont ta sagesse

Pourrait affranchir tes états !

Je vois en proie à la paresse

Ce que le travail n'obtient pas.

Ce guerrier qui , dès sa jeunesse,

T'immola ses biens, son repos,

Chargé du poids de sa tristesse

Et d'une indigente noblesse,

Après soixante ans de travaux,

Traîne sa pénible vieillesse.

Ces esprits faits pour l'illustrer,

Pour te plaire et pour t'éclairer,

Tous ces sages dont la lumière

Va dans les autres nations

Augmenter ta gloire première,

Souvent dans toute leur carrière

Négligés, privés de tes dons,

Meurent méconnus de leur mère.

Au sein d'un champ inTructueux,

Sans soulagement, sans salaire,

Ce prêtre pauvre et vertueux,

Envi onné de la misère,

Triste pasteur des malheureux

Qu'il édifie et qu'il éclaire ,

Les console, et souffre plus qu'eux.

C'est sur ces hommes nécessaires

Que les bienfaits sont invoqués :

Qu'à changer leurs destins contraires,

De tant d'avortons solitaires

Lis biens oisifs soient appliqués ;

De l'abîme des monastères

Qu'à la voix ils soient évoqués;

El renvoie au soc de leurs pères

Tant de laboureurs enfroqués.

Tes ails divers te redemandent

Tant d'hommes mis au rangs des morts ;

Tes droils , tes besoins les attendent

Sous les drapeaux et dans tes ports.

La postérité gémissante

Un jour regrettera ces biens;

Et l'humanité languissante,

Perdant des pères, des soutiens,

A ces gouffres qui t'appauvrissent

Des races qui s'anéantissent

Redemande les citoyens.

Contemple tes champs et tes villes; Vois tes pertes et ton erreur.

Autour de ces riches asiles Où cet avare possesseur, Ce moine ahsorbe avec hauteur Tous les fruits de ses bords fertiles, Que d'hommes, qui seraient utiles A ta richesse, à ta grandeur , Maudissant leurs efforts stériles, Dépérissent dans la douleur!

Ils craignent le titre de père, N'ayant à laisser que des pleurs Aux héritiers de leurs malheurs; Ils te privent, par leur misère, D'un peuple de cultivateurs, De tes biens le plus nécessaire.

Ami, je devine aisément Que, pour dérider la morale De ce sérieux argument, Tu me réponds en ce moment Que , sans le sceau du sacrement Et de la couche rmpliale, A l'état ordinairement On voit l'espèce monacale

i6a L'ABBAYE.

Fournir aussi son contingent.

Je le sais : mais dis-moi toi-même,

Que servent au bien de l'état

Ces fruits impurs du célibat

Nés dans l'opprobre et ranatliême?

Quels sont les monuments honteux

De tous ces sacrés adultères ?

Des fils plus vils, plus paresseux,

Et plus abrutis que leurs pères !

A l'aspect de leurs biens nombreux,

Si l'on pouvait sans injustice

Se consoler de voir ces lieux

Livrés par nos simples aïeux

A l'héréditaire avarice

De ces possesseurs odieux.

On serait consolé sans doute

De les voir vivre sans jouir,

Sans sentiment et sans plaisir.

Tout s'anéantit sur leur route,

Sous leur main tout vient se flétrir.

En vain ces asiles champêtres

Ne demandent qu'à s'embellir,

Leur sauvage état peint leurs maîtres.

Ah ! que dans ces lieux enchantés,

Mais où les pas de l'ignorance

Sont imprimés de tous côtés,

Le goût , Fheureuse intelligence Pourraient ajouter de beautés!

La nature, sur ces rivages Répandant ses dons au hasard, Y semble encore inviter l'art A la servir dans ses ouvrages.

A travers ces vastes forêts , Quelle scène, quelle étendue, Si , de tous ces chênes épais Qui vont se perdre dans la nue Perçant, divisant les sommets, On laissait errer notre vue !

Vingt sources des plus vives eaux Qui descendent de ces montagnes Sailliraient au sein des campagnes , Si, par de faciles canaux, L'art en rassemblait les ruisseaux.

En desséchant ces marécages D'où sortent d'épaisses vapeurs, Un gazon couronné de fleurs Enrichirait ces pâturages, Et d'un air sain et sans nuages Tout respirerait les douceurs.

Mais , grâce à l'ame avare et dure De ces possesseurs abrutis , Les plus beaux dons de la nature Sont dégradés, anéantis

i04 L'ABBAYE.

Partout où gît leur race obscure.

Pour l'honneur de l'humanité, Malgré cet empire durable Des erreurs que l'antiquité Marque de son sceau vénérable, J'ose croire qu'un temps viendra Où tant de richesses oisives Que le monachisme enterra Cesseront de rester captives, Et qu'on reverra de ces biens Couler enfin les sources vives Sur les utiles citoyens.

O toi, l'arbitre de mes rimes, Ami d'Homère et de Platon , De ces lumineuses maximes Tu ne peux qu'approuver le ton; Un bigot y verra des crimes, Tu n'y verras que la raison.

Tu sais qu'à la religion Toujours sincèrement fidèle, Rempli de respect et de zèle , Je briserais tous mes pinceaux; Plutôt que d'offrir des tableaux Indignes de l'honneur et d'elle.

L'ABBAYE. i65

Eh ! qu'ai-je en ctïel prétendu?

Je n'attaque point les asiles

Où le savoir et la vertu

Ont réuni leurs domiciles.

Que l'intérêt de l'univers,

Que l'estime de tous les âges

Conservent dans leurs avantages

Ces élablissemens divers

A qui la patrie illustrée

Doit Bourdaloue, et Massillon,

Calmet, Sanlecque, Mabillon,

Malbranche, Vanière et Porée ;

C'est de ces temples permanents,

Dépôts sacrés et vénérables,

Que toujours les doctes talents,

Les sciences, les monuments,

Les lumières inaltérables.

Et quelquefois les dons brillants

Du génie et des arts aimables,

Se transmettront à tous les temps.

Qu'ils vivent ! qu'au bien de la Franco

Concourant sans division,

Ils mettent tous d'intelligence

Une barrière à l'ignorance,

Un frein à l'irréligion !

Mais pour toutes ces abbayes,

Ces ruineuses colonies Que sous les belgiques climats Nous rencontrons à chaque pas, Gouffre où des êtres inutiles Entassent de leurs mains stériles Tant de biens qui n'en sortent pas , Quand verrai-je une loi nouvelle, Appliquant mieux leur revenu, En ordonner sur le modèle D'un apologue que j'ai lu?

Dans je ne sais quelle contrée, Au temps du monde encor païen , Un peuple (le nom n'y fait rien).

Voyant diminuer son bien Par une disgrâce ignorée, D'un dieu de la voûte azurée Un jour réclama le soutien.

En vain l'active vigilance , Tous les travaux et tous les arts, Avaient tout l'ait d'intelligence Pour ramener de toutes parts Et le commerce et l'abondance ; L'or disparaissait tous les jours, Et, dépouillé de ce secours, Le nerf et Pa.me de la vie ,

L'ABBAYE. i(j;

L'oisif artisan languissait, L'indigente et triste patrie Ne pouvant gager l'industrie, Tout commerce s'affaiblissait, L'état épuisé périssait.

Le dieu , touché de leur misère , Et voulant du commun repos Ecarter les secrets Qéaux, Descend du ciel à leur prière; Il s'ouvre les secrets chemins D'une caverne souterraine Echappée aux yeux des humains, Et dont la protondeur le mène, Par mille détours ambigus, Au centre du vaste domaine Des enfants de Sabasius*.

Là , grâce à d'antiques ténèbres , Des Gnomes en lambeaux funèbres Sont couchés sur des monceaux d'or, Occupés | enivrés sans cesse Du sot aspect d'un vain trésor, Puissants et fiers dans leur bassesse, Et, par un stupide plaisir, Privant l'homme de la richesse Dont leur opaque et vile espèce Est incapable de jouir. * Te père des G»™™'***

Le dieu parle. A sa voix puissante, Subalternes divinités, Les Gnomes, frappés d'épouvante, Au sein de la terre tremblante Se sont déjà précipités:

Cet or que leurs mains meurtrières, Ne prétendaient qu'accumuler, Versé dans les sources premières, Recommença de circuler; Le travail eut sa récompense; Les arts reprirent leur vigueur ; Ranimés par la jouissance Et relevés de leur langueur, Les talents au sein de l'aisance Renouvelèrent leur splendeur; Et, fort de toute sa substance, L'état vit avec l'abondance Renaître Tordre et le bonheur.

Puisse un jour la main triomphante Et pacifique et bienfaisante D'un roi sensible et généreux Consacrer son empire heureux En réformant l'abus antique Du brigandage monastique, Et tout ce peuple infructueux* A ses provinces onéreux !

Qu'il renouvelle dans sa gloire, Pour la félicité des siens , Le spectacle que la victoire Vient d'offrir aux bords indiens!

Tous les ans aux champs de Golconde Le plus riche des potentats Rassemblait de tous les climats Les trésors que transporte l'onde:

Par un tribut toujours nouveau , Toutes les richesses du monde Aboutissaient dans ce tombeau.

Thamas paraît , le destin change.

Au nouveau Gengis-Kan du Gange Ces vastes trésors sont ouverts; Son bras vainqueur leur rend la vie, Et tout l'or qu'enterrait l'Asie Va circuler dans l'univers.

ÊPITRE

A MM. LES DUCS DE CHEVREUSE ET DE CHAULEES A l'armée de Flandre. i^T*

{je dieu que la nature entière Rappelait pour la rajeunir, Ce printemps qui dans sa carrière Devrait ne voir que le plaisir , Vient donc de rouvrir la barrière Des fureurs et du repentir A l'extravagance guerrière !

Quand Vénus, Vertumue, Zéphyr, La Volupté que tout respire Et qui réveille l'univers, Devraient n'offrir que les concerts De la musette et de la lyre, La trompette trouble les airs; Et l'amour s'alarme et soupire En voyant sortir des enfers Des cyprès , des lauriers , des fers, La mort, la gloire, et le délire.

Ces masses de bronze et d'airain Où l'art sinistre de la guerre

Renferme les feux du tonnerre , Déjà sur leur affreux chemin Ecrasent dans le sein de Flore Les myrtes , les roses , le thym , Qu'un ciel plus doux faisait éclore.

Déjà le laboureur déplore Ses sillons foulés et détruits.

Au lieu des plantes et des fruits Dont elle allait être parée , La terre aride et déchirée Se couvre d'un horrible amas De tentes , d'armes , de soldats ; Et cette mère languissante Gémit en voyant ses enfants Etouffer la moisson naissante Pour se creuser des monuments.

O vous qu'à regret j'envisage Dans ces dangers et ces travaux , Vous qui les cherchez en héros a Et les voyez des yeux du sage , Quand reverrai-je l'heureux temps Où , la paix calmant les ravages , Et laissant vivre les vivants , Vous reviendrez sur nos rivages Cueillir les fleurs de vingt printemps, Et partager sous nos ombrages

2 epitrk.

Le sort sensé des bonnes gens,

Loin des querelles d'Allemands ,

Des l'andoures anlhropopliages ,

Et tels autres mauvais plaisants !

Hâtez-vous ; sous l'astre propice

D'un roi que suivent constamment

L'Amour, la Victoire et Maurice,

Consommez l'asservissement

De ces fiers et faibles Bataves

Qui, craignant leur dernier moment,

Viennent tumultuairement

De se redonner des entraves

Proscrites solennellement

Par leurs ancêtres moins esclaves.

A notre destin immortel

Ramenez ces moments illustres.

Ces conquêtes dont le Texel

Tremble encore après quinze lustres.

Quel boulevard résistera

Au vainqueur qui le redemande ?

Le même Mars règne, commande;

Le même sort obéira.

Sur les remparts de la Hollande

Allez , arborez la guirlande

Des lis qu'ils ont portés déjà;

Et ramenez à l'Opéra

EPITllE. i75

Les présidentes de Zélande

Et les baronnes de Btéda ,

Afin que si l'effroi , la haine ,

Ou le vain désespoir , entraîne

Les époux à Batavia ,

On puisse , comme il conviendra 9

Consoler la haute puissance

De leurs veuves , pendant l'absence ,

Et que jonquille et nacara

Fassent les honneurs de la France

A la sotte qui les prendra.

Mais quelle vaine et chère image M'entretient déjà du retour, Quand nous sommes si loin du jour Qui doit finir votre esclavage ?

Jusque là, quel affreux tourment] Quel vide ! quel désœuvrement !

Que d'ennui , qu'en vain on évite , Et qu'on retrouve à tout moment, Vous attend , vous suit , vous agite !

Que le camp le plus triomphant Pèse au vrai sage qui Inhabité !

Au milieu des sots embarras , Des longs dîners et du fracas De tant de gens braves et plats Que l'éternelle Flandre assemble,

i?4 ÉPURE.

Je ne vous plaindrai pourtant pas Si vous êtes souvent ensemble ; Dans ce pays triste et perdu , Yous trouvez et vous pouvez rendre La douceur de causer , d'entendre , Et le plaisir d'être entendu :

Parmi les ennuis de la gloire , L'air grivois et le mauvais ton De ce peuple à cravatte noire, Qui n'a de conversation Que pour dîner avec Grégoire Ou pour souper avec Fanchon ; Dans cette troupe non lettrée De petits messieurs si parfaits , Si ridicules, si ginguets, Dans la populace dorée De jeunes et vieux freluquets, L'un de l'autre ressource heureuse, Vous vous dédommagez tous deux De tant de milliers d'ennuyeux Qui bordent la Dvle et la Meuse ; Et, sous les tonnerres de Mars Philosophes libres et calmes , Des muses et de tous les arts Vous joindrez les fleurs à ces palmes Qui couronnent vos étendarts :

EPITRE. i;5

Ainsi sous le ciel atlantique,

Et près du tombeau de Didon,

Lelius avec Scipion

Retrouvait Rome dans l'Afrique;

Dans cette pompe et ce fracas

De faisceaux , d'aigles , de combats ,

Aux champs du barbare Gétule,

Tous deux se rendaient les loisirs,

Les arts, la langue, les plaisirs

Et de Tibur et de Tuscule.

Faits, comme eux, pour les agréments

De l'heureuse philosophie,

"Vous adorez les arts charmants

De l'Attique et de TAusonie.

Et ce n'est point la flatterie

Qui vous joint à ces noms brillants

Dans le temple de Polymnie :

Détestant le fade jargon

De la basse cajolerie ,

Je ne chante que la raison,

La vertu, l'ame, le génie;

Et je ne donne rien au nom,

A qui la foule sacrifie.

Oui , si vous n'aviez à mes yeux

Que les rangs, les titres nombreux

Des ducs , des pairs , des connétables ,

i76 ÉPITRE.

Mes hommages indépendants N'inscriraient pas vos noms durables Dans les fastes vainqueurs des temps:

Des esprits vrais et raisonnables, Pensant par eux, invariables Malgré les phosphores divers Et tous les pompons méprisables Qui coiffent ce plat univers, Des grands sans bassesse et sans airs, Instruits sans cesser d'être aimables , Des cœurs toujours irréprochables Dans un séjour faux et pervers ; Voilà les héros véritables lit dans mon ame et dans mes vers»

E ben sa Borna che 1* onor primicro Di nostre muse è lo splendor del vero.

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