LE SIÈCLE
Ne se piquait point de savoir ; Elle ne savait qu'être belle , Et suivre la loi du devoir.
La Fougère était sa toilette , Son miroir le cristal des eaux, La jonquille et la violette Etaient ses atours les plus beaux.
On la voyait dans sa parure Aussi simple que ses brebis ; De leur toison commode et pure Elle se filait des habits.
Elle occupait son plus bel âge Du soin d'un troupeau plein d'appas , Et sur la foi d'un chien volage Elle ne l'abandonnait pas.
O règne heureux de la nature ,
Quel dieu nous rendra tes beaux jours?
Justice , Egalité , Droiture ,
Que n'avez-vous régné toujours?
Sort des bergers, douceurs aimables, Vous n'êtes plus ce sort si doux ; Un peuple vil de misérables Vit pasteur sans jouir de vous.
PASTORAL. 2o3
Ne peins-je point une chimère , Ce charmant siècle a-t-il été ?
D'un auteur témoin oculaire En sait-on la réalité ?
J'ouvre les fastes sur cet âge, Par-tout je trouve des regrets ; Tous ceux qui m'en offrent l'image Se plaignent d'être nés après.
J'y lis que la terre fut teinte Du sang de son premier berger; Depuis ce jour, de maux atteinte, Elle s'arma pour le venger.
Ce n'est donc qu'une belle fable :
N'envions rien à nos aïeux ; En tout temps l'homme fut coupable, En tout temps il fut malheureux.
On ne trouvera peut-être pas déplacés ici les vers suivants de J. J. Rousseau. Le philosophe de Genève fut tellement ému à la lecture du Siècle Pastoral, qu'il entreprit de donner une suite à l'idvlle deGresset.
Mais qui nous eût transmis l'histoire De ces temps de simplicité ?
Etait-ce au temple de Mémoire Qu ils gravaient leur félicité ?
La vanité de l'art d'écrire L'eût bienlôt fait évanouir ; Et sans songer à la décrire Ils se contentaient d'en jouir.
Des traditions étrangères
En parlent sans obscurité ;
Mais dans ces sources mensongères
Ne cherchons point la vérité.
Cherchons-la dans le cœur des hommes , Dans ces regrets trop superflus, Qui disent dans ce que nous sommes Tout ce que nous ne sommes plus.
Qu'un savant des fastes des âges Fasse la règle de sa foi ; Je sens de plus sûrs témoignages De la mienne au-dedans de moi.
Ah ! qu'avec moi le ciel rassemble , Appaisant enfin son courroux, Un autre cœur qui me ressemble !
L'âge d'or renaîtra pour nous.
l\.\\l\^V'tVVVV\'VVV\XVl\VVl^VVVVVVVV»^«/VVVl/VV\U\/VV>/\'VV^'VVV'.\'».'VXX't\ . -v
ans cet asile solitaire Suis-moi, viens charmer ma langueur, Muse, unique dépositaire Des ennuis secrets de mon cœur !
Aux ris, aux jeux quand tout conspire, Pardonne si je prends ta lyre Four n'exprimer que des regrets :
Plus sensible que Philomèle , Je viens soupirer avec elle Dans le silence des forêts.
En vain sur cette aimable rive La jeune Flore est de retour; En vain Cérès, long-temps captive, Ouvre son sein au dieu du jour :
Dans ma lente mélancolie, Ce Tempe, cette autre Idalie N'a pour moi rien de gracieux; L'amour d'une chère patrie Rappelle mon ame attendrie Sur des bords plus beaux à mes yeux.
Loin du séjour que je regrette, J'ai déjà vu quatre printemps; Une inquiétude secrète En a marqué tous les instants :
De cette demeure chérie Une importune rêverie Me retrace réloignement.
Faut-il qu'un souvenir que j'aime, Loin d'adoucir ma peine extrême, En aigrisse le sentiment !
Mais que dis-je? forçant l'obstacle Qui me sépare de ces lieux , Mon esprit se donne un spectacle Dont ne peuvent jouir mes yeux. Pourquoi m'en ferais-je une peine?
La douce erreur qui me ramène Vers les objets de mes soupirs Est le seul plaisir qui me reste Dans la privation funeste D'un bien qui manque à mes désirs.
Soit instinct, soit reconnaissance, L'homme, par un penchant secret, Chérit le lieu de sa naissance, Et ne le quitte qu'à regret:
Les cavernes hyperborées,
SUR L'AMOUR DE LA PATRIE. ^o;
Les plus odieuses contrées, Savent plaire à leurs habitants; Sur nos délicieux rivages Transplantez ces peuples sauvages, Vous les y verrez moins contents.
Sans ce penchant qui nous domine Par un invisible ressort, Le laboureur en sa chaumine Vivrait-il content de son sort?
Hélas ! au foyer de ses pères , Triste héritier de leurs misères, Que pourrait-il trouver d'attraits, Si la naissance et l'habitude Ne lui rendaient sa solitude Plus charmante que les palais?
Souvent la fortune , un caprice , Ou l'amour de la nouveauté, Entraîne au loin notre avarice Ou notre curiosité ;
Mais sous quelque beau ciel qu'on erre? Il est toujours une autre terre D'où le ciel nous paraît plus beau :
Loin que sa tendresse varie, Cette estime de la patrie Suit l'homme au-delà du tombeau.
2oS ODE
Oui, clans sa course déplorée, S'il succombe au dernier sommeil Sans revoir la douce contrée Où brilla son premier soleil, Là son dernier soupir s'adresse; Là son expirante tendresse Veut que ses os soient ramenés :
D'une région étrangère La terre serait moins légère A ses mânes abandonnés.
Ainsi, par le jaloux Auguste Banni de ton climat natal, Ovide, quand la Parque injuste T'allait frapper du trait fatal, Craignant que ton ombre exilée, Aux ombres des Scythes mêlée , N'errât sur des bords inhumains, Tu priais que ta cendre libre, Rapportée aux rives du Tibre , Fût jointe aux cendres des Romains *.
Heureux qui, des mers Atlantiques Au toit paternel revenu, Consacre à ses dieux domestiques Un repos enfin obtenu!
Plus heureux le mortel sensible
*Trist. Lib. 5. Elég, 3,
Qui reste, citoyen paisible, Où la nature l'a placé , Jusqu'à ce que sa dernière heure Ouvre la dernière demeure Où ses aïeux l'ont devancé !
Ceux qu'un destin fixe et tranquille Retient sous leur propre lambris Possèdent ce bonheur facile, Sans en bien connaître le prix; Peut-être même fatiguée D'être aux mêmes lieux reléguée, Leur ame ignore ces douceurs; Il ne faudrait qu'un an d'absence Pour leur apprendre la puissance Que la patrie a sur les cœurs.
Pour fixer le volage Ulysse, Jouet de Neptune irrité, En vain Calypso plus propice Lui promet l'immortaliié :
Peu touché d'une île charmante, A Pluton , malgré son amante, De ses jours il soumet le fil, Aimant mieux, dans sa cour déserte , Descendre au tombeau de Laërte, Qu'être immortel dans un exiL
2io ODE.
A ces traits, qui peut méconnaître L'amour généreux et puissant Dont le séjour qui nous voit naître S'attache notre cœur naissant?
Ce noble amour dans la disgrâce Nous arme d'une utile audace Contre le sort et le danger :
A ta fuite il prêta ses ailes, Toi qui*, par des routes nouvelles, Volas loin d'un ciel étranger !
Cet amour, source de merveilles, Ame des vertus et des arts, Soutient l'Homère dans les veilles, Et l'Achille dans les hasards ; Il a produit ces faits sublimes, Ces sacrifices magnanimes Qu'à peine les âges ont crus; D'un Curtius l'effort rapide, L'ardeur d'un Décie intrépide, Et le dévoûment d'un Codrus.
Quelle étrange bizarrerie Traîna ces stoïques errants Qui, méconnaissant la patrie, Firent gloire d'en vivre absents ?
Du nom de citoyens du monde * Dédale.
Eu vain leur secte vagabonde Crut se faire un titre immortel :
L'erreur adora ces faux sages; La raison, juste en ses hommages, N'encensa jamais leur autel.
Que tout le Lycée en réclame, Je ne connais point pour vertu Un goût par qui je vois de l'ame Le plus cher instinct combattu :
S'il faut t'immoler la nature, Je t'abhorre, sagesse dure ; A mes yeux tu n'es qu'une erreur:
Insensé le mortel sauvage Qui, pour avoir le nom de sage, Ose cesser d'avoir un cœur?
Bords de la Somme, aimables plaines Dont m'éloigne un destin jaloux, Que ne puis-je briser les chaînes Qui me retiennent loin de vous!
Que ne puis-je, exempt de contrainte, Echapper de ce labyrinthe Par un industrieux essor, Et jouir enfin sans alarmes D'un séjour où régnent les charmes Et les vertus de l'âge d'or !