ACTE m, SCÈNE IV
Une noble pudeur à tout ce que vous faites Donne un prix que n'ont point ni la pourpre ni l'or. Quel climat renfermait un si rare trésor? Dans quel sein vertueux avez- vous pris naissance? Et quelle main si sage éleva votre enfance? Mais dites promptement ce que vous demandez : Tous vos désirs, Esther, vous seront accordés', Dussiez-vous, je l'ai dit, et veux bien le redire, Demander la moitié de ce puissant empire -.
Je ne m'égare point dans ces vastes désirs. Mais puisqu'il faut enfin expliquer mes soupirs, Puisque mon roi lui-même à parler me convie,
(Elle se jeUe aux pieds du roi.)
J'ose VOUS implorer, et pour ma propre vie'. Et pour les tristes jours d'un peuple infortuné Qu'à périr avec moi vous avez condamné.
ASSUÉRUS , la relevant.
A périr ! Vous ! Quel peuple? et quel est ce mystère *?
AMAN, à part.
Je tremble.
ESTllEB.
Esther, seigneur, eut un Juif pour son père; De vos ordres sanglants vous savez la rigueur.
AMAîî , à part.
Ah 1 dieux !
ASSUÉRUS
Ah ! de quel coup me percez vous le cœur ! Vous la fille d'un Juif ! Hé quoi ! tout ce que j'aime,
1 Détirt pour deniande$esl une hardiesse permise aux poètes. On dit fn prose HuHifaire, combler le» désirs, accorder le» demandti. Racine emploie le dMir pour la chose désirée (G.)
» Emh., ch. V, v. 6.
s Ibid., ch. VII, V. 3 et 4.
» lb\i., ch. VII, V. 5.
Cette Esther, l'innocence et la sagesse même, Que je croyais du Ciel les plus chères amours, Dans cette source impure aurait puisé ses jours 1 Malheureux !
Vous pourrez rejeter ma prière :
Mais je demande au moins que, pour grâce dernière, Jusqu'à la tin, seigneur, vous m'entendiez parler. Et que surtout Aman n'ose point me troubler.
ASSUÉRUS
Parlez.
0 Dieu, confonds l'audace et l'imposture ! Ces Juifs, dont vous voulez délivrer la nature. Que vous croyez, seigneur, le rebut des humains. D'une riche contrée autrefois souverains. Pendant qu'ils n'adoraient que le Dieu de leurs pères, Ont vu bénir le cours de leurs destins prospères. Ce Dieu, maître absolu de la terre et des cieux, N'est point tel que l'erreur le figure à vos yeux. L'Éternel est son nom; le monde est son ouvrage : Il entend les soupirs de l'humble qu'on outrage, Juge tous les mortels avec d'égales lois, Et du haut de son trône interroge les rois ' : Des plus fermes États la chute épouvantable. Quand il veut, n'est qu'un jeu de sa main redoutable Les Juifs à d'autres dieux osèrent s'adresser : Rois, peuples, eu un jour tout se vit disperser; Sous les Assyriens leur triste servitude Devint le juste prix de leur ingratitude.
Mais, pour punir enfin nos maîtres à leur tour.
1 Jamais on ne fit un si noble usage de la poésie; jamais on ne porta si haut 1 art des vers. C'est à la lecture de ces vers sublimes que Voltaire, dans toute la naïveté du sentiment dont il était pénétré , s'écriait n On a honte de faire des vers quand on en lit de pareils. « (L. et G.;^