‹ Œuvres choisies de J.RacineChapitre 153 sur 260 · ACTE II, SCÈNE I · texte numérisé non relu

ACTE II, SCÈNE I

Lui , fièrement assis et la tête immobile,

Traite tous ces honneurs d'impiété servile .

Présente à mes regards un front séditieux.

Et ne daignerait pas au moins baisser les yeux.

Du palais cependant il assiège la porte :

A quelque heure que j'entre, Hydaspe, ou que je sorte,

Son visage odieux m'afflige et me poursuit ;

Et mon esprit troublé le voit encor la nuit.

Ce matin j'ai voulu devancer la lumière :

Je l'ai trouvé couvert d'une affreuse poussière, ^

Revêtu de lambeaux, tout pâle • ; mais son œil

Conservait sous la cendre encor le même orgueil.

n'où lui vient, cher ami, cette impudente audace ?

Toi qui dans ce palais vois tout ce qui s'y passe,

Crois-tu que quelque voix ose parler pour lui?

Sur quel roseau fragile a-t-il mis son appui?

HTDASPE.

Seigneur, vous le savez, son avis salutaire Découvrit de Tharès le complot sanguinaire. Le roi promit alors de le récompenser : Le roi depuis ce temps paraît n'y plus penser.

AMAN

Non, il faut à tes yeux dépouiller l'artifice * : J'ai su de mon destin corriger l'injustice : Dans les mains des Persans jeune enfant apporté . Je gouverne l'empire où je fus acheté ^; Mes richesses des rois égalent l'opulence; Environné d'enfants, soutiens de ma puissance,

• Comme ce vers est coupé par ces mots tout pâte . dont l'eflet est pittoresque ;i l'imagination et à l'oreille / (L.)

* Aman, troublé par sa haine, n'est occupé que de l'insolence de Mardochée > et, tout entier au dépit et à la vengeance, il répond à sa passion plus qu'aux discours d'Hydaspe. (G.)

ï Opposition hardie qui nouis fait voir dans celui qui gouverne l'empire le même homme qui y fut vendu comme esclave. Ce n'est pas là une antithèse puérile, mais un contraste frappant. On ne peut dire plus en moins de mots. (G.)

2i8 ESTHEK

Il ne manque à mon front que le bandeau royal : Cependant (des mortels aveuglement fatal ! ) De cet amas d'honneur la douceur passagère Fait sur mon cœur à peine une atteinte légère; Mais Mardochée, assis aux portes du palais ', Dans ce cœur malheureux enfonce mille traits ; Et toute ma grandeur me devient insipide Tandis que le soleil éclaire ce perfide -.

HYDASPE

Vous serez de sa vue aflPranchi dans dix jours : La nation entière est promise aux vautours ^

AMAN

Ah ! que ce temps est long à mon impatience ! C'est lui (je te veux bien confier ma vengeance *), C'est lui qui, devant moi refusant de ployer ^, Les a livrés au bras qui doit les foudroyer. C'était trop peu pour moi d'une seule victime ^ : La vengeance trop faible attire un second crime. Un homme tel qu'Aman lorsqu'on l'ose irriter, Dans sa juste fureur ne peut trop éclater. Il faut des châtiments dont l'univers frémisse : Qu'on tremble en comparant l'offense et le supphce; Que les peuples entiers dans le sang soient noyés. Je veux qu'on dise un jour aux siècles effrayés : Il fut des Juifs; il fut une insolente race ; Répandus sur la terre, ils en couvjaient la face :

1 Esth., ch. VI, V. 9 et 13.

- Tandis que pour tant que, lout le temps que, sens fort usité au xvii« siècle. Mais aujourd'hui tandis que et lani que ne sont pas sjTionymes. a Tandis que s'gnifîe un temps indéterminé : lanl que signifie tout le temps déterminé par la phrase. (G.)

3 Promise aux vautours, expression de la plus singulière énergie , et que Racine ne doit qu'à lui seul (G.)

4 Ellipse, pour le motif de mn vengeance. (G.)

^ Dans le style noble, et surtout en vers, on dit ployer, et non pas plier. « Tout ploie quand Dieu le commande. » Bossuet. (L. Racine.) « Esth., ch. III, V. 6.

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