‹ Œuvres choisies de J.RacineChapitre 9 sur 260 · ACTE I, SCÈNE II i · texte numérisé non relu

ACTE I, SCÈNE II i

AGRIPPINE

Prétendez-vous longtemps me cacher l'empereur ? Ne le verrai -je plus qu'à litre d'importune? Ai-je donc élevé si haut votre fortune Pour mettre une barrière entre mon fils et moi ? Ne l'osez-vous laisser un moment sur sa foi? Entre Sénèque et vous disputez-vous la gloire A qui m'effacera plutôt de sa mémoire ' ? Vous l'ai- je confié pour en faire un ingrat, Pour être, sous sou nom, les maîtres de l'État *? Certes, plus je médite, et moins je me figure Que vous m'osiez compter pour votre créature , Vous, dont j'ai pu laisser vieillir l'ambition Dans les honneurs obscurs de quelque légion '; Et moi, qui sur le trône ai suivi mes ancêtres, Moi fille, femme, sœur et mère de vos maîtres *; Que prétendez- vous donc ? Pensez-vous que ma voix

se rapporte à ce qui précède. Voulez-vnus que nout parlions tans feinte? — Je hai» trop le mensonge pour rien feindre. (L.)

1 Cette construction est remarquable. La grammaire demanderait, disputezvous à qui m'effacera... La gloire est de trop pour la rèL^le, ou bien il faudrait la gloire de m'effacer. .Mais comme la phrase est suspendue par l'intervalle d'un vers à l'autre , le poète a trouvé moyen de mettre une idée de plus a la faveur d'une espèce d'ellipse qu'.l laisse remplir à l'imagination, dùpuiez-cous la gloire, en disputant à qui..., et la clarté et la plénitude du sens font oublier l'irrégularité. (L.)

î Pour être : la clarté exigerait que l'on dit en prose pour que vous soyez, et non pour être. On dirait bien : Vous ai-je confie' mon fils pour être votre esclave? mais on ne pourrait pas dire : Vous ai-je confie' mon fils pour être son tyran? (G.)

3 Burrhus n'était que tribun des soldats, grade qui répond à celui de colonel dans nos armées modernes, quand Agrippine le choisit pour être gouverneur de Néron. (Voy. Tac. .Ann XU , xm.)

* Veneraiionem augebat feminae , quam imperatore genitam , sororem ejus qui rerum pot tus sit, et conjugem fuisse! (Id., ibtd.)

' Agnppine, tille de Germaincus frère de Claude, s<i-ur de Caius Caligula, femme de Claude et mère de Néron, était lille, sœur, n.éce, femme et mère de Césars , (L. R.\oisE.)

Ce mouvement parait imité de ce passage de Virgile :

Ast ego, qnx divam iocedo regina, Jovisqae Et soror et conjui.

50 BRITANMcrS

Ait fait un empereur pour m'en imposer trois?

Néron n'est plus enfant : n'est-il pas temps qu'il règne '?

Jusqu'à quand voulez- vous que l'empereur vous craigne?

Ne saurait-il rien voir qu'il n'emprunte vos yeux ?

Pour se conduire enfin n'a-t-il pas ses aïeux *?

Qu'il choisisse, s'il veut, d'Auguste ou de Tibère;

Qu'il imite, s'il peut, Germanicus mon père.

Parmi tant de héros je n'ose me placer;

Mais il est des vertus que je lui puis tracer :

Je puis l'instruire au moins combien sa confidence

Entre un sujet et lui doit laisser de distance.

BURRHUS

Je ne m'étais chargé dans cette occasion Que d'excuser César d'une seule action : Mais puisque, sans vouloir que je le justifie, Vous me rendez garant du reste de sa vie , Je répondrai, Mjidame, avec la liberté D'un soldat qui sait mal farder la vérité.

Vous m'avez de César confié la jeunesse; Je l'avoue , et je dois m'en souvenir sans cesse. Mais vous avais-je fait serment de le trahir, D'en faire un empereur qui ne sût qu'obéir? Non. Ce n'est plus à vous qu'il faut que j'en réponde : Ce n'est plus votre fils, c'est le maître du monde '. J'en dois compte, Madame, à l'empire romain, Qui croit voir son salut ou sa perte en ma main. Ah 1 si dans l'ignorance il le fallait instruire *,

1 Certe finitam Neronis infaiitiam, et roburjuventaeadesse. (Tac. Ann. XIV, lu.;

2 Exuere magistrum, salis ampl s doctoribus instructus majoribus suis. ^Ibid )

3 Une des grandes beautés de cette scène consiste dans le contraste de la fougue insolente et des om|jortements d'Agrippine avec la gravité, la sage retenue et la fermeté noble de Burrhus, qui se respecte toujours lui-même en respectant Agrippine. Son discours est un modèle de raison et de décence. (G.)

4 Instruire dans l'ignorance est ici parfaitement juste, parce que, lorsqu'on n'élève un prince que pour régner sous son nom, on lui apprend surtout à ignorer tout ce qu'il doit savoir, à négliger tout ce qu il doit faire; on lui donne vérita-

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