‹ Œuvres choisies de J.RacineChapitre 10 sur 260 · ACTE I, SCÈNE 11 M · texte numérisé non relu

ACTE I, SCÈNE 11 M

N'avait-on que Sénèqiie et moi pour le séduire ?

Pourquoi de sa conduite éloigner les flatteurs •?

Fallait-il dans l'exil chercher des corrupteurs'?

La cour de Claudius, en esclaves fertile,

Pour deux que l'on cherchait en eût présenté mille.

Qui tous auraient brigué l'honneur de l'avilir :

Dans une longue enfance ils l'auraient fait vieillir.

De quoi vous plaignez-vous, Madame? On vous révère :

Ainsi que par César, on jure par sa mère ^

L'empereur, il est vrai, ne vient plus chaque jour

Mettre à vos pieds l'empire, et grossir votre cour :

Mais le doit-il. Madame? et sa reconnaissance

Ne peut-elle éclater que dans sa dépendance?

Toujours humble, toujours le timide Néion

N'ose-t-il être Auguste et César que de nom ^?

Vous le dirai-je enfin? Rome le justifie.

Rome, à trois affranchis si longtemps asservie *,

A peine respirant du joug qu'elle a porté,

Du règne de Néron compte sa liberté.

Que dis-je? la vertu semble même renaître.

Tout l'empire n'est plus la dépouille d'un maître * :

blement des leçons d'ignorance. Plus bas, une cour en esclaves fertile, vieillir darti une longue enfance, l'honneur de l'avilir, présentent le même genre de beautés. (L.)

1 De sa conduite pour de sa personne, figure énergique et fort juste : c'est comme si Racine avait dit : éloigner de sa conduite l'influence des flatteurs. (G.)

* Parce qu'Agrippine fit rappeler Sénèque de l'exil où il avait été envoyé sous Claudius. (Tac Ann. \\\ , viii.) L. Racine.

s L'expression de ce vers, comme le remarque la Harpe, est parfaitement conforme au.x mœurs. On jurait par la tète, par le salut de César, et jurer ainsi par tout autre eut été un crime de lèse-majesté. Racine s est écarté de la vérité historique en supposant qu'un pareil honneur était rendu à Agrippine, puisque , selon Tacite, ce fut un des moyens que Néron employa pour justilier la mort de sa mère. (Voy. Tac. Ann. XIV, xi.)

* On donnait aux empereurs, sitôt qu ils étaient élus, les titres d'Auguste et de César. (L. Racine.)

5 Pallas, Calliste et Narcisse, qui, sous Claude, furent réellement les maîtres de 1 empire romain. Voy. Tac Ann. Xll, i et seqq.)

« loul l'empire n'est plus la dépouille enlevée par un maître, voilà ce que le

52 BRITANNICUS

Le peuple au champ de Mars nomme ses magistrats; César nomme les chefs sur la foi des soldats : Thraséas au sénat, Gorbulon daus l'armée, Sont encore imiocents, malgré leur renommée ' : Les déserts, autrefois peuplés de sénateurs, Ne sont plus habités que par leurs délateurs *. Qu'importe que César continue à nous croire. Pourvu que nos conseils ne tendent qu'à sa gloire ; Pourvu que dans le cours d'un règne florissant Rome soit toujours libre, et César tout-puissant '? Mais, Madame, Néron suffit pour se conduire. J'obéis, sans prétendre à l'honneur de l'instruire. Sur ses aïeux, sans doute, il n'a qu'à se régler; Pour bien faire, Néron n'a qu'à se ressembler. Heureux si ses vertus l'une à l'autre enchaînées Ramènent tous les ans ses premières années !

AGRTPPINE.

Ainsi sur l'avenir n'osant vous assurer. Vous croyez que sans vous Néron va s'égarer. Mais vous qui, jusqu'ici content de votre ouvrage. Venez de ses vertus nous rendre témoignage. Expliquez-nous pourquoi, devenu ravisseur.

poète veut dire : le dit-il ? La proie d'un maître serait claire et juste ; j'oserais affirmer que la dépouille n'est ici ni l'un ni l'autre. La dépouille de... n'a jamais signifié que la dépouille prise â quelqu'un, pnse sur quelque chose. (L.)

1 Thraséas, céiebre par l'austérité de sa vertu, ne resta pas toujours innocent aux yeux de Néron, qui, devenu tyran, se débarr.issa d'un censeur incommode. Corbulon, général distini;ué, après avoir longtemps échappé, par sa modération et sa prudence, au danger de sa gloire périt enfin victime de la haine naturelle de Néron contre les grands hommes et pour les honnêtes gens.

Sont encore innocents, malgré leur renommée.

Ce vers réunit l'énergie de Tacite à l'élégance, à l'harmonie de Racine. (G.)

2 Cumque insulas omnes , quas modo senatorum , jam delatorum tui ba compleret. (PlIN. Jdn Panegyr., c. XXXV.)

3 Racine semble avoir eu en vue ce beau passage de la vie d'Agricola où Tacite félicite Ner va d'avoir réuni deux choses autrefois mcompatibles, la liberté et la monarchie. « Res olim dissociabiles miscuer t , prinripatum ac libertatem. » C. m. (G.)

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