‹ Œuvres choisies de J.RacineChapitre 11 sur 260 · ACTE I, SCfcNE II S · texte numérisé non relu

ACTE I, SCfcNE II S

Néron âe Silaniis fait enlever la sœur ? Ne tient-il qu'à marquer de cette ignominie Le sang de mes aïeux qui brille dans Junie ! De quoi l'accuse-t-il? et par quel attentat Devient-elle en un jour criminelle d'État, Elle qui, sans orgueil jusqu'alors élevée. N'aurait point vu Néron , s'il ne l'eût enlevée , Et qui même aurait mis au rang de ses bienfaits L'heureuse liberté de ne le voir jamais?

BCRRHUS.

Je sais que d'aucun crime elle n'est soupçonnée. Mais jusqu'ici César ne l'a point couciamnée , Madame : aucun objet ne blesse ici ses yeux; Elle est dans un palais tout plein de ses aïeux. Vous savez que les droits qu'elle porte avec elle Peuvent de son époux faire un prince rebelle ; Que le sang de César ne se doit allier Qu'à ceux à qui César le veut bien confier ' : Et vous-même avouerez qu'il ne serait pas juste Qu'on disposât sans lui de la nièce d'Auguste*.

AGRIPPINE

Je vous entends : Néron m'apprend par votre voix Qu'en vain Biitannicus s'assure sur mou choix. En vain, pour détourner ses yeux de sa misère. J'ai ilatté son amour d'un hymen qu'il espère : A ma confusion, Néron veut faire voir Qu'Agrippine promet par delà son pouvoir *.

i Pour justifier Néron de l'enlèvement de Junie , il se sert adroitement de la même ra;son dont on se servit pour engager Claude à épouser Ajirippine : " Ne claritatem Ca-sarum aliam m domum feret. •> (Tac. Ann. Xll, m.) (L. Uai;im-:.;

t S'èce est ici poétiquement pour arrière-petite fille: car Junie était sœur de L. Silanus, qui était arrière-pelit-tils d'Auguste. « Quippe et Silanus divi Augiisti abneposerat. » (Tac. Ann. Xin,i.)

3 Ce vers seul pe.nt le caractère d'AuTippine. Peu lui importe que son (ils soit criminel ou vertueux. Elle ne voit pas dans lenlèveraent de Junie une violence coupable ; elle ne voit que le coup porté à son crédit, {(i.)

oi BRITANNICUS

Rome de ma faveur est trop préoccupée,

Il veut par cet affront qu'elle soit détrompée ,

Et que tout l'univers apprenne avec terreur

A ne confondre plus mon fils et l'empereur.

11 le peut. Toutefois j'ose encore lui dire

Qu'il doit avant ce coup affermir son empire ;

Et qu'en me réduisant à la nécessité

D'éprouver contre lui ma faible autorité,

Il expose la sienne ; et que dans la balance

xMon nom peut-être aura plus de poids qu'il ne pense.

BDRRIIUS.

Quoi! Madame, toujours soupçonner son respect ! Ne peut-il faire un pas qu'il ne vous soit suspect? L'empereur vous croit-il du parti de Junie? Avec Britannicus vous croit-il réunie ?

Quoi 1 de vos ennemis devenez-vous l'appui, Pour trouver un prétexte à vohs plaindre de lui? Sur le moindre discours qu'on pourra vous reiire, Serez-vous toujours prête à partager l'empire? Vous craindrez-vous sans cesse, et vos embrassements Ne se passeront-ils qu'en éclaircissements? Ah 1 quittez d'un censeur la triste diligence ' : D'une mère facile affectez l'indulgence - ; Souffrez quelques froideurs sans les faire éclater ; Et n'avertissez point la cour de vous quitter ^

' Cette expression est plus latine que française. Diligence en français signifie promptitude, activité : en latin il signifie exactitude d'attention et de soin. La diligence d'un cemeur est donc ici pour l'attention à reprendre. (L.)

2 Affectez est pris comme diligence, dans l'acception latine.

3 Ce vers énergique et profond a été inspiré par Tacite. Néron ayant renvoyé sa mère du palais impérial , et lui ayant ôté sa garde, le crédit d'Agrippine fut ruiné, et Tacite ajoute : « Nihil rerum mortalium tara instabile ac fluxura est , quam fama potentiae non sua nixae : statim relictum Agrippinae limen ; nemo solari, nemo adiré, praeter paucas feminas, amore an odio incertum. « (Ann.

xin, XIX.)

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